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Entretiens sur la prédication populaire

Vos longs travaux, votre expérience prolongée, votre attentive vigilance, votre zèle vraiment épiscopal, se montrent dans la Lettre Pastorale où vous traitez de rimportance, de la dignité et de la nécessité des Catéchismes, et en particulier de ceux qui s'adressent à ladolescence et à la jeunesse (les Catéchismes de Persévérance). Et ce n'est pas sans raison que cet âge surtout vous paraît mériter qu'on s'en occupe plus particulièrement.

En effet, quelque soin qu'on ait mis à enseigner aux enfants les éléments de la doctrine chrétienne et les maximes de la piété, si, plus tard, quand les sens font sentir leur tyrannie, les affaires temporelles leur empire, les erreurs partout répandues leur sou£Qe funeste, de nouveaux enseignements ne viennent pas confirmer ces enfants dans leurs bonnes résolutions, les former à la pratique des vertus, leur inspirer l'amour des choses qu'on leur a apprises, difficilement pourra-t-on espérer quelque bon résultat des premiers travaux , dont peut-être bientôt tout le fruit sera perdu. Aussi avons-nous vivement approuvé l'application, l'hahiletc, les industries de zèle, la générosité, au moyen desquelles plusieurs Curés de votre diiocèsc s'efforcent de fonder et de faire fleurir les Catéchismes de Persévérance. Nous n'avons pas moins applaudi la prudence par laquelle, voulant exciter pour cette œuvre le zèle de tous, et démontrer par des

expériences et par des faits que ce que vous demandez est partout possible, vous a?ez proposé tout ceci de telle sorte que chacun pût, selon les facilités plus ou moins grandes de sa paroisse, user des moyens que vous indiquez ou de semblables. Cest très-volontiers que nous joignons notre voix à la vôtre, et que , pour une œuvre aussi importante que Tinstruction morale et religieuse de la jeunesse chrétienne, nous exhortons ceux à

3ui est confié le soin des peuples e ne pas se contenter de jeter les semences de la foi et des vertus dans l'âme des enfants, mais encore à cultiver, autant qu'ils le pourront, ces germes dans les adolescents et les jeunes gens ; à déployer, dans l'intérêt de la religion et de la société, pour diriger, former, protéger cet âge, les mêmes efforts que les impies , dans le but de ruiner Tune et l'autre, font pour le corrompre. Nous prions Dieu d'être favorable â vos travaux, et à ceux de vos zélés coopérateurs, et comme gage de cette bénédiction divine, nous vous donnons, avec toute notre affection, Vénérable Frère, à Vous et à eux, à tout votre clergé et à tout votre peuple, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Saint-Pierre de Rome, le 21 décembre 1864, de notre pontificat le dix-nenvième.

PIE IX, Papb.

proposuisti ccteris, ut unus puisque, pro su^e plebis adjunctis et o()portunitate, vel lisdem vel similibus uti possit rationibus. Vocem nostram tuae libcntissime jungimus, et in tanto opère, cujusmodi est religiosa et moralis Christian» juventutis institutio, eos horlamur quibus plebium cura committitur, ut jactainpueritiafidei et virtutum semina, pro viribus in adolesccntiâ etjuventute excolere satagant; et in religiosse civilisque societatis praesidium regere, inforniare, fovere eam œtatem contendant nisu illo non minore, quo impii in utriusque exitium eamdem aetatem corrumpere conantur. Nos tuis et eorumstudiis Deum adprecamur propitium, ejusquc benedictioni» auspicem intérim Tibi, Venerabilis Fraler, parochis omnibus Tuae diœcesis, totique clero et po-

fmlo Benecuctionem Apostoicam peramanter impertimus.

Datum Roms apud S Petrum, die 21 decembris 1864, Pontificatus Nostri anno XIX.

Plus PP IX.

Veoerabilis Frater, Saluturn et Apoilolicam Beaediclionem. '

Herito, Veneribilis Frater, ' exiitimas. plerosque e chris- ' lianis ideo ooini vento doc- Irin» facile circumferri et a ('erilatç absiractos converti id faliulas, quia catholîcis dogmalibas et prsecepllonibag tincti potîus fuerunt qaara imbati, eaque nec dislincte nec profunde percepemat, sed vage lantum, carptim et summis veluti labiis degustamnt. Equidem ai, uti fim per dies festos labemai-Dlorum, Esdra popalo legit in libro legis Dei per die»

lingvlog a die primo vtqne ai novitiimum , sic £eri passet, ut aniDiarum curatores ordinaiim, dilacide, copiose catechesim nniveream eipODerent populo, inti m unique osienderentnexuD], qao partes ejus onanes inter se cohErenl, et quo qua fidem ïpectant cum illis conjuDguntur quB totîus vit» moileramen respiciuni ; non uiodo pleae prospicereiar fidelium institution i, rerum cliam ab m averteretar perniciosissimœ illias fraudis pcriculum, qua patsim vulijalur roulta esse in catbolica religione vel excogilata a clero, vel serius invecta, rel nullias moroenti, que a sapiente negligi poisiot impune, «c, salva fidei inlegritate, abjici. Comperla anim

Vénérable Frère. Salut et Bénédiclion Apostolique.

Vous le penseE avec raison, vénérable Frère : ce qui fait que tant de chrétiens se laissent emporter si facilement à tout vent de doctrine, et abandonnent la vérité pour se tourner vers des fables, c'est qu'ils ont h peine reçu une légère teinture des dogmes et des préceptes de la religion catholique, sans ^ne ce divin enseignement ait jamais pénétré leurs âmes; en sorte qu'ils ne connaissent les vérités religieoses ni distinctement, ni à fond, et c'est à peine s'ils en ont quelques 'notions partielles, vagues et tout ï fait superficielles.

Efdra», a la Fête des Tabernaclei, lut du peuple, fous f«s jours.

d^uig le premier jusqu'au dernier, le livre de la toi da Seignewr.

Combien ne serait-il pas à aèsirer que, s'inspirant de cet exemple tous lesprêiresquiont charge d'&mes fussent fidt'iesàeiposeràreursouallles, avec suite, clarté et ampleur, tout ce que comprend l'enseignement catëchislique, complet de la doctrine chrétienne , et qu'ils leur* montrassent le lien intime qui nnit entre elles toutes les parties de cet enseignement divin, en leur faisant voir surtout comment les préceptes qui règlent la condi^ite de la vie se rattachent nécessairement aux dogmes. Alors, non-seulement il serait pourvu à l'instruction religieuse des fidèles, mais on les mettrait à l'abri de la séduction, et ils ne se laisseraient plus tromper par tant de mensonges aussi perfides que pernicieux qui courent les rues, tels que ceux-ci : qu'il y a dans la religion beaucoup de choses inventées par les prêtres, ou qui y ont été ajoutées plus tard, on qui ne

sont (l'aucune imporlance, en sorte que les personnes Éclairées les peuvent négliger sans, inconvénient, et sans blesser l'intégrité de la foi.

Si le peuple chrèiieu. es elTet, avait bien présent leut l'ensemble de la religion, il verrait parfaite- ineai (j^u'ir n'est aucune de ses parties qui no soit en harmonie avec lea autres et qui ne se relie éLroitenientan tout: qu'il n'y arien dans la religion qui n'émane de l'aatorité divine, rien qu'on puisse impanément retrancher ou rejeter, et que ca n'est pas sans raison qu'il est écrit : « Quiconque viole un point ■ de la loi, quoiqu'il observe les « autres, se rend coupable envers « tonte la loi. ■ Et comme les pensées et les maximes dn siècle sont en opposition directe avec tes vérités et les préceptes de l'Evangile, parce que la sagesse de la chair est ennemie de Dieu, les fidèles comprendraient facilement qu'ils ne peuvent pas transiger avec les erreurs mondaines, parce qu'il ne peut y avoir aucun accord entre la la justice et riniqui,ié, aucune sodété entre la lumière et les ténèbres, aucun pacte entre Jésus- Christ et Béliaf.

