BUFFON
On dit : Chacun de ces livres, chacune de ces plantes. -^ Vous dites chacune au féminin ? — Dans cette seconde sîgni« fication, oui.
Chacun absolu doit être traite comme un neutre. Cependant on dit Êunilièrement : Chacun aime sa chacune. Dès lors le sens est moins absolu, puisque chacun est nécessairement un homme dans cet exemple, et chacune une femme.
Je rencontre une difficulté, monsieur, dans Femploi de Tadjectif possessif avec chacun; je ne sais quand employer son et quand ûiire usage de leur. — Cest une difficulté pour nous aussi, mademoiselle. Vous savez que chacun a une signification distributive très-marquée ; mais en même temps, il arrive que les mots qui raccompagnent font perdre de vue sa signification distributive et conduisent à le traiter comme un collectif. Cela a toujours lieu quand la première ou la seconde personne sont jointes à chacun : Nous .avons pris chacun notre part ; vous avez pris chacun votre part. Nous et vous effacent dans notre esprit l'idée distributive de chacun, et nous disons notre, votre part, et non pas sa part Eh bien ! ce phénomène peut se présenter aussi à la troisième personne : Ils ont pris chacun leur part, mais je puis dire : Ils ont pris chacun sa part. En disant comme ceci, je laisse à chacun sa signification distributive. Ce que je veux exprimer surtout c'est que chacun a pris sa part, et le pluriel ils ont pris, qui précède, ne me détourne pas de mon idée. Au contraire en disant leur part, je suis attentif à ils ont, et chacun est oublié : ils ont pris leur part, chacun la sienne. Comprenez-vous, mesdames ? — Difficilement, monsieur. — Voyons : une succession a été partagée en trois parts. Les parts ont été tirées au sort. Je dis : Personne ne pourra réclamer, ils ont pris chacun sa part. Puis-je m'exprimer autrement ? — Non. — Le notaire chargé de délivrer la succession a remis les trois parts; il n'a plus rien à remettre; il dira bien: Us ont pris chacun leur part. — Nous avons compris.
Ne tenez aucun compte d^a règle donnée dans la Gram-' maire des grammaires : *' On emploie son, sa, ses, lorsque chacun est placé après le régime direct du verbe, et leur^
ENTBETIBNS SUK LA GBAMMAIKE. 191
leursj quand chacun précède le rëgime." La Fontaine et Massillon se sont bien exprimés en disant:
^ Ce n'est pas moi qui les ai nus chacun à leur place." ^ Massillon. .
^ Ils allaient de leur œuf manger chacun sa part" — La Fontaine, x. 1.
Les deux maximes (7, 8), et le vers de Corneille (6) vous présentent un autre pronom indéfini, atUruù U vient de ALTER-HUic, cet autre, dit M. Littré. M. Brachet le considère comme un complément de auire^ une sorte de génitif. Dans l'ancienne langue, au lieu de dire : le cheval d'un autre, on disait le cheval autrui. Par conséquent autrui ne peut être sujet; il est toujours complément d'un verbe: parler mal d'autrui; ou d'une préposition: le bien d'autrui. Ne soyons pas plus sévères envers autrui qu'envers nous-mêmes.
Je ne sais pourquoi M. Littré s'obstine à nommer autrui un substantif. Son étymologîe latine prouve qu'il est pronom. En outre il est synonyme de les autres, et pour M. Littré luimême les autres est un pronom indéfini. Or un substantif et un pronom ne peuvent être synonymes. M. Littré insiste cependant : " Autrui étant un substantif on peut le suppléer, dans le second membre d'une phrase par les adjectifs possessifs son, sa, ses, et dire par exemple : En épousant les intérêts d'autrui, nous ne devons pas épouser ses passions." Je pourrais faire le même raisonnement avec les autres et dire également bien : En épousant les intérêts des autres, nous ne devons pas épouser leurs passions. Cela prouve une seule chose, c'est que autrui, comme tant d'auties mots, peut être substantifié. Il l'est souvent, mais par sa nature il est pronom, et vous ne pourrez jamais donner sa compréhension, précisément parce qu'il n'est pas substantif.
Autrui est neutre, mesdames, sans genre, et cela encrre en
&ît nëcessaîrement un pronom, car nos substantifs sont toua ou du masculin ou du féminin.
