ET LA ROSERAIE DE L' H AY
LE lundi 2 mars 1722, dès le petit matin, de Paris à Bourg-la-Reine, le Pavé du Roi était sillonné d'estafettes, de courriers, de cavaliers piaffant et caracolant. Des détachements de troupes occupaient les carrefours; les u bouchons » regorgeaient de buveurs « humant le piot » ; les talus herbeux limitant les vignes, si nombreuses alors du côté de la barrière Saint-Jacques, servaient de tribunes rustiques aux bourgeois et aux manants, et, perchés dans les branches d'arbres, les gamins, jambes pendantes, signalaient au « populo » les menus événements de la journée.
« Voici les messieurs du guet... Voici les grenadiers à cheval... (^) ceux-là sont les chevau-légers... Attention, ce nuage de poussière provient des douze palefreniers
(1) Journal de Barbier, t. I, p. 197.
■O ENVIRONS DE l'ARIS'
de M. le duc de Tresmes. gouverneur de Paris, ils tiennent en bride douze chevaux de main avec des couvertures de velours cramoisi, bordées d'un grand galon avec les armes brodées en or... Le voici lui-même, ce beau gouverneur, entouré de ses pages, de ses gentilshommes et escorté de soixante gardes à cheval vêtus de rouge... Celui-là, c'est le duc d'Ossone, ambassadeurd'Espagne... son nouveau cordon bleu du Saint-Esprit lui sied le mieux du monde...
« Voici les voilures de la Cour avec les princesses...
« Voici le Roi... son carrosse est rempli de seigneurs : M. le Régent, M. de Chartres, le comte de Charolais, le prince de Conti... « ^'ive le Roi!... ->
...En etîet, toute la Cour de France se rendait à Bourgla-Reine, escortant Sa Majesté Louis XV, âgé de douze ans à peine, qui venait saluer sa royale fiancée, Marie- Anne-Victoire, infante d'Espagne, âgée de trois ans et dix mois !... Les préliminaires du mariage avaient été conclus à l'île des Faisans, sur la Bidassoa; la petite princesse s'était mise en roule, et Bourg-la-Reine marquait la dernière étape du cortège avant l'entrée à Paris. Là, en un ancien rendez-vous de chasse. « la plus belle maison du pays », devait s'etTectuer la première entrevue des fiancés.
Un curieux tableau de Belle nous présente — au musée de Versailles — ces deux enfants. Le jeune Roi se cambre, le poing sur la hanche, lair vainqueur; l'Infante, en robe de brocart, possède déjà le sourire officiel et figé des grandes dames en représentation.
BOURG-LA-REINK KT LA ROSEHAIE DE L llAY O
A l'entrée de Louis XV, la mignonne « se mil à genoux pour saluer Sa Majesté, qui daigna la relever en s'y mettant à son tour ^i) ... »1 II y eut baise-mains, présentations, compliments, échange de présents et de
COUVEVr DES SCEUr.S DE NOTHE-DAME-DU-CALVAir.E.
P. Aubey, phol.
décorations. L'infante qui, pour bien élevée qu'elle fût, se refusait à marcher sans l'aide de sa « [remueuse », Maria de Nièves, « dama de honor «, reçut les plus riches cadeaux... Un seul lui fut probablement agréable : une poupée qui coûtait assurait-on, vingt-mille livres!
(1) Journal de Barbier, toiiio I, p. 196.
Nous avons voulu parcourir la demeure où se déroula celte comédie : au numéro 63 de la Grande-Rue, une longue allée de tilleuls, précédant un beau jardin; dans ce jardin une demeure basse, un logis seigneurial du xvir siècle, coiffé d'un haut toit d'ardoises... c'est là. Une sainte Vierge de plâtre, encadrée de glycine, domine la porle d'entrée; à droite, à gauche, des rosiers grimpants. Cette demeure est aujourd'hui l'établissement des sœurs de Notre-Dame du Calvaire. Avec une bonne grâce parfaite, M°* la supérieure veut bien nous faire les honneurs du logis : nous montons un escalier carrelé, à rampe de bois sculpté où quelques antiques carreaux de fa'ience portent encore des images usées, un chasseur, un cavalier, des chiens... au palier du premier étage, une pierre commémoralive relate : « l'Entreveùe de Louis XV avec l'infante d'Espagne, sa future épouse, s'est faite dans celte maison, 2 mars 1722 ». L'inscription est inexacte; la petite infante n'épousa pas Louis XV; en 1725, elle regagnait « ses Espagnes » et se mariait, en 1729, avec un prince du Brésil.
