L'IMPARFAIT ET LE PRÉTÉB.IT DÉFINI
Ecoutons les maîtres.
" Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dana fia douleur, elle se trouvait malheureuse d'être immortelle. Sa grotte ne résonnait plus de son chant ; les nymphes qui la servaient ïsl osaient lui parler. Elle se promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps étemel bordait son île : mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avait vu tant de fois auprès d'elle. Souvent elle demeurait immobile sur le rivage de la mer qu'elle arrosait de ses larmes; et elle était sans cesse tournée vers le côté où le vaisseau d'Ulysse, fendant les codes, avait disparu à ses yeux. Tout à coup elle aperçut les débris d'un navire qui venait de fcdre naufrage." — Commencement du Télémaque.
Où était Caîypso, mesdames, quand Fénelon commence lo récit des aventures de Télénaaque? — Elle était dans sou île. — Seule? — Oui. — Est-ce que le père de Télémaque n'était pas auprès d'elle ? — Non : il était parti. — La déesse était triste? — Oui, elle ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. — Quand était-elle ainsi triste et inconsolable ? — Tous les jours et sans cesse.
4 ENTBETIENS SUB LA GBAMMAIBE.
Sans cesse, mesdames: c^ëtait son état habituel. H y avait apparence que sa tristesse durerait toute Téternité; aussi se trouvait-elle malheureuse d'être immortelle.
Cest l'imparfait, dans notre langue, qui marque l'état habituel d'une âme dans le passé, les actions habituelles ou répétées d'un être. ^
La grotte ne résonnait plus ; les nymphes n^osaient parler. • . . Ce silence durait, n'est-ce pas? — Toujours. — Et la déesse se promenait souvent? — C'était son habitude; elle se promenait seule tous les jours. — Quel bonheur ! dans ce paradis, dans cette île qu'un printemps* éternel bordait de gazons fleuris ! — Il n'y a pas de paradis, monsieur, pour la femme qui aime quand elle est seule et abandonjiée : ces beaux lieux ne faisaient que rappeler à Calypso le triste souvenir de son amant Elle demeurait immobile sur le rivage de la mer, et elle pleurait, — Quand? — Souvent: c'était son habitude de se tenir là immobile, et d'arroser de ses larmes le rivage de la mer.
Comprenez-vous cet emploi de l'imparfait, mesdames? — .Oui. — Conmie il marque bien cette cruelle situation de la déesse! Quand l'imparÊdt exprime nos souffrances, il est plein de désespoir. Il dit une douleur qui ne finit pas, qui dure, dure toujours, qui n'a pas un rayon d'espérance, qai fait appeler la mort. ^
" Un pauvre Bûcheron, tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans, Gémissant et courbé, marchait à pas pesant^ Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur. Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ? En est-il un plus pauvre en la machine ronde ? Point de pain quelquefois, et jamais de repos :
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts.
Le créancier, et la corvée, Lui font d'un mialheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort.**
La Fontaine, i. 16.
Et Didon, monsieur, elle était aussi bien malheureuse, après le départ d'Enée. — Sans doute, mademoiselle, et tout ce que vous pourriez dire d'elle dans ce triste passé, vous le diriez à l'imparfait, n'est-il pas vrai ? — Oui, monsieur ; mais vous savez que la reine de Carthage ne voulut pas vivre dans cet état de douleur sans fin. — Que fit-elle ? — Pour vous répondre, je ne dois pas employer l'imparfait, je pense ; car ce qu'elle fit, elle le fit une seule fois, à une heure marquée dans le passé, et qui ne dura pas : elle se donna la mort. — C'est très-bien, mademoiselle. Voilà le prétérit défini. DidoD monta sur le bûcher.
Tel est le caractère du prétérit défini, mesdames. Ce temps sonne à l'horloge du passé ; il se produit une fob, soudain, tout à coup, et puis il passe tout entier. Il marque un événement qui met fin à un passé qui durait, qui était habitueL Voyez ce qui arrive dans l'îJe' de Calypso : la tristesse de la déesse semblait devoir être étemelle ; mais grâce au ciel une révolution se produit dans sa vie : le prétérit défini surgit sous la plume de Fénelon pour annoncer le grand événement. . . • Tout à coup elle aperçut les débris d'un navire qui venait de faire naufrage. Le navire apportait Télémaque, et avec lui de nouvelles amours, l'oubh des soufirances passées et le bonheur.
