KIE W
IMPRIMERIE DE J. WALLNER.
Juin.— 1846.
Û en , : o “ : 4 i ; , .
» * = [ Û En) + à = } ul « r nt } Ta s - - . F d.' n | 1 UE .
J'étais parti de Kiew dans l'intention de revoir cette côte méridionale de la Crimée, dont les sites pittoresques étaient toujours présents à mes souvenirs. Arrivé à Sévastopol par le bateau à vapeur d'Odessa, je ne voulais pas commencer ma tournée sur la côte sans avoir apporté mon tribut d'hommages à l’illustre savant qui a tant fait pour les sciences naturelles dans les pays qu’il habite, et dont j'avais déjà eu l'honneur de faire la connaissance à l'époque de mon premier voyage en Crimée. J’eus la satisfaction de retrouver S. E. Mr. de Stéven en jouissance d’une parfaite santé, entouré d’une famille nombreuse, et le seul regret que
J'éprouvai, fut de voir que l’affaiblissement de sa vue, 1”
l'avait obligé de renoncer à l'entomologie, bien qu'if continuât à porter un vif intérêt à cette science dont il a si bien mérité. C’est lui qui me conseilla de changer mon itinéraire et de me diriger vers le Caucase, pour consacrer à une tournée dans ce pays le peu de temps dont je pouvais disposer. Après avoir reçu de lui les plus précieux renseignemens sur les contrées que j'allais visiter, je partis pour Kerteh, où grâce à sa recommandation et à l'obligeance de S. E. l’aide de camp général et chef de la ligne militaire de la mer Noire, baron de Budberg, et du chef militaire de la ville de Kertch, prince de Kherkhéoulidzé, j'obtins une place sur un pyroscaphe de la couronne qui allait à Redoute-Kalé, où j'arrivai le 26 Mai. Le jour même de mon arrivée, je me persuadai que dans ce climat chaud, la saison était trop avancée pour que mes recherches dans les plaines pussent être très-fructueuses, et je repartis à cheval dès le lendemain matin pour Koutais, en passant par Martwéli, résidence de l'évêque de Mingrélie. Je ne dirai pas iei les sensations que j'éprouvai à la vue du Caucase, dont j'avais déjà admiré la majesté sublime pendant ma traversée, de ces montagnes d'Akhaltzik, dont les formes indistinctes et gigantesques se dessinaient maintenant dans le lointain à ma droite, dans le bleu de l'horizon, ou
bien quand, gravissant l’une des hautes collines qui
bordent au nord la vaste vallée de la Mingrélie, je la voyais, cette belle vallée, se dérouler à mes pieds avec ses magnifiques forêts vierges, ses champs, ses côteaux et les filets argentés des rivières qui y serpentent. Je ne pus, dans ma course rapide, que jeter un regard d'envie sur cet ample et riche champ de recherches sur lequel pourront s'exercer mes successeurs, plus heureux que moi, et sans même m'arrêter à Koutais au delà du temps qu’il me fallut pour trouver un guide et des chevaux de selle frais, je m’enfonçai dans les montagnes qui forment au nord de cette ville les premiers échelons de la chaîne du Caucase. Je franchis le col du Nakéral qui sépare les vallées de l’Imérétie de celles de la Ratscha, puis remontant le Rion que j'avais déjà vu à Koutais, et que je retrouvai ici roulant avec impétuosité ses flots écumants au fond de ces vallées, j'allai d'abord de Khotévi, chef lieu de la Ratscha, à Oni, petit bourg habité par des Juifs, et traversant le Rion sur un de ces ponts de bois suspendus, d'architecture aussi fragile que légère, comme on en rencontre à chaque pas dans ces vallées, je me dirigeai vers le village de Sakao, situé à une assez grande élévation sur le penchant de la montagne du même nom. Tout ce pays est extrêmement boisé. Des forêts de chênes et de tilleuls couvrent la base des mon-
tagnes, entremêlés de noyers et d’autres arbres, Peu
à peu les pins leur succèdent et en garnisent tous les flanes, jusqu'à ce que le froid qui règne sur les sommets, ne permette plus qu'à des bouleaux de plus en plus rabougris, d'élever de terre leurs humbles fronts. Alors commencent ces magnifiques paturâges des alpes, émaillés des plus belles fleurs, aux herbes grasses dont l'humidité qu'entretient la neige fondante, nourrit les tiges succulentes. Enfin, sur les sommités que la neige laisse à découvert pendant deux ou trois mois de l’anñée, la nature s’épuise à faire sortir de cette terre glacée un gazon ras, que remplace bientôt la mousse, dernier soupir de la végétation expirante. J'exécutai ici ma première ascension sous la conduite d’un habitant du pays, malgré une pluie qui me mouilla jusqu'aux os, et qui, pour comble de désagrément, défonça entièrement les chemins escarpés et toujours presque impraticables qui traversent les forêts. Je parvins, non sans peine, à les franchir, mais je n’eus que le temps de retourner à la hâte deux ou trois de ces milliers de trones d'arbres dont elles sont jonchées, et qui pourrissent jusqu’à la fin des temps. Je trouvai cependant une espèce très remarquable et nouvelle de Carabus, que j'ai nommée Mellyi. Je ne pus m'arrêter, pour commencer mes recherches, que quand j'arrivai aux pierres roulées qui couvrent les pentes, principalement le
