‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 55 sur 60 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Résnmé des enseignements contenus dans ce livre. — Richesse, science et moralité. — Les leçons dn passé. — La tâche dn temps présent. — Les prévisions de l’avenir.

Dans l’ordre des sciences morales surtout, j’ose dire qu’il y a quelque chose de mieux que la science elle-même, c’est l’amour de la science. 11 en donne la véritable intelligence ; il en est à la fois le fruit et la semence, et j’appliquerais volontiers ici ce qui a été si admirablement dit de la charité par rapport à la religion. « Quand je saurais tout ce qui a été dit et écrit sur la « science, si je n’ai l’amour de la science, je ne sais rien. » Et il est heureux qu’il en soit ainsi, car cela permet aux plus humbles serviteurs de la science d’en être les utiles propagateurs. Si, en effet, on ne parvient pas toujours à intéresser les hommes en leur parlant de ce qu’on croit savoir, il me semble qu’on ne manque jamais complètement ce but en leur parlant de ce qu’on aime. C’est à ce litre seulement que j’espère avoir pu intéresser le lecteur ; et, comme il s’agit ici d’iin intérêt sérieux, d’une élude faite en vue de la conduite de la vie et d’un juste jugement à porter sur les plus graves questions, je me

GOrCGLUSlON.

plais à penser qoe, ce livre lu, le lecteur sera bien aise d’en avoir la substance et les enseignements résumés en quelques lignes. Je serais heureux de n’exprimer que des réflexions déjà venues d’elles-mêmes à son esprit.

La pensée fondamentale de ce livre, c’est que l’hemme, par le travail et l’épargue, par le bon emploi de ses facultés natives et des éléments que lui ont transmis les générations passées, accomplit sa destinée, s’avance dans la voie du progrès intellectuel et matériel. La perspective est immense et il ne saurait l’embrasser d’un regard assuré ; mais il connaît la loi et les conditions du progrès ; plus de richesse, plus de science, plus de moralité, plus de justice, tout cela va ensemble et le résultat de tout cela sera une domination plus étendue, plus complète de l’homme sur le monde. Le vieil anathème contre la science et la richesse ne s’adresse pins à ces choses telles que nous les connaissons. L’homme a conscience de sa grandeur sans perdre le sentiment de sa faiblesse, double condition pour qu’il puisse proposer un but élevé à ces efforts.

Cette étude nous a fait voir que, à défaut d’une vaste synthèse de toutes les sciences morales, c’est encore l’économie politique qui en montre le mieux l’unité. Leur base commune est que l’homme est fait pour vivre en société, et c’est en vertu de ce principe que chacune d’elles formule des prescriptions qui se corroborent naturellement. La morale dit aux hommes : aimez-vous les uns les autres I Le droit leur dit : respectez la liberté d’autrui, soyez fidèles à vos engagements ! L’économie politique à son tour, déterminant d’une manière plus précise les caractères et les conséquences de la sociabilité, leur dit : travaillez, coopérez, unissez-vous dans la lutte pour l’existence! Par une analyse rigoureuse des phénomènes économiques, elle

résout en harmonie les contrastes plus apparents que réels. Elle établit que, s’il peut y avoir opposition d’intérêts entre deux individus, à un moment et sur un point donnés, il ne saurait y en avoir entre les grands intérêts de la société. Cette démonstration ne ressort nulle part plus complètement que dans la théorie de l’épargne et du capital ; car le capital est l’expression la plus parfaite de la puissance de l’homme, et l’épargne répond également aux exigences de l’économie politique, de la morale, de l’intérêt individuel et de l’utilité sociale.

