‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 19 sur 60 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

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.le veux d’abord dire en quoi l’objet du présent chapitre diffère de ce qui a été traité dans le précédent. Sans doute tout ce qui facilite la mise en œuvre du capital, est propre à en favoriser la formation, car on n’épargne, on ne capitalise qu’en vue

(1 4) Lorsque les pantalons se substituèrent aux culottes, les fabricants de boucles de Birmingham, qui se virent ruinés, adressèrent sérieusement une requête au Parlement pour qu’il prit des mesures contre les pantalons. — La douloureuse histoire des crises est toute semée d’incidents comiques.

qui*

CHAP. VIlI. DES CONDITIONS SOCIALES, POLITIQUES, ETC. 109

de tirer parti de son capital. Mais je me suis spécialement attaché dans le chapitre précédent à décrire certains mécanismes particuliers inventés et perfectionnés par le génie de l’homme tels que la monnaie, les titres et les institutions de crédit, les banques et les bourses de commerce. Je veux, dans ce chapitre, considérer surtout les conditions les plus générales de la vie économique, et notamment de la formation du capital. Une comparaison expliquera ma pensée. Les conditions du développement de la vie matérielle dans l’individu sont infinies ; mais il en est une première, absolument indispensable, dont on s occupe d’autant moins qu’elle est toujours sous-entendue, c est un milieu dans lequel la vie soit possible, une atmosphère, de l’air, du soleil. Il y a de même une atmosphère sociale, en l’absence de laquelle la vie sociale, la vie économique ne se conçoivent pas. Ce milieu social, c’est un certain degré de sécurité et de liberté, c’est la justice, trois choses qui sont inséparables, c’est sur quoi je veux attirer plus particulièrement l’attention. Toutes les sciences morales, qui ont pour objet de diriger la volonté de l’homme dans la poursuite de quelque bien, ont pour base, pour fondement la liberté. Le droit a pour objet de mettre la liberté de chacun en harmonie avec la liberté de tous. Sans la liberté et la responsabilité qui en est la conséquence, il n’y a pas de morale. L’économie politique, à son tour, est la science de la liberté appliquée à l’industrie humaine.

La sécurité est la première condition de l’épargne, de la formation du capital. Sans la sécurité, pas de travail, si ce n’est au jour le jour ; pas d’épargne proprement dite, tout au plus une accumulation de provisions qu’on espère avoir le temps de consommer dans un bref délai ; pas d’esprit d’entreprise. Cette sécurité est le bien que l’humanité a mis le plus de temps à conquérir ; cette insécurité est ce qui a le plus retardé ses premiers progrès. Lorsque la civilisation, après avoir brillé quelques siè-

'HO r« PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE.

des, s’est évanouie de nouveau, c’est encore une période d’insécurité qui recommence, avec cette différence qu’il fut plus facile au Moyen-Age de raviver les germes d’une civilisation qui avait marqué l’humanité de son empreinte ineffaçable. « Les « générations modernes ne savent plus ce que c’est que le dan- « ger. Elles ne savent plus ce que c’est que de trembler chaque « jour pour sa maison, sa chaumière, sa femme, ses enfants. « Elles ne savent plus ce que devient l’âme sous le poids d’une « telle terreur, et quand cette terreur dure quatre-vingt ans « sans trêve ni merci. Elles ignorent ce que c’est que le besoin « d’être sauvé. Ce besoin fit tout oublier... alors s’établit ce « que les hommes appelèrent le droit de sauvement, le droit « de garde... (l) »

11 n’y a pas seulement l’insécurité qui résulte de la barbarie, de l’anarchie, il y a l’insécurité qui résulte du despotisme : absence de garanties pour la liberté, la vie, la propriété, complètement livrées à l’arbitraire du souverain. C’est le propre du despotisme oriental. On connaît ses effets sur l’activité économique et notamment sur l’épargne et la formation du capital. Grands et petits sont dominés par la crainte de paraître riches (2) et d’exciter la rapacité de ceux qui sont placés au-dessus d’eux dans la hiérarchie des spoliateurs. On épargne bien, mais ce n’est pas l’épargne féconde qui produit le capital ; on se préoccupe avant tout de donner à sa richesse une forme qui permette de la dissimuler, de l’enfouir, de l’emporter avec soi :

(1) M. Fustel de Coulanges, Des origines du régime féodal — C’est de ces temps-là que l’annalisle nous dit, à propos des incursions des Normands : « Une année ces hommes du Nord quittèrent la France « parce qu’ils n’y trouvaient pas de quoi vivre. »

(2) C est la môme crainte qui obsédait autrefois les malheureux contribuables, taillables à merci. La moindre apparence de richesse, d’aisance, le seul fait d acquitter exactement la taille, la faisait augmenter l’année d’après.

de l’or, des bijoux, des pierres précieuses. Le capital peut exister en fait, mais dans le sens économique il est rare, il ne se produit pas. On ne le prête pas, et, si on se décide à le prêter, ce n’i st qu’à un taux usuraire, tant il y a de chances de le perdre.

