UN COIN DE PARC
Q. C, phot.
ne s'imposent pas comme en certains monuments fastueux où l'on se sent honteux de promener un prosaïque veston.
Voici, non plus — si j'ose dire — un palais « en perruque », mais un bibelot rare entouré d'une ceinture de fleurs. Tout y chante la grâce et la joie de vivre. jyjme (je Pompadour a passé par ici, et partout où cette
femme délicieuse, cette arlisie incomparable, promena son caprice, chacun sait qu'elle sut faire éclore une floraison de merveilles. Les moralistes jaloux assurent qu'elle fut dépensière... Bénie soit alors cette folie de dépense qui permit aux [ilus nobles artistes du xvii'' siècle :
UNE CHAMBRE A COICIIER.
peintres, sculpteurs, architectes, décorateurs, doreurs, ciseleurs, orfèvres, graveurs, de prodiguer dans les multiples domaines de la favorite — Grécy, La Celle, Aunay, Bellevue, L'Ermitage, Ménars, Versailles et Paris — leurs rares talents, leurs trésors de grâce et de goût, préparant ainsi ce glorieux héritage de beauté dont les
restes, dispersés par toute la terre, proclament la souveraineté de l'art français î
Le château de Champs-sur-Marne (') fut commencé sous le règne de Louis XIV par l'architecte Pierre Bullet, pour le compte de Charles Renouard, dit « La Touane », trésorier de l'Extraordinaire des guerres. Ce La Touane, après avoir fait banqueroute en 1701, mourut à Champs le jour même de la déclaration royale qui le décrétait d'accusation. Près de quatre cents ouvriers travaillaient déjà au château. Le domaine inachevé fut acquis par M, de Bourvalais.
Singulier personnage que ce Bourvalais (fils d'un paysan nommé Poisson), venu des environs de Rennes pour être suisse — ou plutôt laquais — chez le fermier général Thévenin. Après avoir quitté la livrée pour tâter du commerce, l'ex-laquais, fort mal en point, retourne dans son village natal, achète une petite charge d'huissier. Le hasard — cet homme d'affaires de la Providence — met, un jour d'instrumentation, Poisson sur le chemin de M. de Pontchartrain, alors premier président au parle-
(1) Vers le commencement du xv<= siècle, sous Charles VI, la seigneurie de Charaps-sur-Marne était dans la maison d'Orgemont. Philippe d'Orgemont, échanson de Charles VU et fort attaché à ce prince, la posséda.
La terre de Champs passa, vers 1500, à Claude de Montmorency, maître d'hôtel ordinaire de François I'ï^
Puis les Du Faur ou Saint-Jorry, famille toulousaine, la possédèrent. Sou,s Henri III, le sieur Jean Dugué l'échangea au roi de France contre d'autres terres. (Abbé Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, t. IV, p. 603.)
ment de Rennes. Ce haut magistrat trouve l'exploit bien tourné, s'intéresse à l'huissier et l'expédie de nouveau à
li\ BOLUOIR UÉCORÉ Lili^ 1 KEijQUES DE UUET ET DE PILLEMEKT.
Paris, cette fois comme piqueur à la construction du Pont-Royal (substitué en 1685 au pont de bois qui des-
MADAME DE POMPADOLR E\ BEI. LE JARDINIERE.
Variloo, pinxil.
servait les Tuileries). Deux ans plus tard, Pontchartrain, nommé intendant des finances, couvre de sa protection « le petit Poisson » qui nage en eau trouble, intrigue éperdument, étend ses relations, modifie son nom malencontreux, devient enfin M. de Bourvalais, un imposant financier jonglant avec les millions. Sa fortune atteint son apogée au commencement du xvni' siècle. C'est alors que Bourvalais acheta la terre et le château de Champs. Avec ce fastueux Mécène — qui dépensait sans compter — les travaux reprirent de plus belle.
La mort de Louis XIV vint interrompre celte folie de dépense; le Régent, ayant trouvé le Trésor vide, décide de faire rendre gorge à tous les contrôleurs généraux des finances. Bourvalais, mis en jugement, passe devant la chambre ardente qui le taxe à 4.400.000 livres de restitution (1717). L'État confisque le bel hôtel occupé place Vendôme par l'opulent financier (c'est aujourd'hui le ministère de la justice). Bourvalais est jeté à la Bastille, et sa femme, chassée de ses appartements princiers, doit se terrer chez un modeste commis qui, par hasard, ne fut pas un ingrat. En 1718, Bourvalais retrouve crédit et faveur, mais meurt de chagrin l'année suivante (i).
