‹ Entretiens sur la prédication populaireChapitre 2 sur 157 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

U PAROLE PASTORALE DOIT ÊTRE UHE PAROLE flTAHTB.

Avant tout, Messieurs, ai-je dit, la parole pastorale doit être une parole vivante, une parole de vie. Et c'est là, veuillez le bien entendre, le point de départ de tout ce que nous dirons. De là nous déduirons tout.

Oui , elle doit être une parole vivante : c'est là le fond, le caractère essentiel, la nature même d'une telle parole.

Pourquoi ?

Reprenons les choses de haut , et dans la lumière de tous les grands enseignements chrétiens.

Qu'êtes-vous,Messieurs? Les Ministres, les Envoyés, les Prophètes, les Apôtres d'une Religion, d'une Église, qui n'est pas autre chose que l'Église du Dieu vivant : Ecclesia Dei vivL

Notre Dieu est le Dieu vivant : c'est le nom qu'il

aime à se donner : Hoc est nomen Mihi in œtemum. Et c'est lui qui est l'Auteur et le Père de la vie.

Ses deux grandes œuvres, que sont-elles? Des œuvres de vie. Pas autre chose. L'œuvre créatrice, c'est la vie donnée au monde , et à l'homme roi du monde. Et l'œuvre rédemptrice, c'est encore une œuvre de vie. C'est la vie rendue à l'homme. Car l'homme, vous le savez, avait perdu la vie : en le séparant du Dieu, qui est la vie, le péché l'avait jeté dans la mort.

La Rédemption, et les saintes Écritures ne la définissent pas autrement, c'est la vie rendue au monde : Dieu a envoyé au monde son Fils, le Rédempteur, afin que nous vivions par lui : Filium suum misit Deus in mundum, ut vivamus per eum. Et il est venu, pour que le monde ne périsse pas, mais ait la vie étemelle : Ut non pereat mundm, sed habeat vitam œternam. Je suis venu, a-t-il dit lui-même, pour qu'ils aient la vie, et une plus abondante vie : Ego veni ut vitam habeant, et abundantiùs habeant.

Ainsi, Messieurs, le Christianisme, c'est la vie; et voyez à quel degré tout est vie dans le Christianisme !

C'est le Fondateur même du Christianisme, le Sauveur qui a dit : Je suis la Résurrection et la Vie : Ego sum Resurrectio et Vit a. Je suis la Voie, la Vérité et la Vie : Ego sum Via, Veritas et Vita. Et qui a dit encore : je suis le Pain vivant descendu du ciel : Ego sum Panis vivus^ qui de cœlo descetidi.

Le paîa de vie, c'est FEucharistie, qui donne la vie au monde ; Pmi^ uims^ qui dat vitam mundo.

Et il y a aussi une eau vive, qui rejaillit jusqu'à la vie étemelle. C'est la grâce : Aqua vite^ salientis in vitam œternam.

Et il y a, pour conserver et opérer jusqu'à la fin ces mystères de vie, l'Église du Dieu vivant : Ecclesia Dei vivi. Et les temples du Dieu vivant : Teniplum Dei vivi.

Et daos cette Église, dans ces temples , il y a la Parole de vie : C'est son nom propre : Verhum Vitœ. Pourquoi parole de vie? Parce qu'elle doit donner la vie. Parole vivante, parce qu'elle doit être vivifiante, c'est son nom, sa vertu propre. La vie ne peut venir que de la vie.

Cette parole n'est destinée qu'à une chose, faire de nous les fils du Dieu vivant; c'est son but essentiel : Filii Dei vivi.

Et pour conclure, voilà pourquoi, Messieurs, vous tous, Ministres, organes de cette parole, c'est une parole de vie, une parole vivante, que vous devez avoir sur les lèvres.

Et dans ces pensées, saint Paul ne craignait pas de vous dire que vous êtes des vases précieux, contenant la parole de vie : Verbum vitœ continentes.

Telle est donc votre mission, telle est votre œuvre, tel est le caractère essentiel de votre parole : elle doit être, avant tout, une parole vivante et vivifiante.

Et pour VOUS en convaincre plus profondément, regardez encore. Messieurs, étudiez les noms mêmes que vous portez.

Vous êtes des Pasteurs! Eh bien, tout est dit expressément dans ce nom.

Pasteurs vient de Pascere^ paître, nourrir, donner la nourriture, Taliment qui entretient la vie dans les âmes.

Mais l'aliment de vie pour les âmes, Taliment qu'elles attendent , qu'elles réclament de leurs pasteurs, quel est-il? C'est la Parole, la Parole de vie. Voilà le pain dont elles vivent, dit Notre-Seigneur : Non in solo pane vivit homo^ sed in omni Verbo quod procedit de ore Dei.

Et ici , Messieurs , se révèle une grande et belle doctrine, à savoir que la parole de Dieu dans l'Eglise est un pain de vie, un moyen de vie, coname l'Eucharistie.

Le grand Origène, dit Bossuet dans le panégyrique de saint Paul, n'a pas craint de nous assurer que la parole de l'Evangile est, « comme le corps de Notre- € Seigneur, l'aliment de nos âmes : Verbum est nu- € tritorium animarum. Qu'est-ce à dire ceci? Voici € le fond de cette pensée : c'est que la Sagesse éter- « nelle, qui est engendrée dans le sein du Père, s'est « rendue sensible en deux sortes. Elle s'est rendue c sensible en la chair qu'elle a prise au sein de Marie ; « et elle se rend encore sensible par les Ecritures

c divines et par la parole de l'Evangile. C'est là, en

< effet, que nous le voyons, ce Jésus qui a conversé

< avec les Apôtres. H vit encore pour nous dans son « Evangile, et il y répand encore, pour notre salut, la « parole de vie. »

C'était là aussi, Messieurs, la belle et consolante doctrine formellement enseignée par saint Augustin.

Et vous connaissez tous, encore, les belles paroles de l'auteur de Ylmitation ; « Il y a deux choses qui « nous sont, par-dessus tout, nécessaires dans cette « vie, et sans lesquelles la vie nous serait insuppor- <[ table et impossible : c'est la parole de Dieu et le

« sacrement de l'Eucharistie Ces deux tables sont

€ également nécessaires pour la nourriture de nos € âmes. Je vous rends grâces, ô mon Dieu , et pour c cette table de votre saint autel, où je trouve le » corps précieux de Jésus-Christ, et aussi pour cette

< autre table où je trouve la sainte doctrine que ^ vous nous donnez par vos Prophètes, vos Apôtres « et les Docteurs de votre Evangile. » {Imitation, liv. IV, c. XI.)

