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LES INVARIABLES

Mesdames, nous voilà arrivés au dernier jour de notre année d'étude, et il me restercdt à vous entretenir des mots invariables, c'est-à-dire, de l'adverbe, de la préposition, de la conjonction et de l'interjection. Ce sujet ne peut être examiné en si peu de temps avec le soin que nous avons eu l'habitude d'accorder à nos recherches. Du reste, il est d'une importance relativement minime, et la pratique de la langue vous a familiarisées avec les invariables. La connaissance que vous en avez me paraît bien résumée dans une petite grammaire écrite en France par M. Oh. Marty-Laveaux, laquelle vient de paraître. Je me contente donc de vous lire les pages que ce grammairien a consacrées aux invariables. Je passerai seulement ses observations sur quelque, tout, où, en, dont, y, et sur la conjonction que. Ces mots ont été étudiés dans nos entretiens. Je lis donc

Préposition.

'* 1*2^ préposition sert à marquer un rapport entre deux mots. Elle n'a point par elle-même un sens complet. On l'appelle

* Ce chapitre sur les invariables est un extrait de la Grammaire historique de la langue française, par Ch. Marty-Laveaux. Je ne méprise pas les invariahles : ils seront traités, dans une prochaine édition des Entretiens, avec toute Tattention qu'ils méritent. En attendant, le grammairien que je cite aura seul la parole et la responsabilité.

préposition, parce qu'elle est posée avant le mot qui en achevé le sens et qu'on nomme son complément. Dans cette phrase: Le livre de Pierre, la préposition de exprime qu'il y a un rapport, un lien, entre livre et Pierre; mais c'est la préposition de qui détermine la nature du rapport, et qui fait voir que le livre appartient à Pierre. Pierre est le complément de la préposition.

Une même préposition peut souvent exprimer divers rapports, tels que ceux de lieu, de temps, de cause, de moyen. Dans: La ferme est avant le château, la préposition avant marque un rapport de lieu. Dans: Vous y arriverez avant midi, la même préposition avant marque un rapport de temps.

Principalea prépoaitionB. — Les principales prépositions sont: à, aprh^ avant, avec, chez, contre, dans, de, depuis, der-rière, dh, devant, en, entre, hors, jusque, outre, par, pour, pris, sans, selon, sur^ vers,

n y a des prépositions composées, formées soit de la réunion de deux prépositions principales, soit d'autres espèces de mots. Telles sont: envers, es, parmi, vis-à-vis, malgré, hormis.

Envers

Es

Parmi

Vis-à-vis

vient de

Malgré

Hormis

en et vers.

en et les.

par et mi (ancien nom français sîgni* fiant moitié, milieu).

à et vis (ancien nom français signifiant visage). Vis-à-vis équivaut à:

face à face, et, par suite, à: en face de.

mal et gré (volonté). Mal gré est originairement l'opposé de bon gré: Bon gré mal gré.

hors et mis (participe passé du verbe mettre).

Certaines prépositions sont des adjectifs devenus invariables: Proche le palais; sauf meilleur avis.

Deux prépositions, voici, voilà, sont formées de l'impératif singulier du verbe voir, suivi des adverbes ci et là: Voici les troupes ; voilà le beau temps.

Ces locations voici, voilà, se séparaient dans l'ancien français: Voi me là ; voi me ci. Depuis le commencement du XVI I" siècle, elles sont considérées comme inséparables; mais par une anomalie qui provient de leur origine, elles peuvent être précédées des pronoms qui leur servent de complément: Me voici; vous voilà.

Certaines prépositions sont des participes, présents ou passés, devenus invariables: Durant la guerre; joignant le pré; pendant la nuit. Vu votre belle conduite; supposé telle circonstance; excepté nous; joint la lettre; inclus la somme.

Locutions prépositives. — On appelle locution prépositive tout assemblage de mots faisant fonction de préposition : À travers, au-dessous, au-dessus.

Emploi de la préposition. — La préposition se place d'ordinaire immédiatement avant son complément: Avant la guerre; sans cesser; selon vous.

Les prépositions de ou à suivent quelques prépositions et \a plupart des locutions prépositives: Près de la ville; hors des murs; au-dessous de la fenêtre; au-dessus de la porte; jusqu'à demain; par rapport à lui.

La préposition de précède souvent une autre préposition : Peindre d'après nature ; discerner le bien d'avec le mal.

Les prépositions à, de, en, se répètent d'ordinaire devant chacun de leurs compléments: Il est comblé d'honneurs et de gloire; il s'occupe à lire et à faire des vers; on trouve les mêmes préjugés en Europe, en Asie, en Afrique et jusqu'en Amérique.

