WIELAND ET DE NAPOLÉON
Après quelques paroles aimables , l'Empereur lui demanda :
« — Quel est celui de vos écrits que tous préférez?
«f — Sire , réponditle vénérable vieiUard , je n*attache « un grand prix à aucun de mes ouvrages. J*ai écrit t( selon mon cœur.
« — Mais quel est celui de vos ouvrages que vous « avez créé avec le plus de prédilection , continua a r Empereur.
Wieland nomma Agathon et Ohéron.
L'Empereur passa alors ï l'histoire el lui fil celte questitm :
■ - Q«) fui le tièrie k plH bMrau d« rhnuaiit ■ ? •
Wiebnd répondit :
■ — C'est on poinbpi'oB m pMl gaêrc d<leraiaer. < et il Eil dilBcUe de k proMMcer pu celle qnnUoB
■ d'âne nuDîtra déciii*c. La Grecs oat ea des
■ époques beDreucs %\ l'on comidén >e>leiBeal U
■ caltne Kénénle dei espriu et I* liberté poliUqM > donLjouiù.'tiiilesriloieiu. Rome compci lussl paraû
■ tes nuaTaiï empenurs qndque* priore qui mérileBl € ttHkmaU d'élre swnomiiés les boas géniC]! de
■ l'haiMDiié.D'antretpeapies encore peaTcalseflarlBef
• d'aioir en de* .<<>ijier3ini sjpes el déaieaU. Il ne
■ semble cependuil qu'en féoènl l'histnire da moade
■ pantl te DMtnoIr iuts an srand eerde mtooiaoe. Le
• bien et le mal , la lefln et le tIcc k sacndenl ccali-
■ iHidleBenl : c'est b llcfae da pliitoioplw de faire
■ rcsaortir tant ce qu'il j a de bon , et de rendre par là
■ le iBMfais supportable.
« — Très-bien ! très-bien ! répliqua i'Emperear, mais « il n*est pas juste de peindre tout en noir comme l*a a fait Tacite. G*est certainement un peintre liabile , un cf coloriste hardi et séduisant; mais avant tout il a pour <c but de produire de l'effet. L'histoire ne veut pas « d'illusions; elle doit éclairer et instruire, et non pas « seulemenl nous donner deD descriptions et des récifs « qui nous impressionnent.
« Tacite n*a pas assez développé les causes et les
V ressorts intérieurs des événements; il n'a pas assez t( étudié le mystère des faits et des pensées. Il n*a « pas assez cherché et srruté leur enchaînement pour
V transmettre à la postérité on jugement juste et « impartial.
« L'histoire, comme je l'entends, doit savoir saisir les « individus et les peuples tels qu'ils pouvaient se montrer « au milieu de leur époque. Il faut tenir compte des a circonstances extérieures qui durent nécessairement « exercer une grande influence sur leurs actions, et voir « clairement dans quelles limites s'exerçait cette a influence. Les empereurs Romains n'étaient pas si « mauvais que Tacite nous les peint. Aussi je lui préfère « beaucoup Montesquieu ; il est plus juste et sa critique « est plus conforme à la vérité. »
L'Empereur en vint ensuite à la religion chré-
tienne et â son histoire , et surtout aux causes de sa propagation si rapide :
a J'y troiite, dit-Il, une rénclion de l'esprit grec V conlre l'esprit romain. La Grèce, vaincue par In force
il recueillant, et en nourri«S0Dl, pour ainsi dire dans son
« Provldeace avail fsll éclore au-delà de la mer pour le
a Les philosophes se tourmenlent, continua l'Emu p«rear; ils bilisseol des syslcnes, mais il< chercbent
a llanisrae, igul a réconcilié l'homme avec liii-mdaie et a garaaii le repos et l'ordre putilic des peuples tout « auidbienquclebonheur et l'espérance desindlïidus. u
1 Comp. eu parolet de Napoléon d es ven m concis d'Borsce. DÙlspMIe iHrie de la canqnâlc apIrHoellu de Is Gréœ lurRoms: Gricda capla feniiii yiolorem oopil «l ariM
Comp. autai Oride. Fojt. Dl, lOL-Tile-LIve, SSXfS, i. S S.