C'est pourauoi, vénérable Frère, voulant satisfaire plus parfaitement *,iux prescriptions du saint Concile de Trente, vous avez eu la pensée d'instituer dans votre diocèse nne méthode de prédication suivie, d'après laquelle la doctrine chrétienne tout entière serait expliquée successivement et dans un ordre convenable au peuple fidèle. Nous ne pouvons qn'approuTer cet heureux dessein; nous vous en adressons nos félicitations, e( nous avons la confiance que les pensées et le concours actif de votre nlergé, répondante vos vues et ï votre lèle, vous surmonteres les diâcultés d'organisation et d'exécution, s'il venait à s'en rencontrer- C'est dans

lolius doctrina; série, perpisceret populus nihit in ea esse quod non respondeat céleris parlibus iisque arctissime non copuletur, nihit quod a divin a non manet aucloritate, nihil quod impune abscindi posait aut rejîcj , nec sine causa proplerea scriptuni esse : quimmque totam legem strvavent, offendatav- Um in uno, factus est omnium reus. Cum autem pronunliata ac scita steculi pugnent ad versa f rente cuiii veritatibus ac prxceptis legis.

quoniam sapienlia camis inimica esiDeo; facile fidèles intelligerent, nullam sibi essi' possB cum iis placitis compositionem. quia nulla esse potest parlicipatio justitis cum iniquitate, nulla socielas lucis ad tenebras, nulla conventio Christi ad Déliai.

Quamobrem, cum tu plenius satisfacinrus Tridentinte Synodi decretis, methoduin excogitaveris, qua séries universa christi anœ doctrinie apte digesia pruponi sensim et explicari valeat diœeesis tus populo : commendamus induslriam tuam ttbique gratulamur atquo orainainur, ut respondentem zelo iiienlique tuK sententiam atque operositatem nancjscaris in Clero, ac dilficullates vincere valeas. qu» rei ordinandat perficiendaïque forlasse occurreot. Ad hoc tibî iisque omnibus, quibus verbi miuisterium demandasti, copiot>issima adprecamur divintc gratis auiilia , eorumquc

aaspicem ac prscipuse benc* volenti» Nostrœ testem tibique et toli Diœcesi tu» Denedictionem Apostolicam pemnanter impertimiir.

Datam Rom» apud S. Petram die 17 Pebruarii 1866, Pontificatas Nostri Ânno XX.

Plus PP. IX.

cette vue que nous implorons pour vous, et pour tous ceux à qui vous confiez la prédication de la parole divine, les plus abondants secours de la nice d*en haut; et comme gage de cette gràre, en même temps oue de notre particulière bienveillance, nous vous donnons avec amour, à vous, à votre clergé et à tout votre diocèse, la bénédiction apostolique.

Donné à Rome , pnVs Saint- Pierre, le 17 février 1866, la \X* année de notre Pontificat.

PIE IX, Pape.

Je me propose d'écrire sur la Prédication, sur la Parole populaire.

Rien de plus essentiel à la Parole de Dieu que ce grand caractère.

Le Prêtre qui monte en chaire ne parle pas pour parler, pour plaire et se voir vainement applaudi. Sa Parole est un ministère, et doit aboutir à un grand résultat, qui est le Salut des &mes.

Nulle parole donc ne doit être plus efficace, et par conséquent plus populaire que la sienne; car il n'y a que la Parole populaire qui soit efficace, parce qu'il n'y a que la Parole populaire qui soit vivante et saisissante, et qui ait vraiment action sur les âmes.

Qu'est-ce donc que la Parole populaire?

Faut-il entendre par là une parole inculte, négligée, vulgaire, qui s'adresserait exclusivement à cette partie de l'auditoire chrétien qui s'appelle communément le peuple ?

Non, certes, la Parole populaire est tout autre chose.

La Parole populaire est bien celle qui s'adresse au peuple.

Mais qu'entend-on, dans le christianisme, par ce mot, peuple ?

Est-ce la plèbe antique, Ihplebs des Romains, le dufio; des Grecs?

Non, ce mot a un sens à la fois plus grand et plus libéral, plus noble et plus saint.

Il y a, depuis Jésus-Christ, un peuple chrétien : comme on disait autrefois à Rome : Senatus populusque Romanus, on dit avec une dignité plus haute encore : Populus christianus.

Dans ce peuple, les petits et les pauvres ont leur place à côté des grands et des riches, et tous ensemble forment ce que Tapôtre appelle la nation sainte, gens sancta^ le peuple racheté, populus acquisitUmis , lequel porte en lui, par la vertu du sang de Jésus-Christ, quelque chose de royal et de sacréy regale sacerdotium.

Tel est, dans r£gli8C chrétienne, le peuple auquel s'adresse la Parole sacerdotale.

Le peuple chrétien, c'est dope , sans exception , loui le monde dans l'assemblée sainte ; car tous y doivent recevoir le même enseignement, la même parole; elle descend sur eux de la même source, et les élève aux mômes hauteurs : il n'y a là, pour emprunter encore aux Saintes Ecritures leurs expressions familières et lumineuses sur le sujet qui nous occupe, il n'y a là qu'un troupeau, dont le Prêtre est le pasteur, une fSamille dont il est le Père, des âmes toutes rachetées du même prix, toutes égales devant Dieu.

Voilà pourquoi la Parole de l'orateur sacré doit être populaire, c'est-à-dire, paternelle, pastorale ; trois mots qui désignent la même chose ; elle doit venir de l'Âme et aller aux âmes, directement aux ftmes , et à toutes ; leur parler, les saisir, les pénétrer.

Il est donc bien convenu qu'en parlant de la Prédication

populaire, je n'eotende pas le moins du monde une prédication qui ne s'adresserait qu'aux classes inférieures, et dans un vulgaire langage ;

Mais celle qui s'adresse à tous, qui est eotendue par tons, et qui doit éclairer tous les esprits, remuer tous les cœurs.

Et au fond, c'est le noble sens du mot Populaire. Quand on dit que la charité est populaire en France, on ne veut pas dire seulement qu'elle plaît aux masses, mais que tout le monde en France comprend, aime, admire la charité.

Ainsi de l'éloquence chrétienne : elle doit être populaire, c'est-à-dire telle que les pauvres comme les riches, les savants comme les ignorants, y puissent trouver des lumières pour leurs intelligences, et des sentiments pour leurs cœurs.

Et dès lors, on le voit, rien de plus diffèrent de ce qu'on appelle la Parole académique., rien surtout de plus opposé à ce qu'on appelle la rhétorique et la déclamation.

La parole de la chaire chrétienne, c'est, je le répète, la parole d'un père qui parle à sa famille» et qui veut être compris de tous ses enfants; elle ne doit donc pas se faire exclusive, affecter des formes ou grossières ou trop délicates, qui n'iraient qu'à quelques-uns, ou même les choqueraient tous ; car il y a des paroles qui ne vont à aucune Ame, quelquefois même à aucun esprit, et qui ainsi sont absolument vaines. Au contraire, la Parole apostolique, c'est un langage saisissant , qui est à la portée des masses , et convient en même temps aux intelligences cultivées.

De ce caractère essentiel, fondamental, dérivent toutes les autres qualités de la Parole populaire, dont nous aurons à traiter.

La clarté, d'abord : il Haut se flaire entendre, et de tous ; rien n'est pire que de passer à côté ou au-dessus de ses auditeurs, et de parler pour n'être pas entendu. La Parole populaire a sa langue, qui est avant tout nette, claire, intelligible.

La vivacité ensuite, la rapidité : aller droit au but, droit au fait; droit aux ftmes ;

Le mouvement par conséquent, la chaleur ; il faut que TÀme parle à T&me et le cœur au cœur;

La simplicité aussi, la familiarité même, mais jamais jusqu'à la vulgarité, demeurant toujours dans une certaine mesure de dignité et même de noblesse. La phrase, la vaine phrase, élégante, sonore, prétentieuse^ n'a rien à voir dans une telle éloquence. Cette Parole va ad rem et ad hominem, avant tout. Elle dédaigne les ornements apprêtés, mais elle a sa parure, sa naturelle beauté. Le mot propre, le mot qui dit la chose, est le sien ; et aussi le mot qui exprime le plus vivement une affection, un sentiment.