Voyez-vous, mesdames, cette puissance du prétérit défini qui met fin à un passé qui durait? — Oui, nous le comprenons.
Continuons à écouter les maîtres pour nous édifier entièrement sur ce point.
** Un ma] qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour TAchéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Bs ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en t^yait point d'occupés A cherclier le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n^ excitait leur envie ;
Ni loups ni Renards n^ épiaient
La douce et l'innocente proie ;
Les tourterelles se fuyaient : ,
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le lion tint conseil, et dit^^ &c.
La Fontaine, tu. 1.
Remarquez-vous tous ces imparfaits ? — Oui. — Us expriment admirablement cet état dans lequel se trouvaient les animaux depuis que la peste régnait. Cela durera-t-il toujours?-^ Non, une heure sonnera, comme vous dites, à l'horloge du royaume du Lion. — Oui, mesdames, sa majesté prit une résolution, il posa un acte royal, il convoqua son peuple, il tint conseil. A ce conseil se passèrent des événements importants qui marquèrent dans l'histoire du royaume : le Lion parla et se confessa ; le Renarfl excusa le roi et le flatta ; tous les seigneurs se confessèrent ensuite, et la cour les déclara tous innocents comme petits saints. Vous savez qu'on cherchait une victime à sacrifier pour apaiser la colère céleste ? — Oui, et nous savons que l'Ane vint à son tour se confesser, que l'assemblée ma, " Haro sur le baudet," que le Ijou^ plaida pour établir sa culpabilité, que le tribunal le condamna, et que la pauvre hète fut exécutée.
Vous notez, n'est-ce pas, tous ces prétérits définis, ces actions qui se produisent dans l'assemblée, qui ne durent pas.
BINTBETIENS SUB LA GBAMMAIBE. 7
qui passent à l'instant, et qui tontes ensemble doivent mettre fin à la peste qni régnait dans le monde des animaux.
Après ces exemples, vous apprécierez, mesdames, l'emploi de rimpar£iît et da prétérit défini dans la grande poésie d'Alfired de Musset, intitulée:
LA NXnX DE DÉCEMBRE.
Du temps que y étais écolier, Je restais un soir à veiller Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s'asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Son visage «<«tf triste et beau:
A la lueur de mon flambeau, Dans mon livre ouvert il vint lire.
Il pencha son front sur ma main, Et resta jusqu'au lendemain.
Pensif, avec un doux sourire.
Comme j'allais avoir quinze ans, Je marchais un jour à pas lents, Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d'un arbre vint s'asseoir Un jeune homme vêtu de noir.
Qui me ressemblait comme un frère»
Je lui demandai mon chemin :
Il tenait un luth d'une main,
De l'autre un bouquet d'églantine.
Il me Jit un salut d'ami.
Et se détournant à demi,
Me montra du doigt la colline.
ENTBETIENS SUB LA GBAMMATRB,
A l'âge oh Ton croît à Tamour,
S* étais seul dans ma chambre un jour.
Pleurant ma première misère.
An coin de mon feu vint s'asseoir
Un étranger vêtu de noir,
Qoi me ressemblait comme un frère.
H était morne et soucieux ; D'une main il montrait les deux.
Et de l'autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir.
Mais il ne poussa qu'un soupir, £t s'évanouit comme un rêve.
A l'âge où l'on est libertin, Four boire un toast en un festin, Un jour je soulevai mon verre.
En face de moi vint s'asseoir Un convive vêtu de noir, Qui me ressemUait comme un frère.
Il secouait sous son manteau
Un haillon de pourpre en lambeau,
Sur sa tête un myrte stérile.
Son bras maigre cherchait le nûen.
Et mon verre, en touchant le sien.
Se brisa dans ma main débile.
Un an après, il était nuit,
3*étais à genoux près du lit
Où venait de mourir mon père.
Au chevet du lit vint s'asseoir
Un orphelin vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.
ENTBETIENS SUB LA GBAMMATBE. 9
Ses jeux étaient noyës de pleurs ; Comme les auges de douleurs, H était couronné d'épine ; Son luth à terre était gisant, Sa pourpre de couleur de sang.
Et son glaive dans sa poitrine.
Je m'en suis si bien sonvenuy Que je l'ai toujours reconnu A tous les instants de ma yie.