Mais vous n'êtes pas seulement des Pasteurs : vous êtes encore des Semeurs, dit Jésus-Christ. Car la parole de Dieu qui sort de vos lèvres, est une semence : Semen est Verbum Dei. Et vous savez tous, Messieurs, l'admirable explication que Notre-Seigneur a donnée lui-même de cet enseignement. Qu'estrce qu'une semence? Cette petite graine, c'est merveille

que tous les germes, toutes les virtualités, toutes les puissances cachées là : c'est un admirable mystère de vie : toute la vie, tout l'être, avec tous ses dons, sortira [de là. Il y a là une force, une puissance, une fécondité véritablement divines.

Eh bien, votre parole est cela, une Semence. Il y a des trésors de vie cachés dans votre parole. Jetée dans les âmes, elle doit y germer, y fructifier, les nourrir et les vivifier: Enutritus ver bis fidei... Eloquium tuum vivificat me.

Vous le voyez donc. Messieurs, tout dans l'Évangile vous dit que votre parole est essentiellement une parole de vie, par conséquent une parole vivante. Car son but, c'est de vivifier, elle n'est pas elle-même si elle ne fait cela, et de vivifier les âmes, d'y créer, d'y mûrir, d'y développer la vie de la foi, la vie de la grâce, la vie de la vertu, ou de la ranimer si cette vie s'est éteinte.

Et veuillez bien le remarquer encore. Messieurs, cette œuvre des âmes, but essentiel de votre parole, l'amélioration, l'élévation, la vivification des âmes, n'est pas une de ces œuvres extérieures, qui se peuvent faire par des moyens matériels; non, c'est une œuvre essentiellement morale, qui s'accomplit dans le fond des cœurs; c'est une œuvre toute d'intelligence et de lumière, une œuvre toute de persuasion et d'amour. 11 y faut donc, non pas les moyens matériels, mais la parole, et la parole vivante, la parole péné-

tranle, que saint Paul a si bien décrite^ lorsqu'il a dit : Sermo Dei vivus et effi.cax, penelrabilior...

Sans doute, l'action extérieure, les moyens matériels, ont aussi leur part dans le ministère pastoral ; mais la parole de vie, dans l'œuvre des âmes, est l'auxiliaire indispensable de toute action : c'est comme un levier divin, à l'aide duquel on soulève tout, un aiguillon puissant avec lequel on excite tout, et qui fait tout marcher; et pour mon compte, je ne concevrais pas un Pasteur des âmes qui ne fût un homme de parole en même temps qu'un homme d'action , ou plutôt chez lui la parole de vie, Verbum vitœ, la parole vivante, c'est son action la plus efficace : vivus et efficax. D'elle dépend au plus haut degré la vie, la fécondité ou la stérilité de son ministère.

Sans contredit tout Pasteur doit être un homme d'action, un homme de conseil, un homme de prière; mais l'Écriture dit expressément qu'il doit être aussi homme de parole, et de parole puissante : potms verbOj en même temps que potens opère.

Qu'on ne s'effraie point toutefois, et qu'on ne dise pas : Mais à moins d'être un grand prédicateur, on ne peut donc être un bon pasteur? Non, je ne l'entends pas de la sorte, et peut-être même que ce qu'on appelle d'ordinaire un grand prédicateur n'aurait pas l'éloquence, la parole vivante, que je demande et qui est nécessaire.

Non, si le Prêtre doit savoir parler, parce que le

ministère de la parole lui est confié, il ne doit pas être un artisan de phrases, ni un vain rhéteur ; et l'éloquence, la parole qui lui convient n'est pas celle qui n'est départie ou qu'à d'heureux et rares génies, ou qu'à d'habiles artistes : la parole oratoire, parée, académique. La parole qui convient au Prêtre, au Pasteur, est une parole que tout homme peut avoir, pourvu qu'il ne soit pas impeditioris linguœ, pourvu, disons le mot, qu'il ait un cœur et une âme, et qu'il sache et qu'il aime ce qu'il fait; qu'il connaisse ses devoirs et qu'il aime ses ouailles ; pourvu qu'il soit vraiment Prêtre et Pasteur, Pasteur et Père, c'est la parole simple, vive, familière, paternelle, celle qui va de l'âme à l'âme, voilà ce que j'appelle la parole vivante, la parole pastorale.

Non pas que cette parole pastorale, — qui est du reste la parole ordinaire du sacerdoce Je Jéus-Christ, celle qui est dispensée le plus universellement et le plus réguUèrement dans l'Eglise, le pain quotidien des fidèles, pour ainsi dire, — ne doive avoir aussi sa dignité; mais c'est une dignité à part.

Cette parole a, en effet, une nature, un caractère, un accent, une vie, qui n'est qu'à elle, et qui doit se retrouver sous toutes les formes de la prédication, prône, homéhe, sermon, catéchisme, allocution et discours de circonstances; et c'est précisément ce caractère, cet accent, cette vie de la parole pastorale, d'où lui vient toute son efficacité, que je voudrais

tout (i*abord vous bien expliquer, Messieurs. Je voudrais, par quelques observations simples, pratiques, importantes, prises dans le vif des choses, vous bien dire ce que doit être le rôle de la parole dans l'œuvre pastorale, quel genre d'éloquence, et, au besoin même, quelle grande* mais facile éloquence convient à ce ministère.

Et avant et par-dessus tout, je dis. Messieurs, que pour cela, la parole pastorale doit être une parole vivante. Et je dis pourquoi : parce que c'est une action, et une action de vie. Remarquez-le,*Messieurs, c'est tellement une action, que l'Écriture la nomme un ministère : Minîsterium verbL La vérité est que le prêtre ne parle pas pour parler, pour charmer les oreilles, pour faire des phrases : il parle pour remplir un ministère, le plus grave et le plus sérieux de tous, un ministère de vie et d'action morale, qui s'accomplit au fond des âmes et avec le libre concours des âmes, par la conviction et la persuasion ; et voilà pourquoi il y faut avant tout la parole, qui est le grand instrument spirituel et moral de la vie, le noble organe de l'âme qui s'adresse à l'âme même, la parole vivante, qui pénètre le fond de l'âme, l'émeut, l'éclairé et la conduit, l'entraîne et la maîtrise noblement, pour créer et fonder en elle la vie, la vie de la foi, la vie de la grâce, ou augmenter cette vie divine. Voilà le secret de ces mots, par lesquels l'Esprit-Saint nous déclare que le prêtre doit être un homme de

parole, comme un homme d'action, et de puissante parole, comme de puissante action : Potens verbo et opère.

Messieurs, nous aurons beau chercher ce que vous êtes au miheu de vos paroissiens ; nous ne trouverons jamais que vous soyez autre chose que cela : des Pasteurs, des Pères, des hommes chargés de nourrir et de gouverner les âmes, ayant reçu de Dieu un empire de grâce sur ces âmes pour leur salut, et exerçant cet empire par la parole. Eh bien! une parole qui *a un tel but, et qui n'en a pas d'autre, est évidemment une action, un gouvernement, un ministère. Et voilà pourquoi, je vous l'ai dit et ne me lasserai pas de vous le répéter, la parole qu'il vous faut, avant tout, ce n'est pas la parole artistique, académique, la phrase; mais la parole vive, nette, accentuée, saisissante, la parole paternelle et pastorale, qui se présente avec autorité, tombe avec poids, et, dans sa fermeté et sa dignité naturelle, pénètre avec force et douceur jusqu'au dernier fond des âmes.