(1) Le tribunal érigé en 1716 par le Régent rechercha la conduite de Bourvalais; on le mit à la Conciergerie; tous ses biens furent saisis. 11 jugea à propos de n'en faire qu'une déclaration incomplète et un prêtre de Saint-Sulpice nommé Rey, sous le nom duquel Bourvalais cachait un contrat de 500.000 livres sur la ville de Paris, alla le dénoncer. On découvrit encore pour un million de billets que Bourvalais avait omis de déclarer. 11 fut transféré dans la tour
Le domaine de Champs, vendu à la princesse de Conti, est rétrocédé par elle au duc de La Vallière. C'est alors que la belle marquise de Pompadour, délaissant ses multiples châteaux, eut la fantaisie de louer à M. de La Vallière « sa maison de Champs » toute meublée. La location était des plus modestes — 12.000 livres — mais l'originale locataire ne s'avisa-t-elle pas de dépenser en moins de trois ans, dans celte installation passagère, plus de 200.000 livres « pour améliorations diverses, remaniements, décorations! »
Huet et Pillement sont convoqués, et leur pinceau gracieux couvre les murs de merveilles. Les meilleurs peintres, les meilleurs sculpteurs, les meilleurs décorateurs s'ingénient à faire de Champs un séjour divin, digne de la femme charmante dont Marmonlel pouvait écrire sans trop d'hyperbole, au bas d'un dessin de Cochin, gravé par Saint-Aubin, en 1764 :
Avec les traits si doux, l'Amour en la formant Lui fit un cœur si vrai, si tendre et si fidèle,
Que l'amitié crut bonnement
Qu'il la faisait exprès pour elle.
Les manufactures de Sèvres et de Vincennes, pour décorer les surtouts de table, les lustres, les girandoles, les treilles, les garnitures de boudoirs, choisissent les plus jolies fleurs de leurs parterres de porcelaine, et les
de Monlgoniery, prison réservée aux plus grands criminels depuis Ravaillac. Cependant, cette excessive rigueur aboutit à une taxe de 4.400.000 livres. Michaud, Biographie universelle.)
tN COIN UU PiP.C DE CHAMPS.
Cliché Desiailleurs
comptes de l'année 1758 précisent que le 21 février, la belle marquise payait, « pour son château de Champs, 336 livres, pour deux porte-huiliers de porcelaine de France peints à fleurs, garnis de leurs carafes de cristal de Bohême, dans leur monture d'argent doré à branches et feuillages ». Ce tout petit détail montre de quelle somptuosité M"° de Pompadour entendait parer les objets — même les plus simples — destinés au service du iloi ; car c'était surtout pour amuser, distraire et retenir son royal amant que la marquise prodiguait le faste, poursuivait l'inédit et recherchait l'imprévu. Louis XV aimait le changement, mais restait l'esclave de l'habitude, et le mot est symptomatique de la maréchale de Mirepoix disant à M"^ de Pompadour : « C'est votre escalier que le Roi aime, il est habitué à le monter et à le descendre; mais s'il trouvait une autre femme à qui il parlerait de sa chasse et des afl'aires, cela lui serait égal au bout de trois jours ». La difficulté était donc de fixer le volage.
Ce prince blasé se lassait dès le lendemain de ce qui l'avait amusé la veille, aussi la marquise devait-elle s'ingénier à multiplier les trouvailles nouvelles, à remuer ciel et terre, à tenter l'impossibilité pour distraire son inamusable amant. Et puis ce château de Champs, blotti dans la verdure, à quelque cent mètres de la forêt, ne rappellerait-il pas au distrait Louis XV le prologue romanesque de leur liaison : les rendez-vous de chasse, les laisser-courre, les chevauchées, les hallalis de Sénart...
et surtout la jolie amazone qui, si longtemps, intrigua le royal chasseur, la mystérieuse séductrice dont l'esprit aiguisé — au bal masqué donné par la Ville de Paris à Toccasion du mariage du Dauphin avec une infante d'Espagne — avait achevé, sous le domino, la conquête que son gracieux visage entreprit si gaillardement dans les allées ombreuses de la forêt de Sénart? Depuis, le joli roman s'était déroulé, à ce point passionné de part et d'autre, que, dès 1745, la « petite d'Etiolés », qui s'appelait alors la marquise de Pompadour, pouvait étaler devant un cercle d'amis plus de quatre-vingts lettres de son royal amant, cachetées de cette galante devise : « Discret et fidèle ».