Il lui arrive parfois peut-être, s'il le faut pour la clarté ou la force du discours, d'employer une expression moins élégante ou moins grammaticale. « J'aime mieux, disait le grand orateur d'Hippone, que les grammairiens me critiquent, et que mes peuples me comprennent, d Melius est ut tws reprehendant grammaticiy quàm ut non intelligant populi. « Que me sert, s^outait-il, par une ingénieuse comparaison, que me sert uo^ cletd'or, si elle n'ouvre pas le lieu où Je veux entrer, et ^el mal y a-t-il qu'elle soit de bois, si elle l'ouvre ? » Quid prodest clavis aureOj si aperire quodvolononpotest, aut quid obest lignea, si hoc potest (1)?

Toutefois, la Prédication populaire, la popularité de l'éloquence, ce n'est pas le moins du monde le commun, le trivial, le grossier : qu'on ne s'y trompe pas du reste, les ouvriers et les pnysans n'en veulent pas plus que les citadins. Ils s'en trouvent comme blessés, c'est trop leur ftire sentir qu'on les tient pour peu, et qu'on ne les estime pas ce

(1) De Poctr. Christ., lib. IV, xxiv-xxvi.

qo'ils valent. On Ta dft, et il est vrai, le peuple le plus peuple veut que son orateur parle mieux que lui.

Aussi bien la Prédication est faite pour élever les âmes, pour élever le peuple ; elle doit donc être pins élevée que lui. Elle est si élevée d'ailleurs par elle-même I Car, il faut bien le remarquer, la parole chrétienne est toujours grande par le fond des choses : « Le privilège du prédicateur, dit saint Augustin, est de n'avoir jamais à parler que de grandes choses ; t Dictor est rerum magnarum (1). t Tout ce que nous disons est grand, )» écrivait-il ailleurs ; Omnia magna qnœ dicimus (2).

La vraie popularité de la Parole est moins dans le mot que dans la pensée, dans le sentiment, dans le mouvement; et quand la pensée, et le sentiment et le mouvement sont vrais, naturels, vont à ceux auxquels on parle, on a atteint le véritable but de l'éloquence^ et quelquefois la plus haute éloquence. Le grand critérium pour savoir si on a une Parole populaire, et l'art suprême pour y arriver, c'est ce que j'appellerai le tact de l'auditoire , c'est d'aller chercher sa parole dans les âmes qu'on a devant soi , c'est de discerner etde sentir ce qui convient à un auditoire, ou ne lui convient pas; ce qu'il attend, ce qu'il désire, ce qui lui fera impression et le saisira dans ses entrailles. Et en efTef , quelque belles choses qu'on dise d'ailleurs, on perd son temps et sa peine, et on ne fait rien de bon, si on n'a pas le sermo ap" partunuSy comme dit l'Ecriture, et si, faute de cela, tout ce qu'on dit glisae sur les ftmes sans les pénétrer. ^

Clcéron, qui s'entendait à l'éloquence, a merveilleusement décrit ce talent fondamental du vrai orateur et montré par lu

(1) De Doctr. ChrisUSb. IV, xxxviii.

(2) Ibid., lib. IV. XXXV.

à quel degré il l'était lai-même. Gicéron,eKi effet, tient pour une des premiërea qualités de Torateur oette finesse naturelle et perfectionnée par Texercice, qui sait discerner les pensées, les seutiœents d^ auditoire, afin d'y approprier son langage : Acuto htmkd opus est naturd usu^ue callidoy qui sagadterpervesiigetquid ii quibustUiquid dieendo persuadere velU^cogiterUj sentianij opineiUurj expectent : teneai oporiet venasin^jusque geneHit, œtaiis^ ùrdinU, et eomm mentes sensusque degustet (1). « La sagacité qui sait faire ce discememeat, dit-il ailleurs, est le fondement de l'éloquence; » Est eloquentiœ fundamentum Sapientia (2).; Et lui-même, scrupuleux observateur de ce grand principe de l'art oratoire, ne s'épargnait ni réflexions ni sollicitudes, pour venir à bout de connaître paifaîtemeat les dispositions, les manières de voir, les sentiments les plus intimes de ses auditeurs, afin d'y adapter son discours : Omni mente in ed eogiidUione curdque versoTy dit il, ut odorer quàm sagacissimè possim^ quid ten-tiant^ quid existimentj quid expeeteni, quid velint, que deduci oratione facillimè passe videantur (3).

Quintilien dit dans le même sens : Bes in oratore prœcipua^ onsilium est... Illud dieeresatis kabeoy nikil esse in orando prius conêUio (4). C'est qu'en eflfet tout le succès du discours dépend essentiellement de là; il s'agit de présenter aux audi. teurs la vérité d'une manière qui leur convienne, ità ut Veritas mcveatj veritasplaeeat^ selon la belle expression de saint Augustin.

Demandez aux orateurs vraiment populaires leur secret,

(1) De Ofnt. lib I.cxxii

(2) Orat. Lxx.

(3) De Orat , lib. If, clxxxyi.

(4) Lib. U. XIV ; lib VL v.

ils n'en ont pas d'autres. Car c'est en cela que l'orateur véritable diffère du rhéteur: le rhéteur cherche dans son esprit, dans son esprit seul, ce qu'il faut dire, sans s'inquiéter autrement de ceux à qui il va parler ; l'orateur le cherche avant tout dans l'esprit et dans l'ftme de ses auditeurs.

Aussi un parleur vulgaire, un beau diseur, ceux surtout qui ont écrit d'avance et appris par cœur, s'en tiennent là, ne sortent ni d'eux-mêmes, ni de leurs propres pensées ; et, que leur parole prenne ou ne prenne pas sur l'auditoire, elle est écrite, ils n'y chairgent rien.

L'orateur populaire, au contraire, regarde et écoute le peuple en lui parlant, et il suit attentivement sur sa mobile physionomie l'impression de la Parole.

Rien d'expressif, en efTet, comme la physionomie d'un auditoire, d'un peuple, d'une foule. L'œil fixé sur ces flots ondoyants qui sont là devant lui, le véritable orateur en observe tous les mouvements pour les gouverner; et il s arrête ou il insiste, i! presse, il revient sur ses pas, il reprendsa démonstration, selon qu'il s'est emparé ou non de l'auditoire, et qu'il a fait son œuvre, ce Une multitude avide et curieuse, dit saint Augustin, a bientôt fait comprendre, par les plus expressifs mouvements, si elle a ou non compris : tant que ce signe d'intelligence et d'assentiment n'est pas donné, il faut reprendre et retourner la pensée sous toutes les formes : » Solet motu suo significare uirùm intellexerit cognoscendi avida multitudo : quod donec significef, versandum est quod agiiur multmodd van'efatedicendi (1). Voilà l'orateur. Quant aux prédicateurs qui portent leurs discours dans la mémoire, qui, en parlant, semblent se donner une sorte de satisfaction personnelle, ils n'y regardent point de si près; peu leur

(1) S. Aag.. de Docir. Christ., lib. IV. xiv — Llb. II, c. v.

importe quils parlent à des ignorants ou à des gens instruits, c*est toujours le même discours, ils n'y changent pas un mot ; s'ils remarquent que l'auditeur ne comprend pas, n'importe encore, ils ne donnent aucun développement nouveau, aucune explication, aucun éclaircissement; cela n'est pas dans la leçon apprise. Rien de moins populaire évidemment qu'une telle parole.

Ce que nous disons là, sur la nécessité debien connaître les sentiments et les pensées de ceux à qui Ton parle^ les diplomates, qui ont tant besoin d'éloquence, le savent bien et le pratiquent. Non pas sans doute que la Parole sacrée soit une diplomatie ; mais néanmoins elle a ses industries, ses saintes habiletés, sans quoi il n'y a pas d'art de la Persuasion. Ce que nous recommandons ici , c'était, qu'on me permette cet exemple, la tactique que suivait l'abbé, depuis cardinal de Polignac, dans ses conférences avec le Souverain Pontife Alexandre YUI : « Vous commencez toi\jours par penser comme moi , lui disait le Pape, et vous finissez par me faire penser comme vous. »

Louis XIY disait aussi de cet abbé : « Je viens d'entretenir un jeune homme qui m'a toujours contredit et qui m'a toujours plu. t

Voilà le véritable art de la Parole, voilà le talent, voilà même le génie.

