CHAPITRE VII
De la mise en oeuvre du Capital
C’est convenu, et nous en donnons acte à ceux qui croient avoir fait là une découverte, le capital est par lui-même une chose inerte ; il faut en tirer parti, il faut le mettre en œuvre. Les conditions de cette mise en œuvre sont deux éléments éco-
('19') J’ai dit que je ne voulais pas faire de la statistique proprement dite • ie ne puis cependant m’empècher de faire une remarque. Sans doute M. Euxel, le directeur de la statistique prussienne, est un statisticien consommé, et ou peut s’en fier à lui pour l’exactitude des chiffres ; mais il est légèrement infecté de socialisme de la chaire, et, à ce titre, enclin à grossir \espoints noirs. Voici, par exemple, comment il fera parler les chiffres sans qu’on puisse d’ailleurs le taxer d’inexactitude, supposons (ce qui est à peu près la proportion donnée pi.r les tables que J ai sous les veux) qu’il y ait 10,000 fortunes médiocres, cest-à-dire de 1,000 à 3 000 francs de revenu, pour un millionnaire. Les tables nous disent que en vingt-trois ans. de 1852 à 18T3, cette classe de médiocres fortunés a doublé, il y en a 20.000 ; que celle des millionnaires a quintunlé il V en a maintenant 5 pour 1 . M. Eugel vous dira la classe des millionnaires s’est accrue dans la proportion de 500 p. 0/0 I Cela fait un grand effet. Jlais ce qu’il importe de mettre surtout en lumière c est qu’il n’y a que quatre millionnaires de plus, tandis qu il y a 10 000 individus qui sont devenus relativement riches. V. M. Maurice Block cité
à la note précédente.
nomiqaes que nous connaissons : le travail dans le sens vulgaire du mot, et une direction intelligente.
Dans l’état tout à fait primitif, ce que nous avons appelé l’économie isolée, chacun a son capital qu’il emploie ou consomme lui-même, ses «stensiles, son métier, ses provisions. Nous avons vu, au chapitre V, que ce régime ne favorise guère la formation des capitaux ; il n’est pas moins déplorable à leur bon emploi : les deux choses se tiennent. L’agriculteur, qui fournit la plupart des matières premières aux autres industriels, ne saurait les mettre en œuvre lui-même dès qu’elles sont produites en quantité un peu considérable. Ici encore se fait sentir la nécessité de l’échange, de la division du travail, et, comme moyen de faciliter les échanges, le besoin de la monnaie. Chaque artisan transforme en monnaie ses produits et se procure ainsi où il veut, quand il veut, et dans la quantité qui lui convient, les matières premières dont il a besoin. L’avantage n’est pas moins grand pour celui qui veut épargner et qui commence par donner à son épargne la forme d’une somme d’argent. Grâce à la monnaie, évaluateur et équivalent général, l’échange se réalise sans ennui, sans mécompte, sans perte de temps. La monnaie est comme un courtier qui met immédiatement en présence les deux personnes qui possèdent les choses qui doivent être échangées. Une société réduite au troc primitif est une véritable tour de Babel où chacun parle une langue différente que les autres ne comprennent pas : on vous demande une chose et vous en offrez une autre. Sans la monnaie le commerce est réduit au régime de la pacotille ; il faut constamment voyager avec un assortiment complet afin d’avoir partout de quoi offrir quelque chose à chacun suivant son goût : c’est ainsi qu’on le pratique avec les sauvages. En quelque endroit que je veuille aller exercer une industrie, je n’ai qu’à m’y rendre muni d’une somme d’argent, je suis bien assuré d’y trouver quelqu’un
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qui m’y procurera le genre de capitaux dont j’ai besoin.
Plus l’état économique se développe, plus on constate que le capital n’est pas employé par celui qui le possède, et cela par deux raisons : 1 ® il est rare que celui qui a épargné possède les qualités nécessaires pour faire fructifier l’épargne, soit l’habileté technique, soit l’esprit d’entreprise ; 2° l’immensité des capitaux pour la grande industrie, fait que rarement un seul individu les possède en quantité suffisante. Le transfert du capital des mains de celui qui le possède aux mains de celui qui est en mesure de le faire valoir est donc une condition vitale du progrès industriel, d’autant mieux que, à la différence de ce qui avait lieu autrefois, c’est sur un marché plus vaste que se rencontrent les divers éléments de l’industrie. Ce sont des capitaux venus de toutes les parties du monde qui ont créé en Amérique, par les mains d’ouvriers chinois et irlandais, le rail-way du Pacifique. Or, la monnaie tend évidemment à faciliter le transfert du capital. Il ne faut donc pas s’étonner qu’on ait exalté les bienfaits de la monnaie, qu’on l’ait assimilée au plus précieux des capitaux, à une puissante machine dont le fonctionnement rend d’incalculables services. Déjà, au commencement du xvii® siècle, le philosophe Hobbes, chez lequel l’esprit de paradoxe n’exclut pas la profondeur, établissait une comparaison entre l’action de la monnaie et le phénomène de la digestion. Je parle d’une sorte de digestion des biens, concoctio bonorum. Et en effet, de même que, dans l’économie animale, le rôle du sang est de dissoudre tous les aliments et d’en distribuer dans toutes les parties du corps les éléments réparateurs et conservateurs de la vie, de même, dans l’économie de la société, le rôle de la monnaie est de représenter toute richesse, de la faire pénétrer partout, d’en être le véhicule infatigable. Tout capital s’évalue en monnaie ; on n’emprunte, on ne rend que de la monnaie. Il est bien entendu que quand nous parlons de véhicule, c’est au
figuré ; il ne s’agit pas ici du transport matériel des choses, mais du transfert de propriété, il s’agit de mettre une chose à la disposition de celui qui ne la possédait pas.