C'était tout cela qu'évoquait le château de Champs !
Bien entendu, la Révolution passa comme une trombe sur le domaine saccagé. La bande noire dépendit les tableaux coupables d'immoralité et d'incivisme, lacéra les tapisseries réactionnaires, vendit à vil prix les crédences aux panses rebondies, plaquées de bois de rose, rehaussées d'ors moulus ; les bureaux de « lacqs de Chine », garnis de cuivre ciselé, les écrans arborant « les insignes odieux de la féodalité ». On liquida les orangers, on coucha dans l'herbe les statues mutilées et les Comités populaires firent des cotrets et des margotins avec les hautes futaies du parc. M. Grosjean, qui dans le premier quart du siècle dernier acquit le château de Champs complètement ruiné, acheva d'abattre les toits parce qu'il n'en restait alors que des charpentes delà-
(iRANI) BOUDOin RECONSTITIÉ DE CHAMPS.
brées et menaçantes ; il lit enfin raser ces débris qu'il remplaça par une terrasse à l'italienne. Ainsi disparut l'élégante coupole de Pierre BuUet.
A M. Grosjean succéda M. Santerre qui s'ingénia à réparer, dans la mesure du possible, les brèches du domaine.
Les choses en étaient là lorsqu'en 1894 l'actuel propriétaire, le comte Cahen d'Anvers résolut de restaurer ce joyau de l'architecture française. Grâce à ses soins intelligents, les toits primitifs ont été rétablis, les murs relevés, les jardins replantés et l'architecte, M. Destailleurs, a su rendre à notre pays un des plus charmants fleurons de sa couronne de beauté. La comtesse s'était réservé la tâche délicate de reconstituer l'intérieur d'autrefois. Son goût sûr, son inlassable curiosité, ont su réunir un amoncellement de merveilles qui font de ce petit château un bijou presque unique. Champs a retrouvé ses splendeurs d'autrefois; et si les fantômes — comme il nous est doux de le croire — ont pour accoutumé de hanter les endroits où ils aimèrent et furent aimés, l'ombre gracieuse de M"" de Pompadour doit errer avec délices dans ce décor charmant, en ces alcôves semées de boiseries, sur lesquelles elle peut retrouver sculptées en plein bois, les colombes symboliques, dont les tendresses évoquent — dans le langage si connu des colombes — le beau rêve d'amour qu'elle vécut ici avec Louis le Bien-Aimé.
LE CHATEAU DE VAUX-LE-VICOMTE
JN palais de conte de fée qui peut, à bon droit, compter parmi les plus purs joyaux de l'art architectural, des chambres dorées, entièrement peintes par Le Brun ; sur les murs, des tableaux de maîtres et des tapisseries splendides ; un parc féerique, des grottes, des terrasses à l'italienne, des eaux jaillissantes, des parterres de fleurs supportant un peuple de déesses de marbre, un bijou de pierre dans un écrin de velours A'ert formé par les charmilles, les bois et les hautes futaies qui l'enserrent, tel est le château de Vaux; et la jalousie que conçut Louis XIV de voir son surintendant des finances, Nicolas Fouquet, occuper une si royale demeure, s'explique le plus aisément du monde.
A quelques kilomètres de Melun,au bout d'une longue allée de platanes, derrière une double haie de grilles et de cariatides, se dresse ce château de Vaux, encadré de
282 ENVIRO.XS DE PARIS
« communs », dont l'immensité seule évoque un passé disparu.
Impossible de contempler cette noble demeure sans se sentir pénétré d'admiration et de respect pour les artistes qui la conçurent et l'exécutèrent, léguant ainsi à notre pays ce magnifique témoin du génie français.