Nous avons dû prendre la défense de notre temps contre des attaques parties des points les plus opposés. Les hommes aiment à remonter dans un passé lointain ou à s’élancer vers un avenir inconnu pour y contempler un état de choses idéal ; les uns nient le progrès, affirment qu’il y a décadence continue; les autres veulent le progrès, mais croient que rien ne se fait si tout ne se fait pas en un jour, et ces regrets comme ces espérances ont cela de commun qu’on y perd le sentiment de la réalité et qu’on se plaît à dénigrer le présent. Nous pensons que chaque époque réalise quelque progrès particulier, et que le plus sûr moyen d’aller en avant est de permettre à chaque civilisation de porter ses fruits. Or, nous ne sommes qu’au début d’une grande rénovation industrielle et économique au milieu de laquelle la société cherche encore sa voie. Notre éducation économique est en retard sur la révolution industrielle. Nous en sommes encore, sous ce rapport, au point où on en était, sous le rapport technique, quand la machine à vapeur, quand la machine à feu, comme on disait alors, venait d’être découverte. Que de tâtonnements, d’incertitudes, avant d’avoir pu tirer parti de celte force nouvelle, de l’avoir maîtrisée, assou-

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plie, dirigée 1 Combien de temps n’a-t-il pas fallu pour qu’on prît au sérieux la locomotive et les chemins de fer I Les transformations morales sont plus lentes et plus difficiles à réaliser que les transformations industrielles. Il est plus facile de comprendre le fonctionnement d’une machine nouvelle, si compliquée qu’elle soit, que de saisir l’ensemble des rapports nouveaux que crée entre les hommes une lévolution à la fois industrielle, économique et sociale. Il suffit d’ailleurs qu’un nombre relativement assez faible de savants et d’artisans habiles possèdent les procédés techniques récemment découverts tandis que, dans l’ordre moral, rien n’est fait tant que les connaissances requises n’ont pas pénétré dans les masses.

A des maux nouveaux il faut des remèdes nouveaux. Quelque supérieur que soit un nouvel état de choses par rapport à l’ancien, il n’est pas exempt d’inconvénients, surtout dans les moments de transition. Les machines, la division du travail, la liberté industrielle et commerciale, la concurrence sur un marché plus étendu, se sont là des faits inéluctables ; il ne sert de rien de déclamer contre les cruelles lois économiques, il faut les comprendre pour les dominer ; avec la liberté s’est accrue la responsabilité. La grande industrie et la concurrence exposent le travailleur à de brusques chômages, de là l’impérieuse loi de l’épargne et de la prévoyance sous toutes ses formes. Certc les plaintes sur l’insuffisance des salaires et les chômages ne sont pas sans fondement ; mais nous avons vu que bien souvent ceux qui gagnent les plus gros salaires sont ceux qui épargnent le moins et se livrent habituellement à des chômages volontaires, on l’a dit avec raison : « Le fol emploi d’un large salaire laisse

« à la misère plus de prise que l’exiguité du salaire (1). » La transformation qui s’est opérée dans les conditions économiques de la société peut être représentée par un homme qui, n’ayant jamais conduit qu’une barque, à la rame ou à la voile, sans perdre les côtes de vue, est appelé à diriger sur l’Océan un gigantesque navire à vapeur. On aura beau dire que c’est toujours l’art de la navigation... tout est nouveau pour lui..,, il lui faut bien d’autres qualités d’esprit, une science et une pratique nouvelles, La seule différence dans les proportions des choses peut constituer par elle-même un changement profond et radical. C’est donc une manœuvre nouvelle à apprendre, et si un peu de trouble et de confusion sont inséparables de cet apprentissage, cela n’aura qu’un temps. « Je ne suis pas, dit « J. Stuart Mill, de ceux qui croient que l’état normal de « l’homme soit de lutter sans fin pour se tirer d’affaire; que « cette mêlée où l’on se foule aux pieds, où l’on se coudoie, où « l’on s’écrase, et qui est le type de la société actuelle, soit la « destinée la plus désirable pour l’humanité, au lieu d’être « simplement une phase désagréable du progrès industriel... »

Et, en réalité, il y a eu progrès dans l’intelligence des conditions de la vie parmi ceux qui, vivant de leur travail, se sont trouvés si directement intéresses dans la transformation industrielle et économique dont nous sommes témoins. On fuit beaucoup de bruit d’un petit nombie de sectaires fanatiques, mais cette minorité bruyante n’est pas la grande masse qui travaille et épargne quand elle peut. Jamais on ne lui persuadera que l’ouvrier laborieux qui épargne est un traître, un misérable (2).

(1) M. Renouard, du Droit industriel, ii® partie, livre i, chap. v, p. 95.

