L.-f. Aubey, plioi
les volets qui protègent les peintures du xvi' siècle, les défendent contre les injures du temps et les curiosités amusées des pupilles de la Légion d'honneur; ce ne sont que scènes bibliques ou mythologiques chères à l'Ecole de Fontainebleau...
On retrouve les beaux torses d'hommes, les jambes fines des héroïnes du Primalice, leurs blonds cheveux emmêlés de torsades de perles, leurs chiamydes entr'ouvertes, et surLout leur clrange regard... ces sourcils orgueilleux, ces yeux fendus en amande évoquant la lêle fine et altière de Diane de Poitiers.
Les exquises décorations surgissent de-ci de-là, au hasard de volets entr'ouverls, sur un manteau de cheminée, dans un fond d'armoire, sous un revêtement gris masquant une «bacchanale >'... qui — sans cela — se déroulerait sans aucune retenue au-dessus des blanches couchettes des pensionnaires du « dortoir bleu ». Voici la chapelle où subsiste encore la logette en bois sculpté du Connétable et quelques beaux vestiges de pavements de faïence écussonnés des « alerions » de Montmorency... Les vitraux et l'aulel de Jean Goujon sont aujourd'hui au château de Chantilly, et M™" l'Intendante ne possède, hélas ! pour décorer sa jolie nef, qu'un déplorable « Agneau mystique » que refuserait le plus iconoclaste des bouchers.
Nous sortons : une admirable terrasse fleurie domine la vallée... Cette vallée qui, tropsouvent, servitdegrande route aux invasions étrangères... (')
{1} Ce fut de celle terrasse que l'empereur Alexandre de Russie expliquait, en 1814, à M™^ Campan, les péripéties de la bataille sous Paris : — ... Si elle eût duré deux heures de plus, concluait-il, nous n'avions plus une seule cartouche à notre disposition... et alors... » D"" Maigne, Le journal anecdotique de M^"^ Campan. j
LE CHATEAU D ECOCEN
Voici maintenant les vastes espaces réservés aux jeux (les pensionnaires. L'humeur bucolique de M"'" Campan les avait jadis appelés les « Bergeries » et le nom est resté... Plus loin la merveille : le parc profond, fouillu, vallonné, où bourdonnent les insectes, où clian-
LA COUR D HOWEir..
Eau-foite de E. Sadoux.
tent les oiseau.x, oîi passent de grands vols de papillons diaprés....
Midi sonne : les portes des classes s'ouvrent, un essaim de fillettes envahit l'antique cour d'honneur. Des ceintures multicolores — nacarat, orange, bleues, vertes, — diiïéreneiant les classes, viennent égayer le sévère
costume... cl je ne sais rien de plus touchant que ces jeunes tètes ébouriffées, rieuses, charmantes, se profilant sur ces pierres historiques où sont inscrits les deux plus beaux mois de la langue française : Honneur et Patrie.
LE 20 mai 1676, le roi Louis XIV qui toute sa vie « se plut à tyranniser la nature, à la dompler à force d'art et de trésors... lassé du beau et de la foule, se persuada qu'il voulait quelquefois du petit et de la solitude... Il trouva derrière Lucienne (Louveciennes) un vallon étroit, profond, à bords escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue, enfermé de collines de toutes parts, e.\trêmcment à l'étroit, avec un mauvais village sur le penchant d'une de ces collines qui s'appelait Marly... L'ermitage fut fait et peu à peu fut augmenté ; d'accroissement en accroissement, les collines taillées pour faire place et y bâtir et celle du bout largement emportée pour donner au moins une échappée de vue fort imparfaite... Enfin, en bâtiments, en jardins, en eau.v, en aqueducs... en parc, en forêt, en statues, en meubles précieux, Marly est devenu ce que l'on voit encore... »;
el le duc de Saint-Simon (') conclut : « Que si on y ajoute la dépense de ces continuels voyages qui devinrent enfin au moins égaux au séjour de Versailles... on ne dira pas trop sur Marly seul en comptant par mil-
VUE liES PAVILLONS ET DU CIIATEU! DE MAHLV.
1) En forêts toutes venues et touffues qu'on y a "appoiiées en grands arbres de campagne et de bien plus loin sans cesse, dont plus des trois quarts mouraient et qu'on remplaçait aussitôt, en vastes espaces de bois épais et d'allées obscures subitement changées en immenses pièces d'eau où on se promenait en gondoles, puis remises en forêts à n'y pas voir le jour, dès le moment qu'on les plantait; .... cette prodigieuse machine, avec ses immenses acjueducs, ses conduites et ses réservoirs monstrueux uniquement consacrée à Marly sans plus porter d'eau à Versailles; c'est peu de dire que Versailles tel qu'on l'a vu n'a pas coûté Marly. [Mémoires de Saint-Simon, t. VIII, p. 128.
LE CHATEAU FiE MARLY 129
liards. Telle fut la fortune d'un repaire de serpents, de charognes, de crapauds et de grenouilles... Tel fut le mauvais goiit du Roi en toutes choses et ce plaisir su[ierbe de forcer la nature, que la guerre la plus pesante, ni la dévotion ne put émousser. .. «
Cette p.ige étonnante résume l'histoire de Marly. Ce domaine féerique édifié sur une d crafiaudière ». cette gageure gagnée sur l'impossible ruina les finances et coûta la vie à des centaines de malheureux tâcherons, réquisitionnés pour abattre des forêts, remuer des terres, dessécher des marais... Mais le Roi-Soleil avait dompté la naturel Depuis, la nature a pris sa revanche; elle a reconquis sondomaine usurpé et, de tant d'orgueilleuses splendeurs, de cascades, de parterres, de palais, de pavillons, de « Grand Commun » et de « Petit Commun >>, rien n'a survécu que quelques pierres effritées enfuuies dans l'herbe, sous des ronces. Tout le reste a disparu!...
Il faut parcourir les Mémoires de Saint-Simon, de Luynes, de d'Argenson. la Correspondance de la duchesse d'Orléans, le Journal de Dangeau pour avoir une idée de la place que tenait Marly dans la vie de la Cour. Louis XIV y dresse à grands frais son autel et s'y fait encenser durant quarante ans; la Régence tente d'arrêter les frais; Louis XV s'etîorce d'y distraire son incurable ennui. Il y entend des sermons, y joue gros jeu (^ }, court
(1) Le premier jour où le Roi et la Cour se sont établis à Marly, on y gelait et tout y était en fumée par les mauvais soins de M. de Tournehem, directeur général des bâtiments; les poêles
le cerf ou « tourne » des étuis et des tabatières ; le soir, il préside des mascarades, et M"'' de Pompadour « coupe