Et ce que je dois ajouter c'est que la parole simple, vive, naturelle, partout si puissante, n'a nulle part plus d'efficacité et de puissance que dans le ministère pastoral, dans une paroisse : par la raison que nulle part on ne connaît mieux ceux à qui l'on parle, nulle part on les a plus sous la main, nulle part on ne frappe plus à coup sûr, et avec moins de phrases plus de coups. C'est bien de celte parole, pour peu qu'elle

soit ce qu'elle doit être, qu'on peut dire avec le prophète : « Comme la pliiie tombe du ciel et n'y c remonte plus, mais enivre la terre et la fait gerc mer, ainsi en est-il de la parole; elle ne revient « pas vide et vaine à celui qui l'a envoyée, mais elle c fait tout ce qu'elle veut dans les âmes, et prospère <( en toutes les choses pour lesquelles on l'enc voie. »

Voilà la vérité, Messieurs. Autrement, et de quelque façon que vous parliez, eussiez-vous tout le talent et tout le succès du monde, ce serait misérable : votre parole serait JEs sonans et cymbalum tinniens, et non pas : Sermo Dei vivm et eflicax.

De ce point de vue, qui est le seul vrai et qui domine tout ici, découle tout ce que j'ai à vous dire sur les autres caractères de la parole pastorale.

Il suit de là d'abord qu'avant de parler, il faut toujours vous bien mettre dans la vérité et la vie de votre ministère, voir et vouloir le vrai but de la parole pastorale, voir les âmes, rien que les âmes, et la vie que vous devez leur donner, le bien que vous devez leur faire. Donc ne jamais vous proposer une fin étrangère ou indigne, comme de satisfaire une vaine curiosité, de vous prêcher vous-même, ou simplement d'acquitter une fonction : il faut parler toujours pour

un but sacerdotal , apostolique, paternel , pour éclairer, pour toucher, pour faire impression, pour atteindre et saisir les âmes, et n'être jamais satisfait de soimême quand on n'a pas obtenu ce résultat.

Il suit encore de là que la parole pastorale ne doit jamais être une parole en l'air, comme dit saint Paul, aereni verberans, ni vague, ni vaine, mais précise, directe, toujours ad renij ad homineni. Il faut parler à votre auditoire, pour votre auditoire, et non pas simplement devant votre auditoire.

Ceci, Messieurs, est capital, et d'ailleurs tellement évident qu'il semble superflu d'y insister, et cependant c'est un des défauts les plus communs de la chaire et les plus ruineux de toute vie, de toute efficacité dans la parole.

On parle devant son auditoire, on ne parle pas à son auditoire. On ne regarde pas assez les âmes, les besoins présents et pressants des âmes ; on ne donne pas à sa parole un but déterminé, on reste dans des généralités vagues, qui ne s'appliquent à personne, qui se pourraient débiter en tout temps et partout, devant toute espèce d'auditoire. Une telle parole n'est pas, c'est évident, et ne sera jamais une parole de vie, ne produit rien et ne pourra jamais rien produire.

Ce qu'il faut faire, c'est. juste tout le contraire. II faut toujours avoir un but direct et précis, quand on parle, et autant que possible, sortir de l'abstrait et personnifier les choses : et pour cela, aller dwrcher

V inspiration de ce qu'on veut dire dans l'âme même de ceux à qui l'on parle. Cela seul donne à la parole son inspiration vraie et sa vie, et ces tours, ces traits qui portent et pénètrent, le petietrabilior de saint Paul. Voilà le grand secret, Messieurs. Les hommes qui entendent le ministère de la parole d'une manière sérieuse ne Fentendent pas autrement; ils ne parlent pas pour parler, mais pour toucher, convertir et sau^ ver les âmes.

Que font, au contraire, les parleurs vulgaires ? Ils se mettent en présence, non de leur auditoire, mais de leur propre esprit : ils ne regardent jamais l'esprit .de ceux qui les écoutent : ils ne parlent et ne répondent qu'à leurs propres pensées. Qu'arrive-t-il ? C'est que les âmes ne leur répondent point, parce qu'ils n'ont point eux-mêmes parlé aux âmes, ils ne se sont pas adressés aux âmes.

Qu'est-ce qui fait, par exemple, que la plupart des sermons que prêchent au séminaire les jeunes clercs, sont sans vie, et ne trouveraient point d'auditeurs ? Est-ce qu'ils sont mal écrits ? Quelquefois ils le sont fort bien. Mais ces jeunes gens n'ont jamais été au fond des âmes, ils n'ont fait que ce qu'ils pouvaient faire, n'ayant pas encore d'expérience, ils ont cherché dans leur esprit et non dans les âmes leur sermon, et leur sermon reste en l'air : Aerem verberans!

On me disait un jour : Quand M. le Curé veut faire un sermon» il n'est pas supportable. Quand il donne

des avis, il fait admirablement. — Pourquoi ? Parce que dans les sermons ce bon Curé allait se perdre dans des généralités, vagues, peut-être solennellement ennuyeuses, sans application et sans portée précise ; tandis que, dans les avis, il avait un but précis, il parlait ad rem, ad hoininem.

Cela ne veut pas dire assurément qu'il ne faille jamais, dans aucune circonstance, donner à sa parole la forme solennelle d'un sermon ; non, cela est quelquefois d'un bon effet, et peut relever la parole du pasteur, dans certaines grandes fêtes ; mais là même, dans les grands sermons, il faut, sous peine de ne rien faire, donner à sa parole un but positif, une intention déterminée, et que la parole y soit vivante.

Mais pour cela, je le maintiens et je le répète : On ne doit jamais, ni pour grand, ni pour petit sermon, cesser de regarder les âmes de ses auditeurs. Ce ne sera jamais impunément qu'on détournera d'eux, même un instant, son esprit ni son cœur.

Je dirai plus : on ne doit même regarder la vérité qu'on leur prêche que par rapport à eux, et en les regardant eux-mêmes. Dire la vérité abstractivement et en l'air, c'est semer en l'air sans regarder où tombe la semence : c'est-à-dire que, dans le vrai, c'est une espèce de folie; et n'est-ce pas ce que Notre-Seigneur reprochait au semeur de l'Evangile? Il semait, ou plutôt il jetait son grain au vent, sans prendre garde que la plus grande partie du grain allait tomber sur

la pierre, ou sur la grande route, ou au milieu des épines ; tandis qu'il aurait fallu regarder avec soin et ne jeter le grain que sur ce qu'il y avait là de bonne terre, car il y en a toujours ; et c'est là qu'il faut semer, et alors la parole est une semence de vie. Autrement, c'est la mort.

