‹ Entretiens sur la grammaireChapitre 51 sur 52 · LA NÉGATIVE NE (SUITE · texte numérisé non relu

LA NÉGATIVE NE (SUITE

SON EMPLOI APBis CERTAINS YEBBES.

Cette question est la plus obscure de toutes, mesdames. Les décisions de M. Littré, ou plutôt son indécision tous le fera voir. Écoutez.

Désespérer employé négativement demande ne . , , mais on peut le supprimer. — Disconvenir est employé indifféremment avec ne ou sans ne. — • Nier employé négativement ou interrogativement prend wc . . . mais on peut le supprimer. ^ Douter^ idem. — Empêcher employé sans négation prend ne , , , mais on peut le supprimer. — Employé négativement ou interrogativement il prend ou il refuse le ne à volonté ! — Tenir affirmatif ne reçoit pas ne; interrogatif ou négatif il est suivi de wc . . . mais on peut le supprimer. — Craindre prend ne, un ne explétif, dit-il, qu'on ne peut retrancher ! Employé négativement ou interrogativement, il ne reçoit pas ne. Si la phrase est interrogative et négative à la fois on emploie ne . , , mais on peut le supprimer.

Si vous acceptez ces décisions de l'illustre savant, mesdames, vous ne pourrez guère faire de faute ; mais en même temps vous croirez qu'il n'y à aucun bon sens dans notre grammaire. Plutôt que de vous laisser croire cela, je consentirais à être trouvé un peu arbitraire et trop hardi, en vous donnant une théorie. Je vais le faire afin que vous puissiez raisonner votre emploi de ne. Je vous conseille de la suivre dans votre pra-

tîqne de la langne, soit que vous ëcriviez soit que vous parliez. Bien entendu, puisque Tincertitude est si grande, vous ne condamnerez pas ceux qui traiteront ne d'une façon toute contraire.

Cette théorie nous est dëjà connue, elle vous a été communiquée dans un de nos entretiens sur le subjonctif. C'est celle qui nous a fait distinguer entre les verbes qui expriment une pensée seulement, un acte de l'espiit, et ceux cpù. manifestent un sentiment de l'âme ou un acte de la volonté. Appliquonsla à l'emploi de ne.

Les verbes suivants n'appartiennent-ils pas à la pensée: désespérer (rappelez-vous notre discussion sur le verbe espé" rer), disconvenir, nier, dotUer, il s'en fatUf — Oui, monsieur, ces verbes expriment des actes de l'esprit. — Et ceux-ci: empêcher, craindre, appréhender, avoir peur f — Us appartiennent au sentiment ou à la volonté.

Eh bien ! suivez cette» règle si la phrase est positive et affirmative : il ne faut pas employer ne avec les verbes de la pensée ; il faut l'employer avec ceux du sentiment. Au contraire si la phrase est négative, employez ne avec les verbes de la pensée, n'en faites pas usage avec les verbes du sentiment Disons donc : Je désespère qu'il réussisse ; je nie que cela soit ; je doute que cela soit ; il s'en faut que vous ayez compris. Mais employez ne ici: J'empêcherai qu'il ne me nuise ; je crains qu'il ne vienne ; j'ai peur qu'il ne lui arrive malheur.

Y a-t-il avec le premier verbe négation ou interrogation, dites : Je ne désespère pas qu'il ne réussisse ; je ne nie pas que cela ne soit ; je ne doute pas que cela ne soit ; il ne s'en faut guère que vous n'ayez compris ; il s'en faut peu que vous n'ayez compris. Et: Désespérez-vous qu'il ne réussisse? Niez-vous que cela ne soit ? Doutez-vous que cela ne soit ? S'en faut-il beaucoup que je n'aie compris ?

Au contraire dites: Je ne saurais empêcher qu'il me nuise;

je ne crains pas qu'il vienne ; je n'ai pas peur qu'il lui arrive malheur. Et; Poiirriez-vous empêcher qu'il me Duise? Craignezvous qu'il vienne ? Avez-vous peur qu'il lui arrive malheur ?

Vous savez, mesdames, que la phrase qui est à la fois négative et interrogative est traitée comme une phrase affirmative. Dites donc: Ne désespérez- vous pas qu'il réussisse? Ne niez-vous pas que cela soit? Ne doutez-vous pas quUl en soit ainsi? Ne s'en faut- il pas beaucoup que la grenouille soit aussi grosse que le bœuf?

Et : N'empêcherez-vous pas qu'il ne me nuise ? Ne craignez-vous pas qu'il ne vienne? N'avez-vous pas peur qu'il ne lui arrive malheur.

