UN COIN DU ROCHER
M"" J. Bartet, pliot.
voudrais bien faire passer chez moi un petit bras du ruisseau d'or qui sort du rocher de mon voisin! »
(1) 3 juin 1787. — Le comte d'Artois, un jour, ne puts'empAcher (le s'en plaindre au Roi :
« Sire, je voudrais bien, lui dit-il, que vous me donnassiez la charge de Trésorier général de votre marine, sans quoi je désespère d'égaler, en magnificence, mon voisin >k Bachaumont,'} Mémoires secrets, tome XXXV.)
Longtemps heureuses, les entreprises de M. de Sainte-James finirent par échouer. Une spéculation très compliquée de transport de bois de construction parut louche à M. de Sartines, ministre de la police; le traité fut dénoncé et l'infortuné Baudard de Vaudésir subit de ce chef une perte de neuf millions. L'affaire du Collier, à laquelle notre héros se mêla stupidement, paracheva son infortune, et M. de Sainte-James fut incarcéré à la Bastille. La banqueroute fut déclarée et s'éleva à l'énorme chiffre de vingt-cinq millions (^)! On assure que lorsque le duc de Castries apprit à Louis XVI la catastrophe, le Roi se contenta de répondre: « Ah! oui, l'homme au rocher! » Ce fut toute l'oraison funèbre de notre trésorier de la marine. Depuis lors, son histoire est des plus mystérieuses. 11 est difficile même de savoir s'il mourut ou non à la Bastille au cours de sa détention (2).
(1)2 février 1787. — Depuis longtemps il courait un bruit de la déroute de M. de Sainte- James, Trésorier-général de la Marine, dont le luxe insolent présageait, tôt ou tard, la ruine. On dit que sa banqueroute est déclarée d'hier, que ce n'est pourtant qu'un embarras, que son actif excède de cinq millions son passif. On ajoute qu'il est à la Bastille. (Bachaumont, Mémoires secrets, tome XXXIV.}
(2) 11 y a simplement trois versions :
La première, celle de M^^ de Janzé, est qu'il mourut à la Bastille au cours de sa détention.
La deuxième, celle de Thirion, est qu'il mourut une fois sorti de la Bastille, le 7 juillet 1787, le jour mèiiie de l'enterrement du maréchal de Soubise
Troisième et dernière version de M. Ed. P'ournier, d'après
LA « FOI.IE » SAINTE-JAMES 245
Le 12 juin 1787, l'abbé Bellanger nous apprend que le duc de Choiseul-Praslin devenait acquéreur du domaine. C'est là que, huit ans plus tard, on le trouva mort, baigné dans son sang, et le bon abbé conclut : « Peut-être cette mort fut-elle la suite d'une violente hémorragie? Toujours est-il qu'elle exerça une impression douloureuse dans la commune! » Peu de temps après, M"^ de Praslin vendait Sainte-James moyennant la somme de onze millions... payables en assignats.
Différents occupants s'y succédèrent tour à tour; en 1808 la propriété était louée par le financier Hainguerlot à M™° Junot. duchesse d'Abrantès, femme du gouverneur de Paris, et « Madame la gouverneuse » — ainsi l'appelait Napoléon — nous a conté dans ses Mémoires l'agréable souvenir qu'elle garda de « ces Jardins d'Armide. »
Pauline Borghèse et son frère Lucien Bonaparte habitèrent-ils Sainte-James? Le point reste encore incertain, toujours est-il qu'une tradition locale assure que la sœur et le frère de Napoléon venaient de quitter ce séjour enchanté lorsque le général Wellington s'y rendit le 6 juillet 1815 et y établit son quartier général. C'est à Sainte-James qu'il reçut la mystérieuse visite de Fou-
Brifault : Sainte-James vécut encore de longues années, devint fort avant dans les bonnes grâces de Talleyrand, dont il aurait, par un tour de force, d'adresse, arrangé le mariage avec M"« Grant. (Le baron de Sainte-James. Communication de M. Leroux-Cesbron. Bulletin de la Commission historique de Neuilly, 4908.)
ché, chef occulte du gouvernement provisoire. Le 8, Wellington quitta Neuilly pour venir à Paris et les troupes anglaises ravagèrent la propriété.
Plus tard Chateaubriand, le banquier Hope, et finalement M. Thiers — alors ministre de Louis-Philippe — habitèrent le superbe logis, dont le docteur Pinel devenait définitivement propriétaire en 1851 (^).
Ce sont les restes presque intacts de cette étonnante « Folie » que nous visitions l'autre matin par une de ces matinées délicieuses qui semblent la suprême aumône de l'automne à son déclin... Le tramway de Neuilly nous arrête au coin de l'avenue de Madrid. Cent mètres plus loin, au numéro 16, nous sonnons à une haute porte coclière; c'est là. L'élégant pavillon, construit en 1772, par Bellanger, se dresse devant nous. Rien n'est changé : voici, encadré dans des lierres rouges d'Amérique et des glycines, le joli péristyle décrit par Thierry. Nous entrons : le grand vestibule, peint en trompe-l'œil, suivant la mode du xviii' siècle — fausses colonnes, fausses niches, fausses statues — est éclairé par un lustre qu'une aigle aux ailes éployées tient entre ses serres. Nous poussons la porte; l'enchantement
(1) Liste des diÛ'érenls propriétaires de la Folie Sainte-James, communiquée par M. le D'' Semeiaigne. {Bulletin de la Commission historique de Neuilly, 1907.)