Mais d’ailleurs, nous n’avons pas besoin de remonter le cours de l’histoire ou de rechercher ce qui se passe chez nos voisins plus ou moins barbares, pour juger des funestes effets de l’insécurité sur l’épargne et l’accroissement du capital. Nous n’avons qu’à considérer ce qui se passe chez nous, chez les peuples qui passent pour être à la tête de la civilisation, lorsque, par suite de commotions politiques , un vague sentiment d’inquiétude et d’insécurité pénètre dans les esprits. Nous savons déjà en partie ce qui se produit par la rapide analyse que nous avons faite, dans le chapitre précédent, d’une crise commerciale. On ne se préoccupe plus de donner à l’épargne une destination utile à la production qui est paralysée ; on cherche à réaliser ses capitaux sous forme de monnaie ; toutes les marchandises baissent excepté l’or qui fait prime. On préfère vivre sur son capital plutôt que d’en tirer profit. L’épargne est si différente de l’économie dans le sens vulgaire de ce mot, qu’à mesure que l’épargne intelligente diminue, l’économie fait place à la prodigalité : à quoi bon s’imposer des privations? On est si peu sûr du lendemain 1 Les ateliers se vident , mais les cabarets, les débits de boissons, les lieux de plaisir se remplissent. C’est dans ces temps qu’on répète : le travail, le capital manquent 1 Le capital n’a pas disparu du jour au lendemain , mais il se cache, il ne circule pas, il n’alimente pas le travail.

L’esclavage proprement dit est la négation la plus absolue de la liberté. Le travail de l’esclave n’a d’autre stimulant que la crainte du châtiment. 11 n’a personnellement aucun intérêt à l’épargne qui ne saurait améliorer sa condition. L’accroisse-

ment du capital du maître, des perfectionnements dans les arts mécaniques, dans les procédés industriels ne lui profitent en rien. Le régime de l’esclavage n’est pas moins funeste au maître qu’à l’esclave ; il est impropre à développer chez lui l’esprit d’épargne. La société antique était fondée sur la spoliation considérée comme le plus noble moyen d’acquérir ; elle avait deux formes principales ; la guerre comme moyen plus ou moins intermittant, l’esclavage comme institution permanente. Cette habitude de la spoliation engendrait, en temps de paix au moins, l’indolence, le mépris du travail, une avidité bornée à la thésaurisation, mais ne s’élevant jamais à l’épargne intelligente. Les anciens ne voyaient dans l’esclavage qu’un moyen de s exonérer de tout travail autre que les occupations jugées seules dignes d’un citoyen, la politique, le culte, la guerre qui alimentait (3) l’esclavage. A Rome, pendant longtemps, les arts et les lettres elle-mêmes ne furent cultivés que par des esclaves ou des étrangers tenus en médiocre estime. L’esclave lui-meme, l’homme machine, était en réalité le véritable capital du maître, capital qu’on songeait à entretenir, à accroître en nombre bien plus qu’à perfectionner (4). Veut-on que l’esclave travaille

(3) A la fin de la République, quant on fut à bout de guerres fructueuses, qu’on n’eut plus qu’à défendre les frontières contre les barbares, les pirates deviennent les pourvoyeurs d’esclaves, ce qui les rendit populaires comme nos anciens contrebandiers.

(4) Si ce n’est pour quelques sujets d’élite ayant des dispositions exceptionnelles pour le théâtre, la musique, la danse. On voit de fréquents exemples d’associations formées pour l’acquisition, l’éducation et l’exploitation d’un jeune esclave de talent, comme était celui dont parle la fameuse inscription ; puero qxii in theairo bis sallavit et placuit ! — Crassus était plus pratique ; il avait des escouades d’esclaves habiles dans les diverses industries du bâtiment, maçons, menuisiers, serruriers. Une maison prenait-elle feu, il accourait, l’achetait à vil prix, y mettait ses ouvriers, la relevait en un tour de main et la revendait avec un énorme bénéfice.

et épargne, qu’on l’autorise à travailler quelques heures pour lui et à s’amasser un pécule pour acheter sa liberté, l’épreuve en a été faite dans des pays à esclaves. L’expérience a montré que le maître a intérêt à transformer son esclave en serf attaché à la terre, payant des redevances et faisant des corvées pour le maître, mais pouvant aussi travailler et épargner pour lui ; et qu’il y a quelque chose qui vaut encore mieux, c’est le tenancier libre payant un fermage.