Car qu'est-ce qu'un homme de génie? C'est un homme qui a su saisir la pensée, les aspirations, les besoins de son siècle, et les exprimer fortement, éloquemment ; c'est un homme qui étonne et éclaire, et quelquefois charme son siècle en lui disant bien ce qu'il est, ce qu'il pense, ce qu'il veut, et même ce qu'il souffre.

Aussi les plus belles, les plus vives conceptions du génie sont toigours saisies par le peuple ; il y a longtemps qu'on l'a remarqué.

Le plus grand des orateurs des temps anciens, Démosthëncs, fut un orateur populaire avant tout. Le peuple d*Athènes était tout pour lui ; Démosthènes Taimait, et le connaissait si bien I II savait sa légèreté , sa vanité , mais aussi sa générosité et ses heureux élans; en lui parlant, il s'adressait à tout ce qu'il y a de grand et de vif dans le cœur de Thomme, non par de vaines déclamations, mais par des appels énergiques aux sentiments généreux ; il puisait ses plus vives inspirations dans le patriotisme le plus pur : sa politique semblait avoir sa source dans les plus intimes affections de son coeur.

De même Périclès, au rapport de Quintilien, formait des vœux, lorsqu'il avait à parler en public, pour qu'il ne lui vint pas sur les lèvres un seul mot qui pût offenser le peuple ; et en montant à la tribune, il se disait : a Souviens-toi que tu vas parler à des hommes, à des Grecs, à des Athéniens (I). d

Mais si l'éloquence de la tribune, une éloquence d'affaires et d'action, a besoin par cela mômed'ôtre une parole populaire que dirons-nous de l'éloquence de la chaire, qui est bien plus encore une éloquence pratique, et qui a bien plus besoin d'être efficace, et non pas vaine, puisqu'elle traite d'intérêts supérieurs? Nous, chrétiens, en effet, comme disait éloquemment saint Chrysostôme : Magna loguimur, magna vivimm.

Aussi les grands maîtres de la Parole sacrée, les Pères de l'Eglise, saint Chrysostôme, saint Augustin, se montrent-ils toujoursdesorateurspratiques, populaires, cherchant les âmes, parlant aux âmes, à toutes les âmes, et leur parlant ce langage simple, clair, vif, animé, chaleureux, qui pénètre et entraine tout. Certes, leur art est merveilleux, leur parole

(1) Lib. XII, IX

correcte et belle; mais la phrase n*est pour eux que la lumière vive delà pensée ; ce qui les presse, ce qui les louche, ce qui les échauiïe eux-mêmes, ce qu'ils veulent avant tout, c'est le résultat; c'est le clair et solide enseignement de la foi, quand ils enseignent, c'est la persuasion et la conversion des auditeurs quand ils exhortent : on sent qu'ils parlent moins qu'ils n'agissent, et que leur parole est vraiment un ministère; leur éloquence est paternelle, pastorale, populaire. Voilà les vrais orateurs évangéliques.

Quelques pages de saint Augustin et de saint Chrysostôme expliqueront mieux que nous ne le pourrions faire ce caractère essentiel de la Parole sacrée. Il y eut, entre autres, deux occasions où, par une de ces paroles simples, mais naturelles, vraies, sorties du cœur et jetées toutes brûlantes dans l'ûme des auditeurs, saint Augustin remporta deux grands triomphes d'éloquence populaire et chrétienne. Voici la première de ces occasions :

Le saint évêque Valère le faisait parler pour corriger le peuple d'Hippoue de l'abus des festins trop libres dans les solennités. Il prit en main le livre des Ecritures. Il y lut les reproches les plus véhéments. Il conjura ses auditeurs a par « les opprobres, par les douleurs de Jésus-Christ, par sa croix, « par son sang, de ne se perdre point eux-mêmes, d'avoir « pitié de celui qui leur parlait avec tant d'affection, et de 1 se souvenir du vénérable vieillard Valère, qui l'avait « chargé , par tendresse pour eux , de leur annoncer la oc vérité. » — Ce ne fut point, dit-il, en pleurant sur eux i que je les ûs pleurer; mais pendant que je parlais, <t leurs larmes prévinrent les miennes. J'avoue que je ne pus i point alors me retenir. Après que nous eûmes pleuré enci semble, je commençai à espérer fortement leur correci tion. 9 — Après cela, saint Augustin abandonna le discours

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qa'il avait préparé, parce qu'il ne lui paraissait plus convenable à la disposition des esprits. ËnQn il eut la consolation de voir ce peuple docile et corrigé^dës ce jour là.

Voici l'autre occasion où ce Père enleva les cœurs. Il le raconte ainsi lui-même : c II f^ut bien se garder de croire qu'un homme a parlé d'une façon grande et sublime, quand on lai a donné de firéquentes acclamations et de grands s applaudissements. Les jeux d'esprit du plus bas genre, et les ornements du genre tempéré attirent de tels succès. Mais le genre sublime accable souvent par son poids, et ôtc même la parole; il réduit aux larmes. Pendant que je tâchais de persuader au peuple de Césarée en Mauritanie, qu'il devait abolir un combat entre citoyens, où les parents, les frères, les pères et les enfants, divisés en deux partis, combattaient en public pendant plusieurs jours de suite en un certain temps de l'année, et chacun s'efforçait de tuer celui qu'il attaquait : je me servis, selon toute l'étendue de mes forces, des plus grandes expressions pour déraciner des cœurs et des mœurs de ce peuple une coutume si cruelle et si invétérée. Je ne crus néanmoins avoir rien gagné, pendant que je n'entendais que leurs acclamations ; mais j'espérai, quand je les vis pleurer. Les acclamations montraient que je les avais instruits, et que mon discours leur faisait plaisir ; mais leurs larmes marquèrent qu'ils étaient changés. Quand je les vis couler, je crus que cette horrible coutume, qu'ils avaient reçue de leurs ancêtres, et qui les tyrannisait depuis si longtemps, serait abolie... 11 y a déjà environ huit ans, ou même plus, que ce peuple, par la grâce de Jésus-Christ, n'a entrepris rien de semblable, t Si saint Augustin eût affaibli son discours par les ornements affectés du genre fleuri, il ne serait

un

jamais parvenu à corriger les peuples d*Hippone et de Césarée.

Voilà comment Fénelon nous raconte les triomphes vraiment prodigieux de TÉloquence populaire de saint Augustin. Voici maintenant avec quel accent, quelle simplicité et quel naturel saint Jean-Chrysostùme parlait à son peuple. On nous saura gré de rappeler ici^ en tête de cet écrit, ces pages si souvent citées et qui sont un si beau mod.-le de l'Éloquence dont nous allons traiter :

i Je vous prie, disait-il aux fidèles, de nous recevoir avec i affection, lorsque oou3 entrons ici ; car nous avons pour « vous l'amour le plus pur. Oui, je sens que je vous aime « avec les entrailles d'un père. Si je vous fais quelquefois des « réprimandes un peu fortes, c'est parle zèle que j'ai de « votre salut... Repousseriez- vous ma parole ?Eh bien, je i ne secouerai pas contre vous la poussière de mes pieds, i Non que je veuille en ce point désobéir à mon Sauveur, « mais parce que la charité qu'il m'a donnée pour vous t m'empêcherait de le faire... Que si vous refusez de nous « aimer, au moins aimez-vous vous-mêmes, en renonçant « à cette tiédeur malheureuse dont vous êtes atteints ; il a nous suffira, pour nous consoler, de voir que vous devenez « meilleurs, et que vous vous avancez dans la voie de i Dieu... t

« Nous vous donnons ce que nous avons reçu, et, en vous « le donnant, nous ne vous demandons autre chose que ff votre amour. Que si nous en sommes indignes, aimez-nous c( néanmoins, et peut-être que votre charité nous en rendra d dignes. Vous m'aimez et je vous aime, dit l'Apôtre aux ilc( dèles, et je voudrais encore vous donner ma propre vie, si i c'est trop peu de la prédication de l'Evangile. »

Comme on sent dans toutes ces paroles le cœur d'un

Père ! Rien de plus simple ; mais comme c'est éloquent I Un autre jour, Chrysostôme reparaissait au milieu de son peuple, après une courte absence, et voici encore avec quel accent tout paternel il lui parlait :

« Vous vous êtes donc souvenus de moi pendant mon « absence ; de ma part, il ne m'a nullement été possible de 0 vous oublier... Dans le teSnps même que le sommeil ferf mait les yeux de mon corps, la force de rafTection que

• vous me portez ouvrait les yeux de mon &me, de sorte « qu'en dormant je m'imaginais souvent vous parler...