Les autres prépositions, et particulièrement celles qui n'ont qu'une syllabe, ne se répètent pas lorsque les noms qui servent de compléments ont une signification analogue: Passer sa vie dans la mollesse et l'oisiveté; elle charme tout le monde par sa bonté et sa douceur.

Souvent une préposition modifie le sens d'un verbe, en s'y joignant de façon à faire corps avec lui; ainsi, entre forme entrecouper, entremêler, entreprendre. . Cette même préposition entre conserve sa forme latine (inter) dans plusieurs verbes, qui ont été francisés plus tard que ceux que nous venons de citer, comme: interjeter, interrompre, intervenir. Les prépositions à formes purement latines sont inséparables et n'ont point de sens en dehors des verbes. Telles sont: dis, dans disjoindre, distendi'e; trans, dans transporter, transmettre.

882 EKTBBTIBNS SUB LA GBAMMAIBE.

Adverbe,

lu adverbe sert à modifier:

1^ Un verbe, et c'est de là que lui Tient sdn nom: Cet enfant parle distinctement.

2® Un adjectif: Jean est très-malade.

3^ Un autre adverbe: Nous avons passé la journée fort gaie^ ment.

Les adverbes servent surtout à exprimer:

Jj2kmK£àhre: Men^mal^prudemrnent;

La comparaison: pis^ rnieux, plus y moin»;

La quantité: peu^ assez, beaucoup, trop;

Le lieu: ici, là, dessus, dessous, dedans ;

Le temps: jadis, hier, dernain, tantôt;

L'affirmation: oui, certes;

La négation: ne, ncfn, nullement.

On range h tort, pas, point, rien, parmi les adverbes qui servent à exprimer la négation. Ces mots ne sont point des adverbes: ce sont des noms indéfinis qui servent de compléments à la négation.

Locutdons adverbiales. — On appelle locution adverbiale toute réunion de mots faisant l'office d'adverbe: au-dessous, au^ dessus, tout à fait.

Emploi dé l'adverbe. — Les adverbes dessous, dessus, dedans, dehors, qui correspondent aux prépositions sous, sur, dans, hors^ remplaçaient encore souvent ces prépositions au XVII" siècle; non-seulement on disait: -Voici la table, posez gq\b, dessus, mais aussi':. Posez cela dessus la table. Actuellement les adverbes sont distingués des prépositions d'une façon plus rigoureuse. Cependant lorsque dessous, dessus, dedans, dehors, sont précédés des prépositions à, de, en, par, ils peuvent encore s'employer comme locutions prépositives : Au-dessous de l'horloge ; ôte^ cela de dessus la table; en dehors de la ville; il passa par dediaiis la maison.

L'Académie Bâmet jusqu* aujourd'hui etjusqu^à aujourd'hui.

Puisque l'usage permet encore de choisir entre ces deux locutions, nous pensons qu'il faut préférer la première. Jusqu'à aujourd'hui correspond à ces façons de parler jusqu'au jour d'hier, jusqu'au jour de demain; seulement les quatre mots au

jour d'huî se sont réunis, et le dernier, huî (du latin hôdie), q^ui désigne le jour où Pon est, ne s'emploie plus que là. Comme la préposition à se trouve déjà renfermée dans aw, première syllabe de aujourd'hui, il est superflu de la répéter.

Plus tôt, dans le sens de plus vite, de meilleure heure, s'écrit en deux mots; plutôt, dans le sens de préférablement, s' écrit en un seul mot.

Il faut bien remarquer que c'est là une différence accidentelle et toute récente, et que les deux mots ont une même origine.

Adverbes tirés des adjectifs. — La plupart des adverbes servant à exprimer la manière sont ou de purs adjectifs qualificatifs: crier fort, chanter juste, voir clair, parler net, dire vrai, sentir bon; ou des adjectifs qualificatifs transformés en adverbes par l'addition de. la terminaison men/.* chaudement, prudemment, fortement, justement, clairement, nettement.

Cette terminaison ment n'est autre chose que mexte, ablatif latin de mens (âme, esprit), employé dans le sens de façon, manière, bona mente, d'une bonne manière, bonne ment. Le mot MENS étant féminin, la terminaison meiU s'ajouta au féminin des adjectifs; mais la troisième déclinaison latine n'ayant point de terminaison particulière pour ce genre, les adverbes tirés des adjectifs qui y appaii;enaient conservèrent dans l'ancien français la forme commune grandment, fortment. Au XIV® siècle, lorsque tous les adjectifs français prirent la forme féminine en «, on l'introduisit dans ces adverbes; toutefois certains d'entre eux ne la reçurent point: prudemment, élégatûment, vaillamment.