Mais laissons là l’esclavage et parlons de la liberté, économique qui consiste essentiellement en ces trois choses que chacun puisse librement : 1 ° exercer telle industrie qui lui convient ; 2“ s’approvisionner où il lui plaît des instruments et des matières premières qui lui sont nécessaires ; 3° tirer de ses produits le parti qu’il juge le plus profitable en l’échangeant n’importe où contre n’importe quelle espèce d’autres produits. — Plus cette question est vaste, quand on considère du moins les proportions que lui a données la controverse, plus je dois me restreindre (5) dans mon sujet : la liberté économique dans ses

(5) Qu’on me permette toutefois de rappeler ici que la défense de la liberté économique est un des plus beaux et des plus anciens titres de gloire des économistes français. Bien avant Adam Smith, Boisguillebert Dissertation sur la nature des richesses, chap. v. Quesnay [Maximes xxiv et xxv) et ses disciples, notamment Le Trosne [De l’intérêt social), ont proclemé ce dogme dans les termes les plus nobles. Quel économiste n’a dans sa mémoire les solennelles paroles de Rossi prédisant la chûte prochaine du système prohibitif, prédiction vraiment scientifique et embrassant toutes les circonstances qui devaient en caractériser la réalisation : pourquoi, comment, où et dans quel ordre les monopoles tomberaient. — Quelle verve, quel esprit, quel courage (car à un moment il y eut du courage à cela) n’a pas déployés ce qu’on peut appeler l’Economie politique militante ? C’est aussi en France que le régime prohibitif a enfanté les pires sophismes, les plus grands écarts d’imagination. Dans ce dernier genre, qui ne se souvient de la fameuse coupe empoisonnée du libre échange que l’Angleterre, après en avoir vidé la moitié, tend au reste du monde (M. Charle.s Gouraud, Estai sur

rapports avec l’épargne et la formation du capital (6). La chose est d’ailleurs bien simple.

Le système protecteur est contraire à la justice, car il ne saurait protéger tous les individus, ni toutes les industries ; il en est qui n’en ont pas besoin et auxquelles la protection n’est que nuisible, car elle les prive de leurs débouchés naturels. Le système protecteur est basé sur une fausse interprétation de cette maxime que le travail est la source de la richesse. Ce qu’il faut considérer dans le travail, ce n’est pas l’effort luimême, mais les résultats. Or, le système protecteur, la théorie de la protection du travail national tend à imposer aux nationaux un effort considérable pour un résultat comparativement moindre, parce que on détourne le travail et le capital des emplois les plus productifs pour les appliquer à des emplois moins productifs. Par là même il est contraire à l’épargne et à l’accroissement des capitaux. L’épargne, en effet, résulte de ce que, avec une quantité de travail donné on produit un excédant qu’on ne consomme pas et dont on fait un emploi reproductif. Mais le système protecteur, en faisant payer plus cher les instruments et les matières premières, diminue forcément la somme qu’on pourrait épargner. Il tend à établir entre les nations cet isolement économique que nous avons signalé et qui caractérise l’enfance des sociétés, alors que, privé des ressources de l’échange, chacun doit se suffire à soi-même, produire un peu de tout et dans une juste proportion.

On a répondu : le vrai capital d’une nation, ce qui fait sa

la liberté du commerce des nations). C’est ce même auteur qui, enchérissant sur le vieil adage de Montaigne, pose en principe que • « Entre nations la ruine de l’une fait la grandeur de l’autre » {Histoire de la politique commerciale de la France.)