« J*ai mieux aimé revenir avec les restes de ma maladie

• que de faire quelque peine à votre charité; car, pendant que

• j'étais à la campagne, vous ne cessiez de m^adresser vos « plaintes et vos doléances. C'étaitlesujetde toutes vos lettres,

• etje ne vous suis pas moinsobligé de vos plaintes que de vos

• louanges, puisqu'il faut savoiraimer pour se plaindre de la (r manière que vous avez fait... Donc puisque je ne suis plus t malade, rassasions-nous les uns et les autres, s'il est possic ble de pouvoir nous rassasier. Car la charité est naturelle- « ment insatiable, et la jouissance continuelle des personnes c qu'elle chérit ne faitquel'embraserdavantage. C'est ce que « savait bien saint Paul, quand il disait: a Ne soyez redevable a d'aucune chose à personne, sinon de vous aimer les uns « les autres; car on paie toujours cette dette et on ne s'en act quitte jamais. »

• Vous me tenez lieu, disait-il encore, de père, de mère

• de frères, d'enfants ; vous êtes tout pour moi, etje n'ai ni a joie ni douleur qui me soit sensible en comparaison de ce fl qui vous touche. Je n'aurais pas à répondre de vos âmes que « je n'en resteraispas moins inconsolable, si vous veniez à vous « perdre, de même qu'un père ne se console point de la perte « d'un Gis, quoiqu'il ait fait tout ce qui était en son pouvoir

XXIT

« pour le sauver. Que je sols un jour trouvé coupable ou que je • sois justiflé au redoutable Tribunal, ce n'est pas là le plus « pressant objet de mes sollicitudes et de mes craintes ; mais i quevoussoyezsauvéstoussansnulleexception,tousàjamais « heureux, voilà ce qui suffit et ce qui est nécessaire à mon « propre bonheur, dûtia justice divine me reprocher de n'avoir i point acquitté mon ministère* ainsi que je le devais.»

Quels accents I quelle âme 1 quel cœur ?

Où avait-il appris cette éloquence? Dans un maître qu'il lisait et méditait sans relâche, et qui est un plus grand modèle encore que lui-même de cette Parole populaire, au sens où nous l'entendons, dans saint Paul : pas une seule des épttres du grand Apôtre où ne se trouvent de ces traits, de ces, cris sortis de l'âme, qui la remuent dans ses plus intimes profondeurs. Nous en citerons ici quelques-uns.

Dans son épitrc aux Corinthiens, écoutez saint Paul :

i Notre bouche s'ouvre pour vous, ô Corinthiens I dit-il ; 0 notre cœur se dilate de tendresse. Vous n'êtes pointa l'é- « troit au fond de nos entrailles. Dilatez donc aussi vos cœurs « pour nous recevoir. Quand vous auriez dix mille, maîtres, 0 vous n'avez qti'un seul père : c'est moi, qui vous ai engena drés à Jcsus-Christ. Je ne cherche pas vos biens, mais vos a âmes. Je suis tout prêt à sacrifler tout ce que je possède « et à m'immoler moi-même pour vous, t Et ailleurs : • Plût « à Dieu que vous voulussiez un peu supporter mon im- « prudenc3 , et supportez-la, je vous en conjure, car je « vous ain>e d'un amour jaloux. Est-ce que je ne vous aime a pas? Dieu sait bien que je vous aime. »

« Le Dieu que je sers, dit-il aux Romains, m'est témoin que « je dis la vérité. Je suis saisi d'une tristesse profonde, mon « cœur est pressé d'une douleur violente : car je désirerais « devenir moi-même anathèrae pour mes frères. »

i Soyez envers moi (il parle aux Galatcs) comme je suis en- « vers vous. Qu*est devenu le temps où vous vous estimiez si

• heureux de m'avoir avec vous? car je puis vous readrc ce I témoignage, que vous étiez prêts alors, s'il eût été possible, « à vous arracher les yeux pour me les donner. Suis-je donc « devenu votre ennemi parce que je vous ai dit la vérité? « Mes petits enfants, je sens de nouveau les douleurs de Ten- « fantement, jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en « vous. »

i II est juste, dit-il aux Philippiens, que j'aie ce sentiment I de vous tous, parce que je vous porte dans mon cœur ; c car Dieu m'est témoin avec quelle tendresse je vous aime « dans les entrailles de Jésus-Christ. Quand même je de-

• vrais être immolé comme victime pour votre foi, je m'en fl réjouirais en moi-même, et je m'en réjouirais avec vous. »

Mais il y a ici un plus haut modèle encore que les Pères et que saint Paul, c'est le modèle suprême, la Parole, le Verbe (le Dieu même incarné, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Pendant les trois années de sa vie publique, sa prédication était quotidienne, et si l'on étudie attentivement dans les saints évangiles sa méthode, sa divine manière de procéder en parlant, on verra que jamais parole ne fût plus populaire : s'adressant véritablement au peuple, c'est-à-dire à tous et àchacun, aux Scribes, aux Pharisiens, aux docteurs, aussi bien qu'aux femmes, aux vieillards, aux gens de la campagne ; n'oubliant ))ersonne ; exposant les plus hautes vérités, mais dans le langage le plus simple, le plus clair, le plus accessible, et aussi le plus noble, le plus vif, le plus animé, le plus pénétrant; s'accommodant avec une divine condescendance aux idées, aux sentiment8,auxbesoins,mêmeau langage de ceuxàquielleétait destinée ; leur parlant des choses qui les intéressaient, leur empruntant leurs comparaisons familières, et delà leséle*

vant peu à peu jusqu'aux sublimes mystères qui, sous cette forme populaire, faisaient le fond de la prédication évangéli* que, comme ils le sont de la prédication sacerdotale. Vanée, pleine d'images, de mouvements, de sentiments, prenant toutes les formes, Texposition, le dialogue, la discussion, la parabole, l'apostrophe directe, le cri de l'&me, selon que le sujet et le besoin présent des auditeurs le demandaient, telle était la parole du Sauveur; et telle doit être la parole du prêtre, laquelle n'est que la continuation de celle de Notre- Seigneur, exposant les mêmes vérités aux mêmes auditeurs pour ainsi dire, c'est-à-dire au peuple tout entier sans exception, et pour le même but, le salut des âmes.

Ces exemples, sérieusement médités, disent mieux que toute parole ce qu'est l'éloquence que nous appelons populaire. Eh bien ! demandons-nous-le sérieusement, la parole de la chaire parmi nous a-t-elle généralement ce caractère ? La vérité, les faits forcent à dire qu'il n'en est pas toujours ainsi: non, la parole qui tombe de la chaire sacrée trop souvent n'est pas populaire ; elle ne saisit pas les âmes, toutes lésâmes; et je parle ici d'abord des grands discours, de la parole solennelle qui retentit dans nos grandes chaires: rien souvent de moins populaire, on le sait, et par suite de plus inefficace et de plus stérile que ces prédications ; mais je parle aussi de la Parole pastorale ordinaire, de celle que les peuples entendent le plus souvent, celle qui par conséquent devrait avoir sur eux le plus d'action. Si on regarde, en effet, ce qu'est dans le vrai cette parole, et si elle est réellement une parole populaire, que Irouve-t-on ? Trop fréquemment qu'elle est tout le contraire. Il ne manque à celte parole d'autre mérite que celui de la popularité ; mais sans celui-là les autres mérites ne sont rien, et n'aboutissent à rien. Et il arrive de là que, faute de ce

caractère pratique, accessible à tous» de ce caractère essentiel, certains beaux discours perdent tout charme, et ne sont pas seulement stériles^ mais ennuyeux.

