‹ Entrevisions, suivi de Poèmes posthumesChapitre 24 sur 75 · LE JARDIN CLOS · texte numérisé non relu

LE JARDIN CLOS

Hortus conclusus, fons signatus.

(Canticum Canticorum.)

Fulcite me floribus.

IL m'est cher, Amour, le bandeau Qui me tient les paupières closes Il pèse comme un doux fardeau De soleil sur de faibles roses.

Si j'avance, l'étrange chose !

Je parais marcher sur des eaux ; Mes pieds trop lourds où je les pose, S'enfoncent comme en des anneaux.

Qui donc a délié dans l'ombre Le faix d'or de mes longs cheveux ?

Toute ceinte d'étreintes sombres, Je plonge en des vagues de feu.

Mes lèvres où mon âme chante, Toute d'extase et de baiser S'ouvrent comme une fleur ardente Au-dessus d'un fleuve embrasé.

Dormio et cor meum vigilat.

SUR mes seins mes mains endormies, Lasses des jeux et des fuseaux, Mes blanches mains, mes mains amies, Semblent dormir au fond des eaux.

Loin des peines tristes et vaines.

En ce trône de ma beauté, Calmes, douces et frêles reines, Mes mains songent de royauté.

Et, seule, dans mes tresses blondes Et mes yeux clos, comme jadis Je suis l'enfant qui tient des mondes, Et la vierge qui tient des lys.

Ne suscitetis qnoadnsqne velit.

kJve lui chanterons-nous, tandis qu'elle s'éveille ?

Voyez, les paupières baissées,

Comme elle songe en souriant.

Comment accorderons-nous nos voix à ses pensées ?

De quel nom d'amour lui nommerons-nous

Ce qui l'entoure ; De quel nom d'amour saluerons-nous

Notre jeune sœur, en ce jour ?

Nous ne dirons rien, mais autour d'elle rangées, Comme les images de sa pensée, Avec des lys entre nos doigts Nous nous tiendrons immobiles.

Çnœsivi illum et non inveni.

OMME en son cœur elle repose endormie, Silencieusement,

Le songe invisible et présent De celui que l'Amour envoie, S'approche d'elle et, de ses doigts, Touche ses yeux où naît la vie.

Elle s'éveille en sursaut, éblouie, Et de sa main blanche soulève

Sa chevelure fluide et claire, Comme une fleur soulève l'air ; Et dit : Ce n'est qu'un songe...

Mais que vois- je ? Qu'entends- je ?

Est-ce le vol d'un ange ?

Non, rien ne bouge.

Mais l'ombre de rose s'est faite rouge. Une feuille est tombée dans le silence ; Toute l'aurore brille en mes yeux.

L'air que ma bouche aspire et respire Devient vivant et lumineux En se mêlant à ma vie.

Le jour mystérieux, qui glisse sous ma porte, Est plein de roses qu'on m'apporte Et qu'on effeuille sur mon seuil...

Caput meum plénum est rore.

J'ai joué dans la neige en feu Des étoiles du paradis.

J'en suis toute revêtue.

Il y en a dans mes pâles cheveux Qui étincellent. Il y en a dans mes yeux. Il y en a qui se sont fondues Sur mes lèvres et sur mes seins.

Il y en a qui se sont éteintes Dans la paume de mes mains.

J'en suis toute radieuse, J'en ai toute un goût de feu.

Osculetnr me osculo oris sut

ELLE défit le nœud de sa ceinture, et nue, Toute tremblante ouvrit ses bras à sa venue.

Ses mains touchaient les airs, le silence et la nuit. Et le soleil parut dans ses yeux éblouis.

Et son divin baiser, frémissant et farouche.

Était comme une fleur qu'on cueille avec la bouche.

Ne vagari incipiam.

POURQUOI viens-tu du passé, Avec des rêves lassés ?

Que m'importe ce que tu songeais, Quand je n'existais pas encore ?

Ne soulève pas la poussière des morts.

Elles ne pèsent pas plus à mes pensées. Mes jeunes années, Que le doux fardeau de mes cheveux.

Et les fleurs que l'amour y a ennouées.

ut signaculum.

JE me poserai sur ton cœur Comme le printemps sur la mer, Sur les plaines de la mer stérile Où nulle fleur ne peut croître, A ses souffles agiles, Que des fleurs de lumière.

Je me poserai sur ton cœur Comme l'oiseau sur la mer, Dans le repos de ses ailes lasses, Et que berce le rythme éternel Des flots et de l'espace.

Digiti mei pleni myrrha.

ETENDS tes mains en mes frissons, C'est ma robe de moire, C'est ma robe de myrrhe, De nard et de benjoin ; Tout mon corps en fut oint, Mes hanches en fléchirent.

Ce qui m'enveloppe encor Ce sont mes cheveux d'or ; C'est le soleil où je suis venue, C'est le soleil où je fus nue.

Sifloruit vinea.

AU temps des mûres, ils ont chanté Mes lèvres qui cèdent, Et mes longs cheveux tièdes Comme une pluie d'été.

Au temps des vignes, ils ont chanté Mes yeux entreclos qui rayonnent.

Mes yeux alanguis et voilés Comme des ciels d'automne.

J'ai toutes les saveurs et toutes les lueurs. Je suis souple comme une liane.

Mes seins ont la courbe gracieuse des flammes Et des fleurs.

Ego dilecto meo et dilectus meus mihi.

UAND tu plonges tes yeux dans mes yeux, Je suis toute dans mes yeux.

Quand ta bouche dénoue ma bouche, Mon amour n'est que ma bouche.

Quand tu frôles mes cheveux, Je n'existe plus qu'en eux.

Quand ta main effleure mes seins, J'y monte comme un feu soudain.

Est-ce moi que tu as choisie ?

Là est mon âme, là est ma vie.

sous LE PORTIQUE

A ALBERT MOCKEL

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