(6) M. Michel Chevalier, Examen du système commercial connu sous le nom de système protecteur, chap. xii. édition, t853, pages 81-99.

force, sa sûreté, son indépendance à la fois politique et économique, ce n’est pas seulement de pouvoir se procurer par l’échange international des produits abondants et à bon marché ; c’est de posséder à elle en propre la puissance productive, c’està-dire, à côté de l’industrie agricole, des manufactures de toute espèce dans lesquelles elle élabore les produits de l’industrie agricole et les matières premières qu’elle tire de l'étranger (7),

(7) On a reconnu là les traits essentiels du système national d’économie politique de Frédéric List (Das national System der politischen œconomie). List, à l’économie privée, oppose l’économie sociale, et dans celle-ci il distingue l’économie cosmopolite ou humanitaire (ce que nous appelons simplement l’économie politique et que List appelle le système de l'école) et l’économie politique proprement dite ou économie nationale, laquelle, prenant pour point de départ la nationalité, enseigne comment une nation donnée, dans la situation actuelle du monde et eu égard aux circonstances particulières, peut conserver et améliorer son état économique. 11 a intitulé son système Théorie des forces productives par opposition au système de l’école qui ne serait que la théorie des valeurs. (V. System, livri ii, chap. i, p. 221 de la traduction de M. Henri Richelot). List savait mal l’économie politique, il ne se rendait pas compte du mécanisme de l’épargne (je reviendrai là-dessus au chapitre xxvi), mais il a en histoire, en politique, des vues originales quelquefois profondes. Les protectionnistes se trompent complètement s’ils croient trouver dans List un allié ; son empirisme n’a aucun rapport avec les théories du fameux Comité pour la défense du travail national. D’abord, malgré quelques invectives regrettables, il rend justice à l’économie politique et aux économistes : « Pour notre part, dit-il à la « page 227, nous sommes très bon de rejeter la théorie de l’économie a cosmopolite, telle qu’elle a été élaborée par l’Eoole ; nous pensons « seulement que l’économie politique, ou ce que Say appelle l’économie ■ publique, doit être aussi élaborée scientifiquement. » Et plus loin, à la page 232 : « Le système de l’Ecole repose donc sur une idée vraie, a idée que la science doit admettre et élaborer pour remplir sa vocation ft qui est d’éclairer la pratique... mais l’Ecole a admis comme réalisé un a état de choses à venir. » Voilà pour les principes, et maintenant pour la pratique, page 423 : « En déclarant que le système prohibitif a été « utile à la France depuis 1815, nous ne voulons pas soutenir l’utilité a et la nécessité de son maintien, défendre ses vices et ses exagérations « La France a commis une faute en entravant par des droits l’importa- « tion des m.atières brutes et des produits agricoles, le fer, la houille, « la laine, le blé et le bétail ; elle en commettrait une autre si, après

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ce qui alimente le commerce international, surtout le commerce de mer qui est la base de la puissance maritime sans laquelle une nation ne peut jouer qu’un rôle secondaire. On arrive à ce résultat par le système protecteur établi et modéré à propos ; système qui produit un petit mal temporaire pour un grand bien définitif. On paie il est vrai pendant quelque temps certains produits plus cher, mais cette perte ne consiste après tout que en valeurs, tandis que le pays acquiert ainsi des forces productives bien autrement importantes. Cette dépense de valeurs est le prix de l’éducation industrielle de la nation (8). Dans ce système on reconnaît que le libre échange est un idéal vers lequel il faut tendre, auquel on arrivera, mais il faut commencer par égaliser les conditions de la lutte, attendre que tous les peuples soient à peu près au même degré d’avancement dans l’industrie. A cela il est facile de répondre que le plus sûr moyen d’empêcher l’industrie nationale de progresser, c’est de l’abriter derrière la prohibition (9). Que si on admet des droits protecteurs modérés, abaissés peu à peu, c’est là une concession dont bien des économistes sont disposés à se contenter (10).

t que son industrie manufacturière est devenue suffisamment robuste, « elle ne passait pas à un système de protection modéré... » Enfin notez cette conclusion : « En thèse générale, on doit admettre qn’un pays « où une branche de fabrication ne peut pas naître à l'aide d’une proie tection de 40 à 60 p. 0/0, et ne peut pas se soutenir ensuite avec 20 « ou 30, manque des conditions essentielles à l’industrie manufactua rière. » Cela, on le voit, n’a rien de commun avec la théorie du marché réservé, le droit absolu et perpétuel à la protection.

(8) Je reproduis les termes mômes de List, p. 109.