C'est une étrange vision, £t cependant, ange ou démon, J'ai vu partout cette ombre amie.
A. DE Musset, 64,
Avez-vous noté, dans cette poésie de Musset, deux choses, je veux dire les différents moments qu'il représente dans son passé, et un événement qui se produit à chacune de ces heures de sa vie ? — Nous remarquons les deux choses, et nous voyons qu'il exprime par l'imparûàt ces situations différentes. — Nommez ces situations. — Du temps qu'il était écolier, il veillait un soir dans une salle solitaire. — Voilà sa situation et l'imparfait, mais un événement se produisit alors, son horloge marqua un instant qui ne passa pas inaperçu comme les autres. Voici le prétérit défini qui se présente, n'est-ce pas ? ^- Oui, car devant la table de l'écolier vint s'asseoir un pauvre enfant vêtu de noir. Cet enfant lui ressemblait comme un frère.
Pourquoi ne dites-vous pas ressembla^ monsieur? — Ne voyez-vous pas qu'il faut employer l'imparfait, madame? L'enfant vêtu de noir n'avait-il pas habituellement la figure de Musset ? *— Si, monsieur, je comprends : son visage était triste et beau comme celui du jeune garçon.
Mais les événements qui se passent devant l'écolier sont
tous marques par le prétérit défîni : dans mon livre il vînt lire ; il pencha son front sur ma main ; il resta pensif jusqu'au lendemain.
Voilà, monsieur, un prétérit qui exprime une action qui dure: Tenfant resta pensif; il fut toute la nuit dans cet état. N'est-ce pas le cas d'employer l'imparfait ? — Non, madame : le passé est bien déterminé et bien passé. L'enfant resta pensif jusqu'au lendemain ; il fut pensif toute cette nuit-là.
11 n'avait pas l'habitude de rester pensif toute la nuit. — Je comprends, monsieur, ce prétérit déûni. — Ecoutez.
" Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes ; il se coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons ; la neige tombait à gros flocons." — Voltaire, xviii. 145.
Candide marcha longtemps, mesdames: Voltaire emploie cependant le prétérit défini. Pourquoi? — Parce que cela arriva une fois, le jour, et dans les circonstances que l'écrivain indique, je suppose. — Oui, Candide avait perdu son amie, et obligé de s'éloigner du château qui la renfermait, il marcha longtemps. N'importe combien de temps il marcha : ce n'était pas son habitude de marcher ainsi longtemps, sans savoir où, pleurant et levant les yeux au ciel. Ce jour-là il se coucha sans souper. — Mais le château renfermait d'ordinaire la belle baronnette, n'est-ce pas, monsieur ? — Oui, mademoiselle, et pendant que Candide était couché entre deux sillons, la neige tombait à gros flocons. — La neige a-t-elle cette habitude ? — • Elle tombait ainsi dans ce moment-là, tombait, tombait; cela durait et Candide ne savait quand la neige finirait de tomber. C'était pour lors l'état habituel de la neige, et elle aura tombé ainsi jusqu'à ce qu'un événement, un changement, se soit produit dans l'atmosphère.
La question de ces deux temps devient très-claire, monfdeur. Mais tous les cas sont-ils aussi évidents? — Oui, madame : Timparfût marque toujours un état de choses établi, quelque chose d'habituel, soit que cet état de choses dure, soit qu'il se répète. — C'est ainsi que Cal jpso était inconsolable ; sa douleur dui*ait. — Oui, et c'est ainsi d'autre part qu'elle se pronienaîi seule ; cette action se répétait souvent.
J'ai ici la Grammaire des grammaires par Girault-Duvivîer : vous me l'avez recommandée, monsieur. — Oui, mademoiselle, parce que vous enseignez. Vous faites bien de la consulter : c'est la meilleure grammaire, quoiqu'elle soit pleine d'erreurs. Ne vous j fiez entièrement sur aucune question. — Cette grammaire donne trois cas d'imparfait, et vous n'en donnez qu'un. — Lisez, s'il vous plsdt. — Je commence par la queue • voici le troisième cas.
" On se sert de l'imparfait pour n'exprimer qu'un rapport au présent ; mais il doit être précédé de si, signifiant supposé que : Si j'étais en crédit, je vous serais utile."
Quelle langue métaphysique, monsieur I — Oh I mesdames, les grammairiens écrivent comme cela.