Les paraboles et les diverses comparaisons de Notrc-Seigneur sont ici, comme toujours, pleines de lumière : que dit-il encore de nous? que nous sommes « pêcheurs d'hommes, piscatores hominum. » Mais on ne poche pas en l'air : on ne jette pas son filet et sa ligne en l'air, sans savoir où ils tombent et où ils vont.

Permettez-moi, Messieurs, de vous raconter ceci dans la simplicité de ce familier entretien : Quand je vais à pied à La Chapelle, sur les bords de la Loire, je considère souvent les pêcheurs qui sont là, leur sollicitude, leur attention, leur longue patience; j'admire avec quel soin ils jettent l'appât, choisissent le lieu favorable, et ne s'avisent jamais de jeter leur ligne ou leur filet sur les bancs de sable, et là où il n'y a pas de poisson. — Combien de sermons n'ai-je pas entendus qui ne sont que des coups de filets en l'air ou sur le sable, et ne paraissent vraiment qu'un exercice.

Je dis un jour à un de ces pêcheurs de la Loire : c Eh bien! mon ami, faites-vous bonne pêche? d Et il me répondit : « Oh! non, Monsieur ; ils ne répondent

pas... » J'ajoutai : « Mais, êtes-vous bien sûr d'avoir jeté votre ligne là où ils sont? — Oh ! je n'en sais trop rien, me dit-il, je pêche un peu pour m'amuser : je n'ai pas besoin de ça pour vivre. 3>

Eh bien ! Messieurs, sans trop presser ces comparaisons, je dirai que, parler sans savoir où sont les âmes, c'est parler pour s'amuser, ce n'est pas parler sérieusement.

Parler sans chercher à entrer dans les âmes, sans parler aux âmes, sans chercher ce qui les préoccupe, ce dont elles souffrent, ce qu'elles réclament, c'est ne vouloir pas de réponse. On s'attriste quelquefois, on s'étonne. Ils ne répondent point, dit-on, comme ce pêcheur, il semble que c'est en vain qu'on leur parle. — Mais, dirai-je, leur avez-vous parlé? Leur avez-vous demandé ce dont ils ont besoin ? Non, vous avez parlé en l'air, vous n'avez pas demandé sérieusement à ces enfants, à ces jeunes gens, à ces hommes, à ces pères et mères de famille, à ces riches, à ces pauvres, à ces indifférents ou à ces incrédules, de vous répondre. Vous ne leur avez pas dit clairement, sérieusement ce que vous leur demandiez. Ils ont écouté sans entendre, et n'ont pas répondu. De quoi vous étonnezvous?

Ma conviction. Messieurs, et j'aime à le redire, c'est que, pour parler avec fruit, il faut aller chercher ce qu'on veut dire là où sont les âmes, et dans l'âme même de ceux à qui Ion. parle. Il faut aller voir là

les besoins précis et pressants, et s'y adresser, et c'est comme cela qu'on devient piscatores hominum.

Mais pour cela, évidemment, et je l'ajoute, il faut bien étudier et connaître à fond sa paroisse ; voir où en sont les âmes dont vous êtes chargés, où en sont tels ou tels de vos paroissiens ; ce qui peut leur faire impression, les remuer, les décider à ce que vous voulez d'eux. Voilà comment vous parlerez, ad rem, ad hominem, et comment vous donnerez à la parole son accent vrai, sa vie, sa puissante efficacité. Voilà comment vous en ferez une parole vivante.

On conçoit alors nettement sous quelle forme une telle parole sortira de votre bouche.

Une telle parole, directe, précise, vive, accentuée, saisissante, doit être, évidemment, simple et grave, mais toujours noble et digne. Les vains ornements ne lui vont pas. Les parures affectées la déparent et Ténervent.

Cela ne veut pas dire, assurément, que la parole pastorale, même la plus populaire, doive être négligée, inculte, incorrecte, basse ou triviale. Ce serait la déshonorer, et faire injure au Dieu vivant dont vous êtes l'organe, et à ceux qui vous écoutent. Le peuple de Dieu veut être traité avec respect, et, sans être rhéteur, il sent fort bien quand la parole qu'on lui adresse n'a pas la dignité et la gravité qu'elle doit avoir.

La parole pastorale, la plus populaire, doit avoir sa

beauté, mais la beauté qui lui est propre, une beauté pleine de vie; non pas celle qu'un vain écrivain ou un petit rhéteur croirait lui donner en polissant des phrases ; mais celle qui vient de son fond même et des choses, du ton et de l'accent, plus que des mots ; une beauté vivante, simple et digne, austère au besoin; et surtout naturelle, et jamais affectée ni prétentieuse.

Mais je n'hésite pas à affirmer que si le pasteur parle toujours, comme je ne me lasse pas de le répéter, ad rem, ad hominem, sa parole, même dans sa plus grande familiarité, non-seulement sera éloquente, mais aura une forme irréprochable, parce qu'elle trouvera dans sa vérité même l'inspiration, l'accent, la lumière, la vie, qui font la perfection de toute parole.

Pour y parvenir, il y a trois choses, Messieurs, qu'un pasteur des âmes ne doit jamais oublier quand il parle : c'est que le grand but de la parole pastorale est d'éclairer, de persuader, de décider ; c'est uniquement par là qu'elle peut être pour les âmes une parole de vie.

Or, il importe de savoir que pour éclairer, persuader et décider les hommes, il ne suffît pas de leur parler une seule fois, et de leur dire sous une seule forme ce que l'on a à leur dire. 11 le leur faut dire, répéter, inculquer sous toutes les formes : c'est ce qui rend une parole vivante.

Il faut aussi, autant que possible, parler, dire la

chose à leur imagination, à leur intelligence, et à leur cœur tout à la fois ; la faire comprendre, sentir, imaginer, en un mot la faire saisir par toutes les puissances de Tàme : Voilà ce qui fait \esermo Bel vivus et efficax. Ce n'est pas trop, et il ne faut rien moins que tout cela pour aboutir.

Non-seulement leur parler par les idées, les images, les sentiments, mais faire parler les histoires, les expériences, les comparaisons familières, tirées des choses qu'ils savent, qu'ils voient, et qu'ils font tous les jours; comme le pratiquait Notre-Seigneur. Autrement ils ne comprennent pas, ils n'écoutent même pas.

Mais pour tout cela, le point capital, c'est de bien discerner la nature de ceux à qui on parle : si c'est à des hommes instruits ou à des ignorants ; à la société riche et polie des grandes villes, ou aux pauvres habitants des campagnes; à des personnes pieuses, pleines de foi, ou à des hommes encore éloignés de la Religion; à des enfants, ou à la grande assemblée des fidèles dans une paroisse : non-seulement le langage, mais le fond même et le choix des choses doit considérablement varier selon les nuances de ces divers auditoires.