(9) On connaît cette prétention et cet aveu de nos manufacturiers dans les enquêtes : « Retranchés derrière le mur de la prohibition, a nous ne nous sommes enquis de ce qui se passait au-delà de nos « frontière... nons avons un droit acquis à la prohibition. »

(10) 11 y a des gens qui s’imaginent que les traités de commerce contre lesquels on crie, ont supprimé tout droit protecteur Les économistes acceptent la théorie de Colbert sur la protection : des béquilles qu'il faudra ibt ou tard jeter de côté.

Le grand argument des protectionnistes a toujours été celui- I ci : il faut empêcher nos capitaux de passer aux mains de l’é-

tranger. Par capitaux on a d’abord entendu l’or ; il fallait à tout prix attirer l’or et l’empêcher de s’écouler. On a eu raison de ces aberrations de la balance du commerce, en faisant voir > que l’intervention de la monnaie n’empêche pas qu’en réalité

! les produits ne s’échangent que contre des produits et qu’aussi-

tôt que l’or a passé à l’étranger en quantité un peu trop considérable, immédiatement des forces économiques sont mises en jeu qui tendent à le ramener là où il est rare et a par consé- ! quent plus de prix. Aujourd’hui on accepte bien la formule que

les produits s’échangent contre des produits ; mais, dit-on, il peut se faire aussi qu’un peuple ne produisant plus assez, donne en échange à l’étranger ses capitaux contre des produits, en sorte que l’étranger se paiera de ses produits en acquérant des fonds de terre, des maisons, des chemins de fer, des créances. On redoute, en somme, que les pays relativement pauvres ne r soient fécondés par les capitaux venus des pays riches.

Cette question a quelque analogie avec celle de l’émigration.

! De même qu’un pays où la population surabonde, la déverse

sur les pays où elle est clairsemée et où la terre abonde ; de mê- ; me les pays où l’épargne a créé d’abondants capitaux en dé-

I verse une partie sur les pays où le capital est rare. C’est ce

qu’on a appelé justement la colonisation des capitaux. Les I pays où des colons étrangers vont s’établir, pourraient jusqu’à

un certain point s’émouvoir de cette invasion quand elle prend des proportions un peu considérables; il n’en est rien‘(1 1), Doivent-ils s’émouvoir davantage de ce que des capitaux étran- I gers viennent vivifier leur agriculture languissante, leur indus-

(11) Notre plus grand ennemi c’est le désert, a dit un économiste j distingué de l'Amérique du Sud, pour nous civiliser c’est peupler !

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trie arriérée? L’avantage matériel est évident. Que craint-on ? Que l’étranger devienne propriétaire (1 2) du sol ? Il s’en soucie bien vraiment I Savez-vous ce qu’il emportera du pays auquel il a apporté ses capitaux? Des titres... car en somme cet apport de capitaux se sera fait sous forme de prêts, prêt à l’Etat, à des particuliers, et l’étranger aura des rentes, des actions, des obligations. Eh bien I savez-vous ce qui arrivera ? De même que le colon qui a quitté son pays finit par perdre l’esprit de retour et change de nationalité, ainsi feront ces capitaux. Yoilà des capitalistes anglais qui ont souscrit un emprunt italien, qui ont créé des établissements industriels en Italie, et qui sont porteurs de rentes italiennes, d’actions de chemin de fer italien : (je prends pour exemple le peuple qui passe avec raison pour le plus grand capitaliste du monde, et d’autre part un peuple qui vient de naître à la vie politique et économiciue et se montre aussi bien doué pour l’une que pour l’autre) quelle sera l’ambition des Italiens ? De devenir propriétaires de ces titres, de ces capitaux qu’ils ont empruntés aux Anglais. Pour cela ils épargneront et c’est à cela qu’ils consacreront en partie leurs épargnes. Sur le grand marché des titres, les titres italiens seront particulièrement recherchés par des Italiens. Ce n’est point là une hypothèse plus ou moins vraisemblable ; l’expérience atteste que les litres émis dans un pays au profit de créanciers étrangers, ont une tendance marquée à rentrer dans ce pays ; et cela

(12) Il y a des gens qui ont pris à la lettre cette phrase consacrée par les protectionnistes « Le Portugal réduit à l’état de province anglaise par suite du traité de Méthuen,» et qui se représentent le sol du Portugal comme la propriété des capitalistes anglais. — La légende du traité de Méthuen, unique cause de ruine du Portugal qui n’a pas su défendre son travail national, a fait son temps. — V. l’intéressante étude de M. Anisson Dupéron : Essai sur les traités de commerce de Méthuen et de 1786, dans leurs rapports avec la liberté commerciale. ~ Journal des économistes, avril 1 847 .