Autre est un indéfini, tantôt adjectif, tantôt pronom. Quand est-il adjectif? — Quand il accompagne un substantif comme dans les exemples 9 et 10. — Et il est pronom quand il remplace un substantif. Vous reconnaissez le pronom dans la pensée de La Bruyère (11), et dans la maxime de La Rochefoucauld (12).
Vous avez l'indéfini Fun Vautre dans nos exemples 13, 14 ; Q est au pluriel dans la maxime 15.
L*un Vautre se met au féminin comme au pluriel : Tune l'autre, les uns les autres, les unes les autres. Il se dit des choses aussi bien que des personnes.
" Tous ses projets semblaient l'un l'autre se détruire."
Racine, Athalib, iiL 8.
N'y a-t>il pas plus de deux projets dans la tête de la reine Athalie ? Je me souviens des beaux vers où le grand prêtre Joad appelle sur la reine " l'esprit d'imprudence et d'erreur " qui devait mettre le désordre dans les projets qu'elle formait.
*^ CJonfonds dans ses conseils une reine cruelle. Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur."
C'est un magnifique développement du Quos vult per- DEBB JUPITER DEMENTAT. — Eh bien, monsieur, s'il y a plus de deux projets, ne faut-il pas dire : semblaient les uns les autres se détruire ? — C'est la règle, mais j'admire la violation de cette règle. Vun Vautre est un indéfini, et on peut quelquefois lui refuser le plurieL Cela lui laisse mieux sa signification indéfinie.
Ne confondez-pas Vun Vautre avec Vun et Vautre, car celui-
ci indique seulement qa*on est deux à faire, à sentir on à sabir une chose, tandis que Pun Vautre exprime réciprocité. Voyez la différence : Ils aiment Tun et l'autre ; ils s'aiment Tun l'autre.
Lisez les exemples 16, 17 et 5. — J'y vois j9cr«on«e employé comme substantif féminin dans la maxime de La Rochefoucauld (1 6) ; dans les deux autres pensées il est pronom indéfini. — C'est exact, madame.
Nous n'avons pas à parler du substantif féminin personne, Cest un substantif comme tout autre. — Une personne est un homme ou une fenmie ? — Oui, madame. Cependant il signifie souvent une fenmie seulement : Une jeune personne. — Le substantif personne n'est jamais masculin ? — Il l'est rarement ; c'est quand l'écrivain oublie le mot pour ne voir que la chose. Ainsi Molière a dît : ^ Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre."
Le pronom indéfini personne est-il aussi du féminin, monsieur? — Non, certes; il est indéfini, ne signifie spécialement ni homme, ni femme, est neutre par conséquent. Il est traité comme un masculin, bien entendu, puisque nous n'avons pas de forme neutre. Il n'a pas de pluriel. — Serait-ce une faute de dire : Personne ne fut plus malheureuse qu'Hécube, reine de Troie ? — Non, madame, on peut abandonner le mot et s'attacher au sens seulement C'est l'opinion de M. Lîttré» et vous ferez bien de l'adopter. Nous avons constaté une semblable exception pour plusieurs de nos indéfinis, et constaté qu'ils perdent alors une portion de leur signification indéfinie.
Personne pronom a deux significations, mesdames, l'une positive et l'autre négative. Dans la première il est synonyme de quelqu*un : Personne est-il plus naïf, plus bonhomme que notre La Fontaine ? Dans la deuxième, il est synonyme de nul; dans ce cas il est accompagné d'une négation. Vous avez cette signification dans les exemples 5 et 17. — Dans ce
sens négatif, la négation est quelquefois sous-entendue, monsieur. Ainsi: Qui est là? Personne. — Votre observation est bonne, madame.
Est-ce que tel est adjectif ou pronom, monsieur, dans la pensée de La Bruyère (18), et dans la maxime de La Rochefoucauld (19) ? Je vois bien que l'autre pensée de La Bruyère (20) nous présente deux fois le pronom tel au pluriel, car tels y remplace un substantif d'une manière indéfinie: ce sont des hommes, nous ne savons qui, nous ne savons combien, qui peuvent êtres loués de ce qu'ils ont fait, et d'autres hommes, désignés de la même manière indéfinie, qui peuvent être loués de ce qu'ils auraient fait — Vous avez bien marqué le rôle de ce pronom indéfini ; et, en même temps, vous avez fait toucher au doigt l'erreur de M. Littré qui ne reconnaît tel que comme adjectif.
Cest l'adjectif que je vous ai donné dans nos exemples 18, 19. Voici le pronom encore dans ce vers de Racine:
" Tel qui rit vendredi dimanche pleurera."
