UN REPAS SUR L HERBE EN FORET DE MONTMORENCY
Aies, scu/p.
giatura, les Anglais en firent, paraît-il, le siège; enfin, en 1814, l'empereur de Russie (i), accompagné de l'eximpératrice Joséphine, vint en char à bancs visiter le château delà Chasse... On serait « ruine » à moins que cela. Mais ce château de la Chasse vaut surtout par son
(1) Frédéric Masson. Joséphine répudiée, p, 352.
entourage : les arbres admirables et plusieurs fois centenaires qui l'encadrent, Tétang pittoresque qui le borde en font un site enchanteur, et les bourgeois parisiens qui — au temps de Paul de Kock — se plaisaient déjà si fort à déjeuner sur l'herbe en forêt de Montmorency, ont dû fréquenter ce réfectoire idéal... l'usage d'ailleurs s'est pieusement conservé : des familles, installées sur rherbe, découpent joyeusement le saucisson de Lyon, le bœuf en daube, le poulet froid... La France est essentiellement pays de tradition.
Longeons le grand étang, continuons à suivre la route des Fonds ; elle nous mène à un coin de forêt sauvage, marécageuse, un peu « savane » et d'un calme impressionnant. En ces solitudes parfumées, des bourdonnements d'insectes, des chants d'oiseaux, des bruissements de feuilles, un lapin qui file dans les fougères, une couleuvre ou un lézard vert qui s'enfoncent sous les hautes herbes. Bientôt, entre les arbres, apparaît un mur blanc, percé d'une porte charretière, qu'obstruent de hautes touffes de sureau ; derrière le mur, le haut d'une petite ferme délabrée, convertie en maison forestière... c'est le dernier débris de ce que fut l'ermitage de Sainte- Radegonde.
Cet enclos était jadis le siège d'une abbaye célèbre, placée sous l'invocation de sainte Radegonde; la chapelle avait été le centre d'un pèlerinage fameux, l'eau de la source voisine passant pour avoir la vertu de guérir « la gale et autres maladies de peau ». Aussi, chaque
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année, le lundi de Pâques, tous les galeux, dartreux, érysipélateux et autres infortunés en « eux », s'y donnaient-ils d'imposants rendez-vous. Ils se grattaient et buvaient de l'eau... Cela dura jusqu'au xvii* siècle. Une concurrence ayant attiré ailleurs la clientèle eczéma-
Dessiné par Moreau l'aîné.
Gravé par Duparc.
teuse, Sainte-Radegonde vit ses ressources diminuer, les moines l'abandonnèrent au xviir siècle, et lorsque la Révolution s'en empara comme bien national, le prieuré comptait pour uniques locataires « une veuve Voyer {^)
(1) Il n'y avait là d'autre ermite qu'une veuve Voyer et son fils, pauvres gens qui déclarèrent y être logés gratis et jouir sans bail, moyennant un loyer de 30 livres, de 8 arpents de terre : un
et son fils, pauvres gens qui déclarèrent y être logés gratis et jouir sans bail, moyennant un loyer annuel de 30 livres, de 8 arpents de terre!.. »
Le fisc d'alors fit l'inventaire: Sainte-Radegonde, au dire des experts, valait 4.405 livres. Le 14 février 1792, Bancal des Issarts, député à la Convention, s'en rendait acquéreur au prix de 8.150 livres (*). C'est vers cette époque que se passa le drame dont nous allons conter l'histoire... Sous la Restauration, cette partie delà forêt de Montmorency fut rendue au prince de Condé. Plus tard, on dut abattre les ruines branlantes de la chapelle, et depuis cinquante ans on édifia, dans les restes
jardin, deux petites pièces attenant à l'enclos et enfin le champ de la clairière, à lui seul d'une superficie de 7 arpents. Ces terres, en raison de leur mauvaise qualité, furent évaluées à 1.000 livres. L'habitation se composait, au rez-de-chaussée, d'une chambre à four et d'un cellier; au premier étage, de deux chambres à cheminée avec greniers au-dessus. (Auguste Rey, Le naturaliste Bosc. Un girondin herborisant, p. 11.)
(1) Lettre de Bosc à son ami Henri Bancal demeurant à Paris, rue du Petit-Bourbon, maison de M. Bro, notaire, le 12 avril 1792.
« Je suis allé, mon cher, voir votre possession le jour de Pâques. J'aurais bien voulu y rester le lundi, jour de la fête de Sainte-Radegonde et d'un rassemblement de tous les habitants des campagnes voisines. J'avais le projet de remplir le but de votre dernière lettre, faire le missionnaire patriote; mais la fête des soldats de Châteauvieux m'a rappelé à Paris. Je vous envoie le compte de ce que j'ai payé en notre acquit. Vous me devez 80 livres 11 sous. Le mémoire du menuisier n'est pas encore fourni. J'ai vérifié le calcul du mémoire deVoyer. Il est exact. On dit que le prix n'était pas forcé. C'est tout ce que je pouvais faire. (Lettre communiquée par M.Alexandre Beljame.) »
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de l'ex-prieuré, celle modeste maison forestière, appartenant aujourd'hui au baron de Saint-Mars, héritier d'une partie des biens de la baronne de Feuchères.