Cela est très-clair, monsieur. — Oui. — Vous n'avez pas donné d'exemples pour disconvenir, — C'est vrai. Ce verbe ne s'emploie guère affirmativement, dit M. Littré. Avec la négation, dites, conformément à la théorie : Je ne disconviens pas que les choses ne se soient ainsi passées ; disconvenez-vous que les choses ne se soient ainsi passées ?

Pouvez-vous nous présenter un raisonnement, monsieur, qui justifie votre théorie, ou bien est-elle seulement un moyen de nous guider dans l'emploi de ne? — C'est au moins ceci, et ce ne serait pas davantage que ce serait encore précieux, car il n'y a rien de pitoyable comme la confusion où nous jettent les observations de M. Littré et celles des grammairiens. — C'est vrai, mais "Taisonnerez-vous, monsieur, la théorie. — Eh bien! oui, j'essayerai.

Je reprends quelques-uns de nos exemples, et pour vous faire voir qu'il est raisonnable de s'exprimer ainsi, je mets sous forme interrogative le second membre de phrase.

Réussira-t-il ? J'en désespère. — Cela est-il ? J'en douta — Avez-vous compris ? Il s'en faut.

Pour les verbes de sentiment, le second membre doit

s'exprimer comme on exprime un sentiment, sous forme excla-

mative. Donc : qu'il ne me nuise pas, ou qu'il n'essaye pas

822 ENTBETIENS SUR LA GEAMMAIRE.

de me nuire ! car je l'en empêcherai. — Qu'il ne vienne pas ! car je crains, je suis plein de crainte, je tremble. — Oh ! qu'il ne lui arrive pas malheur ! car j'ai bien peur.

Je puis soumettre à la même épreuve les phrases négatives, et les trouver tout aussi raisonnablement exprimées : Ne réussira-t-il pas ? Je n'en désespère pas, eta

Nous sommes satisfaites, monsieur, et nous appliquerons la théorie. — Je vous en prie. — Je demande à faire une observation. — Faites-la, madame. — Je soupçonne que vous avez laissé de côté le verbe défendre^ parce qu'il contredit la théorie. — Peut-être. — M. Littré dit qu'on n'emploie jamais ne avec ce verbe. C'est cependant un verbe de sentiment. — Oui. — Dès lors, il faudrait dire: Je défends que vous ne fassiez cela. — Il semble qu'il en soit ainsi. Cependant nous ne pourrions pas lui appliquer le raisonnement fait tantôt pour les verbes de sentiments. Voyez : Ne faites pas cela ! car je le défends. Ce serait une prière, or il s'agit d'un ordre formel. — Oui. — En conséquence je traiterais défendre comme les verbes de la pensée, ainsi: Ferez-vous cela? Je le défends. — C'est" un peu trop subtil, monsieur. — Je le crois aussi, madame. Mais mon but principal est atteint, si je vous ai aidées à retenir que défendre s'emploie sans la négation ne* — Soyez sûr que nous ne l'oublierons pas, monsieur.

Il me reste, mesdames, à vous offrir des exemples des maîtres. — Seront-ils conformes à la théorie T -r- Pour la plupart seulement. N'oubliez pas que je vous ai donné cette théorie pour votre propre usage, en vous recommandant de ne pas condamner les écrivains qui ne la pratiquent pas. Je marquerai d'un signe [*] les exemples qui justifient notre manière de voir.

* " Je suis inquiète des fièvres que je crains que vous ne preniez à Versailles ; on mande ici que tout en est plein." -^

MM£ de SiVIGN^ LETTBE PU 22 SEPT. 1687.

ENTBETIENS STJB LA GKAMMAIBE. 823

Vous connaissez cette pensée :

* "La même justesse d'esprit qui nous fait écrire de bonnes choses, nous fait appréhender qu'elles ne le soient pas assez pour mériter d'êtres lues." — La Bruyère, 119.

* On vous apporte un troisième bonnet, madame, et je crains bien qu'il n'y ait un rhume dedans.'* — A. de Musset, Scènes et Proverbes, ii. 142.

* " Si elle est si raisonnable, je crains bien que c'est à cause que je lui déplais." — G. Sand, Mare au diable,

Voilà craindre employé, ce qui est très-rare, avec l'indicatif, et dans ce cas il ne reçoit jamais ne. Je note le fait comme nne confirmation de la théorie, parce que dans cet emploi aucun sentiment ne tombe sur le second verbe. En conséquence craindre est traité ici comme un verbe de la pensée. Pascal nous fournit un exemple semblable avec douter, qu'il emploie sans subjonctif. Sa phrase est interrogative et devrait avoir le ne. Elle ne l'a pas parce que le verbe est à l'indicatif:

* " Qui dovie que la géométrie a une infinité d'infinités de propositions à exposer ?" — Pascal, 8.