(2) Voir chap. xxix, notes 9 et 10,

Tous les ouvriers laborieux , intelligents , qu’ils travaillent comme salariés ou qu’ils fassent de la coopération, mettent en pratique les principes de l’économie politique (3). Il faut que toutes les idées malsaines, ridicules, se produisent : la vérité n’est sûre d’elle-même que lorsqu’elle a subi l’épreuve de la libre contradiction. J’ai une foi entière dans le triomphe des principes fondamentaux de l’économie politique. On a essayé de représenter l’économie politique comme une pure abstraction(4); c’est au contraire la plus pratique des sciences. On peut bien faire du socialisme à outrance dans un club ; on n’enseignera jamais méthodiquement que l’économie politique. On peut avoir eu des accès de socialisme, mais dès qu on porte, pour une part si faible qu’elle soit, le poids de la puissance publique, c’est de l’économie politique qu’on met en pratique. Cela est si vrai que, à ce qu’il me semble, le suffrage universel en appelant tous les citoyens à l’exercice de la souveraineté, a plutôt marqué un temps d’arrêt dans l’expansion des idées socialistes.

(3) Exempte : les coop^rateurs qui pennent des auxiliaires salariés.

(4) M. Le Play, qni maltraite si fort l’économie politique. Adam Smith et Turgot, se trouve ici d’accord avec M. Rûmelin de Tühingen, et encore celui-ci. en la mettant à la porte, la couronne de fleurs. V. avant-propos, note 15 et chap. xxix. Il en est qui, tout en .acceptant l’économie politique dans le passé, n’en veulent plus pour l’avenir. Elle a rendu des services, disent-ils. mais son rôle est fini. G est abuser des fameuses catégories hiHoriqves. Alors que l’ignorance est encore si universelle, cctfe conc ption d’une science morale, excellente en ellemême qui a rendu de grands services, apparemn ent par'-e qu’elle a révélé et répandu d’uliles vérilés. mais qui ne serait plus bonne qu’à mettre an rebut, cette conception, dis-je, me parait pour le moins étrange. On parle de l’économie politique comme d’un genre littéraire vieilli :

La ballade, à mon goût, est une chose fade;

Ce n’en est plus la mode, elle sent son vieux temps.

Et, s’il y a eu progrès, si les mauvaises doctrines n’ont pas fait tout le mal qu’on pouvait craindre, à qui le doit-on? Aux fermes représentants de la science économique. Ils n’ont été pendant longtemps qu’une petite troupe d’élite, toujours sur la brèche, exposés aux calomnies, aux injures, aux menaces; on les a dénoncés comme libre échangistes vendus à l’Angleterre, comme ennemis de la morale et de la religion ; comme ennemis du peuple. Ce dernier reproche est le plus injuste de tous, car les vrais amis du peuple sont ceux qui le servent en dédaignant la popularité. Ainsi que je crois l’avoir montré, ils ne se sont préoccupés que d’une chose, de dire la vérité à tout le monde, au riche comme au pauvre. Aucune science n’a répandu en aussi peu de temps autant de vérités utiles que l’économie politique. Si, depuis un demi siècle, l’économie politique eût pénétré dans les écoles populaires, la société n’aurait jamais été ébranlée sur sa base. Tout naturellement ceux qui pensent que l’économie politique n’est qu’une vaine abstraction, une vieillerie qui a fait son temps, ne parlent pas avec moins de dédain des économistes. A les en croire, c’est à d’autres mains qu’il faut confier la défense des grands intérêts sociaux. Nous connaissons ces étranges défenseurs (5) qui n’ont rien de plus pressé que de livrer à l’ennemi nos deux bases d’opération, la propriété et la liberté.

