L.-P. Aubey, phot
à la lueur des torches, le 24 juin 1791, à huit heures et demie du soir... Dans quel état les malheureux arrivèrent-ils à Meaux! C'était la troisième étape de leur calvaire : arrêtés à Varennes le 21 juin, le 22 ils avaient couché à Ghâlons, le 23 à Dormans... Ils avaient quitté
Dormans dès le petit jour et, depuis, ils suivaient leur via dolorosa.
Depuis Varennes, le sinistre et tumultueux cortège, grossissant à chaque village, avançait lentement. Les voitures roulaient entre deux lignes de soldats; parfois, les captifs récoltaient à droite et à gauche quelques signes discrets de respect et de pitié, mais le plus souvent ils devaient essuyer les plus viles injures, les plus infâmes vociférations. Marie-Antoinette surtout semblait le point de mire des insultes. Comme on la haïssait, « l'Autrichienne », « M" ^ Veto », « la Louve », « la Gueuse... »! comme on s'ingéniait à lui broyer le cœur! Avant d'arriver à Meaux, elle eut un moment de faiblesse; une furie, les deux poings tendus, en profita pour la souffleter de cette apostrophe sauvage : « Va, ma petite', on t'en fera voir bien d'autres!... »
En plein soleil, sous des torrents de feu, dans un flot de poussière rousse remuée par des miliers de pieds traînant des sabots, les fugitifs avaient à suivre une double haie de furieux et d'insulteurs. De temps en temps, le visage de Pétion ou de Barnave — deux des commissaires envoyés par l'Assemblée au-devant du Roi — paraissait à la portière; alors des clameurs s'élevaient: « Vive l'Assemblée! Vive Pétion! Vive la Nation! » Les tambours battaient, des cris, des menaces, des chants retentissaient, puis l'implacable cortège reprenait sa route « au pas d'enterrement ».
Vers huit heures du soir on arriva enfin à Meaux, il
l'évêciié de meaux 351
fallut se frayer un passage à travers la multitude qui avait envahi les petites rues montueuses — illuminées par ordre — conduisant à la cathédrale. On savait que c'était à l'évêché que la famille royale devait passer la nuit, aussi toute une foule hurlante se pressait-elle dans le lacis de ruelles étroites donnant accès à la place Saint- Etienne où s'ouvrait ledit évéché. Du monde partout, des piétinements, des bousculades, des curieux à toutes les fenêtres, sur les crêtes des murs, sur le bord des toits, et les reflets rouges des torches balancées autour de la berline royale éclairaient de véritables grappes humaines accrochées aux grilles, aux corniches, aux gargouilles de la cathédrale surplombant la cour d'entrée. Après mille difficultés on parvint à gagner la porte. A ce moment, tumulte: une femme se trouve mal, on l'emporte à bout de bras chez le concierge, c'est M'"* de Tourzel, gouvernante des Enfants de France, que l'on a grand'peine à faire revenir à elle. La famille royale, entraînée par son escorte bigarrée, gravit à la lueur des torches la pente douce qui donne accès au premier étage. Là, dans la journée, une installation hâtive avait été tentée dans l'hôtel démeublé. M^"" Thuin, l'évêque constitutionnel, avait fait tout le possible ; mais, pour héberger tant de monde, on avait dû s'adresser au couvent des Ursulines, où Me"" de Polignac, l'évêque dépossédé, avait remisé son mobilier (*).
(1) Garro, Histoire de Meaux.
ENVIRONS DE PÂBIS
On emprunta deux lits pour le Roi et la Reine; des voisins obligeants cédèrent quelque couchage pour la suite, bref un campement de fortune fut improvisé. La famille royale, harassée de fatigue, brisée d'émotion, traversa la grande salle capitulaire, pleine de municipaux, d'officiers, de badauds. La Reine, tenant dans ses bras Madame Royale et accompagnée de Madame Elisabeth, s'enferme en hâte dans la pièce qui lui avait été réservée : une chambre à coucher à alcôve, avec deux fenêtres donnant sur le jardin. Le Roi, plus calme, se retira dans la pièce voisine, une vaste salle communiquant par une petite porte avec la chambre de la Reine.
Tout d'abord, Louis XVI, de ses gros yeux étonnés, commença par inventorier la pièce qu'il devait occuper et découvrant sous une tapisserie, à l'angle de gauche, une petite porte ouvrant sur un escalier, il s'empressa d'appeler le général Mathieu Dumas, commandant de la force armée, le priant de faire placer une sentinelle au bas de cet escalier. Étouffant, il commanda de tenir ouvertes toutes portes et fenêtres, et, comme la chaleur continuait de l'incommoder, sans le moindre souci des curieux, mal contenus par deux sentinelles, Louis XVI se dévêtit complètement; puis tranquillement sans vergogne, en chemise, commodément installé dans un large fauteuil devant la fenêtre ouverte, il attendit l'heure du souper. A neuf heures, ce souper fut annoncé; il avait été commandé chez Levallois, le premier cuisinier de
l'évêché de meaux 353
Meaux [^). Contre son habitude, le Roi mangea peu et se retira de bonne heure. Mais la Reine anxieuse, pressait de questions son entourage : c'était le lendemain que ces malheureux devaient affronter Paris... Paris! Quel accueil n'auraient-ils pas à craindre de la ville enfiévrée? Les commissaires qui, hâtivement, avaient avalé un morceau dans la pièce voisine évitaient de répondre; ils expédiaient leurs dépêches et se consultaient sur les décisions à prendre.
Une tradition veut qu'à ce moment la Reine ait prié Barnave, qu'elle devinait pitoyable, de l'accompagner dans le jardin... Qui dira jamais le tragique dialogue
(1) Voici le menu du souper de la famille royale :
Potage
Côtelettes de veau glacé
Poulets gras à la tartare
Matelotte d'anguilles
Poulets rôtis
Pigeons de volière
Lapereaux
Deux salades
Artichauts à la sauce ; artichauts frits
Deux plats de petits pois
Deux crèmes à l'anglaise
Deux petits gâteaux d'abricots
Quatre jattes de fraises
Quatre assiettes de sucre
Deux assiettes de cerises
Assiettes de biscuits, macarons, etc....
Toute cette victuaille ne coûta que 76 livres dix sols. (V. Modeste, Le passage de Louis XVI à Meaux.)
qu'échangeaient cette Majesté déchue et son vainqueur attendri...?
Le lendemain 25 juin, dès cinq heures du matin,
LA CUAilBliK OU DORMIT LOUIS X\ 1