« Napoléwi avait grande envie de continuer ; mais le digne vieillard , fatigué d'être debout . demanda la permission de se retirer. »
« Napoléon causa encore une fois avec Goethe. L'Empereur revint sur la tragédie. Il répéta que la tragédie était la plus belle école des princes et des hommes d'État, et que jusqu'à un certain point elle était placée plus haut que l'histoire ^ »
L'Emperear 8e relira sealement à une heure du matin. Je n'avais pas remarqué pendant le bal M. de Talleyramd ; je le cherchai partout , et je le rencontrai à la fin , tout h fait ao bout d'une longue galerie qui menait & la chambre à coucher de TEmpereur. Je trouvai M. de Talleyrand assis sur un canapé, absorbé dans ses pensées. Lorsque je Teus abordé , il me demanda immé-
^ Il n'est pas sans intérêt de mentionner ici une opinion soutenue par Napoléon dans une autre occasion , à l'un de ses couchers de Saint-Cloud :
< La tragédie , disait-il alors avecchalenr, échauffe l'âme, élève « le cœur , peut et doit créer des héros. Sous ce rapport la France < doit à Corneille une partie de ses belles actions. Aussi , Messieurs^ I s'Uvinitje le ferais prince. > {Mémorial de St-Hêléne, II, 334.')
dialeiDenl un llémotre sur )ei eulreliens de l'Empereiir avec Wieland el i<rec Goeifae: je chercbaî, pour loi retuscr, une défaite boonéls '.
Nous ne parlons pas des versions coolradiclaires de MM. de Raumer , Gruber , Bœttiger el Weber. Toutefois, ajoulons un seul mol : M. Thiersmeolionne aussi ces enlreliens dans son Histoire du Consulat el de l'Empire '. Nous savons , par une communication personnelle de M. Thiers, que les principaux détails en sont consignés dans les Mémoires de M. deTalleyrand (lesquels denieureroni encore looglemps inédits), et qu'ils se trouvent aussi dans les papiers de l'académie de Weimar.
Nous regrettons vivemenl de n'avoir pu profiter des Mémoires de M. de Talleynnd , mais nous tenons d'une source certaine que le récit de M. de Miiiler est conforme en tout point aux notes qu'il avait confiées lui-m6me â l'académie de Weimar dont il a été longtemps le président.
K. page 29.
C'est À Taudience du 3. octobre que Goethe dut d'être décoré de la Légion d'hosneur. Immédiatement après le spectacle du 13 octobre , le duc de Bassano fit appeler le chancelier de MûUer et lui remit les insignes de cet ordre pour Wieland et pour Goethe , avec deux lettres flatteuses adressées à ces illustres écrivains. Goethe surtout fut ravi de cette distinction , comme nous pouvons le lire dans les lettres qu'il écrivit & MM. Zelter et de Relnbardt.
Nous donnons dans l'original quelques extraits de celte correspondance :
Goethe à Zelter.
« 30 octobre 1808.
« Durch die zeilungen sind Sie diesen monat ûber genugsam an uns erinoert worden. Bel diesen begebenheiten gegenwsrtig zu sein war viel werth. Ton einer so seltsamcn constellation habe ich auch gûnstigen einfluss erfahren. Der Kaiser von Frankreich bat sich sehr geneigt gegen mfeh erwiesen. Beide Kaiser haben raich mit sternen und bsndern beehrt . welcbes wir deun in aller bescheidenheil dankbaranerkennenwoUen. — Ich enthalle micb nlcbt Ihncn einen merkwttrdigen
kupfertiicb beizQlegen. Derpuoktwo der lempel stehl' isl der r«rn3lc vob'ia diesmat Napaléoo gckommcD M, Vfenn Sie unB besuchen nelchcs der hlmmcl gebe I ta vill icb aie aitch auf den Ileck slcllen. vo hier dat mnnnchea mil dcm stoube In die well deulel. ■
u comte de Keinhardl.
a 7 novembre 180B.