Ici se présente une difficulté ou plutôt une distinction fondamentale. Lorsque on ne voit dans la monnaie qu’un moyen de faciliter l’échange, on se représente deux personnes qui, au lieu d’être propriétaires de deux denrées qu’elles troquent, sont en possession l’une de tel ou tel objet, l’autre d’une somme d’argent ; c’est l’échange réel, effectif, c’est encore troc pour troc. C’est ainsi qu’avec de la monnaie je me procure le capital matières premières dont j’ai besoin pour mon industrie. Mais, comme je l’ai dit, il s’agit ici d’autre chose ; il s’agit de mettre le capital aux mains de celui qui en est dépourvu et qui immé- /
diatement du moins ne peut rien donner en échange, rien que la promesse de faire fructifier ce capital et de le restituer avec un intérêt. L’échange, le transfert du capital va s’opérer sans le secours de l’argent, lourd et coûteux, matériel de l’échange.
Adam Smith a comparé la monnaie d’or et d’argent à une grande route qui sert à faire circuler la richesse ; mais cette route occupe un grand espace de terrain perdu pour l’agriculture ; le crédit sera un chemin aérien ; nous pouvons ajouter que ce sera un chemin de fer pour la rapidité de la circulation des capitaux. La puissance du crédit I Les merveilles du crédit !
La magie du crédit 1 Ainsi ont parlé les plus sages, non sans raison ; c’est toutefois avec précaution qu’il faut poser le pied sur cette terre enchantée où il est si facile de prendre un mirage trompeur pour la réalité. Plus que jamais il importe de ne pas dogmatiser, mais de procéder analytiquement.
Tout élément économique simple a vu sa puissance accrue par quelque combinaison du génie de l’homme. La division du travail a augmenté sa puissance. Ainsi a fait le crédit pour le capital.
Il y a quatre choses à considérer dans le crédit : 1 ® la nature de l’opération considérée en elle-même et réduite à sa plus simple expression; 2® la création des titres (1) auxquels elle donne ordinairement lieu ; 3“ la nature des services que le crédit rend à la production ; 4® l’organisation du crédit, les institutions de crédit.
Crédit veut dire confiance, la confiance que le créancier a dans son débiteur. L’idée de crédit est aussi vieille que le monde ; elle est inséparable de l’idée même de contrat et d’obligation. On a de la peine à concevoir une société où tout rapport, toute convention entre deux individus se réduirait à ceci : rendez-moi tel service, livrez-moi tel produit, et immédiatement, simultanément, je vous rends tel autre service, je vous livre tel autre produit. Le monde économique est un échange de services réciproques, mais tandis que l’un est rendu actuellement, l’autre est différé et naturellement le débiteur indemnise le créancier de ce retard. Cette confiance, ce crédit repose sur l’opinion qu’a le créancier de l’honnêteté et de la capacité de son débiteur qu’il pense devoir tirer un bon parti du capital qu’il lui confie et avoir ainsi les moyens de lui restituer au terme fixé intérêt et principal. Cette confiance peut être plus ou moins grande, mais la notion de crédit n’est pas altérée parce que le créancier aura réclamé du débiteur des sûretés particulières, un cautionnement, une hypothèque. Le crédit, en effet, n’a pas seulement pour but de procurer des ressources à celui qui en est complètement dépourvu, mais aussi de procurer à celui qui a d’ailleurs un patrimoine telle espèce de capitaux qui
(1) C’est la distinction qn'il fant faire, en matière juridique, entre l’acte juridique, l’accord des parties, la convention des parties d’une part, et l’acte écrit, l’acte instrumentaire dressé pour en établir la preuve.— Quelle logomachie à propos du mot crédit / J’y reviens au chap ix, note 8.
pip. ^ ”
lui manque. C’est ainsi que le propriétaire foncier qui ne possède que la terre, à laquelle il veut faire des réparations ou améliorations, se procurera les capitaux nécessaires par l’emprunt en donnant une hypothèque.
L’opération de crédit ne suppose pas nécessairement un acte écrit ; le créancier peut se contenter de la parole du débiteur, de la présence des témoins. Il en est ainsi dans les premiers temps où on ne se préoccupe que d’une chose, d’être remboursé à l’échéance. Dans un état économique plus avancé, le créancier se préoccupe d’autre chose ; il dit à son débiteur : Je vous ai donné un délai pour me rembourser, mais il peut se faire que j’aie besoin plus tôt de mon argent, vous allez donc me souscrire un engagement de payer, et, le cas échéant, je me procurerai de l’argent en cédant cette promesse à quelqu’un qui se mettra à mon lieu et place, et attendra l’échéance. Cette opération pourra se répéter indéfiniment, et voilà un morceau de papier représentant une dette qui va circuler comme de la monnaie, servant par conséquent comme elle au transfert du capital. La valeur de ce titre de crédit, de cette monnaie fiduciaire, résulte de la confiance qu’on a dans dans la solvabilité du signataire et de tous ceux qui, en transmettant le titre, garantissent cette solvabilité et apposent leur signature.
Voyons maintenant comment le crédit, en activant la circulation des capitaux, est une source de richesse.
Il faut écarter tout d’abord un genre de crédit qui n’a nullement ce caractère, ce qu’on appelle quelquefois le crédit de consommation. Il s’agit d’un individu qui achète à crédit les objets nécessaires à la satisfaction de ses besoins. C’est le crédit que réclame la cigale allant... crier famine
Chez la fourmi sa voisine La priant de lui prêter Quelques grains pour subsister...
Je ne proscris pas absolument ce genre de crédit; il peut être utile à un homme de bonne volonté tombé dans le malheur et qui saura s’en relever ; mais je dis qu’il est toujours onéreux et le plus souvent funeste ; onéreux, parce que celui qui le réclame s’adresse au petit détaillant du voisinage qui lui vend très cher des objets de mauvaise qualité et comprend ainsi dans le prix, à un double titre, des intérêts usuraires, et qu on ne saurait marchander avec celui qui vous rend ce genre de service ; funeste, parce qu’on est de plus en plus tenté d’y recourir, il semble qu’on obtient pour rien ce qu’on vous vend à crédit, et le pire est qu’on continue à user de ce crédit lorsqu’on pourrait s’en passer. Ce crédit est surtout inexcusable lorsqu’il est le résultat de la négligence. Combien de gens riches négligent sans raison de s’acquitter envers leurs fournisseurs? Ici le crédit est subi par le marchand qoi craint de blesser et d’éloigner ses clients, et se trouve ainsi obligé de recourir lui-même à un crédit souvent onéreux pour la petite industrie. Ce crédit de consommation a été bien nommé /e crédit de la paresse. C’est souvent affaire d’habitude, de routine ; sans compter que bien des gens s’imaginent qu’il est de bon goût de ne pas payer comptant. Quoiqu’il en soit, le moins qu on puisse dire, c est que ce crédit n’est nullement à encourager.