Eh bien, mademoiselle, ce cas d'imparfait ne demande aucune explication. Ne l'avez-vous pas dans votre langue ?
Si. If I WERE IN PAVOR I WOULD SERVE TOU. — En
conséquence je ne m'y arrête point. Continuez, je vous en prie.
'^ L'imparfait marque une chose faite dans un temps passé, mais comme présente à l'égard d'une autre chose ùità dans un temps également passé."
Cette règle est fausse. Voyez: H sortit au moment où vous entrâtes. Cette chose sortir est faite dans un temps passé, n'est-ce pas? — Oui. — Et l'autre chose, entrer est faite aussi dans le passé ? — Oui. — La première chose sortir n'est-elle pas présente à l'égard de l'autre chose entrer f — Si, mais vous parlez comme la grammaire, monsieur. — Vous
avez raison, mesdames, ce langage est afireux. Que j^achëve bien vite.
Les deux choses sont an prëtërit défini, malgré la règle de Girault-Duvivier. Vous voyez donc qu'elle est fausse et qu'il ne reste que cette règle unique que les maîtres viennent de nous enseigner.
Ne peut-on pas dire : H sortait au moment où vous entrâtes f — On le peut, madame. Notre règle seule explique la différence des deux phrases. — Je ne comprends pas cette différence. — Elle est grande et évidente. Quand je dis: Il torttt an çioment où vous entrâtes, je marque deux événements, et nécessairement je les exprime par le passé défini. Dans ma chambre deux événements se produisirent : lui, il était là, près de moi, causant avec moi, ou, que saîs-je ? écoutant une lecture qtie je lui faisais, et vous, vous n'étiez pas dans ma chambre, vous étiez dehors, vous montiez mon escalier probablement. Voilà l'état dans lequel vous étiez, vous et lui, quand un changement, un double événement se produisit : il sortit, \oua entrâtes. Comprenez-vous, mesdames ? — Far- Êiitement.
Mais il sortait au moment où vous entrâtes, ne vous pré« sente qu'un événement: vous entrâtes. — Mais, monsieur, celui qui était auprès de vous sortit, — Pardon, mademoiselle, il ne sortit pas, car il sortait; il était déjà dans cet état quand vous entrâtes, et voilà pourquoi j'emploie l'imparù\t — C'est clair, monsieur.
Tenons-nous donc, mesdames, à cette loi unique, et efibrçons-nous toujours de simplifier les règles, et d'en diminuer le nombre. C'est parce que les granmiaîriens ne s'adressent qu'à notre mémoire, parce qu'ils ne comprennent pas la langue, et ne s'efforcent même pas de la comprendre, c'est pour cette raison qu'ils formulent tant de règles et tant d'exceptions.
Pour finir notre première étude, je vous lis encore quelques passages des grands écrivains.
ENTBETIENS SUB LA GBAMMATRB. 18
<^Zadig se jeta à genoux devant Astartë, et il atUicha son front à la poussière de ses pieds. La reine de Babjlone le relève, et le fait asseoir auprès d'elle sur le bord du ruisseau ; elle essuyait à plusieurs reprises ses yeux dont les larmes recommençaient toujours à couler. Elle reprenait vingt fois des discours que ses gémissements interrompaient^ elle Vinter» rogeait sur le hasard qui les rassemblait^ et prévenait soudain ses réponses par d'autres questions. Elle entamait le récit de ses malheurs et voulait savoir ceux de Zadig. Enfin tous deux ayant un peu apaisé le tumulte dé leurs âmes, Zadig lui conta en peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans cette prairie. Mais, ô malheureuse et respectable reine I comment vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue en esclave, et accompagnée d*autres femmes esclaves qui cherchent un basilic pour le fUîre cuire dans de Teau rose par ordonnance du médecin?" — Yoltaibe, Zadig, xviii. 144-145.
N'admîrez-vous pas la puissante expression de ces imparfaits ? Comme ils peignent merveilleusement Tétat de deux amants qui viennent de se retrouver, après une longue séparation I Finiront-ils jamais de verser des larmes de bonheur ? leurs discours, leurs mille questions, leur curiosité au sujet du passé, le doux duo finira-t-il jamais ?