Autrement, je le répète, c'est parler devant ses auditeurs, et non à ses auditeurs : c'est parler en l'air ; Aerem verberans. Il n'y a plus là ni vérité ni vie.

Or, ne vous y trompez pas. Messieurs, ce défaut est

loin d'être rare dans la chaire chrétienne : combien n'y a-t-il pas de prédicateurs qui ont un certain nombre de discours préparés une fois pour toutes, et qui vont les prêchant, n'importe où, et devant tous, sans y changer un seul mot ! Le simple bon sens cependant ne dit-il pas qu'un même discours ne peut pas être bon pour tout le monde ?

Et ce défaut ne se rencontre-t-il même pas parmi les prêtres de paroisse? parmi les plus instruits?

Combien y en a-t-il parmi eux qui semblent ne parler et ne répondre jamais qu'à leur propre esprit? Ils demeurent, loin des fidèles, dans la sphère de leur vie intellectuelle, et de leurs idées philosophiques, théologiques, ascétiques ou littéraires : c'est uniquement là qu'ils composent, c'est de là qu'ils prêchent : et ils ne regardent pas seulement l'esprit de ceux qui les écoutent, pour s'adapter et s'accommoder à eux.

Grande erreur. Messieurs, et très-funeste! parce qu'elle stérihse, ni plus ni moins, la parole sainte, et paralyse tout à fait, même entre les mains d'hommes de talent, le grand instrument de salut que Dieu a laissé dans son ÉgUse.

C'est tout le contraire qu'il faut faire ! il faut sortir de soi, s'oublier, se perdre de vue, et ne jamais cesser un seul instant, soit en composant, soit en parlant, d'avoir ses auditeurs devant les yeux, ou plutôt de les porter dans son âme : Omiiia omnibus factus sum ut omnes facerem salvos ; n'est-ce pas surtout dans le

ministère de la parole, que cette grande maxime de l'Apôtre se doit pratiquer? Voyez encore une fois Notre-Sçigneur ; lisez ses discours et ses paraboles : c'est divin ! mais comme c'est adapté, proportionné à ceux qu'il prêche, soit à ses disciples, soit au peuple ! comme c'est populaire et vivant !

De ces grands exemples et de ces vives raisons vous conclurez encore. Messieurs, avec quelle simplicité de pensées, quelle clarté, et quelle familiarité gravé vous devez parler aux gens de la campagne, aux laboureurs, aux ouvriers, aux enfants. Il ne faut pas ici de métaphysique, d'idées abstraites, de haute et sublime théologie, de termes savants et incompris : à de telles formes de langage le peuple n'entend rien, à moins qu'on n'ait le talent de les transformer pour lui, en donnant à tout cet enseignement je ne sais quoi qui le rende sensible et vivant.

Il ne faut pas non plus de longs raisonnements; ces braves gens ne sont guère capables de les suivre : ni de longues phrases, qui embarrassent et fatiguent leur attention.

Des idées vives, claires, justes, frappantes de vérité et de bon sens ; des raisons solides, mais simples ; un langage net, coupé, incisif; le style qu'on appelle direct, où l'on multiplie les interrogations, les interpellations, dans lequel on ne dit pas on, mais vous, où l'on évite de parler abstraitemmt , mais où l'on s'adresse à l'auditeur lui-même, directement, voilà,

Messieurs, ce qui convient à nos peuples , et à tous : car comme le disait Fénelon, tout le monde est peuple ici. Il faut aussi que les comparaisons et les images, que les exemples et les traits historiques, comme je le disais, abondent dans les discours populaires. C'est par tout cela qu'on éveille et qu'on ranime l'attention, qu'on excite, qu'on pique la curiosité, et qu'on triomphe enfin du sommeil, ce terrible adversaire de l'orateur sacré dans les auditoires composés de gens de travail.

Et de même que le fond des choses, de même le débit, le ton, l'accent, le geste, le jeu du regard, et tout ce qui constitue enfin l'action oratoire, et qui est d'une importance souveraine pour l'effet du discours, tout cela encore doit être plein de vérité et de vie, et parfaitement en rapport avec les auditeurs auxquels on s'adresse.

L'expérience de chaque jour prouve qu'un sermon, même médiocrement composé, mais soutenu par une action oratoire vive et convenable, fait incomparablement plus d'impression que le plus excellent discours, si l'action y manque. Et par action convenable, Messieui s, j'entends ici celle qui est ferme, animée, naturelle, et toujours en parfait rapport avec ce qu'on dit, sans manquer jamais de gravité : voilà l'action qui convient à la parole pastorale.

En d'autres termes, il faut qu'on voie, qu'on sente que l'orateur est profondément convaincu et vivement pénétré lui-même des vérités qu'il prêche, et qu'il a

un ardent désir de les persuader aux autres ; c'est par là principalement que la parole devient vivante et sympathique; qu'il s'établit, entre le prédicateur et l'auditoire, comme un courant qui porte à l'un les impressions de l'autre : et tout cela, je le répète, ce qui contribue puissamment à le produire, c'est l'action, mais une action vive et vraie.

Avant tout, quand on parle aux âmes, il faut prendre garde à ne pas sortir du vrai, à ne pas exprimer des sentiments faux, ou douteux, ou vains, soit dans le fond, soit dans la forme de leur expression.

En général, les cris sans raison, les attendrissements fréquents ou affectés, les sensibilités de voix, les larmoiements ou les tonnerres de paroles, ne réussissent pas. Ces cris distraient, et quelquefois font rire; ces attendrissements coulent sur l'âme des auditeurs comme de l'eau tiède et fade.

Il faut éviter encore tout remuement, tout geste, toute parole qui aurait quelque chose de puéril, de capricieux, de faux, d'impérieux sans raison.

En tout, le point capital , c'est de prendre son auditoire où il en est, et de se mettre en rapport avec les âmes de ceux qui le composent, sans véhémence intempestive, et surtout sans violence.

Autrement on paraît comme un homme de mauvaise humeur. Il faut être toujours grave, plein d'autorité, de bonté et de dignité. Sans doute, un homme grave peut reprendre, corriger, menacer même ; mais

on sent toujours que ses reproches sont sérieux et viennent de haut.

Il y a un autre excès, c'est d'être là, en chaire, comme mort ou endormi, comme un homme qui ne sent rien, qui ne veut rien, qui ne tient à rien, ni au salut des âmes, ni à ce qu'il dit et débite, ni au fond et à l'essentiel même de son ministère.