* " Sylvinet s'inquiétait de l'habillement de Landry, de sa chaussure, comme s'il eût dû s'en aller bien loin, et comme s'il était bien h plaindre, sans se douter qu'il était lui-même le plus à plaindre des deux, parce qu'il était le plus aflligé." — G. Sand, Fadette, 40.

Se douter n'est pas synonyme de douter, il signifie croire, soupçonner ; mais c'est aussi un verbe de la pensée et il se construit en conséquence.

• " Où suis-je ? De Baal ne voîs-je pas le prêtre ? Quoi I fille de David, vous parlez à ce traître ?

Vous soufirez qu'il vous parle ? et vons ne craignez pas

Que du fond de l'abîme entr'ouvert bous ses pas,

Il ne sorte à l'instant des feux qui vous embrasent,

Ou qu'en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent ? "

Racine, Athalib, y. 662

N'est-ce pas régulier? — Si: car la phrase est à la fois négative et interrogative ; donc ne doit s'employer. — OuL

Pascal dit qu'il n'aime pas ces compliments ou ces excuses banales:

^ Je TOUS ai bien donné de la peine; Je crains de vous ennuyer; Je crains que cela soit trop long." — Pascal, 112.

C'est irrégulier, monsieur. — Oui, madame.

* "Le grand-veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine." — Voltaire, xviii. 70.

" Je ne doute pas que César ait été assassiné dans le sénat." —Dans Littré.

• " Croyez-moi, plus j'y pense, et moins je puis douter Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater. Et que de Jézabel la fille sanguinaire Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire."

Racine, Athaub, y. 57.

" Par deux fois la Grise faillît s'abattre : chargée comme elle l'était (elle était chargée de Germain, Marie, et le petit Pierre, sans compter les provisions qu'elle portait), elle perdait courage, et si elle conservait assez de discernement pour ne pas se heurter contre les arbres, elle ne pouvait empêcher que ceux qui la montaient n'eussent affaire à de grosses branches, qui barraient le chemin à la hauteur de leurs têtes et qui les met* talent fort en danger. Germain perdit son chapeau dans une

ENTRETIENS STJB LA GBAMMAIBE. 825

de oes rencontres et eut grand'peîne à le retrouver. Petit Pierre s'était endormi, et se laissant aller comme un sac, il embarrassait tellement les bras de son père que celui-ci ne pouvait plus ni soutenir ni diriger le cheval." — 6. Sand, Mars au diable, 64.

Pardon, mesdames, pour la longueur de cette citation. — Elle est trop courte, monsieur, puisqu'elle est de G. Sand.

* ^H ne ÛLUt pas nous obstiner davantage, dit la petite Marie. Descendons, Germain; donnez-moi l'enfant, je le porterai fort bien, et y empêcherai mieux que vous que la cape se dérangeant ne le laisse à découvert." — Id. 65.

* " La plus honnête amitié, et c'est celle que j'ai pour toi, n'empêche point qu'on s'embrasse." — G. Sand, Fadette,

* "J'ai défendu que vous fissiez cette chose.**— L'Académie.

M. Littré dte la phrase suivante de Bossuet :

* " Si cette vie est le champ fécond dans lequel nous devons semer pour la glorieuse înmiortalité, l'on ne peut nier que la longue vie ne soit souhaitable."

"7? i en faut bien que je ne sois aussi solitaire que vous." — Bacine 1 BoiLEAu, 3 OCT. 1792.

"iZ t^en faut bien que nous ne connaissions toutes nos volontés." — La Rochefoucauld, Maxime 295.

* " Il s*en faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions nous font faire." — Id. 460. **

" Il s'en faut bien que l'innocence ne trouve autant de protection que le crime." — Id. 469.

Ne vaut-il pas mieux suivre une théorie, mesdames, que d'employer ou de supprimer ainsi sans raison la négation ? -* Assurément.

* '^ Peu s'en faut que Matban ne m'ait nommé son père.* — RiGiNB, Athalie, V. 1048.

Nous allons nous arrêter, mesdames. • • • — H nous reste une seule question à poser, monsieur. — Eh bien? — Vous avez certains verbes, oser, savoir, pouvoir et bouger, je pense, que vous faites accompagner tantôt de ne seulement, tantôt do ne pas. Est-il toujours permis de supprimer je^û» avec ces verbes? — Non, mademoiselle. Pour ne pas me laisser entraîner dans un curieux, et par suite trop long examen de votre question, j'abandonne la réponse à M. Littré. " Ne s'emploie seul avec les verbes cesser, oser, savoir, avoir garde et importer (impersonnel) : Il n'a cessé de gronder. On n'ose l'aborder. II n'a garde d'y manquer. Je ne puis me taire.