Dans le jardin, un buste de Henri IV, dont les Prussiens, campés ici en 1870, mutilèrent le nez bourbonien, nous rappelle que la maison fut jadis propriété de la belle Gabrielle... et cette évocation bien française du Vert-Galant se mêle à l'odeur exquise des roses « cuisse de nymphe émue » qui nous entourent...
Que de fantômes peuplent encore la Grande-Rue de Bourg-la-Reine! Au n" 36. cette longue muraille blanche
Boilly, pinxU. i.LXlLE DESMOULINS. -^lu ée Carnavalel.
nOURG-LA-REINE ET LA ROSERAIE DE L IIAY
que dépasscnl des cimes de tilleuls eu fleur, celle maison claire, ce jardin formaient, pendant la Révolution, la demeure de M"" Laridon-Duplessis, mère de Lucile Desmoulins. Camille Desmoulins, le spirituel et hardi pam-
CAMII.I.I'. DESHOUIJXS
F. Bonnevillc, del.
phlétaire, le procureur général de la Lanterne, l'intrépide rédacteur du Vieux Cordelier, vécut ici son roman d'amour. Les hasards d'une partie de campagne chez son ami Frcron lui avaient fait retrouver à Bourg-la-Reine une filletle longuement admirée dans les allées du
EWIROXS DE PARIS
Luxembourg... L'enfant était devenue une délicieuse jeune fille; il se prit à l'adorer... Mais Lucile Duplessis « avait du bien » et Camille n'était qu'un pauvre gazetier sans le sou {^) ; aussi fut-ce en tremblant qu'il fit à Lucile l'aveu de « sa flamme ». Lucile baissa les yeux et rougit très fort; n'était-ce pas la plus éloquente des réponses? Aussi quels transports de joie lorsque, le 29 décembre 1790, l'abbé Bérardier bénit leur mariage à Saint- Sulpice, en cette admirable sacristie encore toute fleurie des boiseries sculptées, des fers forgés et dorés d'autrefois. C'est là que Camille signa son contrat de mariage assisté de ses témoins, Pétion, Brissot, Mercier et Bobespierre... à refi"arement du vicaire Gueudeville qui pâlissait en voyant s'aligner sur le registre de la paroisse ces noms déjà fameux et déjà redoutés (2)!
(1) Extrait d'une lettre de Camille Desmoulins à ses parents (11 décembre 1790).
« Aujourd'hui 11 décembre, je me vois enfin au comble de mes vœux. Le bonheur, pour moi, s'est fait si longtemps attendre, mais enfin il est arrivé et je suis heureux autant qu'on peut l'être sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant parlé, que j'aime depuis huit ans, enfin, ses parents me la donnent et elle ne
me refuse pas Quand sa mère me l'a eu donnée, il n'y a qu'un
moment, elle m'a conduit dans sa chambre; je me jette aux genoux de Lucile; surpris de l'entendre rire, je lève les yeux, les siens n'étaient pas en meilleur état que les miens; elle était toute en larmes; elle pleurait même abondamment et cependant elle riait encore. (Jules Claretie, Camille Desmoulins.)
(2) Le 29 décembre 1790 a été célébré le mariage de Lucile Simplice-Camille-Benoît Desmoulins, avocat, âgé de trente ans, fils de Jean-Benoist-Nicolas Desmoulins, lieutenant-général au
BOUHG-LA-IŒINK KT I.A ROSERAIE DE L llAY
L'année snivanle, Camille élail lidole de l'aris; mais sa politique s'était modifiée; il s'en expliquait d'ailleurs le plus gaiement du monde : «< Ce n'est pas la girouette qui a tourné... C'est le vent ! » Et, entre deux coups de
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PAVll.LOM DE I.UCILE DESMOULINS.