« Die geisler slnd gewiss bei uns geivesen ali die gewffisser ( der monarcbenflulb ) so hoch stlegen, dasi die franiœiiscbe Trag<rdie in Weiiuar «pielle , und licb ibr freund eben dor Tarbe mit Ibnen errreuen kann *. a
MM. da tlagen , Dilnlzer , Depping combatleni dans leurs écriU l'opinion généralement reçue , qui faii de Jérusalem , attaché d'ambassade . fils du pasienr de ce nem , le béros eiclusir du roman de Goelbe.
> AUuiion au Tein)ilB de ■■ tIcioù l'iiHipcreur NbimIMii avsli blmuaque liblalutDilledelénii.
« Bien qu*il soit avéré, dit M. Depping, qnc Tapprenti diplomate de Wetzlar ( Jérusalem ) n'eût aucun rapport avec Charlotte , on s*est toujours obstiné à soutenir la version contraire. Le public était si persuadé de la réalité de cette tradition menteuse , que Ton Gt des pèlerinages au tombeau du jeune Jérusalem II paraît même que des sociétés de personnes trés-sentimentales se sont transportées la nuit , en cortège et en habits de deuil, au cimetière, ont chanté des hymnes funèbres autour de la tombe, et célébré par des discours la mémoire du défunt. Il a fallu , ajoute-t-on , que la police intenrtnt et prohib&tces cérémonies lugubres et nocturnes. La lecture de Werther avait fait une impression si profonde sur les esprits des lecteurs et surtout des lectrices, qu'ils croyaient devoir donner des témoignages publics de compassion aux mânes du prétendu amant de Charlotte ^ »
Il est maintenant bien prouvé que le véritable amant de Charlotte était Goethe lui-même. C'est lui aussi qui est en grande partie le héros de son propre roman, quoi-» qu'il en dise dans ses Mémoires , comme on pourra , du reste, s*en convaincre quand on lira sa correspondance avec Johan-Christian Kestner ( Albert ) , et avec sa femme , née Charlotte Buff ( Charlotte ).
1 Bhein, Prwine. Blatt. i839. N« 15 et i6.
Traçons en quelques mois T histoire de cette correspondance :
Goethe fit la connaissance de Kestner, attaché à la légation de la ville de Brème , an mois de mars 1772 , dans une partie de campagne aux environs de Wetziar. Celui-ci aimait Charlotte, et leurs fiançailles étaient depuis longtemps arrêtées. Aussi parmi ses amis était-!! toujours désigné sous ee nom : Le Fiancé {Brmutigam.) Kestner éprouva sur-le-cliamp , pour le jeune et noble patricien de Francfort, la plus vive sympathie. Goethe répondit chaleureusement à ses avances ; et bientôt tous deux se lièrent d*amitié. Le prétendu de Charlotte introduisit Goethe dans la maison de son futur bcaupére , le bailli Buff. Goethe nous esquisse dans ses Mémoires les portraits de Charlotte et de Kestner , sans indiquer leurs noms ^.
Goethe vit Charlotte et Taima de toutes les forces de son âme , bien qu*elle fût la fiancée de sou ami.
Loin de voir d*un mauvais œil et de redouter les assiduités de Goethe, Kestner, retenu à sa chancellerie presque toute la journée par ses fonctions diplomatiques et presque toujours loin de sa fiancée , voyait avec plaisir le jeune poëte accompagner Charlotte dans ses promenades à travers la contrée romantique qui environne Wctzlar.
Il connaissait trop la loyauté de Goethe pour aroir la
' Goethe, éd. Colta, XXII, 114 et sait.
moindre déQance. Mais le poète fut effrayé lui-mérne des ravageg qoe cette passion caasa dans son cœur. Hatheureusement Charlotte ne pourait lui appartenir. Alors cette passion violente fit naître dans son esprit une résolution inébranlable qui fut fortifiée encore par son ami Merrk.