Dîtes-moi, mesdames, si tel est adjectif ou pronom dans cette phrase où Bossuet parle du grand Condé ? '* Tel on l'avait vu dans les combats, résolu, paisible, occupé de ce qu'il fallait pour les soutenir, tel il parut à ce dernier choc," c'està-dire au moment de la mort — Tel est adjectif dans cette phrase. — Et ici : Tel maître, tel valet ; Telle vie, telle fin ?
— Je suis certaine qu'il y a là quatre adjectifs. — Vous ne vous trompez pas, madame.
Enfin tel est substantifié quelquefois: Monsieur, un tel, madame une telle.
Quelconque (21) est très-indéfini, autant que quiconque. Mais celui-ci est un pronom ; quelconque est adjectif, car il accompagne toujours un substantif. Il se dit des hommes et des choses : Un homme quelconque, une chose quelconque.
— C'est notre Whatever. — OuL
ENTRETIENS SUR LA GBAMJklAIRB. 195
Savez-vous si nul est pronom indéfini ou adjectif indéfini, mesdames? — H est tantôt l'un, tantôt Tautre. Il est adjectif dans la pensée de Pascal (22), et pronom dans la maxime de La Rochefoucauld (23). — Nul est aussi adjectif qualificatif: Un homme nul. C'est un homme sans valeur, sans mérite. Nul, a(^jectif indéfini, a les deux nombres et les deux geures. Vons le voyez au féminin dans la pensée de Pascal. La Bruyère a écrit : " Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls dé- &nts du corps qui ne soient aperçus par les enfants."
Quant au pronom, il est singulier et n'a pas de féminin. H est neutre : '^ Nul n'est content de sa fortune ni mécontent de son esprit"
Aucun est adjectif indéfini (24), et pronom indéfini (25, 26, 27).
Aucun est de sa nature positif et signifie quelqu'un.' Il vient de aliquis et unus; aliquis devint alquA dans le vieux français et était l'équivalent de quelque. On fit donc alquny puis cdcun, et enfin aucun avec alque et un. Vous voyez que c'est la même chose que quelqu^un: Avez-vous entendu aucun discours qui vous persuadât ? Dans les exemples 25 et 27, vous reconnaissez, n'est-ce pas, cet aucun positif, et synonyme de quelqu'un? — Oui. — Vous remarquez aussi, par le vers de La Fontaine (27), que aucun dans ce sens peut être employé au pluriel. Les grammaires condamnent à tort ce pluriel. Il est aussi bon que le pluriel quelques-uns. Mais aucun est surtout employé négativement, avec une négation ou avec la préposition sans. Il est alors synonyme de nul (24, 26).
Quand aucun est adjectif peut-il être employé au pluriel ? — Oui, madame ; l'Académie a dit dans son dictionnaire : Il n'a Mi aucuns préparatifs. Cependant aucun, pronom ou adjectif est généralement du singulier.
N'y a-t-il aucune difi-érence, monsieur, entre aucun négatif et nul? — Si, mademoiselle, et cela doit être, puisque nul a sa
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négation en lui-même, et que aucun est originairement et avant toat affirmatif. Aussi nttl est-il une négation plus forte que aucun négatif. Sans nul doute est plus fort que sans aucun doute, Pascal qui connaît si bien la valeur des termes, et qui est si puissant dans ses négations, comme dans ses affirmations, n*a pas manqué de £ûre usage de nul dans cette pensée : ^ Le fini n'a nul rapport avec l'infini." Mais Voltaire a mieux fait d'employer aiicun quand il a dit : ^ Les temps et les mœurs homériques n'ont aucun rapport aux nôtres." Les hommes sont des hommes partout et dans tous les temps ; ils ne sont jamais entièrement différents : nul eût ûiit mentir la phrase de Voltaire. Mais nulle négation n'est trop forte pour nier le rapport du fini avec l'infini.
Le mot même a plus d'une signification, monsieur. — Montrez-les-nous, madame. — Il signifie d'abord qui n'est pas autre, pas différent ; c'est le sens qu'il a dans nos exemples 28, le même orgueil, 29, la même origine. Même signifie en second lieu de plus ou aussi, comme dans notre exemple 83, qui signifie : On Êdt vanité des passions, de toutes les passions, non-seulement des bonnes, mais aussi, mais de plus de celles qui sont criminelles. — C'est un adverbe dans ce sens, n'est-ce pas, monsieur ? — '• Oui, madame. — Cest byen en anglais ? -^ Oui.