Le crédit fécond, celui qui active l’industrie par la circulation plus rapide des capitaux, c’est le crédit industriel, le crédit commercial, qui consiste à faire d’incessantes avances à la
production.
C’est de la toison des brebis qu’est fait le vêtement que vous portez, mais vous ne le tenez pas du producteur de la matière première, la laine. Cette laine doit etre lavée, peignée, filée, tissée, teinte, ce qui constitue autant d’industries différentes dont le produit est matière première pour la suivante. Le filateur dit au producteur de laine : je vous paierai quand le tisseur
m’aura payé. Le teinturier tiendra le même langage au tisseur, en sorte que la somme payée en définitive par le consommateur de vêtements remontera ainsi jusqu’au producteur originaire en passant successivement par les mains de tous les industriels qui ont contribué à l’élaboration du produit, chacun retenant sur cette somme ce qui représente la valeur qu’il a incorporée à la matière première. Si toutes ces transactions devaient se faire au comptant, il faudrait une masse incalculable d’argent et de transports de numéraire dispendieux. Grâce au crédit, chaque industriel peut approvisionner constamment son usine de matières premières, car il a toujours de la monnaie pour en acheter et la payer ; cette monnaie c’est le titre que lui souscrit à chaque livraison un autre industriel ; et s’il lui faut absolument de la monnaie pour ses menues dépenses, pour payer ces choses qui, comme on le dit vulgairement, ne s’achètent que l’argent à la main, pour les salaires des ouvriers, il se procurera cette denrée particulière, la marchandise monnaie, en cédant son titre à quelque détenteur de capital monétaire, qui, bien entendu, se fera payer ce service en retenant un intérêt, en escomptant la somme, c’est-à-dire en ne payant pas intégralement la somme qu’il ne doit toucher que plus tard (2) .
Je viens de décrire le crédit industriel ; voici maintenant le crédit commercial. Une immense usine doit distribuer ses produits dans un vaste rayon, au bout du monde peut-être. Evidemment tous les consommateurs ne peuvent pas s’approvisionner directement et individuellement à l’usine ; il faut mettre ces produits à leur portée : c’est l’affaire du commerce, commerce en gros, demi-gros, détail. Mais on crie contre les intermédiaires. La réponse est bien simple : vous pouvez supprimer
(2) La langue latine a, pour exprimer cela, un mot pittoresque commodum repræsentalionis, c’est-à-dire avantage qu’il y a à recevoir présentement ce qu’on ne devait avoir que plus tard.
tel ou tel intermédiaire, vous ne supprimerez pas la fonction. Ici encore le crédit interviendra avec sa double utilité, faire ^es avances à la production, activer le service des capitaux. Le fabricant fera au marchand l’avance de ses produits ; celui-ci, qui a besoin de les écouler au moins en partie pour le payer, lui souscrira en attendant des titres de crédit avec lesquels le Manufacturier se procurera des matières premières. C est ainsi que l’usine et la boutique s’alimentent réciproquement.
Voilà le vrai crédit. Tandis que le crédit de consommation n’est qu’un pis aller dont il serait à désirer que l’économie sociale fût débarrassée, comme l’économie animale gagne à être débarrassée de quelque corps étranger qui en gêne les fonctions, le crédit industriel ou commercial, au contraire, est une partie intégrante des fonctions sociales, un organe nouveau qui leur donne plus de puissance.
J. B. Say, après avoir très-bien expliqué les fonctions du crédit, me paraît conclure moins heureusement lorsqu’il ajoute :
« C’est seulement sous ce rapport qu’il est désirable, qu’il est « heureux pour la société que le crédit soit généralement ré- « pandu ; mais il y a une situation plus favorable encore, c’est « celle où personne n’a besoin de crédit, où chacun dans sa « profession a su amasser assez de capital pour subvenir sans « emprunts aux avances que sa profession exige. » Mais ce serait tout simplement le retour à l’économie isolée dont nous avons indiqué le caractère, à savoir que chacun y met en œuvre son propre capital. J.-B. Say, qui avait été lui-même industriel, parle là, non comme un économiste, mais un industriel qui se dirait : j’ai 100,000 fr. engagés dans mon industrie, j’ai recours au crédit pour me procurer encore 1 00,000 fr.; je voudrais bien que ces derniers 100,000 fr. fussent aussi à moi. Je le crois certes bien. Mais si cet industriel avait en effet 200,000 fr. à lui, cesserait-il pour cela d’avoir recours au crédit? Non ;
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au lieu de demander au crédit 100,000 fr., il lui en demanderait 200,000. Et qu’on ne dise pas avec J. B. Say que l’inconvénient du crédit sera de grever les produits de plus de frais, d’être onéreux pour le consommateur. Plus l’industriel étendra ses affaires, plus il pourra sè contenter d’un bénéfice moindre (3). C’est là l’application de ce principe qu’une fois que les frais généraux d’une entreprise sont faits il y a intérêt pour tout le monde à étendre le cercle des affaires, ce qui se traduit par cette maxime bien connue : « Vendre bon pour vendre beaucoup, vendre beaucoup pour vendre à bon marché. » Si d’ailleurs le vœu de J. B. Say, vœu qu’il savait bien être chimérique, venait à se réaliser, que feraient donc de leurs économies, de leurs épargnes, toutes les personnes qui ne sont ni dans le commerce, ni dans l’industrie, et dont les services sont cependant utiles à la société? Si, grâce au crédit, l’épargne féconde le travail, d’autre part le crédit encourage l’épargne.