Qui de nous n'a pas entendu nombre d'hommes vertueux et capables, très-capables même, dire : c En vérité, Je ne sais comment cela se fait, je ne puis plus supporter les sermons; ils me fatiguent. » Il y a assurément de l'injustice dans cette plainte, et la parole qu'on bl&me ainsi mériterait d'être moins sévèrement appréciée. Mais trop souvent aussi, faute de trouver dans nos prônes et nos sermons l'accent simple et pratique de la parole populaire, ne sont-ils pas fondes à tenir ce langage qui nous fait tant de peine à entendre, et je ne suis pas le seul qui aie le courage de le redire: • C'est une phraséologie terne et cent fois répétée; c'est un mélange décousu de rhétorique, de philosophie, d*art, de langage métaphysique ou mystique, auquel personne ne comprend rien; c'est une monotonie capable d*endormir même ceux qui ont perdu l'habitude du sommeil. En vérité, je crois que je ferais mieux de ne pas y assister; mais, pour le bon exemple, je me résigne à les subir. »

A Dieu ne plaise que j'étende aussi loin que les gens du monde, et même que les gens du monde chrétien, ce reproche fait à la prédication habituelle; il y a eu, il y a encore aujourd'hui, parmi nos orateurs sacrés,, des prédicateurs vraiment populaires (1). Le P. de Ravignan, par exemple, eu était un ; soit qu'il parlât à Notre-Dame, soit qu'il s'adressât

(1) Bossuet, Fénelon étaient des orateurs vraiment populaires. Grand nombre des sermons de Bossuet, tels qu'on les a publiés, ne sont que des ébauches rapidement jetées sur le papier, apr^s ie travail de la méditation, c Mon sermon est fini, disait-il d'ordinaire, ne me restant plus à trouver que les paroles. » Et il les trouvait en chaire/ou il s*en remettait à Dieu, après avoir longuement et sérieusement médité son sujet, du soin de lui donner des

aax Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, à des dames, aux ouvriers, malgré les tendances abstraites de son esprit, son âme d'apôtre le ramenait toujours à Tauditoire, et lui inspirait le ton, Taccent^ le tour, les choses mêmes qu*il fallait dire. Nous en pouvons dire autant de Mgr Frayssinous et môme du P. Lacordaire, dont Téloquence, si peu imitable dans son originalité, mais si populaire par Taccent , a jeté dans les jeunes ftmès tant de iëeondes semences. Mais sans citer des noms si illustres, nous avons sur les lèvres et nous nous abstenons de prononcer, par respect pour leur modestie, ceux de quelques pieux et éloquents curés, vraiment dignes à cet égard du ministère pastoral, qui rompent chaque jour à leurs ouailles, d'une manière aussi simple qu'éloquente et efRcace^ le pain de la parole évangélique. Mais il n'en est pas moins vrai que je touche lu un point des plus délicats,

expressions pour le mettre dans son jour. Il n'y a que le moindre nombre de ses sermons qui aient été, selon ses propres termes, « écrits après avoir dit. » Bossuet, à la cour, comme dans sa cathédrale, comme dans les plus petites églises de son diocèse, était toujours le prédicateur populaire, en ce sens qu*il meUait toujours son langage à'ia portée des âmes qu'il évangélisait.

Pénelon prêchait selon les mêmes principes. Ses dialogues sur réloquence de la chaire, témoignent que, comme Bossuet, il demandait avant tout au prédicateur /a simplicité et la vérité. Il n'est resté de lui que quelques sermons d'apparat composés pour des occasions solennelles, On ne le voit en aucune autre circonstance occupé à préparer studieusement dans le cabinet les effets oratoires. Soit dans les missions où, pendant sa jeunesse, il répandait la parole divine avec tant d'abondance et de fruit, soit plus tard dans sa prédication presque journalière à Cambrai ou aux autres endroits de son diocèse, il avait pour constante méthode de parl^ aux âmes simplement, familièrement, se souciant plus des choses qu'il disait que de la façon de les dire, apportant dans la chaire des vérités méditées à Tavance et non des phrases apprises par cœur.

ua des côtés ftiibles de la prédication parmi nous, et peatéire la raison fondamentale de sa trop fl^uente insnffisancte : elle devrait être avant tout populaire, et elle ne Test pas.

Eh bien! je voudrais qu'elle le devint. Je voudrais ramener h œ point capital l'attention de ceux qui sont diargés parmi nous de ce grand ministère de la Parole : Je voudrais dire, par quel art, par quels moyens, on peut arriver à lui donner ce caractère; et tout d'abord, j'en signale ici deux, sur lesquels je reviendrai dans le détail, ' mais qu'il est bon d'indiquer dès maintenant pour mieux éclairer encore l'idée générale de la Parole populaire que nous cherdions à donner ici.

La source de cette Parole populaire, où est-elle? Elle est dans l'âme, dans le cœur, dans l'amour; pas ailleurs. Pour prendre la forme, le ton, l'accent que nous indiquons ici sous le nom de Parole populaire, il faut évidemment aimer ceux à qui l'on parle, être animé du zèle de leur salut, vouloir leurs ûmes, les vouloir à tout prix. Ainsi, au fond et en résumé, l'amour des &mes, lyi cœur de Prêtre, voilà le grand maître qui apprendra le grand art dont nous voulons traiter dans cet écrit. J'iyoute, avec saint Augustin, qu'il faut joindre à ce zèle des âmes ce qui est bien facile, si on a réellement ce zèle au cœur, la préparation, le travail. En général, unsennan qui coûte peu à faire, coûte beaucoup à entendre ; et au contraire, ce qui coûte peu vaut ce que cela coûte.

Ce grand génie, saint Augustin, qui parlait à son peuple de la façon simple et populaire que nous avons vue, ne craignait pas d'en faire l'aveu : c Ce que je vous dis là me coûte beaucoup de peine et de recherches : mais, lyoutait-il, avec son cœur apostoli ,ue, a que ce travail porte en vous F€S fruits, et mon ûme n'aura qu'à bénir le Seigneur. » Magno labore quœsiia et inventa sunt^ magno labore nuntiata

et dùptUaia suni : sit tabor nosierfructuosusvabity et benedicet anima nostra Dominum (1).

Kous expliquerons en grand détail toutes ces choses ; mais on voit dès maintenant quelle Parole nous demandons en demandant la Parole populaire ; et quel est cet art oublié^ ce grand art qui délivrera la Parole pastorale de ce ton convenu, froid et monotone dans sa banale solennité, de ces généralités, de ces abstractions, de ces choses vagues, mille fois entendues, arrangées d'une certaine manière toujours la même, sous certains titres, sous certaines divisions toutes faites, prises, semble-t-il, dans les tables des Prédicateurs, comme Fénelon s'en plaignait déjà de son temps. Oui, il faut sortir de ces tristes errements, il faut apprendre à mettre dans la parole cette flamme, celte vie, qui vont directement aux cœurs parce qu'ils sortent du cœur, qui saisissent et pénètrent les &mes, les éclairent , les touchent, les émeuvent , les convertissent. Alors, et alors seulement, l'orateur sacré, le pasteur, sera vraiment cet homme de Dieu, cet ange du Seigneur, que tous écoutent |ivec un religieux respect, et qui saisit, maîtrise et gouverne à son gré les foules qui l'écoutent, selon la belle expression d'un poète lequel semble avoir peint trait pour trait la Parole telle que nous la demandons ici, et fait le portrait de l'orateur populaire :

Twnpietate gravem ac meritis si forte, virum quem Conspexêre, ailent, arrectisque awribus adulant ; Ille régit dictis animog etpectora mulcet.

Voilà l'éloquence, dont un poète grec, Euripide, a dit qu'elle est la souveraine des &mes.

UuBtù df rr,v Tvpxvvov âvd/owTrot^ fiovvif (2).