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s’explique. Les capitaux sont à la fois audacieux et craintifs ; ils recherchent à la fois la productivité et la sécurité, et, à ce dernier point de vue, jamais un capitaliste qui a un capital en pays étranger ne le considère comme aussi complètement en sûreté qu’il peut le paraître aux nationaux de ce pays lorsqu’ils en ont la propriété.

Il faut donc laisser aller les capitaux où ils veulent, où l’intérêt individuel les appelle ; c’est le meilleur moyen d’encourager leur formation, d’assurer leur productivité. Si l’émigration est un droit naturel pour les individus, à plus forte raison doitil en être ainsi de l’émigration des capitaux. C’est la liberté, c’est la justice ; c’est la condition du progrès, que les peuples les plus avancés dans la civilisation portent chez les autres la science, les arts, la richesse. Un manufacturier anglais disait un jour à ses collègues de la Chambre de commerce de Manchester : « Autrefois nous exportions des étoffes ; puis celte expor- « talion a fait place à celle des fils qui sont la matière première « des étoffes ; ensuite nous avons exporté les machines avec « lesquelles on fait le fil ; plus tard nous avons exporté des ca- « pitaux pour faire des machines ; nous avons enfin exporté « nos ouvriers et avec eux notre génie industriel. »

Dans cette revue des faits généraux qui sont de nature à exercer quelque influence sur l’esprit d’épargne et la formation des capitaux, je ne saurais omettre l’influence des climats, sujet qui a justement attiré l’attention des philosophes et des économistes (13). Non seulement je n’ai pas à l’embrasser ici dans toute son étendue, mais, même en ce qui a plus directement

(13) M. H. Passy, L'influence des climats sxtr le développement économique des sociétés. — Journal des économistes de septembre 1873, p. 313-323. — M. Baiidrillart, Eludes de philosophie morale et d'économie politique, t. n, p. 70-101 ; De l'influence des climats et des lieux sur les faits économiques.

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trait à l’objet de cette étude, je crois qu'il suffira de poser la question et d’indiquer la solution sans grands développements.

On a exagéré l’influence directe du climat sur l’homme. On a dit : l’extrême froid comme l’extrême chaleur paralysent l’homme, le rendent impropre à l’effort intellectuel et physique qui sont la condition de tout développement économique, lequel se caractérise surtout par l’épargne, l’abondance du capital (U). On se laisse trop impressionner, dans cette appréciation, par l’effet que produit tel ou tel climat sur ceux qui n’y sont pas accoutumés dès leur naissance. Un nègre, sous la zone torride, peut supporter des travaux qui accablent un européen. La différence essentielle entre le nègre et l’européen, c’est que le nègre peut travailler, mais ne veut pas ; l’européen a la volonté, non la force. L’influence des climats sur l’homme est surtout indirecte, en ce sens que tel ou tel climat engendre telle ou telle espèce de besoins, et que l’activité économique de l’homme se développe suivant la nature, l’étendue et la variété de ces besoins. On peut dire que le climat fait l’éducation économique de l’homme. Ce qui est surtout à considérer ici, c’est la variété des besoins résultat de la variété des saisons, et qui impose à l’homme la prévoyance. Dans les climats tempérés,

(U) Cabanis a particulièrement exagéré cet effet des climats. La différence des climats est fondamentale dans le système d’économie nationale de List (v. note 7 ci-dessus), qui n’est que le développement de cette idée que : « Les pays de la zone tempérée sont spécialement pro- « près au développement de l’industrie manufacturière ; car 1a zone tem- « pérée est la région des efforts inteetuels et physiques. » Comme compensation les pays de la zone torride ont le monopole naturel de précieuses denrées que ceux de la zone tempérée recherchent. On peut donc poser en principe, dit List, qu’une nation est d’autant plus riche et d’autant plus puissante qu’elle exporte plus de produits manufacturés, qu’elle importe plus de matières brutes et qu’elle consomme plus de denrées de la zone torride (introduction, p. <04 et 105). C’est, on le voit, le système colonial généralisé.