Il nous reste à parler de l’organisation du crédit. C’est par là que toute chose vaut dans ce monde , par l’organisation , par la discipline, par de bons arrangements. Je ne veux certes pas dire qu’une puissance supérieure ait dû créer de toutes pièces et imposer une organisation du crédit ; non, comme le travail, le crédit s’est bien organisé tout seul pour mieux se conformer aux nécessités sociales. Il n’y a qu’une organisation, qu’un arrangement de bon, la liberté et la justice.
Jusqu’à présent le crédit, dans son expression matérielle, est pour nous une promesse directe de payer un titre destiné à circuler comme la monnaie. Mais cette circulation est-elle bien assurée ? Que de difficultés semblent s’y opposer 1 Les signataires de ce titre sont inconnus de celui auquel on veut le faire accepter comme monnaie ; il ne partage pas la confiance du déten-
(3) Coquelin, Dictionnaire d’économie politique de Goillaumin, au mot Crédit.
leur actuel. Cette promessé est peut-être à une échéance bien éloignée. J’ai un titre de 1 ,000 fr. et plusieurs créanciers, je ne puis pas couper mon titre en quatre comme je divise une somme d’argent. Je veux céder ma créance, mais encore faut-il chercher quelqu’un à qui elle convienne ; elle est peut-être payable dans un lieu très éloigné. Il faut obvier à toutes ces difficultés ; il faut arriver à monnayer ce titre, afin qu’il offre toutes les qualités de la monnaie , laquelle représente une créance sur le fonds social tout entier, créance que tout le monde ac- ' cepte sans hésiter, créance qui est toujours échue, à la convenance de tout le monde, payable partout, susceptible de division à l’infini. Ce titre peut être soit un billet souscrit par le débiteur, soit une lettre de change tirée par le créancier sur son débiteur. Un premier moyen d’en augmenter le crédit, c’est que le propriétaire de ce titre de créance, en le transmettant, appose sa signature au dos (de là le mot endossement) et se porte garant du paiement à l’échéance. Le titre peut être payable au porteur. Ces titres constituent ce qu’on appelle une obligation négociable ou effet de commerce, c’est-à-dire des créances dont la propriété se transmet soit par la voie de l’endossement, soit, dans le dernier cas, par la simple remise du titre, moyen de transmission prompte et énergique.
Tout n’est pas encore fait pour assurer, faciliter la circulation du titre fiduciaire. Ce titre est une valeur dont on tire parti en l’échangeant, en la cédant, comme dans l’industrie on tire parti d un produit en le vendant. Or, nous avons vu que, pour cela , l’industrie emploie des intermédiaires, des marchands, des courtiers. Pourquoi n’y aurait-il pas des intermédiaires faisant pour cette marchandise générale qu’on appelle le capital représenté par des titres de créance, ce que le marchand, le négociant font pour telle ou telle espèce de marchandises ? Cet intermédiaire existe, c’est l’agent de change qui me
[ dit : VOUS êtes porteur d’un titre de 1 ,000 fr. qui doivent vous
être payés à telle date, dans tel lieu ; je vais vous mettre en î rapport avec quelqu’un qui se chargera volontiers de ce titre,
^ car aux lieu et jour indiqués, il aura précisément un paiement
de 1,000 fr. à faire. Vous vous rendrez un mutuel service. — ^ Cet agent de change est pour les titres fiduciaires ce que le
I courtier est pour les marchandises. Mais il y a mieux que ces
I courtiers qui ne sont que des intermédiaires, il y a le commer-
çant qui achète et revend ; il y a le banquier qui est le commerçant de titres fiduciaires, qui fait profession de les acheter et de les vendre, d’en assurer la circulation, comme le commerçant en blé qui est toujours disposé à vous acheter votre blé pour le revendre et assure ainsi la circulation de cette denrée.
I Voit-on la filiation du phénomène économique ? Division du
i travail, monnaie, crédit, banques. Les banques sont des institu-
tions de crédit. Le crédit active la circulation des capitaux ; les banques accélèrent encore cette circulation. C’est de ces institutions de crédit qu’on a pu dire qu’elles sont les chemins de fer des capitaux. L’intervention du banquier présente une triple utilité: 1° il vous avance immédiatement la somme qui vous est due, sous déduction de l'escompte ; 2“ il met l’effet de commerce en circulation ; 3® il lui donne la garantie de sa signature.— Il reste encore un perfectionnement à introduire. —
La Banque (je dis la Banque avec intention parce que pour l’office nouveau qu’il s’agit de remplir, ce n’est pas le premier banquier escompteur venu qui peut suffire, il faut une compagnie puissante, connue, dont la solvabilité égale la notoriété), la Banque dira au porteur d’un effet de commerce : vous avez là un titre que vous voudriez réaliser en le mettant en circulation ; mais bien des obstacles s’opposent à ce qu’il circule rapidement : la date de l’échéance , le lieu du paiement... Donnez-le moi, je le garderai en portefeuille jusqu’à l’échéance, et, en at-
tendant, je vais vous remettre un effet de commerce d’une circulation bien autrement commode, un billet signé de moi, un billet au porteur, qui donnera à celui auquel vous le remettrez et à tout autre ensuite, le droit de toucher à ma caisse, quand il lui plaira, la somme indiquée : Il sera payé au porteur, à vue et en espèces la somme de mille francs. — Voilà le billet de banque ; et chacun sait avec quelle facilité il circule. On ne voit guère de lettres de change (4) que dans les mains des commerçants et des banquiers ; mais le billet de banque a pénétré partout. Je sortirais évidemment des limites de cet écrit si, traitant du crédit à propos du capital, j’allais encore, à propos du crédit, m’étendre sur les controverses qu’a soulevées le billet de banque (5). Il me suffit d’avoir montré, par une analyse des faits, comment il a pris naissance et qu’elle est sa fonction essentielle (6). Je dois insister plus particulièrement sur les rap-
(4) Dans un livre écrit avec beaucoup d’entrain, La mécanique de l'échange, chap. ix, un économiste financier bien connu, M. Henri Cernuschi, semble douter qu’il y ait dans la lettre de change et l’escompte qui s’y rattache une opération de crédit : « La lettre de change, dit-il, « ne circule point pour alimenter le crédit, mais pour supprimer des « transports de monnaie, pour compenser ce que les pays se doivent « mutuellement. La lettre de change n’est qu’un paiement économique... « c’est de l’or à distance. » Il n’en est pas moins vrai que la lettre de change est tirée par un créancier sur un débiteur auquel il a fait crédit, et que l’escompte est une opération de crédit. M. Cernuschi semble dire que le paiement de la lettre de change est tellement garanti par les endossements, acceptations, avals, par les conséquences désastreuses qu’entraîne pour le signataire le défaut de paiement, qu’on ne peut voir là un crédit, mais une certitude. C’est de l’or à distance, dit-il... oui, de l’or à distance et à terme, et qu’on ne trouve pas toujours au jour et lieu désignés. J’ai d’ailleurs fait remarquer ci-dessus que toutes les garanties du monde données au créancier ne suppriment pas l’idée de crédit.