long des ruisseaux. Je fus alors étonné de la vie
qu’elles cachaient à mes regards, au milieu de cette nature qui paraissait si morte. Je trouvai ici le nouveau Carabus que j'ai nommé compressus; un peu plus haut apparurent «en grande quantité les Nebria Marschallii, l’insecte le plus commun des sommets du Caucase, Calathus caucasicus m., des Trechus, le Plinthus costatus, etc. Près des amas de neige fondante, je trouvai les premiers exemplaires de l'Eutroctes laevigatus m., du Carabus armeniacus, le C. longiceps m., avec plusieurs autres espèces. Il me fallut enfin m'arracher à ces recherches intéressantes et fructueuses, pour regagner le village avant la nuit, la prudence étant nécessaire dans ces régions infestées d'ours et de loups. Je continuai le lendemain à remonter le Rion. Je trouvai un exem-" plaire mort du Procerus caucasicus, sous des feuilles sèches, et en tamisant, le Scydmaenus thoracicus, et une espèce nouvelle, avec plusieurs autres petits insectes. Beaucoup de Cicindèles volaient sur les chemins le long des ruisseaux; je ne pus attraper que la C. riparia, mais je reconnus une seconde espèce qui me sembla être C. lugdunensis. Au delà du village d'Utzéra la vallée se resserre. Le site devient toujours plus sauvage et plus grandiose. Les hautes et sombres montagnes qui s'élèvent des deux
côtés sont couronnées de pins qui semblent suspendus
Ris
sur la tête du voyageur, et le Rion se fraie avec fracas un passage étroit au milieu de ces immenses rochers taillés à pic. Ses bords sont jonchés d'énormes troncs qu'il a déracinés et entrainés à l’époque des grandes eaux, ce qui augmente encore l'air de dévastation de ce paysage. J'examinai les écorces de ces arbres morts, mais je fus surpris du petit nombre d'insectes que j'y trouvai; ma récolte se borna à quelques Clavicornes, à quelques Xylophages, etau Tachys nanus, si commun partout sous les écorces des pins. Au pied d’un rocher du haut duquel un ruisseau descendait en cascade, je ramassai sous un caillou le petit Carabus biseriatus m., jolie espèce nouvelle qui se rapproche des C. convexus et Hoppei; je trouvai aussi la Taphria vivalis, l'Olisthopus rotundatus, et un Stomis très-voisin du pumicatus, mais qui semble nouveau. J'atteignis vers le soir le village de Glola, peu satisfait de ma journée sous le point de vue entomologique, quoique je sois persuadé qu'un plus long séjour dans ces endroits amènerait la découverte de bien des choses intéressantes, mais rempli d’admiration pour les beautés de cette âpre et imposante nature. Le lendemain, dès l’aube du jour, je pris avec moi quelques habitans du village, et nous gravimes ensemble l’une des montagnes qui le dominent, et dont une neige éter-
nelle couronne les sommets. L'aspect général de ces
INTRODUCTION. 9 montagnes étant à peu près toujours le même, je m'abstiendrai de décrire celle-ci. Les forêts sont tout aussi remplies de troncs pourris, mais si l'on veut y chercher les nombreux insectes auxquels ils servent d'habitation, il faut y consacrer beaucoup de temps, et ne pas songer à s'élever le même jour jusque sur le sommet de la montagne. Ce n’est pas même l'ouvrage d'une journée, mais de plusieurs jours de recherches assidues, pour lesquelles il faut se faire assister par plusieurs gens , afin de pouvoir retourner ces masses
énormes à demi enfoncées en terre. Je ne trouvai donc
là que deux Pristonychus, et ce ne fut qu'au delà
de la limite des forêts et tout près des neiges que je fis une abondante récolte de CarabusStaehlini, Puschkinii, Biebersteinii, Fischeri, Nebria patruelis m., Platynus (Cardiomera) elongatus, Eutroctes laevigatus m., Omaseus Tamsii? Dej, armeniacus, Agonodemus lyratus m., laticollis m., Abax inapertus, Pterostichus ordinatus, Celia punctulata, bifrons, des Brachélytres et Cureculionites, un grand et quelques petits Aphodius. Je fis l'observation que les insectes fuyent les pentes exposées au soleil de midi qui est ardent, même au sommet de ces montagnes, et brûle l'herbe qui y pousse, tandis qu'au contraire les pentes tournées