" L'un dit : Je n'y vais point, je ne suis pas si sot ; l'autre : Je ne saurais." — La Fontaine, ii. 2.

"Il n'importe d'avoir payé Le Vacher, ou non." — Mme

DE SiviGNÉ, 1" AOÛT 1685.

Toutefois en ces cas, on peut mettre aussi pas ou point : H ne cesse pas de gronder.

"Chacun demeure d'accord qu'il ne pouvait pas mieux jouer." — MoLLÈRE, Critique, Scène 6.

Ne se dit seul avec d'autres verbes, mais dans le style familier et un peu archaïque :

^nii'âne appelle aussitôt le chien à son secours ; le chien ne bouge." — La Fontaine, viii. 17.

M. Littré ajoute sur l'emploie de ne : " Dans des phrases interrogatives ou négatives, ne se dit seul au second membre, quand ce second membre est négatif: Y a-t-il un homme dont elle ne médise ? Je ne vois personne qui ne vous loue.

ElîTEfîTrËKS SITE LA GRAMMAIRB. 827

Ne se dit seul quand retendue de la négation est restreinte par quelque terme : Il ne lit guère. Je ne sortirai de trois jours." . . . — Où est la restriction ici, monsieur? — De trois jourSy évidemment. Sans cette restriction, il devrait dire : Je ne sortirai pas. Je continue à citer M. Littré.

"iVé se dit seul avec autre et que. Je n*ai d'autre désir que celui de vous être utile. Mais on peut dire aussi : Je n'ai pas d'autre désir, etc.

Ne se dit seul quand le mot que signifie pourquoi^ au commencement d'une phrase, ou quand il sert à exprimer un désir, à former une imprécation : Que n'êtes-vous arrivé plus tôt ! Que n'est-il encore vivant !

Ne se dit seul dans un membre de phrase gouverné par si au sens de à moins que : Je ne sortirai point, si vous ne me venez prendre en voiture. On se sert de ne seul, quand deux négations sont jointes par ni : Je ne l'estime ni ne l'aime. On s'en sert aussi quand ni est redoublé, soit dans le sujet : Ni les biens ni les honneurs ne valent la santé ; soit dans l'attribut : n est avantageux de n'être ni trop pauvre ni trop riche."

Il ne faut pas vous répéter, mesdames, ce que vous avez appris dans nos entretiens, que ne s'emploie seul après certains verbes, craindre^ etc., et après les comparatifs d'inégalité dans certains cas ? — Non, monsieur, nous sommes bien renseigiîées sur ce sujet, mais dites-nous quelle différence il y a entre ne pas et ne point. Certaines personnes semblent ne pas connaître points d'autres se plaisent à l'employer sans cesse. — Les unes et les autres ont tort, mademoiselle, car ces négations ne sont pas entièrement synonymes.

- Les substantifs qui rappellent l'origine des deux mots disent la différence. Un pas est peu de chose, mais un point est beaucoup moins encore. Donc point est la plus forte des deux négations. Quand un fils demande une faveur à son père, et que celui-ci dit : Je ne veux pas, le solliciteur peut insister et reproduire sa demande ; mais si le père lui dit, ce

828 XNTBETIENS 8X7B LA 6BAMMAIBE.

qu'il fera en élevant la voix probablement : Je ne veux point, il saura qu'il n'a plus qu'à se résigner, et à se retirer. Celui qui n'a pairU d'esprit en est très-dépoorvu, car il en a encore moins que celui qui n'en a /mes.

En outre point est absolu et ne veut pas être accompagné d'une détermination quelconque ni d'une restriction. Ainsi ne dites pas : Je n'ai point encore fini ; Je n'ai point un sou dans ma poche. Cest peu qu'il &ut employer dans ces phrases. Au moment où nous sortons le soir, je lève la tête et je TOUS dis très-bien : H n'y a point d'étoiles au ciel, car je n'en vois pas une. Si vous en découvrez une seule, vous pourrez me répondre : Vous ne voyez pas bien, en voilà une au-dessus de nous. Ne dites pas: Je ne vois point une étoile. — Nous pouvons dire : Je ne vois pas une étoile. -— Oui, et vous aurez dit la même chose que celui qui a iaôt remarquer qu'il n'y a point d'étoiles. Adieu, mesdames.

mnKEIIESB SUB LA GBAMAIAIEB. 829

xxvm.

Page 1