(5) On sait les attaques que M. Cernuschi, le mélalliste et le bimétalliste à outrance, a dirigées contre le billet de banque, l’or supposé.
(6) Quelle attachante étude que celle qui nous montre les transformations successives de la banque, banque de dépôt, de virements., d’escompte, d’émission, et nous fait voir par quels perfectionnements le bil-
ports directs qui rattachent le capital et l’épargne aux institutions de crédit.
Ricardo a dit que la fonction distincte du banquier ne commence que lorsqu’il fait la banque avec l’argent des autres. C’est en cela en effet que la banque constitue une institution complète de crédit au point de vue du capital et de l’épargne. Voilà un marchand de grains qui achète et revend chaque année 1 0,000 hectolitres de blé ; voici d’autre part un grand propriétaire qui récolte sur sa terre 1 0,000 hectolitres de blé qu’il vend aussi. Est-ce la même chose, la même fonction? Non. Le marchand est un intermédiaire ; le propriétaire n’est qu’un producteur. Si le blé manque sur le marché, le marchand ira en chercher là où il y en a. Le marchand n’est pas seulement utile au consommateur qui a besoin de blé ; il est encore utile au producteur qui veut se défaire de son blé et n’a pas un acquéreur sous la main. De même le riche capitaliste qui entreprend un commerce de banque uniquement avec les fonds qui lui appartiennent est utile à l’industriel qui a besoin de capitaux ; il n’est pas utile au petit capitaliste qui veut placer ses
let de banque est sorti du récépissé à complète couverture métallique I Combien il est facile de faire justice de tous ces dithyrambes en l’honneur de l’or vrai et des anathèmes contre l’or supposé ! De montrer qu’il n’y a aucun rapport entre l’assignat, cette assignation décevante sur une terre plus ou moins chimérique, et le billet de banque qui. lui aussi, est une assignation, mais qui diffère de l’assignat à un triple point de vue, car : t® c’est une assignation sur toute espèce de marchandises; 2“ c’est une assignation acceptée par tous, car la Banque dit à tous : je vous donnerai de l’or à présentation ; 3® cette promesse est garantie par un gage certain qui limite l’émission des billets, à savoir : l’or qui est dans les caves et les effets de commerce qui se réalisent jour par jour. On peut monnayer le capital en générai, mais un titre qui ne donne droit qu’à un produit déterminé est contraire à l’idée de monnaie ; le produit et le titre sont avilis. Le véritable monnayage de la terre c'est l’obligation hypothécaire qui ne donne pas droit à un morceau de terre, mais qui circule avec la garantie hypothécaire
économies. Mais qu’importe, pourvu que l’industriel trouve un banquier qui lui prête de l’argent? Cela importe fort, à un point de vue général qui est celui que nous considérons ici. Il importe que les capitaux puissent se former par l’épargne, et pour cela il faut que les épargnes trouvent facilement à s’employer comme capitaux. L’industriel qui emprunte est intéressé à l’abondance des capitaux, et a intérêt à pouvoir puiser dans toutes les bourses afin d’avoir les capitaux à meilleur marché. Mais l’industriel ne peut pas aller de porte en porte, recueillant ici 100 fr., là 200 et ainsi de suite. C’est cet office que remplit le banquier dont la caisse est toujours ouverte pour recevoir les moindres dépôts d’argent.
Il n’est pas donné à tout le monde d’arroser une vaste terre à grande eau, à eau courante. Le plus souvent on construit un bassin dans lequel on dirige un mince filet d’eau, et, quand le bassin est rempli, on le vide. Ce filet d’eau coulant continuellement n’aurait rien fait, se serait perdu, évaporé. Ce bassin collecteur c’est la banque ; ce filet d’eau représente les petites épargnes, les petites sommes qui viennent s’y accumuler jusqu’au jour où elles forment un capital présentable. La banque fait en quelque sorte l’office d’une pompe aspirante et foulante; elle aspire, elle attire à elle les plus faibles parcelles de monnaie et les répand ensuite où besoin est pour alimenter l’industrie.
Nous disons que le banquier est pour la marchandise générale argent ce que le commerçant est pour telle ou telle marchandise particulière qu’il achète et revend, à savoir un intermédiaire entre le capitaliste qui n’a pas l’emploi de son capital et l’industriel qui recherche ce capital. La banque est plus que cela. Le marchand ne crée pas la marchandise qu’il revend ; la banque, elle, fait en partie le produit qu’elle livre, le capital dont elle procure l’usage ; les clients de la banque, en qualité
de déposants, lui fournissent la matière première dont elle fait le capital. Appellerez-vous en effet capital les quelques pièces de monnaie qui, à un moment donné sont dispersées dans les poches de mille individus différents; ces quelques sous que 1 ouvrier a économisés sur le salaire de la semaine ? Non ; mais portez tout cela chez le banquier, il le groupera et en fera un
capital (7), comme on fait une armée avec des hommes isolés, recrutés un peu partout.