La maisonnette semble vide : nous cognons, nous sonnons, nous appelons... Rien, pas même un aboi de chien; seul un vol de pigeons part en fusée de la cour obstinément close... Personne pour nous donner le renseignement que nous venons chercher, pour nous guider, pour nous dire oîi se trouve une tombe — certainement toute proche — qui fait l'objet de notre pèlerinage en cette solitude!
Nous escaladons des talus, des piles de bûches, nous suivons des sentiers perdus. . . ; enfin voici un garde-chasse ! Il nous renseigne bien vite : « Traversez cette prairie, longez le champ de sarrasin que d'insuffisants lambeaux d'étoffes rouges et blanches protègent mal contre les ravages des chevreuils, et vous trouverez les tombes sous les bouquets de sapins noirs qui, là-bas, à gauche, coupent l'horizon... » Nous nous lançons dans la prairie.
Oh! la rare, l'inoubliable promenade et comme nous comprenons aisément le culte des « herborisants » pour Sainte-Radegonde! En cette immense corbeille de plantes aromatiques, s'entassent les bouillons blancs, les centaurées, les ombellifères, les reines-des-prés, les mauves, les grandes digitales dont les larges fleurs pourprées, violettes ou blanches, semblent les cloches à sonner l'été... et de toutes ces plantes s'envolent des arômes délicals et vieillots, des senteurs évocatrices d'iris et de
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frangipane rappelant les effluves de lettres fanées, jaunies, cassées aux pliures, écrites autrefois par nos grand'mamans.
Nous atteignons le bouquet de sapins : un petit enclos surélevé, ceinturé d'un treillage protecteur; dans l'ombre verte, une douzaine de stèles funéraires. Au centre, un haut bloc granitique et sur ce bloc, un nom : « Bosc, membre de l'InsLitut ». C'est cette pierre tombale que nous sommes venus saluer. Ici repose un brave homme, un ami fidèle au cœur vaillant qui sut faire tout son devoir en des circonstances périlleuses... Jugez-en !
Vers 1780, notre vieux Jardin des Plantes — alors Jardin du Roi — était fort à la mode, l'amour de la botanique troublant les âmes sensibles, de tous les « amants de la Nature », disciples de J.-J. Rousseau. On se pressait, — la pervenche à la boutonnière, — aux leçons de Jussieu et de Thouin; mais ces leçons ne se donnaient pas seulement dans les amphithéâtres ; souvent les professeurs emmenaient leurs élèves excursionner en pleine nature et leurs « herborisations » avaient eu maintes fois la forêt de Montmorency pour champ d'étude. Parmi ces élèves l'un des plus assidus était un jeune homme de vingt et un ans, Louis Bosc (^), fils d'un
(1) Louis-Auguste-Guillaume Bosc était né le 29 janvier 1759. [Lettres de JV/me Roland, Perroiid, appendice K., p. 666-667.)
Son père, Paul Bosc était né le 8 juillet 1726. Il se destina
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modeste « médecin du Roi par quartier... » L'étude des simples n'absorbait pas totalement Fatlention de Bosc, qui bien souvent contemplait à la dérobée une jeune femme aux grands yeux intelligents, fort occupée à prendre des notes... elle s'appelait Manon Roland née Phlipon et avait vingt-six ans. Nouvellement mariée à un « inspecteur des manufactures », elle servait de secrétaire à son vieux mari, absorbé par la confection d'un dictionnaire destiné à V « Encyclopédie méthodique »; pour se distraire, M™^ Roland suivait les cours de botanique et d'histoire naturelle. Une sympathie réciproque unit vite nos deux botanistes ; Bosc tout d'abord s'était épris de cette jolie collègue j mais M"'' Roland, « belle, honnête, intelligente et enthousiaste », sut transformer cette passion en une tendre et sérieuse amitié, qui d'aileurs fut bien vite partagée par le « vertueux Roland ».
à la médecine. Laborieux, instruit, d'esprit curieux, il parvint, malgré les difficultés de ses débuts, à percer dans le monde. En 1763, il était tourné vers l'industrie par ses recherches scientifiques et allait prendre la direction de la verrerie de Sevin, dans le voisinage de Langres. Il la quitta en 1769 pour aller fonder une autre manufacture près de Saint-Flour. Il y passa sept ou huit ans et finit par s'y ruiner. 11 se détermina alors à venir à Paris exercer la médecine. Mais il ne put le faire qu'en achetant, avec les débris de son avoir, une charge de médecin du Roi « par quartier», 1776. II vécut là encore huit années, recherché par son savoir et l'agrément de son commerce. En 1782, il fut nommé membre correspondant de l'Académie des Sciences. Il mourut le 4 avril 1784.
Les événements se précipitent; les Girondins accèdent au pouvoir. Roland est nommé ministre, et le 10 mai (1), le brave Bosc reçoit de TÉgérie de la Gironde
ce mot pressant : « Quelle heure qu'il soit quand vous recevrez ce billet, venez me voir aujourd'hui. « Elle avait hâte d'annoncer « au plus fidèle de ses amis » qu'il était nommé « administrateur des postes, au traitement de
(1) Lettres de M^'' Roland, Perroud, Appendice K., p. 678.
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15.000 livres, avec le logement dans l'hôtel de l'administralion » (i). Il était temps, Bosc avouait le lendemain qu'il lui restait 60 livres — en assignats — pour
Musée Carnavalet.