(.5) Il s’agit des socialistes de la chaire, dont j’ai déjà eu occasion de parler, et c’est M de Laveleye qui proposa de leur laisser le soin de défendre la société contre les attaques du socialisme. Dans on article publié par la Revue des Deux-Mondes du 15 juillet ISIS, sous ce titre : Les tendances nouvelles de l'économie politique et du socialisme, 1 éminent publiciste belge conclut en effet en ces termes : « Des écrivains « comme MM. Ciifie Leslie, Luzzaiti, Frederiksen, Schmoller, Held, « Wagner, Contzen, Nasse, me paraissent beaucoup mieux armés que

Dans celle élude sur l’épargne el le capilal, source de la richesse privée et de la puissance publique, nous nous sommes

« l’école de Bastiat pour combattre le socialisme scientifique actuel,

« qui s’appuie précisémf*nl sur les formules abstraites et les lois éco- « nomiqups naturelles pi^ur battre en brècbe l’ordre social et pour en « demander la reconstruction inti^grale. » Il y a là bien des noms qui seraient étonnés de se trouver ensemble ; mais je n’msiste pas sur ce point. Je m’arrête au nom de M. Adolphe Wagner. Lorsque M. de Layeleye écrivait l’article ci-dessus, en 1875, il ne connaissait pas le premier volume du livre de M. Wagner (Lebrbuch der politischen OEkonomie), qui n’a paiu qu’en 1876. Je tiens, la chose en vaut la peine, à justifier l’appréciation exprimée au t-xte et à mettre le lecteur en mesure de juger, pièces en main, du degré de confiance que peuvent nous inspirer de pareils auxiliaires. — A la page xm de la préfa e, M Wagner déclare qu’il est à l’extrême aile gauche de l’armée politico-sociale, aussi opposé que possible à l’écr le économique libérale. Il aurait tout aussi b.en pu dire que décidément il avait passé à l’ennemi avec armes et bagages. — Voici comment il traite la propriété. Ad § JoO, p. 667. il condamne absolument la propriété individuelle des maisons et terrains à bâtir. Quant à la propriété foncière rurale, c’est tout au plus s’il admet les circonstances atténuantes, et encore, dans quelle mesure ! Ainsi, au S 308, p. 6 0. il affirme que la polémique sociale contre la propriété foncière est tout ce qu il y a de plus triomphant et que, tant au point de vue théorique qu’au point de vue pratique, sa suppression est loin de présenter les mêmes d fficullés que la suppression de la pro|iriété du capital. 11 y a mieux : au§ 337, p. 664, M. Wagner déclare que le principal grief contre la propriété urbaine, celui qui entraîne irrévocablement sa condamnation, c’est que la maison n’est qu’un capital de pierre {ew steinernes Kapital) pour lequel le propriél.aire ne fait plus rien, ne déploie aucune activité propre, ce qui l’assimile au propriétaire rural qui, au lieu de cultiver lui-même, fait cultive: par un fermier ; or, là où il y a bail à ferme, la pro(iriélé rurale perd sa raison d’être U... Voilà le défenseur de la propriété — Quant à la liberté des contrats. M Wagner en fait litière : ce n’est que spéculation effrénée, duperie, violence déguisée. — M. Wagner a pour la profondeur des théoriciens du socialisme de trop compromettantes admirations pour que nous puissions songer à le leur opposer. Il met tout d’abord la crosse en l’air Voici un piécieux exemple de celte disposition admiralive. Au S 73. note 1, p. 81, il nous apprend que nous devons aux théoriciens du socialisme la belle théorie de la con-

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naturellement demandé ce qu’il en était, à cet égard, de notre pays. Ecoutons le témoignage d’un étranger, d’un Allemand (6): « La France offre un exemple unique et incomparable. Malgré « les charges que le peuple français a dû s’imposer récemment « pour remplir ses obligations, on remarque chez cette nation « beaucoup moins de symptômes de mécontentement social « que chez les antres. Chez nous, qui devons encaisser les mil- « liards qui ne procureront au peuple qu’un renchérissement « général de toutes les choses utiles de la vie, on ne peut jeter « les yeux sur un journal où il ne soit question de nombreuses « grèves d’ouvriers et d’émigrations en masse... On est naturel-

junciurl... Que peut bien être celle théorie nouvelle? Le voici, et qu’on juge de la nouveauté Les éronomistes disent que la richesse s’acquiert