Comment le banquier met-il au service de l’industrie les capitaux qu’il a réunis? Ce n’est point, en général, par un prêt direct, mais par la voie de l’escompte, operation que nous connaissons. Ceci est important à considérer. Le banquier escompte donc les effets de commerce ; mais si quelqu’un se présente et dit : pretez-moi telle somme, j’ai des achats à faire, une usine a fonder, le banquier lui répondra : ce n’est pas mon affaire, je ne suis pas prêteur, mais escompteur ; j’escompte du papier fait, . . — du papier fait ! Que veut dire cela en bon français ? Le banquier dit à cet empruteur : avez-vous déjà produit quelque chose que vous avez livré à crédit ? Tirez une lettre de change sur votre débiteur, faites-vous souscrire un billet, je les
escompterai... Vous voulez que je vous prête de l’argent pour
acheter? Allez acheter à crédit, et dites à votre vendeur que J escompterai le billet que vous lui aurez souscrit. Je fais des avances à la production, mais pour cela je veux voir cette production au moins en germe. Je viens en aide au crédit que se font entre eux les industriels, les commerçants, parce que dès que J aperçois un contrat entre eux, j’en conclus qu’il y a là une affaire sérieuse, un produit, une valeur que je puis apprécier, indépendamment de l’opinion plus ou moins vague qu’on a de la solvabilité des personnes.
tau? M r sert à former les cani-
M, Cernuschi, Mecamgue de l'échange, chap. vi. ^
;|QQ I^e partie. THÉORIE ÉCONOMIQUE.
Le banquier escompteur n’est pas simplement un intermédiaire ; il est, vis-à-vis de ceux qui lui confient leurs économies, un garant du bon emploi de ces capitaux. Un particulier ne connaît pas la place comme le banquier. Cela est si vrai que sur les grandes places de commerce, à Paris, à Londres surtout, on trouve des spécialités en ce genre, des maisons de banque qui n’escomptent que le papier venant de telle ou telle sorte
d’industrie.
Mais il n’y a donc pas de crédit pour celui qui veut fonder une industrie, créer une usine? Sans doute il y en a; mais le crédit a divers organes. Ce n’est pas l’affaire du banquier escompteur ; ce n’est pas l’emploi qu’il doit faire de ses fonds et de ceux qui lui sont confiés par ses clients. Si, en effet, le banquier prête ses fonds pour la construction d’une usine, s’il immobilise son capital, avec quoi escomptera-t-il ? Avec quoi ferat-il des avances aux industries qui sont déjà en activité, les alimentera-t-il du capital roulant? 11 vaut pourtant mieux fournir du charbon à une usine en activité, que la laisser chômer et en construire une autre. Celui qui emprunte une somme considérable pour fonder une usine, n’entend pas la rendre a bref délai • en attendant il paie des intérêts. Mais ce n’est pas avec ces intérêts que le banquier pourra faire face aux besoins de l’escompte et rembourser les dépôts. Le déposant auquel il dirait qu’il a engagé son capital dans une entreprise industrielle lui répondrait ; je ne vous l’ai pas prêté pour cela, mais pour l’employer comme capital flottant, qui va et vient, qu’on peut ressaisir quand on veut. Je n’ai entendu donner à mon capital qu’un emploi temporaire, attendant de l’avoir assez grossi pour l’engager définitivement, acheter une maison, une terre, ou devenir actionnaire de quelque grande compagnie industrielle.
Nous touchons ici à un des grands arrangements sociaux destinés à mettre en œuvre le capital ; je veux parler de l’asso-
dation. Je n’ai pas à insister ici sur la puissance de l’association (8), soit qu’elle réunisse le capital et le travail, soit qu’elle groupe les capitaux en quantité suffisante pour les grandes entreprises industrielles. Ce que je veux noter, c’est le caractère particulier qu’a pris de nos jours l’association dans ses rapports
avec le capital et l’épargne.
Autrefois le contrat de société établissait un lien étroit entre les personnes ; les associés formaient une sorte de famille (9) , c’étaient des collaborateurs devant tous leurs soins à 1 affaire commune. Il n’y avait pas une séparation profonde entre le travail, le capital et la direction. Au Moyen-Age, dans la boutique de l’artisan, l’ouvrier qui ne fournit que son travail ne se distingue pas essentiellement du patron, du maître qui fournit le '
local et l’outillage ; ils travaillent l’un à coté de 1 autre, et 1 ouvrier s’appelle du nom significatif de compagnon. Je n’ai pas ^
à dire comment ces rapports s’altérèrent par l’esprit d’indépen- 'j
dance des uns, par la tyrannie des autres ; tout cela est peu de chose en comparaison de l’influence décisive qu a exercée la transformation qui s’est opérée dans les formes de 1 industrie.
Aux entreprises individuelles plus ou moins restreintes se sont substituées de grandes entreprises collectives. Il ne saurait plus être question de rapports personnels entre tous ces associés qui i
apportent leurs capitaux dans l’entreprise, qu’aucune collabo- |
ration commune ne rattache les uns aux autres. |
Le capital nécessaire se constitue à l’aide d’une sorte de sous- |
cription qu’on présente à tous et sur laquelle chacun s inscrit |
pour une somme différente. En un mot, il n y a plus de socié- ^
(8) On ne Va que trop exaltée de nos jours ; on a espéré d’elle, à bref |
délai, la supression des intermédiaires de tout genre, du salariat, de la ]
concurrence... etc. 1
(9) Quoddatn jus fralernitatis, disent les jurisconsultes romains.
tés de personnes , il y a surtout des associations de capitaux (1 0).
Voici une autre modification qui est la conséquence de la précédente. J ai déjà dit dans quelles conditions différentes on pouvait apporter son capital dans une entreprise ; comme actionnaire ou comme obligataire, c’est-à-dire comme associé ou comme prêteur. En ce qui concerne l’obligation, il est conforme au droit commun de tous les temps qu’on puisse la céder comme toute autre créance ; on a seulement perfectionné les mojens de cession, et 1 obligation peut être représentée par un titre au porteur qui se transmet comme une pièce de monnaie. Or, il n’y avait pas de raison pour ne pas appliquer le même procédé à 1 action, du moment que la considération de la personne des associés n est plus ce qui détermine à faire partie de la société. Voilà donc 1 action représentée aussi par un titre au porteur. On comprend que, dans ces conditions-là, le capital soit plus facile à obtenir et à des conditions moins onéreuses, par suite de la promptitude avec laquelle l’actionnaire et l’obligataire, toujours inégalement engagés, peuvent se dégager
complètement en cédant leur titre par un transport des plus commodes.