Dans la première signification, même n'est-il pas adjectif indéfini ? — Si. — Nous dirions en anglais Thu sahe pride (28), The same origin (29).
Même a encore un autre sens, madame. — OuL Permettez-* moi de donner le sens par la traduction. — Faites-le. — Je traduis The merit itself (30) ; All those miseries themselves (31) ; ourselves (32). Ce même n'est-il pas employé seulement pour appuyer sur le substantif le mérite même, ou sur le pronom nous-mêmes, moi-même, etc.?^ C'est très-juste, madame.
Comment reconnut-on Fadjectîf même de l'adverbe même ?
BNTBETIENS SUB LA GRAMMAIBE. 197
-—Il faut le reconnaître, mesdames, car l'adjectif s'accorde avec son substantif; l'adverbe est invariable. — Même n'est-il pas toujours adjectif, quand il est construit avec un article : U meme^ les mêmes, ou avec un adjectif possessif: nos mêmes, vos îhêmes livres ? — Oui, madame. Il en est ainsi encore quand il accompagne un adjectif démonstratif: Ces mêmes hommes. Mais même est adverbe quand il modifia un verbe : Ils ont approuvé, ils ont même applaudi ; et aussi quand il modifie un adjectif qualificatif: Soyons indulgents et même généreux pour nos ennemis. Obéissons aux lois même injustes. Vous voyez que vous diriez en anglais even. — Oui.
La distinction est facile dans les cas où même est attaché à l'article, à l'adjectif possessif, à l'adjectif démonstratif d'une part, à l'adjectif qualificatif ou au verbe d'une autre part ; mais il y a difiîculté, quand il est attaché à un substantif. Cependant vous le reconnaîtrez, mesdames, de cette manière. Tâchez de le déplacer, de le mettre avant le substantif: si vous le pouvez, vous avez à faire à un adverbe ; si non, à un adjectif indéfini. Exemples.
" Us ont tout à craindre 4© Dieu, des hommes même." Je puis dire 7nême des hommes. *' Les Romains n'ont vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes." Nous ne pouvons pas déplacer mêmes icL
Remarquez enfin, mesdames, que nous-même et vous-même s'écrivent ainsi sans s, quand ils ne représentent qu'une personne, nous-même employé pour moi-même : Vous l'avez dit ▼ous-même, mademoiselle.
Plusieurs est formé du latin pluriores. E est des deux
genres ou, si vous voulez, neutre, et signifie un nombre indé-
' fini, un nombre plus ou moins considérable. Ce n'est pas un
grand nombre pourtant, mais c'est toujours plus de deux.
N'en est-il pas de même de several ? — Oui.
Dans nos exemples plusieurs est-il pronom ou adjectif?—*
J] est pronom dans la pensée de La Bruyère (35). Il rem-i place des auteurs, un nombre indéfini d'auteurs. — Et dans la maxime de La Rochefoucauld ? (34.) — Dites-nous si c'est un pronom, monsieur. — C'est un adjectif; il accompagne vices, — Vices n'est pas exprimé ? — C'est vrai, mais en tient la place du substantif: nous en avons plusieurs est synonyme de: nous avons plusieurs vices. Plusieurs est donc adjectif dans cette maxime.
Les grammaires qui nomment plusieurs un substantif se trompent. Je vous ai enseigné comment l'établir. Là ou ce mot pandt être un substantif, il n'est qu'un pronom substantifié.
Examinez attentivement, mesdames, nos exemples 36, 37, 38, 39, 40, 41, 7. Ils vous présentent l'indéfini tout. Communiquez-moi vos observations.
Toui est adjectif dans nos exemples, sauf dans la pensée de La Bruyère (37), et dans la phrase de Bossuet (40). N'est-il pas employé comme substantif par Bossuet ? — Si, madame. C'est un pronom substantifié. On dit de même : Le tout est plus grand que sa partie. Comment traduisezvous ? — The whole. — TotjU substantifié est neutre, et jamais employé au pluriel.
La pensée de La Bruyère (37) renferme le pronom indéfini. Le voici encore :
" J'y vendrai ma chemise et je veux rien ou toutJ^ — Eâgine.