Il s*enfui( de Welzlar pour ne plus y revenir. Àvnnt son départ il avait pris la précaution d*écrire deux lettres à Kestneret à Charlotte , dont l'une « qu'il adressa à la dernière, contient ces mots: « Enfin il est parti l ma Charlotte. » Ce billet commence la correspondance avec les époux Kestner où nous trouvons, h c6té des sentiments les plus délicats , les idées les plus élevées , une tendresse expansive et profonde, et un amour sans bornes, tel que Goethe seul pouvait le sentir et l'exprimer.
Un grand nombre de ces lettres sont reproduites dans le roman. Nous y remarquons celle du 20 février que Goethe mit dans son Werther sans y changer un mot :
« Que- Dieu vous bénisse, écrit-il^ ses amis après avoir appris leur mariage , et vous domie toutes les heures fortunées qu'il me refuse Je te rends grftce mon ami de m'avoir trompé. Patlendais que le jour de tes noces fût fixé ; je me proposais, ce jour là , d'enlever solennellement du mur le pro&l de Charlotte et de Tenterrer parmi d'autres papiers- Vous voilà unis , et son portrait est encore là. Eh bien! qu'il y reste I Et pourquoi n'y r&sterait-il pas? Ne suis-je pas aussi auprès de vous? Ne suis-je pas dans le cœur de Charlotte ? Oui tu peux le permettre ; j'y occupe la seconde place , et je veux et je dois la conserver; je deviendrais furieux si elle pouvait oublier,.. Cette pensée est un enfer... Sois heureux, mon ami ! Ange du ciel , Charlotte sols la plus heureuse des femmes. »
Qusnl au réel 1 des denilérej journées de Werlher. GoelbeiDivil la relulionqul lui fulenforéeiJiirKestaer, dans laquelle celui-ci lui raconte le sa Iclde de Jérasalenii C'était JuslemeDt celle cataslropbe qu'il faltait au po^le pour Gnir un rornan, où il voulail racoDIer sa propre biiloire , cl non celle de Jérusalem. Ce récit de Eeslner nous a Ht conservé. Il Tait auoi partie de celte correspondance '. Ce commerce de lellres cammenca en 177! et cessa seulement aprèsla mortdeJ.-C. Résiner ( le SI- tdbI 1800). Goelbe rencuDlra une dernière fois Mmt Eeslner k Weimar '. Elle avait alors clnquanletroisaos. Le popte survécut à sa Charlotte; celle créature angéllque mourut comme elle avait vécu , résignée el pieuse, quatre am avant lui, le 16 janvier 1838,
Ce recueil de lettres était en la possesiion de M. Comlhur Kesiner, (Ils dei époux Keslner , qui vient
■ DiKOuri do M. de Has'" . imlr{' ileos le tome TI11 du JoArbuch der Berliniiclieii gateUsckaft fur deauehc .'[prache mil AlUTIlianukuiidi!, Berlin ISiS. p. 333 uliuiv.
Feuillelon da H. R. W. de llanavre ipii aiail oisistâ bu mois il'oclolire tMB iKBplea.priiBiIuLnrgQ diCaslello, â une tooiureds] leilrei InédiUsdeGoelUa aui ^ouiKc^iner, làlieiurM.CoRiiliur. (CoKlla i'Augfbourg ISIT. S' I9fl,|
Lïltr» de GDelhp , adDlesctiiU, adr. i ChartoUe. Ariicls silribuii
(Caa
Jb Cologne, laiT.N' 317,)
de mourir à Rome où il fut attaché, en qualité de conseiller, à la légation du roi de Hanovre prés le Saint-Siège.
Bf . Gomthur n*a jamais voulu le publier, retenu par un sentiment des convenances facile h apprécier. Mais la plupart des obstacles qui s'opposaient à l'impression de cette correspondance ont désormais disparu ; aussi est-il permis d'espérer qu'on vaincra plus facilement la résistance des autres membres de la famille dépositaire» de ee trésor.