par le travail, l’éjmrgne. l’activité intelligente à quoi les socialistes

répondent: el la conjunciar, qu’-^n fai tes- vous? La conji/nclur, c’est tout événement imprévu de force majeure, qui vient déjouer les calculs les mieux étaolis qui enrichit Is uns. appauvrit les au-res indépendamment de tout mérite et de tout démérite. Vous croyez peut-être que cela est vieux comme le monde; que c’est l’inexoralde dr^slin. l’aveugle fortune, le cas fortuit, la force majeure, le periciUinn el commodum, toutes choses sur lesquelles moralistes el jurisconsultes dissertent depuis des milliers d’années?.. Non c'est une révélation due au génie de Lassalle qui. à ce propos, a fustigé de la belle façon les économistes ignares. « Le prohlème qui s’impose maintenant à la science, conclut « M. Wagner, c’est de faire à la cottjunclur sa place dans t'économie a politique. » La place que lui font les socialistes, M. Wagner doit s’en douter : c’est, en vertu de la solidarité, d’indemniser ceux qui ont souffert de la conjmcbir, et de dépouiller ceux qui oat profilé de la conjunctur. — Le lecteur peut être persuadé que je n’mvente rien. Je ne sais si je me trompe, mais il y a dans cette çonjunciur une certaine vis comica qui pourrait être exploitée avec succès au théâtre. — M. de Laveleye n’ignore pas que, à la page 436. M. Wagner lui décerne un diplôme de docteur en politique sociale allemande. Si intrépide que soit le spirituel économiste, je pense qu’il n’a accepté que sous bénéfice d’inventaire.

(6) Extrait d’un article de M. Kolb, député bavarois, publié dans le journal Tagespress de Vienne. ?» propos de la convention du 29 juin 1872, relative à la libération du territoire.

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« lement forcé de se demander comment il se fait que le peuple « français peut répondre aux exigences énormes auxquelles il « est soumis aujourd’hui. Ce miracle a été opéré d’une part par le zèle intelligent du peuple français, de l’autre par la « révolution de 1789, qui a libéré les individus et le sol et créé « une base sociale que l’on est, malgré toutes les résistances, « forcé d’imiter dans tout le reste de l’Europe. » Je retrouve partout à l’étranger des témoignages analogues. Au dix-huitième congrès de l’Association anglaise pour l’avancement des sciences, en 1874, sir Georges Campbell vantait la solidité que donne à la France la division de la propriété et protestait contre les excès de la grande propriété en Angleterre. Que la France continue donc à ce se recueillir, à étudier, à travailler et à épargner; que Dieu lui donne la sagesse politique, et... fata viam invenient t

Travailler, épargner, accroître sans cesse le capital privé et la puissance productive de la société, voila qui est fort bien , mais n’y aura-t-il pas toujours une nombreuse population d’ouvriers soumise à la dure loi des salaires qui tendent à se régler sur ce qui est nécessaire à la subsistance de l’ouvrier ? A cela nous répondons que la majorité des ouvriers pourra devenir capitaliste, non point sans doute de manière à vivre uniquement du revenu de ce capital, mais ce revenu ajouté au salaire leur donnera l’aisance, leur sera une ressource dans les temps de crise et leur permettra de mieux vendre leur travail, en leur laissant le temps d’en discuter le prix. L’abondance du capital assurera des salaires de plus en plus élevés, d’autant mieux que le nombre des purs salariés ira diminuant. Voilà comment par le simple jeu des lois économiques cessera la tyrannie du capital ; mais il ne s’agit pas de le traiter comme un ennemi en-

fermé dans une place forte, qu’on amène à se rendre à merci, et auquel on impose les plus dures conditions.

On croit d’ailleurs avoir tout dit quand on nous a montré l’ouvrier ne gagnant que de quoi vivre. Mais il y a différentes manières de vivre. Ce niveau du salaire n’est rien moins qu’invariable. Suivant les temps et les lieux, suivant le milieu social et industriel dans lequel on vit, il s’établit pour les salaires un chiffre moyen au-dessous duquel il semble qu’ils ne peuvent plus tomber. On peut, sans se faire illusion, se représenter un temps où, grâce à l’abondance des capitaux et à la concurrence que se feront les entrepreneurs, le salaire permettra à l’ouvrier de pourvoir largement à tous ses besoins ; où, par suite de perfectionnements industriels, ce salaire sera gagné facilement en sept ou huit heures de travail, ce qui laissera à l’ouvrier un temps considérable pour le repos, les distractions et l’étude. Plus instruit et plus habile, il gagnera des salaires de plus en plus élevés, et il finira par préférer justement sa position de salarié à tous ces emplois subalternes dans l’administration qui excitent aujourd’hui son envie.