Les grilles franchies, l'enchantement redouble. Après le vestibule, nous entrons sous une immense rotonde, toute de pierre blanche, énorme comme une cathédrale, ciselée comme un boudoir. Devant chacun des piliers une gaine supportant l'effigie de l'un des douze Césars en marbre polychrome... Partout des tables de marbre, des vases de porphyre, des consoles patinées par le temps, des vasques, des paravents d'Aubusson, des tapis anciens... partout des fleurs, en massifs, en gerbes, en bouquets; on sent que la délicate main d'une femme, au goût sûr, ordonnança tout ce décor à la fois magnifique et gracieux... Recouvrant le dôme, un plafond peint, où s'éploie un aigle dont le bec supporte une lanterne de cuivre doré. Sous le plafond, douze arcades, coupées de douze hautes cariatides sculptées. C'est le « plus superbe salon qui fut jamais », c'est la pièce principale, la merveille... S'ouvrant sur la rotonde, des chambres entièrement peintes par Le Brun — - dorées comme des châsses — sculptées comme des temples... La salle des gardes... la chambre du Roi, — où Louis XIV n'a d'ailleurs jamais couché — la chambre de M. Fouquet... et, aux murs, des portraits superbes, des portraits de batailles, les
LE CHATEAL' DE VAUX-LE-VICOMTE 285
combats où figure le maréchal de Villars (l'un des propriétaires du château, après Fouquet), des tapisseries d'Aubusson, de Beauvais, de la Savonnerie, des Gobelins, des stucs dorés, des cariatides, des trumeaux... une profusion de merveilles... et je ne parle ni des meubles de Boulle ni des suites de tapisseries, ni des marbres, ni des bustes. — Arrêtons-nous, toulefois, devant l'adorable Nuit peinte par Lebrun sur l'un des plafonds. La Fontaine l'a chantée :
« Qu'elle est belle à mes yeux, ceUe Nuit endormie...
« Par de calmes vapeurs mollement soutenue
« La tête sur son bras et son bras sur la nue... » (•)
Par les multiples fenêtres, l'œil étonné se perd sur un vaste jardin à la française que terminent tout au bout, là-bas, très loin, des « cabinets de verdure », des pièces d'eau, des châteaux d'eau, des jets d'eau. Au fond, un point d'or, la statue colossale de l'Hercule Farnèse... Versailles, seul, peut être évoqué pour donner idée d'une pareille splendeur, et M"' de Scudéry était d'une parfaite exactitude, lorsqu'on 1656 elle écrivait dans sa Clélie : « On découvre enfin une si grande étendue de différents parterres, tant de fontaines jaillissantes et tant de si beaux objets qui se confondent par leur éloignement, qu'on ne sait presque ce que l'on voit. »
Dès 1640, c'est-à-dire treize ans avant son élévation à la surintendance des finances, Fouquet faisait com-
(1, La P'ontaine, Poèmes, II, p. 277.
mencer les premiers travaux d'aménagement : « C'était — dit-il plus tard dans sa défense, lors de son procès criminel — une terre que je considérais comme mon établissement principal avant que j'eusse Belle-Isle, el où je voulais laisser quelques marques de l'état où j'avais été (*). »
Pour créer « sa terre », le magniflque surintendant faisait raser trois villages : Vaux-le- Vicomte, le hameau de Maison-Rouge et celui de Jumeau.
En 1656 Fouquet confiait à l'architecte Le Vau — qui venait d'achever le délicieux hôtel Lambert à la pointe de l'île Saint-Louis — l'honneur d'édifier le somptueux château qu'il rêvait. Une note écrite par Fouquet le 21 novembre stipule qu'à ce moment il y eut 18.000 ouvriers occupés aux travaux des bâtiments et des jardins!
Tout cela explique la sortie de Monsieur — frère du Roi — à Louis XIV, se plaignant que son trésor fût à sec : « Sire, failes-vous un an seulement surintendant de vos finances ; vous aurez alors de quoi bâtir ! »
Le Nôtre avait été convié, d'autre part, « à tailler dans le neuf », carte blanche ayant été laissée à sa fantaisie et à son art. Le « maître dessinateur des parterres et jardins du Roi » se met immédiatement à l'œuvre et commence par capter la rivière d'Anqueil qu'il transforme en étangs, en ruisseaux, en torrents, en cascades, qu'il fait jaillir en nappes d'eau. Mieux encore, il crée
(1) Défenses, t. IX, p. 124.
LE CII.VTEAU DE VAUX-LE-VICOMTE
des bassins et des canaux d'une demi-lieue de long, qu'il peuple de toutes les déesses de la mythologie aquatique et sur lesquelles il lance une flottille de petites barques dorées... le reste à l'avenant!
Tel était le décor enchanté où allait se jouer une