Ainsi, en qualité d actionnaire, je suis copropriétaire pour une part quelconque d’un bateau à vapeur, d’un chemin de fer, d’une usine, d’une ferme ; tant que la société dure, je ne puis pas demander ma part en nature de ces objets, je n’ai que le droit de toucher chaque année une somme d’argent représentant 1 intérêt de mon capital ; mais, grâce à la nature du
titre qui représente ce capital, je puis le réaliser, le mobiliser sur le champ.
(10) Et, soit dit en passsant, il est plus facile de discipliner les capi-
aux que les personnes. Ceux qui ont essayé de la coopération en ont fait 1 expérience.
On peut confier ses épargnes à l’Etat. L’Etat est une grande entreprise d’utilité publique qui absorbe beaucoup de capital fixe et circulant. Quand l’impôt n’y suffit pas, il a recours à l’emprunt. Les titres de créance que délivre l’Etat au prêteur ont la plus grande analogie avec les titres d obligations dont nous venons de porler. La valeur de ces titres varie suivant la plus ou moins grande confiance qu’on a dans la solvabilité du débiteur qui est ici l’Etat.
Que l’on songe maintenant à la prodigieuse quantité de titres qui circulent dans le monde : effets de commerce, obligations, actionds, fonds publics ! Et avec eux, nous le savons, c’est le capital qui circule, qui change de mains. On a fait plus, pour activer encore, pour faciliter cette circulation, on a créé un marché particulier, des établissements spéciaux, les Bourses de commerce, où se donnent rendez-vous directement ou par intermédiaires tous ceux qui veulent vendre ou acheter des titres, faire subir à leur fortune quelque transformation se réduisant à un échange dont les trois objets sont : la monnaie, les titres et les marchandises, car les bourses de commerce sont aussi le marché pour la vente en gros des marchandises.
Ce serait mal faire connaître une institution, si bonne qu’elle soit, que de n’en pas signaler les côtés faibles. L’extension et la puissante organisation du crédit ont permis d’accomplir de merveilleux travaux ; mais les opérations de crédit peuvent dégénérer en agiotage, et les facilités qu il donne à d aventureuses entreprises peuvent amener ces perturbations dans les fonctions de l’échange connues sous le nom de crises commerciales. Ces deux phénomènes économiques se rapportent directement à la matière dont nous traitons ; un mot sur chacun d’eux.
Le crédit, avons-nous dit, tend à faciliter le transfert des capitaux et à les faire passer aux mains de ceux qui peuvent le mieux les utiliser. Il peut se faire que ce résultat ne soit pas
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atteint, que le capital passe, au contraire, en des mains inhabiles qui n’en tireront pas parti, qui le gaspilleront. C’est là un malheur inévitable qu’aucune autorité, aucun contrôle ne saurait prévenir. Dans le transfert normal des capitaux en général, les deux parties trouvent leur avantage, le capitaliste qui retire un intérêt de son capital, et l’industriel qui réalise des profits. Ce qui caractérise l’agiotage, c’est qu’il est toujours funeste et que toujours l’une des parties perd. C’est ici que se trouve vraie la prétendue maxime que /e pro^t de l’une est le dommage de l’autre. L’agiotage c’est le jeu. Dans le jeu, pour que quelqu’un gagne, il faut que quelqu’un perde. L’agiotage c’est le pari, le jeu ayant pour objet les variations de valeur que doit éprouver dans un certain délai une marchandise ou un titre de crédit. Sans doute cette variation peut être la base de spéculations légitimes, sérieuses. Je crois que le blé qui se vend aujourd’hui 20 fr. l’hectolitre se vendra dans un mois 22 fr.; je vous achète 1 ,000 hectolitres de blé que vous me livrerez dans un mois, à 20 fr. l’hectolitre. Si mes prévisions se réalisent, j’aurai pour 20 fr. ce que je revendrai pour 22 fr. Si le blé tombe à 19 fr. l’hectolitre, je paierai 20 fr. ce que je ne revendrai que 19 fr.; j’aurai fait une mauvaise affaire, c’est le cours naturel des choses. Mais cette spéculation dégénérera en jeu, en agiotage, si la vente est purement fictive, si n’ayant jamais songé à prendre livraison du blé, ni vous à vous procurer la quantité vendue à terme, il a été entendu que tout se réglerait par une différence ; que le marché serait comme non avenu si le blé continuait à se vendre 20 fr. et que je recevrais 2 fr. ou paierais 1 fr. par hectolitre suivant que ma prévision ou la vôtre se serait réalisée. Le marché se réduit à ces termes : je parie que le blé qui vaut 20 fr. en vaudra 22 ; vous pariez qu’il \ n’en vaudra que 1 9, Comme la consommation de blé serait bien \ assurée s’il n’y avait que des commerçants de cette espèce 1 Des \
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commerçants n’ayant ni navires pour aller le chercher, ni magasins pour le recevoir, ni argent pour le payer, car, en supposant que ce soient des joueurs loyaux, il leur suffit d avoir de quoi payer les différences.