Toujours plus de science, de travail, d’épargne et de richesses!... Et puis? nous élevant plus haut, regardant plus loin, par delà les perfectionnements industriels , économiques et sociaux, nous pouvons nous demander ce qu’il adviendra de cette civilisation à l’épanouissement de laquelle nous assistons? Est-elle destinée à périr pour que quelque race nouvelle, en rassemblant les débris et y mêlant des éléments inconnus, fasse ce que nous avons fait nous-mêmes pour les civilisations grecque et romaine ? Nous avons des raisons de croire le contraire. Nous possédons ou nous entrevoyons des biens dont l’antiquité

n’avait pas même la notion; nous connaissons la vraie liberté civile et politique, qui fut inconnue aussi bien des citoyens de Rome et de Sparte que des multitudes asservies des grands empires asiatiques; nous avons la liberté économique au lieu de l’esclavage. Quelques graves atteintes qu’elle ait subies, il existe entre toutes les nations civilisées une étroite solidarité de vues, de sentiments et d’intérêts, une féconde émulation dans tous les genres de progrès. Quelle supériorité au point de vue scientifique 1 et cela non pas tant à raison de la grande masse de connaissances acquises que de la vraie méthode qui nous assure des progrès rapides et indéfinis. Nous n’avons pas seulement une immense supériorité industrielle, nous possédons les vraies notions de la richesse, des moyens de l’accroître, de son bon emploi.

Combien différentes étaient les perspectives pour l’antiquité 1 Celte civilisation était corrompue dans sa source par son mépris pour le travail ; elle était fondée sur la spoliation et la servitude à tous les degrés de la hiérarchie sociale. C’était un monde factice auquel il fallait des individus esclaves, des nations esclaves, colonies ou peuples vaincus et asservis, afin qu’un petit nombre d’élus pussent remplir avec dignité les fonctions de citoyens. Dans l’antiquité le bonheur, la vertu, le bien-être ne pouvaient être que le lot de quelques-uns, aujourd’hui tous y sont conviés.

Mais, en admettant qu’elle dure, à quoi aboutira cette civilisation? Quels fruits portera cet arbre déjà si grand et dont personne ne met en doute l’accroissement ultérieur? Je laisse de côté les rêves optimistes et je m’attache aux prévisions pessimistes qui semblent mettre plus particulièrement en cause l’économie politique. « Le mouvement des sociétés a tout l’air de

« tendre à un nivellement où toute grandeur disparaîtra avec « les inégalités, où tout intérêt finira avec la lutte. Il y a long- « temps que je suis frappé d’un certain nombre d’antinomies « sociales qui montrent l’humanité allant à contre-fm dans la « voie du progrès et se perdant par obéissance à ses meilleurs « instincts. Nous poursuivons l’égalité, c’est-à-dire la partici- « pation de tous aux lumières et au bien-être ; nous le faisons « en vertu d’un sentiment moral, et nous ne voyons pas que « l’élévation du niveau général ne s’opère qu’au détriment de « la grandeur individuelle, et qu’il n’est pas sûr que l’huma-

« nité n’y perde pas, en somme, plus qu’elle n’y gagne

K L’avenir de l’humanité, à en juger par bien des inductions,

« pourrait fort bien être un état analogue à celui de la Chine,

« ou mieux encore quelque chose de semblable à la ruche, à la « fourmilière, la régularité, l’uniformité, un bonheur plat, la j

« vie moins tout ce qui est le mérite de la vie : et propter vi- j

« tam vivendi perdere causas (7). » Ainsi parle un critique éminent. Cette appréciation pessimiste a été en partie provoquée i

par le besoin de contredire une brillante débauche d’esprit ; mais, en vérité, c’est vouloir absolument prendre les choses par leur mauvais côté. Nous sommes si loin de ce niveau fatal de ^

science, de moralité et de bien-être ! Faudra-t-il donc de peur J

de 1 atteindre trop tôt, s’arrêter dès aujourd’hui en chemin ?