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mais où l’hiver fait néanmoins sentir ses rigueurs, il faut songer en été, en automne au plus tard, à remplir la cave et le grenier de fruits et de légumes, de provisions de tous genres. L’activité qui règne dans l’économie domestique est la conséquence du climat, des conditions économiques de la société : il faut sans cesse produire et conserver. Dans les climats, au contraire, où la température varie peu, les besoins sont uniformes comme elle, par conséquent moins nombreux ; la terre également féconde en tout temps donne constamment des fleurs et des fruits (15). Certains besoins y sont inconnus ou faciles à satisfaire ; le logement, le vêtement, le chauffage, ces premières conditions de l’existence, n’y comptent presque pour rien. Les populations les plus laborieuses de ces pays à température uniforme, n’ont pas besoin de déployer la même activité que sous un climat à saisons bien tranchées ; ici il faut faire en peu de temps tous les travaux des champs, car la terre est inabordable en hiver ; là, au contraire, on peut travailler en tout temps, on n’a pas à se presser, à déployer une fiévreuse activité.

Sous ces heureux climats, la nature semble avoir voulu dispenser l’homme de la prévoyance ; mais aussi quand elle trompe par hasard son attente, quelle misère, quelles famines irrémédiables ! C’est là que l’humanité devait avoir son berceau, car là seulement la nature avait préparé la première nourriture indispensable ; mais c’est ailleurs que l’homme devait faire éclater sa vraie puissance, sa force morale, dans des pays qui récélaient aussi des richesses, mais des richesses qu’il fallait arracher à la terre par un labeur obstiné. Là où la nature a traité l’homme en enfant gâté. « La vie humaine est soutenue

(15) En Arabie, la même semence produit annuellement une triple récolte, parce que les grains tombés au moment de la moisson germent immédiatement et suffisent à l’ensemencement. V. G. Roscher, Principes d'écon. politique, S 32.

« avec si peu de chose que les pauvres souffrent rarement l’in- « quiétude du lendemain, et dans ces climats où l'existence « est déjà un plaisir, le luxe qu’ils préfèrent n’est autre que « le repos. Quand la passion les mène, ces peuples déploient « une grande énergie ; mais ils n’ont pas celte énergie cons- « tante, courageuse, qui se manifeste par un travail non inter- « rompu. » (16) — Voilà bien les fruits de cette éducation économique faite par le climat : le goût du repos (17), l’indolence, l’imprévoyance, le fatalisme, qui ont produit cette triste philosophie boudhiste dont l’idéal est le repos absolu dans la mort. Enfin, comme conséquence de tout cela, celte insouciance à l’endroit du manque de liberté et de sécurité qui ne menace pas l’heure présente, et cette justice sommaire et brutale qui frappe à l’aveugle, sans forme de procès, sans souci de la dignité humaine.

A propos de cette humble question de l’épargne et du capital, j’ai dû parler de sécurité, de justice, de liberté ; je me plais à y insister. La liberté économique n’est qu’une des formes de la liberté générale, mais non la moins importante. Le mot liberté, à lui tout seul, n’est qu’une abstraction ; l’économie politique lui donne un sens précis, déterminé, qui est en somme le véritable. Pour bien des gens la liberté n’est que le secret espoir de dominer ; pour d’autres c’est avant tout le désir de

(16) J. Stuart Mil), Principes, liv. i, chap. vin. § 4.

(17) Propos musulman : « Les œuvres d’Allah sont merveilleuses ! a Vois ce Franc ! il pourrait rester tranquillement assis, et, dès qu’il le « peut, :1 se traîne à pied çà et là ! » Le capitaine Speke. dans le Journal de son voyage aux sources du Nil, rapporte : « Si je me prome- « nais un peu pour me dégourdir les jambes, les somali se formaient « en conseil de guerre pour discuter les mobiles de ma conduite ; dans « leur esprit il fallait que j’eusse des desseins secrets sur leur pays, car « un homme jouissant de son bon sens ne fait pas aller ses jambes inu- « tilement »