Condillac a dit : " La fortune n'est rien, la sagesse est tout." Pascal : " Dans une grande âme tout est grand." Et de même dans ces phrases : Cet homme a réponse à tout. Je me fais à tout II se mêle de tout Aimons Dieu plus que tout. Je suis de votre avis en tout et partout
Toui est non-seulement adjectif, pronom indéfini, et pronom substantifié, il est aussi adverbe et signifie erUièrement :
ENTBETIEKS SUB LA GBAMMAIBB. 199
Je suis tout à vous. Ecrivez ainsi tout, mesdames, et non pas tautej à la fin de vos lettres. Dieu est tout juste et tout bon. Avec un adjectif ou un participe féminin commençant par une voyelle ou une A muette, t<nU reste invariable ; mais le participe ou Tadjectif commençant par une consonne ou une h aspirée, il faut Êdre accorder totU en genre et en nombre. Exemples des deux cas.
^ Mais enfin je connus, ô beauté totU aimable, Que cette passion peut n'être pas coupable."
MoLiÀsa.
Cependant Mme de Sévîgné écrit : ^' Je suis toute entière à vous," et Fénelon : '< Eucharis, rougissant et baissant les yeux, demeurait derrière, tottte interdite, sans oser se montrer." Certaines personnes font encore cet accord, mais je vous conseille de suivre la règle actuellement établie. Ces dames paraissent toutes honteuses. Camille était toute romaine. Elles sont toutes seules. Ma toute bonne.
Ce n'est pas la rsdson qui dicte cette orthographe, c'est l'oreille seule.
Prenez garde, mesdames, de ne pas prendre pour un adverbe ce qui est un adjectif, car la règle que je viens de vous donner ne s'appliquerait plus ; en efiet totU adjectif doit s'accorder même quand il est suivi d'une voyelle ou d'une h muette. Comment écrivez-vous donc : La forêt était tout en feu ? Ne mettrez-vous pas toute au féminin ? — Nous ne savons si tout est adverbe ou pronom dans cette phrase. —^ Ne pouvez-vous pas déplacer tout et dire : Toute la forêt était en feu ? — Si. — Ce tout n'est-il pas adjectif? — Si, et pour cela nous dirons toute, — Ecrivez : Cette maison est toute à moi. — Nous emploierons le féminin, car on peut dire : Toute cette maison est à moi. — Et cette phrase : Elle est tout en larmes. Nous ne pouvons déplacer tout^ il est adverbe et invariable.
200 EKTBETIENS SUB LA GBAMMATRE.
Notez^ mesdames^ que les maîtres du XVIP sîëde ne fiusaîent pas cette distinction, et ne vous étonnez pas, quand TOUS trouverez dans leurs écrits totUe en larmes^ etc.
Une particularité est que tant entier nous présente toujours tout invariable. Dites donc : Une heure tout entière ; nous ne mourons pas tout entiers ; des heures tout entières. Mais ici encore notez que le XVII* siècle faisait l'accord. Corneille écrit dans son Imitation de Jésus- Christ : ''Je t'offre tous entiers et mon corps et mon âme." — Pouvons-nous dire ainsi ? — Vous feriez une Êiute ; la règle est aujourd'hui fixée.
Il nous faut retourner en arrière et revenir à l'adjectif tout que nous avons dans nos exemples 36, 38, 39, 41 et 7. Donnez-moi les différentes significations de l'adjectif indéfini tout* -^Dans la maxime de La Rochefoucauld (7), il signifie all ; il est toujours du pluriel dans ce sens et se dit au féminin toutes. — Tous, toutes, ainsi employé, a le caractère d'un substanti£ Je le considère comme un adjectif pris substantivement n signifie tous les hommes et toutes les femmes.
Si tous accompagne le substantif précédé d'un article ou d'un adjectif possessif, c'est évidemment un adjectif qui représente le OMNES des Latins : Tous les hommes, tous mes livres. Cet emploi de tous ne demande aucune explication ; vous dites de même all thb men, all mt bocks.
Dans la maxime de La Rochefoucauld (36), toute signifie entière^ n'est-ce pas, monsieur? — Oui; et de même dans cette phrase : Tout Thomme ne meurt pas ; et dans cette pensée de La Bruyère : ^^ La vie est courte et ennuyeuse, elle se passe toute à désirer." — La phrase de Bossuet (38) nous offre tout dans ce sens. — Oui, mademoiselle. — Dans la pensée de Pascal (39), tout autre ne signifie-V-il pas un autre quelconque f — Si, ou bien ntU autre, — Il a le sens de chaque dans le vers de Boileau (41) ? — Oui. Vous reconnaissez cette signification dans : A tout propos, à tout moment ; de toute part ; de toute sorte.