Maintenant, on me demandera peut-être : quel moyen prendre pour mettre dans sa parole, dans sa préparation et dans son action, cette vie d'où dépend si considérablement l'effet de la prédication ? Je dois reconnaître, d'abord, que la nature est pour beaucoup dans cette grande qualité de l'orateur pastoral ; certains moyens cependant peuvent aider beaucoup ici : j'en traiterai avec détail dans la dernière partie de cette instruction, mais il ne sera pas inutile, après ce que nous venons de dire, d'en résumer quelque chose

Ce qui peut le plus, à mon avis, contribuer au développement et à l'application de cette qualité si précieuse, c'est la simple pratique des choses que je vais dire :

La première, sur laquelle je ne me lasse pas de revenir, c'est de se mettre et de se tenir toujours en présence de son auditoire, quand on compose ou

qu'on se prépare à parler : rien n'inspire, n'excite plus l'orateur.

La seconde, c'est de donner à la parole un but immédiat et bien déterminé, et de vouloir fortement l'atteindre : c'est le moyen de ne pas parler en l'air, mais toujours , comme je l'ai dit, ad rem et ad hominent.

La troisième, — sans négliger jamais la préparation solide et môme écrite, — de s'accoutumer peu à peu à ne pas trop dépendre de sa mémoire pour l'expression et les détails, afin de pouvoir, en chaire, modifier, ajouter, retrancher à volonté dans ce qu'on a préparé : l'orateur profite alors des inspirations et des impressions du moment; et son discours prend de là je ne sais quoi de plus libre, de plus naturel, de plus vif, de plus clair, qui aide considérablement à le saisir et à le goûter.

La quatrième , c'est de suivre exactement les prescriptions du Concile de Trente : c'est-à-dire de prêcher cum brevitate et fadlitale sermonis, pro eorum capacitate.

Cum brevitate. N'être pas trop long. Les peuples, vous en avez l'expérience, n'aiment pas les longs discours, parce qu'ils sont incapables d'une longue attention. A l'exception des grands sermons, dans de rares occasions, une demi-heure suffit largement; audelà, l'auditoire se fatigue et n'écoute pas : la vie n'y est plus. D'ailleurs, que de choses ne peut-on pas

dire dans une demi-heure, quand on sait serrer sa parole et éviter les inutilités !

Mais prenez garde : la brièveté que recommande le Concile, ne regarde pas uniquement la durée du discours; il faut l'entendre encore de la manière de dire, qui doit être brève et concise. Les discours phrdseux et à grandes périodes ne vont pas au peuple : il s'y perd et ne peut les suivre. Il en est du peuple comme des enfants ; c'est par phrases courtes et coupées qu'il faut leur parler. Alors seulement ils vous comprennent et sont attentifs. Le style académique, le grand style pompeux n'est pas pour eux un style vivant, et c'est, ni plus ni moins, perdre son temps que de parler ainsi devant les auditoires paroissiaux ordinaires.

Cum fadlitate sermonis. Il faut un style simple bien net, bien clair; un style populaire enfin. La brièveté et la concision serviront beaucoup à donner à votre parole cette nécessaire quaUté ; mais il faut, de plus, vous étudier à une grande clarté d'expressions. Nos habitudes d'esprit, nos lectures, la langue théologique à laquelle nous sommes accoutumés, amènent naturellement sous notre plume, sans que nous nous en apercevions, une quantité de mots abstraits ou techniques, dont le peuple ne saurait avoir l'intelligence. Or, Messieurs, veuillez y bien réfléchir : il est vraiment et tout simplement absurde de prononcer devant un auditoire, qu'on veut instruire ou persuader,

des mots qu'il ne comprend pas. Que de telles expressions, en écrivant, nous échappent, à nous, familiarisés que nous sommes avec les choses et la langue de la théologie, c'est ce qui ne peut être évité; mais quand nous relisons nos discours ou les notes qui nous servent à parler, appliquons-nous, par une sévère révision, à en écarter, sans pitié, tous les termes que nos auditeurs ne comprendraient pas. Ce mot est beau, il a de l'éclat, il est savant, mais il ne serait pas entendu; je l'efface, j'en mets un autre. Être clair. Messieurs, être intelligible à tous, c'est la première condition pour être écoutés , et l'auditoire prêtât-il l'attention la plus soutenue, comment le toucher ou le convaincre, si vous n'êtes point compris par lui?

Toute parole inintelligible n'est plus la parole de vie, c'est une parole morte ; pas autre chose.

Ne craignez pas, d'ailleurs, que cette simplicité de style nuise à votre éloquence. La vraie éloquence, c'est de parler de manière à être entendu, de manière à produire dans l'esprit et dans le cœur des auditeurs les effets que le prédicateur doit se proposer : dans l'esprit la lumière, la conviction; dans le cœur, la persuasion et les généreuses déterminations de la volonté.

Le meilleur instrument, Messieurs, c'est celui qui va le mieux à la matière sur laquelle on travaille. Cette lame fme qui serait parfaite pour tailler du bois, ne vaudrait rien pour couper du fer. De même

le meilleur style, le plus éloquent relativement, le plus vivant, c'est celui qui convient le mieux à l'auditoire devant lequel on parle.

Du reste tout ce qui constitue la plus grande éloquence, le pondus reriim, le poids, la valeur des choses, l'ordre du discours, la force des preuves, la richesse des images, les mouvements, les passions, la vie, la véhémence, la chaleur, l'onction, tout cela s'allie parfaitement avec tous les styles, et avec le style simple peut-être plus qu'avec tout autre. Voyez Démosthènes, était-il moins éloquent, avait-il moins de vie que Cicéron? Certes il en avait bien plus. Voyez ces grands prédicateurs populaires, saint Vincent-Ferrier, saint François Régis, Bridaine : leur éloquence, qui captivait et entraînait les multitudes, certes, n'avait pas moins de vie que celle de Bossuet et de Massillon prêchant pompeusement à la cour des Rois. Certes elle en avait bien plus. Donc, Messieurs, ne craignez pas d'être simples; ce qu'il faut craindre, c'est d'être vagues, c'est d'être vides, c'est d'être froids, c'est d'être obscurs. Car tout cela, ce n'est plus la Parole de vie.

Et remarquez aussi ces mots du Concile : Pro eorum capacitate. La science de la religion est immense : si l'on voulait traiter toutes les matières et sur chacune tout dire, on écraserait ses auditeurs. La mesure de la capacité humaine ne permet pas aux intelligences vulgaires de saisir et de porter beaucoup

de choses; il ne faut donc pas leur en trop dire, ce ne serait pas les vivifier, mais les étouffer : il faut faire un bon choix ; se contenter du nécessaire, du vraiment utile ; négliger ce qui ne serait que curieux, ou d'une médiocre et rare utilité.