n’être pas dominé, tyranisé. La liberté est avant tout une chose négative, et la formule économique laissez faire, laissez passer est encore la meilleure formule de la liberté générale ; j’entends cette formule bien comprise et non travestie au gré des passions et de l’ignorance. Que d’enseignements contient la liberté économique I En assistant, par la pensée, aux luttes qu’il a fallu soutenir pour la conquérir ; en voyant tout ce qu’il a fallu déployer de science, d’esprit, d’éloquence, de ferme bon sens, pour venir à bout de tant d’erreurs, de préjugés, de sophismes; pour rassurer les intérêts légitimes mal à propos effrayés, pour démasquer les intérêts égoïstes abrités sous le manteau de l’intérêt public et du patriotisme,, , on comprend le prix qu’il faut attacher à une liberté si chèrement conquise ; et il en est de même de toutes les libertés. Je dirai volontiers que la liberté économique est une excellente école d' applieation de la liberté. Une question de liberté économique se trouve mêlée à tous ces grands mouvements des nations dont on fait honneur à de pures aspirations vers la liberté et l’indépendance politiques. Les colonies anglaises d’Amérique s’émurent lorsqu’elles entendirent Chatam, le père de Pitt, effrayé des premiers progrès de leurs manufactures, déclarer en plein Parlement qu’il ne fallait pas laisser fabriquer en Amérique un seul fer à cheval ; et si l’élévation des droits sur le thé fut le signal de la guerre, Washington déclarait que ce n’était pas uniquement pour quelque sous de plus qu’on se battait, mais parce qu’il y allait de la dignité du peuple américain, qui ne voulait pas être taxé à merci et miséricorde. On fait fi des intérêts matériels ! Eh bien, ces intérêts matériels, l’épargne, le capital, le commerce, l’industrie, pour prospérer n’ont pas moins besoin de liberté que tout ce qu’on est convenu de considérer comme l’expression la plus élevée de l’intelligence humaine, les lettres, les arts, les sciences. On a pu voir de grands esprits, des poè-

tes, des historiens, des philosophes, des jurisconsultes, qui, dans le domaine de la pensée pure, réclamaient la liberté, accepter trop facilement des compromis sur le terrain de la politique. Rien de semblable dans les annales de l’économie politique ; aucune science n’a eu des représentants d’un caractère aussi élevé : Vauban, Quesnay, Turgot, Malcsherbes, J.-B. Say, Charles Comte, Dunoyer. L’industrie, le négoce, les métiers ont voyagé de ville en ville, de pays en pays, fuyant l’oppression et la persécution, d’Asie en Grèce, de Grèce en Italie, en Flandre, en Brabant, de France, hélas ! en Allemagne, en Angleterre, en Hollande. Pour la libre Hollande, tous ces glorieux souvenirs : la conquête de son territoire sur l’Océan, la conquête de son indépendance vis-à-vis de l’Espagne, la suprématie maritime, la liberté de conscience... se confondent avec des

idées de liberté commerciale ; et lorsque, après le traité d’Aixla-Chapelle, le Stadthander s’enquérait auprès des négociants sur ce qu’il y avait à faire pour la prospérité économique, de la Hollande, il lui fut répondu : la liberté politique et commerciale I (1 8)

Si, à propos d’épargne et de capital, j’ai insisté sur cet élément vital, la liberté, c’est qu’ aujourd’hui bien des gens croient qu’il faut lui donner un autre nom : la démocratie ! L’illustre chancelier de l’Hospital, le héros et le martyr de la tolérance religieuse , qui est aussi une forme de la liberté , disait : « Otons ces mots diaboliques, noms de partis, factions et sédi- « tions : Luthériens, huguenots, papistes, ne changeons le

(18) J.-E. Horn, l’Economie politique avant les physiocrates; chap. IX. — Je ne puis m’empêcher de rappeler ici la noble réponse de Comte et de Dunoyer à l’empereur Napoléon qui, en 1814, désireux de s’assurer l’appui des deux rédacteurs du Censeur, les manda auprès de lui et leur dit : « Que demandez-vous? — L’n bon gouvernement pour la « France libre, et pour nous la paisible continuation de nos travaux, »

CHAP. IX. DERNlKi’.E ANALYSE. SYNTHÈSE ET DEFINITIONS 1 25

« nom de chrétiens ! » Je dirai volontiers : ôtons ces vilains mots d’aristocratie et de démocratie, noms de factions, ne changeons les beaux noms de justice et de liberté ! « C’est ce ré- « giine (la liberté pour l’homme de s’élever aussi haut que le « permettent les succès de ses efforts) qu’on appelle raainte- « nant démocratie, dénomination qui n’a pas seulement le « tort d’être inexacte, car il n’y a pas plus de démocratie que « d’aristocratie dans les pays où la loi est la même pour tous, « mais qui de plus à celui bien plus grave de susciter et tl’en- « tretenir chez de nombreuses parties de la population l’idée « qu’il leur reste des victoires à remporter sur les autres, et « des intérêts auxquels il manque les garanties, la protection, « les moyens d’essor qu’ils ont droit d’obtenir... La démocra- « tie, c’est l’établissement, la Consécration de la justice dans les « rapports entre les personnes, la souveraineté rendue aux « lois qui règlent naturellement la distribution de la ri- « chesse(19). »

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