Adverbe employé comme nom>«^ L'adverbe s'emploie quelquefois comme nom :

** Le peu de foin que vous avez voua coûte quarante mille écus." — Molière, Les femmes savantes, v. 4.

"Le trop d'attention qu'on a pour le danger Fait le plus souvent qu'on y tombe."

La Fontaine, xii. 18.

Complément de l'adverbe. — La plupart des adverbes n'ont point de complément. Cependant: 1° Les adverbes de quantité sont souvent suivis d'un complément précédé de la préposition de: peu de vin. 2° Les adverbes de manière, tirés d'adjectifs

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conservent parfois le complément de ces adjectifs: il faut vivre conformément à son état.

Conjonctions,

La conjonction sert à unir deux phrases. Quand on dit: H pleure et il rit en même temps, ce mot et lie la première phrase il pleure avec la seconde il rit.

Principales conjonctions. — Les principales conjonctions sont: g/, ni, ou, mais y or^ donc, car y comme, quand, que, lorsque, quoique, si, La plupart de ces conjonctions tirent leur origine des conjonctions latines correspondantes: et vient de et, ni de NEC, ou de AUT, mais de l'adverbe magis, or du nom hora (heure), car de quare (c'est pourquoi), comme de quomodo.

Locutions conjonctives. — On appelle locutions conjonctives toute réunion de mots s'employant en guise de conjonction: au contraire, d^ailleurs. en effet, pourvu que, parce que, tandis que.

Emploi de la conjonction. — Quand, conjonction, écrit par un c/ et signifiant lorsque, doit être soigneusement distingué de quant a, locution prépositive, qui s'écrit avec un ^ et signifie: à V égard de, relativement à: Quand il fera beau; quant à moi.

Ces mots, tirés toiis deux du latin, ont une origine différente: quand vient de quando, et quant de quantum.

Quoique, conjonction, vient de quoi et de que; mais quoi que, en deux mots, veut dire quelque chose que: Quoi que vous lui disiez, il ne vous écoutera pas; tandis que quoique, en un mot, équivaut à bien que : Il est modeste quoique savant.

Parce que, locution conjonctive, vient de par, de ce et de que, et signifie attendu que : Vous êtes estimé de tous parce que vous vous conduisez bien ; mais par ce que, en trois mots, veut dire par la chose que : Par ce que vous dites, il est facile de vous juger.

Conjonction employée comme nom. — La conjonction s'emploie quelquefois comme nom: un mais, des car^ des su

Interjection,

A proprement parler, Vinterjection n'est pas une espèce de mot particulière: c'est un cri naturel qui exprime à lui seul un sentiment, comme la joie, l'effroi, la douleur.

Principales inteijectionB. — Les premières interjections ne sont autre chose que les voyelles mêmes, accompagnées d'ordinaire d'une aspiration plus ou moins forte : ah! ha ! eh ! hé! hi ! ! oh ! ho !

Ces premières interjections ont produit des espèces d'interjections composées, telles que : hola^ formé du cri ho destiné à appeler quelqu'un et de l'adverbe la; hélas, formé du cri de douleur ht et de l'adjectif las^ malheureux, fatigué.

Locutions interjectives. — Les locutions interjectives se composent de mots qui, comme l'interjection même, ne font point partie du corps du discours et demeurent à l'état de cri ou d'invocation: grand Dieu ! juste ciel !

L'interjection peut s'employer comme nom: un hélas, des ah.

Je n*ai plus qu'à vous dire adieu, mesdames. J'ai été heureux et ravi de vous voir aussi assidues à ces entretiens sur un sujet aride; votre curiosité à pénétrer dans l'étude des règles de la langue m'a démontré que vous êtes capables de vous livrer aux travaux intellectuels les plus sérieux. Je ne vous ai pas tout appris sur la grammaire, mais j'ai confiance que votre œil, que j'ai tourné vers les grands maîtres, restera fixé sur eux. Je veux dire sur Bossuet, Pascal, Mme de Sévîgné, La Rochefoucauld, La Bruyère, Montesquieu, Voltaire, A. de Musset, G. Sand. Ayez leurs livres entre vos mains tous les jours et écoutez-les parler sans cesse. Ces glorieux immortels achèveront magnifiquement ce que j'ai modestement commencé. Adieu, mesdames.

Cambridge: Imprimerie de Jean Wilson et Filff»

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