Pour la même raison, et pour d'autres raisons encore , se borner au certain , à ce qui est la doctrine de r%lise ou le commun sentiment des docteurs, sans entrer dans les opinions particulières et dans les controverses. Rien de plus inutile à la vie des âmes. — Éviter aussi les conceptions trop élevées et trop subtiles, les développements savants, les points (le vues recherchés : tout cela passerait par-dessus l'auditoire, et serait en pure perte ; ils n'y comprendraient rien, et il leur resterait peut-être cette impression que leur curé est un savant homme, mais que la religion n'est pas faite pour eux, puisqu'elle est si au-dessus de leur portée.

Mais pour tout ceci, Messieurs, savez-vous quel est le grand secret oratoire? C'est une vertu, à la portée de tout le monde' assurément, l'humilité. Oui, Messieurs, l'humiUté, la sainte humilité chrétienne et sacerdotale est une bonne conseillère, en fait de prédication comme en toutes choses! L'humihtc donne le bon sens, comme l'orgueil trouble l'esprit. Ces défauts qui se remarquent dans la chaire, quand ils ne viennent pas du manque de capacité ou de travail, ont presque tous leur racine dans l'orgueil ;

c'est cet orgueil secret, dont j'aime à croire qu'ils ne se rendent pas compte, qui empêche tant de prédicateurs de bien prêcher; ils aiment mieux déclamer! C'est ce qui les empêche d'être simples, vifs, vrais, naturels; ils craindraient de paraître vulgaires; c'est ce qui les fait se guinder, se forcer, sortir de la mesure de leur talent, pour affecter des genres de prédication auxquels ils ne sont pas propres et qui dananderaient d'autres auditoires.

Soyons des hommes de bon sens. Messieurs, et d'un bon sens humble et vrai, et, pourvu qu'à l'humilité se joignent l'étude et le travail, dont aucune humihté ne dispense, nous prêcherons bien, parce que nous prêcherons utilement , chrétiennement , fructueusement. Nous saurons descendre, s'il le faut, pour nous mettre à la portée de nos pauvres peuples. Comme saint Paul, nous nous ferons tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ : Omnibus omnia foetus sum^ ut omnes facerem salvos. Comme saint Augustin, nous dirons: Non sumus Rhetores, sed Piscatores: < Nous ne sommes pas des Rhéteurs, mais des Pêcheurs d'àmes. > Avec le même Père, si éloquent, si savant, nous ne dédaignerons pas, quand il le faudra, de bégayer comme les mères et les nourrices près de leurs enfants : dimidiata verba^ et de préférer la pauvre langue d'Hippone au poli et brillant langage de Rome, la simpUcité vive au style pompeux, pour être compris de nos laboureurs et

de nos vignerons, comme saint Augustin de ses artisans et de ses marins.

Sans doute, me direz-vous, il faut prêcher de manière que nos peuples comprennent; mais il faut bien aussi qu'ils respectent notre parole; et en nous mettant à la portée de tous, nous devons prendre garde de leur inspirer jamais du dégoût ni du mépris pou:- notre personne. — Eh ! Messieurs, qui a jamais songé à vous dire le contraire ?

Voyez l'éternel modèle des prédicateurs, Notre- Seigneur Jésus-Christ, voyez-le dans ses discours au peuple, dans le sermon sur la montagne, dans les paraboles; quelle simplicité, quelle vie! Et cependant (luelle dignité, quelle autorité, quelle incomparable majesté! Tous les plus saints prédicateurs ont imité (•e divin modèle ; aucun d'eux, certes, n'a été méprisé, et ils étaient écoutés avec intérêt, vénération et profit par les auditoires même les plus instruits.

Que si, contrairement aux prescriptions du Concile de Trente, vous êtes négligés, ou ridiculement pompeux, longs, diffus, abstraits, ces braves gens n'écoutent pas. — Aussi, en voit-on qui, dès que le Curé monte en chaire pour prêcher, s'arrangent pour dormir. — C'est de vous-mêmes que je tiens ces détails. — Si vous voulez les empêcher de dormir, il faut tout ce qu'il y a de plus intelligible et de plus intéressant dans le fond, tout ce qu'il y a de plus piquant dans la forme, tout ce qu'il y a de plus vif

dans Taction. Mais pour cela, il faut ne pas faire de phrases.

Il ne faut pas faire attention seulement aux choses qu'on dit, mais à qui on les dit. C'est pour n'avoir pas été faits ainsi que souvent des sermons admirables sont pitoyables.

J'écrivais un jour à un jeune prédicateur :

« Vous ne poursuivez pas l'esprit de votre audi- « teur pour le convaincre, mais votre phrase pour la « finir ; on sent chez vous le professeur, Técrivain, le « déclamateur : on ne voit pas, on ne sent pas l'apôtre.

« Vous ne poursuivez pas assez le cœur pour le « toucher et le convertir: vous êtes trop occupé de « vous-même et de votre discours; la forme dans « votre composition domine toujours le fond, l'étoufFe « quelquefois.

€ Le fond devrait inspirer la forme; cela n'est pas € ainsi chez vous : c'est la forme qui domine et « enchaîne le fond et y étouffe la vie. ï>

Une des grandes causes du défaut capital que je signale ici, Messieurs, tient, je crois, à la méthode d'écrire jusqu'au dernier mot, et d'apprendre servilement par cœur ses sermons. Je m'expliquerai longuement sur cette méthode à la fin de cette instruction ; en attendant, je me borne à vous dire ceci, que je vous prie de bien considérer, et qui répond à deux défauts contraires, mais tous deux également funestes :

N'oubliez pas que parler et écrire, prêcher et composer, sont deux choses très-différentes, et deux talents tout à fait distincts.

Le prédicateur qui écrit et compose n'est souvent qu'un écrivain, et n'est pas un prédicateur.

Quand on l'écoute, on sent qne pour composer, il s'est mis dans son cabinet, au heu de se mettre en présence de son auditoire. Son tort n'est pas d'avoir écrit, mais d'avoir écrit comme s'il devait se faire imprimer, et non se faire écouter.

11 y en a qui tombent dans un défaut tout contraire : ils parlent sans préparation et légèrement ; il n'y a dans leur parole rien de sérieux, rien de digne et d'élevé. On peut le dire : ils n'ont pas assez de respect pour les âmes et pour le Dieu qui les envoie vers elles.

C'est déshonorer la vérité divine que de la présenter aux enfants de Dieu avec un vêtement indigne d'elle, sans l'exactitude, sans la gravité, sans l'onction, sans sa lumière vive et naturelle, qui est sa vraie et nécessaire parure ; — mais cela ne s'obtient pas sans travail.

On ne peut parler d'abondance, et avec une éloquence pleine de vie , que quand l'esprit et le cœur sont pleins de ce qu'il faut dire : Ex abundantiâ cordis os loquitur. Encore faut-il, même alors, et aux hommes les plus exercés, une forte préparation mentale, aidée d'un bon canevas.

Autrement c'est une pauvreté, une platitude, souvent une indignité.