(1) S. Aug., 4* Discours sur le Ps. 103.

(2) Hécub., V. 775.

LA

Messieurs,

Je lisais ces jours-ci dans l'Evangile de saint Luc une parole simple et profonde, dont je veux m'entretenir avec vous. Cette parole, la voici :

Semen est verbum Dei... qtiod cecidit in terram.

La semence, c'est la parole de Dieu qui tombe

sur la terre.

En lisant ce verset du saint Evangile, je me disais : n y a donc sur la terre une Parole divine , la Parole de Dieu même.

Voilà ce que la Foi nous enseigne.

Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Pourquoi la parole de Dieu ne se ferait-elle pas entendre à l'honmie? L'homme n'est-il pas créé à l'image et à la

ressemblance de Dieu? N'a-t-il pas reçu de Dieu môme une intelligence pour le comprendre , un cœur pour le sentir, et des oreilles pour l'entendre ?

Oui , Messieurs ; mais cela n'en est pas moins une étonnante chose. Car enfin, nous disent les Saintes Ecritures : Dieu est au ciel, Cœlum cœli Domino ; et quant à l'homme et aux fils de l'homme, ils sont sur la terre et se trouvent relégués au fond de la vallée des larmes : Tcrram auteni dédit filiis hominum. Et dès lors, ne paraît-il pas qu'il y a un intervalle , une séparation immense entre l'homme et Dieu ? A cette distance, comment se rapprocher et s'entendre? Les rapprochements du Paradis terrestre, et les conversations familières de Dieu avec l'homme innocent durèrent peu. Par le péché, ces rapports admirables furent rompus, et, la séparation faite, l'intervalle entre Dieu et l'homme devint un chaos, et ce semble, infranchissable : Chaos magnum firmatum est inter vos et nos.

Et plus le temps marcha, moins on s'entendit : le chaos était rempU d'un bruit affreux, le bruit des crimes de la terre criait vers Dieu , disent les saints Livres : Clamor multiplicatm est et peccatum aggravatum nimis. Et en même temps le bruit des foudres de Dieu menaçait et frappait la terre : Vox tonitrui ejm verberabat terram.

Tout était donc perdu, tout était désespéré pour l'homme ici-bas, lorsque tout-à-coup l'intervalle

immmse a été franchi, le chaos profond, ténébreux, tumultueux, a été visité, illuminé par la parole de Dieu. La Parole même, le Verbe, une Parole mystérieuse, toute-puissante, s'est faite intermédiaire entre l'homme et Dieu.

Comment cela? Le voici :

U y a en Dieu une Parole éternellement subsistante, nécessaire, infinie, vivante, substantielle; cette Parole est Dieu, et se nomme le Verbe.

Dans ce Verbe, dans cette Parole, était la Vie, et la Vie était la Lumière, la Lumière vraie, originelle, primitive, le foyer éternellement lumineux ; la Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde : In ipso Vita erat, et Vita erat Lux, Lux Vera, qum illuminât omnem homineni venientem in hune mun- ' dum ; car l'intelligence humaine n'est et ne peut être lumineuse que par la lumière divine.

Et ce Verbe, cette Parole, cette Lumière, cette Vie, éternellement subsistante en Dieu , est venue sur la terre : Ceeidit in terram ; on le peut dire, car le Verbe s est fait chair.

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu : c'est par là, vous le savez, que saint Jean entonne son évangile, comme dit Bossuet :

Et le Verbe s est fait chair, et il a habité parmi nousy et nous avons vu sa gloire , la gloire du Fils unique de Dieu, plein de grâce et de vérité.

Voilà, Messieurs, en quelques mots divins, tout le secret caché au sein du Père, in sinu Patris^ dans les siècles des siècles ; voilà toute Téconomie du plan étemel, tout le mystère de la création et de la rédemption des honunes.

Du sein éternel de Dieu, franchissant tous les espaces et tous les abîmes , la Parole, le Verbe , est venu sur la terre , Verbum caro factum est ; et pour se mieux faire entendre aux hommes, il a pris la nature des hommes, il s'est fait chair : la Parole divine, par ce mystère profond et vraiment inénarrable, est devenue parole humaine : mais quelle Parole ! Et quelles phases progressives Elle a traversées pour arriver jusqu'à nous !

L'Apôtre saint Paul , dans son immortelle Épître aux Hébreux, a marqué, pour ainsi dire, tous les pas de cette divine Parole dans le monde.

Il s'en est fait d'abord, dans les jours anciens, sous mille formes diverses, de premières et belles manifestations ; sous la loi de nature, puis sous la loi écrite; d'abord par Adam et par les Patriarches, puis par Moïse et par les Prophètes : Multifariam muU tisque modis loquens\olim Deus patribus nos tris in Prophétie...

Puis enfin, dans les temps nouveaux, cette Parole qui parlait au monde par ses envoyés, est venue parler elle-môme : Novissimè locutus est nobis in Filio.

Quand elle parlait par ses envoyés, cette Parole

avait dans son accent quelque chose de puissant et de terrible : Vox Domini in virtute ; elle retentissait dans sa majesté, comme un divin tonnerre : Vox domini in magnificentiâ ; elle retentissait sur les eaux, sur les montagnes et dans les déserts : Super aquas, super cedros Libani, indeserto. Et partout où elle se faisait entendre , elle ébranlait tout : Vox Domini confringentis cedros, concutientis desertum; elle remuait les entrailles de la terre et mettait à nu les choses cachées : Revelantis condensa. C'était la Parole de crainte.

Mais quand elle descendit Elle-même au milieu des hommes ici-bas, elle fut une Parole de grâce et d'amour, en même temps que de vérité : Plénum gratix et veritatis.. Elle découla des lèvres du Verbe fait homme avec une douceur divine, plus douce, disent les saintes Lettres , que la douceur même du miel : elle fut comme une rosée sur la terre : Dulciora super mel et favum. Stillce super gramina.

Le Verbe divin allait, cherchant les hommes, et trouvant pour leur parler un langage qui n'avait encore jamais été entendu, et des accents d'une charité et d'une tendresse, en même temps que d'une profondeur et d'un éclat infinis.

Ses plus simples discours furent comme des éclairs au sein des profondes ténèbres, illuminant au loin la nuit des intelligences et le fond des cœurs.

Car sa Parole était une Parole de vérité, Verbum

veritatiSj une Parole de lumière, Verbum luciSy une Parole de foi, Verbum fidei.

En effet, toute vérité est en Dieu , car Dieu est la vérité même ; mais cette vérité, cachée dans les profondeurs de la lumière inaccessible de Dieu, c'est la Parole, c'est le Verbe qui la manifeste, et c'est par là que la Parole divine, que le Verbe illumine tout homme venant en ce monde : Verbum veritatisy Verbum lucis... Lux ver a, quœ illuminât omnem hominem.

Et cette Lumière a sa puissance divine aussi : Elle éclaire, étonne, étourdit, abat et foudroie toute intelligence qui voudrait s'élever contre les hauteurs de Dieu, et la courbe avec force et douceur sous le joug lumineux de la foi : Verbum fidei.

Et cette parole de lumière est aussi une parole de grâce, plénum gratiœ : elle purifie, en même temps qu'elle illumine ; elle guérit les cœurs qu'elle touche. C'est elle qui a dit aux hommes les grandes révélations du salut ; les mystères de la rédemption, de la réconciliation des hommes avec Dieu, les rapprochements du ciel avec la terre : Verbum gratÙBy Verbum reconciliationis.

Et par là Elle était essentiellement pour l'homme une parole de vie ; Elle révélait, elle apportait la vie ; la vie, non pas seulement du corps, mais surtout de l'âme, non de la terre, mais des cieux ; la vie surnaturelle , bienheureuse, éternelle, cette participation à

la vie divine dont Dieu veut gratifier et glorifier rhomme, et qui est le couronnement de l'œuvre créatrice et rédemptrice : Verbum vitœ œternm.

Et par là même cette Parole, cette Parole de vérité et de lumière , de grâce et de salut , de vie et de vie étemelle, fut la réponse divine à tous les besoins, à tous les cris, à toutes les détresses, à toutes les aspirations de l'humanité > à toutes ses larmes , et à ces invincibles espérances déposées par Dieu lui-même dans la profondeur des âmes humaines : ce fut la parole de consolation suprême : Verbum solatii.