C est d ailleurs à d autres doctrines qu’à l’économie politique qu il faut reprocher de vouloir arrêter ceux qui s’élèvent plus rapidement que les autres vers les sommets lumineux. Qui sait quelles perspectives, quels aspects nouveaux de la destinée humaine s ouvriront un jour ? Je n’aperçois pas le terme des conquêtes matérielles et morales qui restent à faire ; et puis, qu’on

(7) M. Scherer, journal le Temps du 29 août <876, à propos des dialogues philosophiques de M. Renan.

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se rassure : il y aura toujours assez de peines dans le inonde pour assaisonner celte fade existence, car je ne crois ni n’espère que rhomme soit jamais assez heureux sur la terre pour regretter de n’y pas être immortel.

Mais c’est prendre trop de soins, et la science économique n’est pas tenue de dire, à elle seule, sur quels rivaps, dans un avenir plus ou moins lointain, abordera 1 humanité. Ce qu elle affirme, c’est que nous sommes dans la bonne voie ; nous ne nous en laisserons pas détourner ; nous ne prêterons pas 1 oreille à ceux qui nous disent ; « Venez à nous 1 essayez un peu de « notre système ! » Aller à vous ? mais vous êtes une légion qui ne vous entendez pas. Essayer de quoi? Nous n’apercevons que des systèmes contradictoires, que des aspirations vagues et insaisissables. L’économie politique, entre les diverses écoles socialistes, est comme Christophe Colomb au milieu de ses compagnons qui, découragés de ne pas voir luire la terre, lui criaient ; « Si nous naviguions un peu plus au sud, un peu « plus au nord? — Non, toujours à l’ouest. » Nous leur disons de même : Toujours en avant par la liberté et la justice dans les rapports sociaux et économiques, par la science, le travail et

l’épargne 1

Nous sommes dans la bonne voie ! Et, à défaut d’autres prévisions. la science peut affirmer ce qui adviendrait si. nous l’abandonnions pour courir les aventures socialistes. Mieux qu’aucune autre, la science économique et, en particulier, celte étude sur le capital, nous ont révélé les lois qui président au lent développement matériel et moral des sociétés humaines. L’humanité, dans son état originaire d’ignorance et de dénûment, est figurée par ces roches primitives, sèches et dures, qui semblent impropres à porter aucune végétation. De pauvres

lichens dépourvus de racines, de fleurs et de fruits, s’y cramponnent d’abord avec peine de leurs griffes folliacées. Aidés par l’action alternative de la chaleur, du froid et de l’eau, ils désagrègent, effritent peu à peu la roche, et des mousses d’une structure moins rudimentaire l’envahissent; puis apparaissent les graminés, et de tous ces détritus se forme l’humus profond qui porte les arbres de haute lige, qui se pare de fleurs, de fruits, de riches moissons. C’est la fidèle image des lents progrès de la science et de l’industrie. Nous en avons vu les faibles germes; nous assistons à leur prodigieuse expansion; nous savons aussi comment tout cela pourrait être anéanti. Nos montagnes du midi, ravinées, déboisées, dénudées, nous montrent ce que serait cette œuvre de mort. Les fausses doctrines économiques ne feraient pas autre chose si, ce qu’à Dieu ne plaise, elles pouvaient avoir leur libre cours. El puis?... Il faudrait recommencer. Pour reconstituer cette richesse et ce capital follement dissipés, pour que la roche nue se revêtît une fois encore de sa brillante végétation, il faudrait que l’humanité repassât par les étapes de cette voie douloureuse qu’elle a parcourue; il faudrait qu’elle s’affranchit d’une servitude plus funeste que celle que nous connaissons par l’histoire, car le régime économique qu’on nous propose, sous prétexte d’égalité, de solidarité et de fraternité, ce régime d’où on proscrit la liberté, la responsabilité et la prévoyance, flétries des noms d’individualisme et d’égoïsme; ce régime n’est que l’asservissement de tous sans profit pour personne.

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