Vous vous fiez à ce que vous croyez être de la facilité; mais veuillez bien entendre qu'une certaine facilité est souvent plus funeste qu'utile, quand elle inspire à un jeune prédicateur cette présomption qui fait qu'on néglige le travail, qu'on se hâte, qu'on délaye, qu'on répand au lieu de concentrer, qu'on ne mûrit rien, et qu'on ne produit en fin de compte que des fruits verts au lieu de fruits nourrissants.

Ce n'est pas, quand je parle ainsi, que je n'estime le travail spontané, le premier jet. Le premier jet, le premier travail de l'esprit, c'est souvent l'idée dans sa vie et dans sa lumière, avec son premier et pur éclat. Voilà pourquoi il faut l'estimer beaucoup.

Mais le premier jet ne suffit pas. Le deuxième jet, le second travail de l'esprit est lent, il est long, quelquefois lourd ; c'est l'esprit à la recherche du mieux, de la lumière plus parfaite, qui lui manque encore.

Le troisième jet\ c^est le travail triomphant de toutes les difficultés vaincues : c'est l'idée saisie, possédée, approfondie, élevée, étendue, illuminée par toutes les puissances de l'âme : c'est la perfection, c'est l'idée parfaitement lumineuse et vivante.

Voilà pourquoi il faut estimer surtout le premier travail de l'esprit, et le troisième, qui seul donne à la vérité sa clarté et sa vie parfaite.

Il faut qiie tout ce labeur, soit fait, accompli, récemment ou de longue date, pour en espérer le grand jet vivant et lumineux; autrement on n'a rien de beau, rien de bon, rien qui éclaire et nourrisse; on n'a que spinal et tribulos, mais aussi on ne mérite pas autre chose.

En un mot, là comme partout, il faut le travail, la sueur du visage, in sudore vidtûs; il faut la semence , le labourage , la rosée du ciel , le rayon du soleil, etFaccroissement de Dieu ; et pour tout cela enfin la prière par laquelle on obtient la moisson.

A tous ces conseils sur ce que doit être la parole pastorale, j'ajouterai, Messieurs, un dernier mot sur une des conditions, les plus essentielles pour que cette parole arrive vivante aux âmes et donne ses Cmits. Cette condition , c'est le recueillement et le silence dans l'auditoire.

Ceci est capital, et l'exigence à cet égard ne peut jamais être poussée trop loin. Le discours le mieux fait, les plus solides instructions, les plus belles homélies, toutes les cérémonies les plus augustes, les chants les plus beaux, la prière même et les sacrements, tout cela, sans le recueillement, est à peu près mort et perdu.

Pour moi, je suis profondément convaincu qu'un recueillement parfait et un grand silence sont tellement ici des conditions essentielles , que sans elles

la vie ne descend pas dans les âmes : Non in commotione Dominus. C'est uniquement dans ce recueillement profond, et dans ce religieux silence, que la parole divine triomphe des dernières résistances ; c'est quand tout se tait devant Dieu, qu'alors Dieu fait entendre sa voix jusque dans les intimes profondeurs de l'âme, et que les plus grandes conquêtes de la grâce se décident.

On dit proverbialement : un silence à entendre voler une mouche, c'est ici nécessaire, et à la lettre; mais cela pourtant n'est pas tout, ne suffît pas; ce n'est là qu'un silence matériel, et je demande plus: il faut un silence spirituel, ce religieux et attentif silence du fond de l'âme.

Quiconque n'obtient pas, en ce genre, la perfection, soit dans une grande cathédrale, soit dans une petite chapelle, n'obtiendra jamais ce recueillement intérieur sans lequel la parole de vie, la grâce de Dieu ne pénètre pas vivante au fond des âmes.

C'est uniquement dans ce recueillement parfait, dans ce silence absolu, que la parole sacrée peut être victorieuse des derniers combats de la conscience; que toutes les âmes d'un immense auditoire sont saisies à la fois et semblent ne plus faire qu'une seule âme sous la main de Dieu.

C'est alors, dans ce silence profond, mystérieux, indéfinissable, que les âmes entendent de près la voix divine, la parole de vie, presque sans le secours des

Sens , et qu'il n'y a plus rien entre elles et Dieu ! Je le répète : C'est le moment des grandes conquêtes de la grâce, le moment où les esprits et les cœurs sont tellement saisis et enlevés, que les sens demeurent comme liés et suspendus. 11 n'y a plus là que les âmes.i et Dieu... et sa parole ! C'est le silence du ciel ! Factum est silentium per dimidium horœ in média aula , dit l'Écriture.

Mais pour avoir ainsi sur les lèvres, Messieurs, une parole vivante et qui donne la vie , évidemment il faut être vivant soi-même ;

11 ne faut pas être de ceux dont l'Apôtre saint Jean a dit tristement : Nomen habes qxiod vivas^ et mortuus es ; vous avez le nom et l'apparence d'un vivant, mais vous êtes mort !

Il faut vivre, et de la vie qu'on doit communiquer ;

Entretenir soigneusement en soi cette vie ; la confirmer, la soutenir, si elle languit, la restaurer, la relever, si elle tombe , selon ces belles et grandes paroles du même Apôtre : Confirma qtiœ morittira erant ; ou ces autres non moins belles et non moins sacerdotales de saint Paul : Resusdta gratiam qtm in te 'est per impositionem manuum presbyterii.

U faut vivre de cette vie surnaturelle de la grâce de Dieu, et de l'esprit sacerdotal.

Et où est le foyer de cette vie ? Dans l'âme, dans le cœur, dans l'amour de Dieu.

11 faut vivre par le cœur et par Tâme, il faut vivre par l'amour et par le zèle : il faut, Messieurs, — et cela de toute nécessité, sous peine de n'avoir ni vie en soi, ni parole de vie sur les lèvres, — il faut être un saint prêtre ; non pas simplement im prêtre régulier, mais un prêtre pieux et rempli de zèle ; un prêtre qui aime les âmes, et qui ne parle que pour les âmes , et qui ne compose , ou ne monte jamais en chaire pour prêcher , sans s'être pénétré devant Dieu du plus vif désir d'être utile aux âmes et de procurer leur sanctification et leur salut C'est là, plus que tout le reste, ce qui donne au prêtre, à l'homme apostolique, son accent, son cri, le pectus guod facit disertum. En un mot, pour trouver la vraie parole pastorale, il faut être pasteur ; il faut avoir compris dans son cœur et réaliser dans sa vie la grande parole du Pasteur suprême : Pasce agnos nieos.

Aimons donc beaucoup les âmes, Messieurs, désirons ardemment de les sauver ; et, pour peu que Dieu nous ait donné de talent, si nous sommes fidèles d'ailleurs à cultiver ce talent par l'étude, nous trouverons facilement ce qu'il faut dire aux fidèles , et la manière de le leur dire, pour les convaincre, les persuader, et pour entretenir ou ressusciter la vie eu eux.

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