Ce sont surtout les valeurs industrielles, les titres de crédit, actions, obligations, fonds publics qui prêtent à 1 agiotage, grâce à la mobilité, à l’impressionnabilité du marché, et ajoutons aux manœuvres plus ou moins frauduleuses par lesquelles on peut, sinon faire varier ces valeurs, du moins faire croire qu elles varieront. Ce qui caractérise l’agiotage, c’est qu’il consiste non
pas à créer des valeurs, mais des prix. On crée des valeurs fictives qui ne reposent sur rien. On lance une affaire ; on réunit des capitaux pour exploiter une source de richesses naturelles, une mine par exemple ; pour attirer les actionnaires, on divise le fonds social, on le découpe en titres d’une faible valeur ; ce n’est plus une affaire, c’est une loterie dont on ne refuse pas do prendre quelques numéros, les pauvres gens surtout... Le capital, une fois versé aux mains des fondateurs, on s’aperçoit que la mine n’existe pas, qu’elle n’est qu’un trou béant dans la terre. Voilà un pays oii on voit sur les routes, les canaux, les chemins de fer, une circulation très active de voitures, bateaux et wagons ; vous en concluez naturellement que 1 industrie de ce pays est prospère, puisqu’il y a tant de marchandises à transporter, tant de personnes qui voyagent pour leurs plaisirs ou leurs affaires... Mais si on vous apprend que tous ces bateaux, wagons et voitures ne transportent rien 1 C’est l’image de l’agiotage (11). L’agiotage est une chose mauvaise à tous les points
('H)Tous les économistes sont d’accord pour condamner l’agiotage. Les spécialistes, les économistes financiers, quand ils prennent sa défense, ne fout en réalité que plaider les circonstances atténuantes (M. Alph. Courtois, Traité élémentaire des opérations de Bourse, 1876, 6"*® édition, pages 157-191). La difficulté est de trouver le remède, de prévenir l’abus sans porter atteinte à l’usage d’un droit. On avait d’a-
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de vue, les fortunes qui s’y font sont scandaleuses, mais il sera difficile d’y porter un remède efficace, tant que le sentiment public ne se sera pas modifié, tant qu’on dira d’un joueur qui gagne ou perd sans sourciller des sommes folles, tant qu on dira , non sans une nuance d’admiration : c’est un beau joueur !
L’échange dans les proportions colossales qu’il a prises, le transfert du capital à travers le monde, s’accomplissent à 1 aide d’un mécanisme d’autant plus savant et plus délicat que ses fonctions sont plus étendues. La circulation des capitaux obéit à des lois, comme ces grands courants sous-marins qui vont d’un pôle à l’autre, comme ces vents qui souillent alternativement et périodiquement dans telle ou telle direction. Mais, de même que ces phénomènes naturels, le monde économique connaît ces perturbations soudaines qui se déchaînent à 1 improviste et sèment partout la désolation et la ruine. Ce sont les détresses financières, les paniques commerciales. Alors les maisons de commerce les mieux assises sont renversées ; les banques qu’on croyait les plus solides suspendent leurs paiements ; une foule effarée se précipite en vain vers leurs guichets ; tous sont plus ou moins frappés ; la confiance a disparu ; 1 or reflue dans les mille canaux d’où il coulait naguère à flots ; tout le monde veut vendre et personne ne veut acheter en dehors du strict nécessaire ; on ne fait plus que de rares affaires et 1 argent a la main ; plus de crédit, partant plus de commerce sérieux ; on vit
bord prohibé tous les marchés à terme ; aujourd’hui les tribunaux se bornent à déclarer nuis les marchés à terme entachés de jeu; on ne protège que de malhonnêtes gens qui auraient touché sans scrupule la différence qu’ils refusent de payer. Et puis, quelle contradiction ? L Etat maintient le privilège des intermédiaires qui perçoivent des millions à titre de courtage, et qui ne gagneraient pas de quoi boire de Veau, si on ne jouait pas à la bourse (V. Coffinières, De la Bourse et des spéculations sur les effets publics).
au jour le jour, ne demandant qu’à tenir bon jusqu’à ce que l’ouragan soit passé.
Qu’est-ce donc qu’une crise (12) commerciale? Quels en sont les caractères essentiels, les causes ? Nous sommes en pleine prospérité, les capitaux abondent, sollicitent un emploi ; le crédit le plus large est ouvert à l’esprit de spéculation. Or c’est le propre de la spéculation de se porter plus particulièrement, suivant les temps et les lieux, vers telle ou telle industrie qu’on croit devoir donner des bénéfices exceptionnels. Il résulte de là un défaut d’harmonie dans la production générale ; les produits des industries qui ont été surexcitées subissent une baisse de prix, il y a des méventes ; c’est une crise. Peut-être, en attendant, on pourrait se tirer d’affaire, mais pour cela il faudrait que les capitalistes continuassent à faire crédit, or c’est précisément à ce moment, où le crédit serait le plus nécessaire, qu’on le limite, qu’on le retire au commerçant. A une confiance exagérée succède une défiance exagérée ; à une trop grande extension du crédit succède une contraction soudaine (1 3). Voilà la crise, voilà sa cause immédiate. Quant aux causes éloignées elles sont infinies : les révolutions politiques, l’inconstance des saisons, un subit changement dans les habitudes, dans
(12) Voir là-dessus le tableau animé qui a été tracé par M. E. de Laveleye, Le marché monétaire et ses crises depuis cinquante ans ; la savante étude de M. Clément .luglar, Des crises commerciales et de leur retour périodique ; et le livre si rempli de faits et de documents de M. Max Wirth, Geschichte der Handelskrisen (Histoire des crises commerciales) .
(13) Si je ne craignais de faire une comparaison un peu triviale, je dirais qu’il se produit là quelque chose d’analogue à ce qui se passe dans le corps humain lorsqu’une abondante transpiration est arrêtée par un froid soudain. Cela peut déterminer une crise mortelle dont la cause immédiate est le subit resserrement des pores. Ce n’est donc pas la simple succession du froid au chaud, la diminution du crédit, qui provoquent les crises, c’est la soudaineté de ces phénomènes.
la mode (14), peuvent déjouer les calculs de la spéculation même la plus sage. Les crises ont un cai'aclcre de périodicité incontestable et arrivent le plus souvent après une période de grande prospérité qui développe outre mesure l’esprit d’entreprise. Elles sont en outre plus ou moins inévitables, elles ne sont inconnues que dans les pays où il n’y a ni capitaux ni industrie, ou plutôt elles y ont un autre caractère et y portent un autre nom : ce que nous appelons une crise alimentaire est un temps de disette relative où le blé est cher ; dans ces pays-là une crise alimentaire c’est une famine qui décime la population. Mais comme la crise a succédé à un temps de prospérité, la prospérité succède à son tour à la crise ; l’épargne infatigable reconstitue bien vite le capital.