LA « FOLIE » SAINTE-JAMES
commence: à travers la large fenêtre, un jardin de rêvé surgit devant nous. Sur le ciel gris, où quelques notes bleues semblent jetées comme des louches d'aquarelle,
l.E \EbllULl,E.
CoUect. de M. de Cambis.
s'érigent de grands arbres : peupliers, ormes, marronniers, érables, que l'automne a touchés de sa pierre philosophale; ils sont en or, en or jaune, en or rouge,
en or vert et en or pâle. Seul, formant contraste et repoussoir, un grand cèdre allonge sur ce fond mordoré ses larges branches d'un ton de bronze violet, presque noir.
La « Folie Sainte-James » — qui comprend plus de 56.000 mètres carrés — est aujourd'hui l'une des plus importantes maisons de santé des environs de Paris. M. le docteur René Semelaigne (petit-neveu du grand Pinel) la dirige avec autant de science que d'humanité. Le docteur veut bien nous faire lui-même les honneurs de son vieux logis familial.
Voici — dans le cabinet de Pinel — la reproduction du tableau de Tony-Robert Fleury, montrant le célèbre aliénisle délivrant de leurs fers les malheureuses folles, qu'enchaînait avant lui un règlement inique et féroce. La pièce voisine fut jadis le salon au parquet de bois des îles, formant étoiles.
M. René Semelaigne nous raconte avoir connu, dans son enfance, un ami de son grand-oncle, docteur à Neuilly, et ce vieillard se souvenait d'avoir été appelé à Sainte-James pour pratiquer — en ce même salon — une saignée au pied mignon de M™* Récamier (i)... Très
(1) Extrait d'une lettre de M« Labié, notaire et maire de Neuilly, adressée, en 1842, à M'"^ Récamier :
« Madame,
« Ma commune a droit de se féliciter d'avoir à vous compter au nombre de ses habitants et de vous voir suivie des illustrations dont la France est fière
« Une fête sera donnée au profit des pauvres le 9 juillet pro-
LA « FOLIE » SAINTE-JAiMES
troublé, le bonhomme avait, au cours de l'opération, renversé un guéridon chargé d'un déjeuner en porcelaine. Cette saignée, le bris des tasses précieuses et le pied grec de la belle Juliette — à l'œil noyé d'une
LE PÉniSTYLE.
(i.-P. Aubey, phol.
estompe de bleu pâle — avaient laissé dans son esprit une inoubliable impression... Le docteur nous fait ensuite
chain (1842) à l'iiôlel de la mairie, par le Conseil municipal, le Bureau de bienfaisance et la Garde nationale. Nous serions heureux et fiers. Madame, si nous recevions la permission d'inscrire votre nom et ceux de vos illustres amis sur notre liste de souscription de
cette fête (M™'' Récamier, à Neuilly, en 1842. Communication de
M. Mortreux. Bullelin de la Société historique de Neuilly.
la grâce de nous montrer des reliques familiales, une précieuse lettre écrite par Pinel le 21 janvier 1793, lettre de quatre pages, où, de sa grosse écriture probe et nette Pinel, alors étudiant à Paris, raconte à son frère Louis le supplice de Louis XVI, place de la Révolution (M. Une autre missive commente les événements du 13 vendémiaire (2); et ces deux lettres semblent contenir le
(1) Extrait d'une lettre de Pinel à son frère le 21 janvier 1793. (Communication du D'' Semelaigne. '
... C'est là, à mon grand regret, que j'ai été obligé d'assister à l'exécution en armes, avec les autres citoyens de ma section
La voix de Louis a été étouffée (par le roulement des tambours) et on n'a pu entendre que quelques mots confus, comme :
« Je pardonne à mes ennemis, etc », mais en même temps il a
fait quelques pas autour de la fatale planche où il a été attaché, comme par un mouvement volontaire, ou plutôt par une horreur
si naturelle à tout homme qui voit approcher sa fin dernière
L'adjudant général a donné ordre au bourreau de faire son devoir et, dans l'instant, Louis a été attaché à la fatale planche de ce qu'on appelle la guillotine et la tête lui a été tranchée, sans qu'il ait eu presque le temps de souffrir.
(2) Extrait d'une lettre de Pinel à son frère, le 15 vendémiaire an IV.
« Le 13 au soir, il y eut plusieurs provocations de la part
des sections insurgées contre les troupes; on leur tira même des coups de fusil.... Alors, on fit trois fois une proclamation aux citoyens tranquilles de se retirer, surtout au poste du Pont-Neuf, qui était le plus menacé, ce qui ne produisit point d'effet; en sorte qu'il fallut en venir à quelques décharges de canons chargés à mitraille, ce qui balaya promptement la place.... Le lendemain 14, on a renouvelé l'attaque dans plusieurs postes avec une fureur qu'on ne peut concevoir et c'est alors que l'action a été très meurtrière, surtout dans la rue Saint-Honoré » (Communication du
D"- Senielaigne, 1910.)
LA « FOLIE )) SAINTE-JAMES
post-scriplum et l'avant-propos de deux régimes
Nous poussons la porle-fenêtre et descendons le perron que terminent toujours les deux lions de marbre bleu turquin précités... Nous voici dans le grand jardin or, vert et bleu : or, ce sont tous les arbres; vert, tous