EKTBETIEKS 8UB UL GBAIOCAISE. 2()1
Nous allons abandonner œt indéfini, qui nom a tenus Tm^ temps, mesdames. — Une petite question, monfâenr. — J'écoute. — Puîs-je terminer ainsi une de mes lettres : Je sois avec toute Taffection et le respect qœ tous m'inspirez, etc. ? — Vous feriez une ûinte, mademoiselle, et tos amis crxraient que je ne vous ai pas enseigné la grammaire de Ywdéûnl UnU. — Pourquoi ? — Parce qnll est de rîgneor de répéier tout devant chaque substantif.
Eegardez k la page de votre grammaire, et lisez les exemples qui renferment l'indéfini qud, — Il j en a sept. — Oui : œt adjectif a plusieurs significations. YeuiUez les découvrir vous-mêmes. — La pensée de Pascal (44) montre çtuUe exprimant la qualité : Que les impies s^prennent quelle qualité, quel caractère a la religion qu'ils combattent — Ce»t le QUALis des Latins, madame^. Quel a le même sens dans nos exemples 42, 43, et 45. Continnez, madame^. — Qud ekarme de s'ouïr louer ! (46) signifie quel grand channe. — Exactement ; il a le sens du latin quantus. Enfin l'exemple de M. Littré (47) nous donne qud dans le sens de quantième.
Distinguez soigneusement les trois adjectîÊ indéfinis : queU que écrit en un mot, qud que écrit en deux mots, et quelque • • . que. Quelque an singulier a trois significations. 1^ Il signifie un, d'une manière très-indéfinie (48). Yons employez ainsi sohe en anglais. 2^ Peuj un peu. Dans notre exemple (50), à quelque temps de là ngnifie un peu plus tardj somk TIME AFXEB. On dit de même quelque peu (51). 3^ Enciron (52).
Quelques au pluriel signifie, 1^ Plusieurs^ d'une manière très-indéfinie (49). 2^ Un petit nombre : Ce plaisir ne vous coûtera que quelques fbmcs. 3^ Dh peu plus : Nous étions là quarante et quelques.
Quelque que est plein de doute et commande pour ce motif le subjonctif. H exprime que l'on doute de la valeur, de la qualité de la chose, ou de la personne dont on parle. H s'emploie dans ce sens aussi bien au pluriel qu'au singulier (53, 54 >
202 ENTEETIENS SXJB LA GEAMMAIEE.
Remarquez-vous que quelque • . • que est régime dans la phrase? — Oui. — Ehl bien, quelque . . . qui est employé comme sujet avec une signification semblable (55). Quelque • • . que s'emploie adverbialement dans le sens de à quelque point que (56) : à quelque point que soient bonnes les raisons, etc. Evidemment notre adjectif est invariable quand il est pris adverbialement. Il Test toujours, mesdames, quand Tadjectif est construit avec le verbe etre^ ou que ce verbe peut se sous-entendre : Quelque bonnes que vous soyez ; quelque bonnes que je vous trouve. Je puis mettre être après trouve. Mais dites : Quelques bontés que vous ayez.
Qud que présente q[ud variable: quelle que, quels que^ quelles que. Voltaire a écrit ces deux phrases : " Quel qu'il soit, le français veut un maître. Les mortels quels qu'ils soient, sont égaux devant la loi."
Maint, mainte, maints, maintes signifie plusieurs, même au singulier. Il est très-indéfini, plus indéfini que plusieurs (57). — N'y a-t-il pas de difi^érence entre le singulier et le pluriel ? — H me paraît, madame, que maint signifie plus cTun, et maints plusieurs.
C'est une nuance de différence. On dit : Je l'ai vu mainte fois, de même maintes fois. Nous disons aussi : Je l'ai vu mainte et mainte fois ; il a maint et maint défauts. Maints ne sérait-il pas l'équivalent de ce maint répété au singulier ? Je le crois.
Quelque chose et la plupart sont des locutions pronominales dont je vous ai donné des exemples (58, 59, 60). Vous en comprenez le sens et la valeur.
Je termine ici cette longue étude des pronoms, mesdames, que j'eusse voulu abréger. Je ne l'ai pas fait, parce que les pronoms ont une grande importance dans le discours, et que généralement on en ignore le véritable rôle et l'exacte signification. Si vous avez compris notre étude, votre temps aura été utilement employé.
Demain nous aborderons le verbe. Adieu, mesdames.
xvm.