Mais, chose étrange ! ce fut aussi Verbum crucisj la Parole de la croix ! Oui, on vit sur la croix la Parole éternelle expirante, la vie dans îa mort, la lumière dans les ténèbres ! Ce fut le scandale des Juifs, une folie pour les Gentils, scandalum... stullilin ; mais ce fut la Vertu de Dieu : Virtus Dei.

Dans ce sacrifice suprême du Verbe de Dieu se trouva la force définitive qui décida la conquête du monde. Le Verbe divin sur la croix, suspendu là, entre le ciel et la terre, fit entendre à Dieu et aux hommes des paroles auxquelles nul ne résista.

De cette croix, sa parole partit avec une magnificence de lumière qui éblouit la terre entière : quatre ou cinq paroles, rayons purs et détachés du soleil de la vérité, illuminèrent tout , et ce que le Verbe avait dit se réalisa : ce Quand je serai élevé au-dessus de terre, j'attirerai tout à moi. »

Voilà, Messieurs, le premier mystère de la parole divine sur )a terre ; et voici le second.

C'est que cette parole divine a été confiée ici-bas à des lèvres humaines ;

C'est que des lèvres de Jésus-Christ, qui était cette Parole même, qui était le Verbe divin incamé, Elle a passé sur nos lèpres, à nous, hommes mortels, mais continuateurs ici-bas de Tceuvre de Jésus-Christ ;

C'est qu'il y a sur la terre un ministère humain et fondé de la parole divine : oui , il y a en ce monde, pris du miUeu de l'humanité, et mis à part pour ce ministère, des hommes dont la fonction, dont la grande mission ici-bas, est de transmettre, de génération en génération , la parole de Dieu, et cela, jusqu'à la fin des temps , jusqu'à la consommation des siècles.

Vous le savez. Messieurs , avant de remonter de la terre au ciel, avant de retourner dans le sein de son Père, le Fils de Dieu fait homme, le Verbe incarné a dit une dernière parole, novissima verba; et quel est ce dernier mot de la Parole de Dieu sur la terre? Le voici :

« Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre : Allez donc. Comme mon Père m* a envoyé, je vous envoie : Allez et enseignez toutes les nations^ annoncez-leur tout ce que je vous ai enseigné moi-même , et voici que je suis avec vous jusqu'à la conr sommation des siècles. »

Tel fut le dernier mot du Verbe divin sur la terre. Cela dit, il est remonté vers les deux.

Et dès lors, la Parole de Dieu ne dut plus se taire ici-bas.

Elle est remontée aux cieux , mais Elle demeure ici-bas déposée sur les lèvres des hommes.

Il y a des hommes qu'elle a investis ici-bas de sa mission même, à qui Elle a dit : Allez et Enseignez.

Allez, et que rien ne vous arrête.

Allez, prêchez tout peuple, toute tribu, toute nation, toute créature.

Ce que je vous ai dit à l'oreille, dites-le sur les toits : Prœdicate super tecta.

Enseignez tout ce que j'ai enseigné moi-même : portez mon Evangile et ma parole aux extrémités du monde et aux extrémités des temps.

Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles.

Et ce que Jésus-Christ a dit à ses apôtres, ils l'ont fait, et le font encore, et ils le feront toujours.

Et il y a eu depuis ce temps, sur la terre, des Pasleurs, des Docteurs, des Evangélistes , des Apôtres : Pastores, Doctores, Evangelistas, Apostolos, et il y en aura toujours.

Par la vertu toute-puissante de celte parole du Christ, Verbe étemel, des hommes ont pu dire : Pro Christo legatione fungimur : Nous sommes les représentants et les ambassadeurs du Christ en ce monde. Nous portons la parole de Dieu sur nos lèvres ; et c'est

Dieu qui parle par notre bouche : Tanquàm Deo exhortante per nos.

Car nous ne parlons pas notre parole ; nous parlons, nous transmettons la parole divine : nous sommes les dépositaires, nous sommes les ministres de cette parole.

Et nous parlons, parce que nous sommes envoyés pour parler, parce que c*est notre mission de porter pailout et à tous la parole divine : Sicut misit me pater, et ego mitto vos. Prœdicate omni creaturœ.

Et nous parlons, nous instruisons, nous reprenons, nous condamnons, et cela, opportune, importuné^ qu'on nous écoute, ou qu'on ne nous écoute pas, qu'on nous obéisse ou qu'on nous persécute ; parce que ce que nous avons entendu du Fils de Dieu , nous ne pouvons pas le taire : Qtue audivi, h(zc loquor. Et chacun de nous doit se dire : Malheur à moi, si je n'évangélise ! Vœ mihi, si non evangelizavero.

Et maintenant. Messieurs, quels sont les hommes chargés ici-bas de ce grand ministère de la parole , de cette auguste mission du Christ, quels sont les Apôtres , les Évangélistes, les Pasteurs, les Docteurs du monde ? C'est vous. Messieurs.

Vous n'êtes que cela sur la terre ; mais vous êtes cela!... C'est là toute votre raison d'être; mais c'est aussi tout l'honneur en même temps que le grand fardeau de votre sacerdoce.

Je vous le demande : est-il un plus sublime honneur, mais aussi uq fardeau plus redoutable I

Et je VOUS le demande encore : n'est-ce pas une obligation suprême pour nous que de nous élever, autant qu'il dépend de nous, à la hauteur d'une telle mission?

Organes de Jésus-Christ, ministres de sa parole, pouvons-nous, sans trahison, laisser défaillir cette parole sur nos lèvres? Pouvons-nous impunément Ténerver, ou l'abaisser par notre faute, par des négligences volontaires, par de paresseuses faiblesses, par des vulgarités misérables?

Cette Parole de Dieu , en passant sur nos lèvres, ne doit-elle pas y conserver son caractère propre, et se faire reconnaître par les nobles signes qui lui con- Wennent ? Certes, cela est évident.

Il nous importe donc souverainement d'étudier et de savoir, dans la mesure de Tinfirmité humaine, comment nous pouvons conserver à la parole dont nous sommes les ministres, ses traits augustes.

Eh bien! c'est ce que je voudrais essayer avec vous. Messieurs, dans cet entretien. 11 y a quinze ans que je médite pour vous, et, je puis vous le dire, il y a quarante ans que je médite pour moi-même ce grand sujet; et toutes les expériences de ma vie, et du ministère pastoral, et du besoin des âmes, et des périls de l'Eglise dans la société moderne , n'ont fait que confirmer en moi les pensées que je vais vous exposer, dans la matiuité et la gravité des plus sérieuses et des plus profondes réflexions.

Rien ne sera plus éloigné d'un traité de rhétorique et des préceptes vulgahres de l'art oratoire, que ce

que je me propose de vous dire. Il s'agit ici d'une tout autre parole que de la parole humaine, et de tout autre effet à produire, de tout autre résultat à atteindre que ceux poursuivis par l'orateur humain ; bien qu'au fond nous n'ayons rien à dire ici qui ne rentre en réalité dans les plus hautes règles de l'art.

Quels caractères doit donc avoir toujours, et particulièrement aujourd'hui, eu égard aux difficultés des temps où nous sommes, la Parole pastorale ?

Voici ma réponse :

Avant tout. Messieurs, la Parole pastorale doit être une parole vivante ;

La Parole pastorale doit être , en second lieu une parole instructive ;

En troisième lieu , la Parole pastorale doit être une parole apologétique;

En quatrième lieu, enfin, elle doit être une parole

EXHORTATIVE ;

Voilà, Messieurs, ce que je voudrais vous exposer à fond, autant que je le pourrai.

Je terminerai tout ceci par une partie plus technique, où j'essaierai de vous offrir , d'après les plus grands maîtres de la parole pastorale, quelques conseils , entre lesquels vous pourrez choisir selon vos aptitudes et vos goûts , mais tous utiles à méditer, sur les moyens pratiques de donner à votre parole ces essentiels caractères.

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