UN COIN DU PARC
J. Barlet, pliot.
les gazons, les cèdres, les houx et les buis; bleu, tous les fonds qui s'échelonnent jusqu'à la Seine.
Nous suivons des sentiers humides embaumés de l'odeur forte des buis et nos pas roulent des feuilles mortes. II nous semble parcourir quelqu'un de ces parcs féeriques oii Watteau et Verlaine font danser des menuets
col ENVIRONS DE PARIS
à tous les Gilles, à tous les Scapins, à tous les Clitandres et à toutes les Colombines de la Comédie Italienne... Soudain, derrière un bouquet d'arbres, au milieu d'une prairie, haut et large comme une maison de trois étages, se dresse le fameux « Rocher » qui stupéfia tant Louis XVI.
Aujourd'hui les lierres, les mousses, la fougère, les herbes folles, les ronces et les framboisiers l'ont complètement recouvert, mais il est facile de retrouver, sous ses gaines de verdure, l'invraisemblable amas de rocs de toutes formes et de toutes grandeurs (il en est d'énormes qui mesurent plus de quatre mètres) — qui valut à M. de Sainte-James le surnom flatteur de « l'Homme au Rocher »...
Devant le rocher, un portique de temple, quatre blanches colonnes, surmontées d'un fronton triangulaire; à droite et à gauche, deux bouches d'eau d'autant plus inutiles qu'aujourd'hui « Le Rocher » surplombe une pelouse, et non plus un bassin; enfin, derrière le portique grec... une remise à fourrage!
C'est, j'imagine, la plus luxueuse des remises à fourrage connues...
Quarante marches de brique rose posées de champ, serpentant à travers les roches, nous permettent d'accéder au sommet que couronnent de grands arbres balançant leurs cimiers d'or fauve... Sur ce sommet, une plate-forme faite de larges dalles que les mousses encadrent d'une sorte de chenille verte. Cette plate-forme
LA « FOLIE » SAINTE-JAMES
comporte plus de dix mètres de côté; M. de Sainte-James pouvait y donner à dîner et y faire danser au dessert un ballet de Lulli.
I,A GliOTTE.
I,.-P. Aubey, phot.
De ce belvédère naturel, nous dominons la propriété : à droite, une chapelle; à gauche, des bâtiments d'isolement destinés aux malades. Au premier plan, deux culées à gradins d'un pont (au tablier aujourd'hui disparu)
s'élevant au milieu d'un pré ofi poussent des pommiers. Ici passait le fameux canal qu'alimentait la pompe élévatoire du bord de la Seine; ledit canal fut comblé il y a quelques années... il attirait trop de moustiques.
Nous redescendons sur des tapis de verdure, et, pendant cette descente, toutes les branches de tous les arbres qui nous entourent laissent, sans interruption, pleuvoir sur nous des feuilles d'or, qui tombent en tournoyant, avec des grâces d'oiseau blessé.
Au cours de notre inoubliable promenade, nous rencontrons « des fausses ruines » très véritables aujourd'hui; plus loin au détour d'un sentier de roc, un cadre de fer, vide de son sujet, nous prouve qu'autrefois fut ici encastré quelque bas-relief de marbre... Voici les restes d'une glacière abandonnée, que couronnait jadis le kiosque chinois abattu par les obus de la Commune en 1871. Cette entrée de souterrain, passant sous la rue de Longchamp (laquelle exista de tout temps), permettait au glorieux seigneur de Sainte-James de gagner « sa prairie longeant la Seine » sans sortir de son parc.
Dépassant le mur de la rue de Longchamp, celte blanche maisonnette dont la façade s'égaie de deux bustes antiques et de l'image du mailre fut la demeure de Théophile Gautier. Ici mourut l'admirable artiste, le 25 octobre 1872.
Que de choses encore! des serres, un pont disloqué, un poulailler... Ce bosquet renfermait, paraît-il, une
LA « FOLIE » SAINTE-JAMES
statue de Jean-Jacques-Rousseau; nous ny rencontrons aujourd'hui qu'un tas de fagots; cet hommage rustique ne serait pas pour déplaire à « l'Homme de la Nature ».
Poussons la porte de la chapelle: ce fut autrefois le « Temple de Bacchus »; mais les nymphes court vêtues qui jadis folâtraient le long de la frise ont été, si j'ose dire, converties. Leurs costumes par trop légers furent modifiés; on leur ajouta des manteaux, des tuniques et des chlamydes, dont elles semblaient avoir le plus pressant besoin. Drapées après coup, les joueuses de flûte et les frappeuses de cymbales sont devenues des anges avec des ailes... l'Amour divin a remplacé l'Amour profane !
Nous quittons charmés cet admirable domaine, un des plus curieux, un des plus complets qu'il nous ait été donné de visiter, un de ceux qui expliquent le mieux à notre curiosité ce qu'étaient jadis les « Folies » chères à nos aïeux... Le domaine de Sainte-James reste, croyonsnous, la dernière Folie... et j'ai toujours entendu dire que la dernière folie était celle qui tenait le plus au cœur.
PARTIR de Joinville-le-Pont, la banlieue parisienne i\. déroule son amusant panorama : villas « façon chalets normands », enfouies dans la verdure; maisonnettes bourgeoises, aux noms de romances : Modeste asi/e, Rica Bella, Mon Caprice, les Primevères... : parcs aux allées ombreuses où le soleil pique des lumières mouvantes; jardinets plantés d'arbres fruitiers, ponctués de melons sous châssis, de carrés de poiriers; de parterres de roses mourantes, d'oeillets raidis sur leurs tuteurs... Vers l'horizon, la Marne brille comme un miroir et des lignes de peupliers s'effilent en quenouille. Çà et là, quelque cabaret enfoui sous des pampres de vignes vierges que l'automne a teintes en rouge sang; puis, de loin en loin,
Les grands arbres d'où Tombe avec un bruit très doux L'adieu des feuilles d'or parmi la solitude...'
A la hauteur du hameau de Malnoué, à l'angle d'une
(l) A. Sam.mn, Le Chariot d'or, Elégies, p. 87.
« halte » où deux douzaines de cyclistes sablent joyeusement le petit vin blanc... une bifurcation : suivons la voie de gauche, traversons le village de Champs; voici le château entouré de fossés, précédé de communs, de cours sablées, de pavillons enguirlandés de roses grim-