vers le nord en fourmillent, Les Carabus et les Eu-
re
10 INTODUCTION.
troctes se tiennent de préférence sous les grandes pierres plattes peu enfoncées en terre; les Nebria et les Cardiomera aiment les pierres que recouvrent presque les bords fondants des amas de neige. Mes compagnons me furent très-utiles ce jour là; ils s'étaient mis avec zèle à me seconder, et m'arrivaient à chaque instant les deux mains pleines des plus belles espèces, en riant aux éclats de cette occupation qui leur paraissait très-comique. Les habitans de ces vallées sont d'un très-bon naturel et très-serviables. — Puisse la
civilisation ne pas les gâter !
J'aurais désiré traverser les montagnes de l’Ossétie, en passant par Guébi, par les défilés de Mamissonsk et de Norsk, par Djawa, ce qui m'aurait amené en deux jours à Kaïschaour, station de la grande route de poste du Caucase, dont je parlerai plus loin. Ce voyage à travers un pays encore inexploré, eût été des plus intéressants, et je le recommande à mes successeurs. Mais les arrangemens que j'avais pris à Koutaïs ne me permirent pas de l’exécuter, et il me fallut rétrograder jusqu’à Oni, pour rejoindre ensuite le grand chemin qui mène de Koutaïs à Tiflis. Entre Oni et Satchkhéri, on gravit un col médiocrement élevé qui sert de jonction à deux montagnes dont la neige cou-
vrait encore quelques cimes à l'époque de mon passage,
et dont les versants couverts de pierres m'auraient certainement offert beaucoup de choses intéressantes, si j'avais eu le temps de m'y rendre et de m'y arrêter. Du sommet de ce col on descend dans une des plus délicieuses vallées du Caucase, vallée étroitement encaissée entre deux rangées de hautes collines bien boisées et très-escarpées , du sommet desquelles quantité de ruisseaux se précipitent dans les profondeurs en cascades dont l’écume blanche se détache pittoresquement sur le fond vert de feuillage qui les encadre, et dont le bruit anime ce paysage chaud et plein de charme, tandis que le parfum des jasmins et des seringas en fleurs embaument l'atmosphère. J'avais trop de chemin à faire pour pouvoir me détourner du sentier que je suivais, dans le but de faire des recherches dans les bois touffus qui bordent la route des deux côtés. J’arrivai le soir à Satchkhéri, chef-lieu du canton de ce nom, et je remontai presque de suite à cheval pour franchir pendant la nuit, malgré la pluie qui tombait par torrens, le chemin qu'il me restait à faire pour atteindre la station de poste, où j'arrivai le lendemain vers midi. D'ici jusqu’à la station de Malitzkaïa, la dernière avant Sourame, la route suit les sinuosités de la vallée qui est loin d'être dépourvue de beautés naturelles , mais où l'entomologiste ne trouvera guères, je crois, que ce
qu’il trouverait partout ailleurs en Géorgie. I fera bien
cependant d'explorer, s’il le peut, les localités humides et les bords des rivières qui y serpentent.
Entre Malitzkaja et Sourame on franchit la chaine des montagnes de ce nom, qui unissent les montagnes d'Akhaltzik à celles du Caucase. D'épaisses forêts les couvrent jusqu'au sommet, et fourniraient indubitablement les plus riches récoltes à l'entomologiste qui les exploreraient avec soin. Ce serait principalement vers le nord qu'il devrait se diriger. Je regrette beaucoup de ne pas avoir pu m'y arrêter, car c’est ici que Mr. de Stéven m'a dit avoir trouvé le Carabus Iberus, le Cychrus aeneus, et plusieurs autres belles espèces. La meilleure saison pour une excursion semblable serait, à mon avis, le milieu du mois de Mai. La vallée de Sourame que l’on traverse, est couverte des plus magnifiques prairies, émaillées de mille fleurs, et entremêlées de bois et de buissons. La pluie qui ne discontinua pas de toute la journée, m’empêcha de faucher sur ces hautes herbes, ce que je regrettai d'autant plus que l’occasion de le faire se présente très-rarement dans les plaines de la Géorgie, où les prairies sont très-rares, et que je revins ainsi les mains vides d'une quantité de Coléoptères anthophiles que je n'aurais pu trouver que là. Depuis le moment où l’on quitte cette vallée, jusqu'à Tiflis, le pays, quoiqu'arrosé par plusieurs ri-
vières, a l'air aride; le sol argilleux ne produit guères