Enfin Zadig et Astarté ont un peu apaisé le tumulte de leurs âmes: la scène change et Tun des deux parle seul pendant que Tautre écoute. C'est au prétérit défini à exprimer cet événement: ^^ Zadig conta son aventure." — Et la reine écouta f — Oui, mademoiselle, elle ne pleurait plus, ne parlait plus, n'interrogeait plus: elle écouta ce que son amant lui conta.
Un soir, le pauvre Merle blanc d'Alfred de Musset arriva dans le bois de Morfontaine. ^^Tout le monde se couchait lorsqu'il arriva : les pies, les geais, les moineaux, les hérons, les corbeaux, les mésanges, les âtuvettes, les rouges-gorges.
14 ENTEETIENS SUS LA GBAMMAIEE.
De toute part résonnaient des voix qui disaient bien distincte-* ment: — Allons, ma femme ! — Allons, ma fille ! — Venez, ma belle I — Par ici, ma mie! — Me voilà, mon cher! — Bonsoir, ma maîtresse I — Adieu, mes amis ! — Dormez bien, mes enfants ! "
Et dans cette vaste auberge, pas une place pour le merle blanc, que tous les hôtes du bois repoussaient,
** Je commençais à désespérer, dit-il, et y allais m'endormîr dans un coin solitaire, lorsqu'un rossignol se mit à chanter. Tout le monde aussitôt Jit silence. Hélas ! que sa voix était pure I Que sa mélancolie même paraissait douce ! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords semblaient le bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne ne trouvait mauvais qu'il chantât sa chanson à pareille heure." — Contes PAR A. DE Musset, Hist. d'un Merle blanc, 208.
Eemarquez tout, mesdames, dans cette belle page, mais notez surtout le grand événement, ce rossignol qui se mit à chanter, et tout le monde qui Jit silence pour l'écouter.
Me permettez-vous une observation, monsieur? — Sans doute, madame. — Une critique? — Pourquoi pas? — Il y a une erreur de temps dans le passage de Musset. — Cela m'étonnerait singulièrement. — Votre écrivain ne devait-il pas employer le prétérit défini, et dire : " Personne ne songea à faire taire le rossignol, personne ne trouva mauvais qu'il chantât la nuit"?
Oh ! madame, quel tort vous feriez aux oiseaux ! N'étaitce donc pas leur habitude d'écouter religieusement le grand artiste et de trouver bon qu'il chantât, et qu'il berçât leur sommeil de ses harmonieux accords ? Si, par exception, contre l'habitude des oiseaux, quelqu'un s'était rencontré au bois de Morfontaine, un barbare, un sauvage, qui eût trouvé désagréable d'entendre le rossignol, oh ! alors A. de Musset aurait ûiarqué cet événement en disant : '^ Ce barbare, dont
roreîlle était fermée à Tharraonie, songea à faire taire le rossignol." — Voua avez raison, monsieur, et je vous jure que je n'ai pas songé à calomnier les oiseaux de Morfontaine.
Écoutons quelques vers d'Athalle. C'est Josabet qui parle à Joas.
" Hélas ! l'état horrible où le ciel me Voffrit^ Revient à tout moment effrayer mon esprit De ppinces égorgés la chambre était remplie.
Un poignard à la main l'implacable Athalie Au carnage animait ses barbares soldats, ^t poursuivait le cours de ses assassinats.
Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue."
Athalie, y. 241*247.
Voyez-vous cet état de choses à l'imparfait, et cet événement qui surgit au prétérit défini? Athalie assassinait et Josabet regardait le champ de carnage, quand soudain Joas frappa la vue de la femme du grand prêtre.
Dans la première poésie de ses Feuilles d* automne, Victor Hugo exprime à l'imparfait l'état du siëde et du monde au moment de sa naissance. L'événement marqué alors à l'horloge du temps est bien-entendu la naissance du poëte. Le prétérit défini l'exprimera.
^ Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait SpartCi Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, Et du premier consul déjà, par maint endroit, Le front de l'empereur brisait le masque étroit. Alors dans Besançon, vieille ville espagnole. Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole, Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix^ Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère, Al^andouné de tous, excepté de sa mère,
16 ENTKETIEKS SUB LA GBAMMAIBE,
Et que son oou ployé comme un frêle roseau,
Fit faire en même temps sa bière et son berœau.
Cet enÊmt que la vie effaçait de son livre
Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre.
C'est moi."