CHAPITRE XXIX
Les cris de guerre et les solutions socialistes. — A bas le capital ! — A bas les capitalistes ! — A nous le capital ! — Communisme. — Organisation du travail. — Suppression de l’intérêt. — Coopération. — Impersonnalité dn capital. — Décentralisation dn capital. — Liquidation sociale.
Si les hésitations dans l’attaque, les revirements et les changements de front, prouvent le peu de fondement des griefs (ce qui ne veut pas dire que tout soit pour le mieux); l’incohérence et la contrariété des solutions proposées prouvent encore mieux la vanité des doctrines. La partie critique et négative, dans tous les systèmes, est toujours plus ou moins fondée; il est toujours facile de faire une peinture saisissante des maux dont souffre la société, maux qui ne sont que trop réels ; il est encore plus facile d’aigrir ceux qui souffrent, de s’emparer de leurs plaintes pour les changer en cris de guerre. Il est plus difficile de trouver le remède.
On a donc excité le pauvre contre le riche, le peuple contre la bourgeoisie, l’ouvrier contre le patron, le salarié contre le
capitaliste. Il y a eu là un crescendo qui est arrivé jusqu’à la ’ démence. Avec autant de légèreté qu’on aurait pu en mettre à faire un calembourg ou un madrigal, on a dit (1) que le salaire est la dernière forme de la servitude. Des hommes, prétendant parler au nom de la religion, ont dit que la société moderne n’offrait que le triste spectacle de l’exploitation de l’homme par l’homme (2), et ont traîné les économistes dans la boue (3). Avec plus de mesure et de retenue dans l’expression, on a affirmé que les théories économiques exposées jusqu’à ce jour sont incompatibles avec les faits et ne sauraient être utilement appliquées (4). Un homme d’un caractère et d’un talent élevés a déclaré que le bourgeois capitaliste est seul libre, que le peuple, le salarié, est esclave (5). Nous recommandons le travail et l’épargne ; nous signalons la perte des bonnes habitudes morales, comme une des causes de la misère, et aussitôt un éncrgumène (6) se tournant vers les ouvriers de s’écrier : « Enten- « dez-vousl... Toujours des reproches, toujours la conduite « de ce pauvre ouvrier... Nous ne sommes que des bandits in- « capables et indignes ! » Et se retournant vers nous, vers la
(1) M. de Chateaubriand.
(2) Voir chapitre xix, note 13.
(3) Voir chapitre xx, note 25.
(4) M. Le Play, Les ouvriers européens, intboduction, p. 2. M. Le Play parle couramment des sophismes de Turgot et d’Adam Smith.
(6) M. Louis Blanc, Histoire de la Révolution Française, 1. 1 p. 121 :
« Par bourgeoisie j’entends l’ensemble des citoyens qui, possédant des « instruments de travail ou un capital, travaillent avec des ressources « qui leur sont propres et ne dépendent d’autrui que dans une certaine « mesure. Ceux-là sont plus ou moins libres. Le peuple est l’ensemble « des citoyens qui, ne possédant aucun capital, dépendent d’autrui coroa plétement en ce qui touche les nécessités de la vie. Ceux-là ne sont -4
« libres que de nom. »
(6) Proudhon, Contradictions économiques, t. ii, p. 344, chap. xiu, ^
§2: « La misère est le fait de l’économie politique. » Hélas ! Nous l’avons vue la sanglante mascarade évoquée par Proudhon. li
société ; « Attendez-vous à voir bientôt descendre la grande « mascarade ! » Puis, comme cela arrive dans ces accès de fureur aveugle où l’homme s’en prend aux choses inanimées, on a pris le capital à partie (7) et on l a accablé d injures . « Ah I « le capital ose relever la tête ! Il faut l’écraser, le dégrader, « le réduire à l’état de chose morte, d esclave, de pur instru- « ment (8) 1 » On a dit encore ; « Le capital, c’est la honte « accumulée. La propriété n’est pas le vol, comme l’a dit un « lettré connu, c’est l’assassinat (9) ! » Nous touchons ici au dernier terme de la démence socialiste. Que faut-il penser, en effet, non point d’un capitaliste qui vit du revenu de son capital, mais d’un ouvrier qui épargne quelque chose sur son salaire? C’est le dernier des misérables. L’orateur que je viens de citer concluait ainsi ; « L’ouvrier qui épargne est traître envers ses « frères ! » Au troisième congrès de l’Association internationale des travailleurs réuni à Bruxelles en septembre 1 8G8, voici comment s’exprimait le rapporteur de la commission de coopération, appréciant le mouvement coopératif : « Dans ces der- « nières années, les ouvriers s’imaginèrent qu’il y avait quelque « chose à faire pour adoucir l’horrihle plaie du paupérisme qui « les ronge... Il se créa de ces sociétés de production et de « consommation où les ouvriers, tout en protestant contre les « étranglements du capital, s’efforcèrent de s en créer un à leur « tour et de percevoir des bénéfices. Constitution en leurs mains « d’un capital, perceptions de dividendes sur les consomma-
(7) Voir avant-propos, note 14.
(8) Lassalle, au iv« chapitre de son Schulzt. Pour compren-
dre cette expression de relever la tête, il faut se rappeler que le capital n’est qu'une catégorie historique. Autrefois il y avait bien des instruments, des capitaux, mais il n’y avait pas encore de capitalistique^ le capital était mort. V. ci-dessus chap. xxviri, note 3.
(9) Discours tenus aux réunions de la Redoute en octobre 1868,
« leurs, sentiments conservateurs et appétits de jouissances, « constitutions de rentes, voilà les pensées et les désirs que dé- « veloppe une telle conception des sociétés, légitimant ainsi « toutes les accusations que les travailleurs jettent journelle- « ment sur les détenteurs de capitaux. De telles pratiques en « arrivent bien vite à créer une quatrième classe bourgeoise et « immobiliste qui, au jour de la revendication, les rejettera « dans les rangs de la réaction et refoulera encore les malheu- « reux qui n’auront pu thésauriser. » Ainsi, voilà de vaillants ouvriers qui s’associent pour rendre leur travail plus fécond, pour se procurer à meilleur marché des denrées de première nécessité, et réaliser quelques épargnes, et on leur dit : « Vous « êtes des misérables, c’est la soif des jouissances qui vous « dévore II... »
Nous avons vu mieux que celà peut-être au septième congrès de l’Internationale tenu à Genève au mois de septembre 1874 (10). Un des orateurs, un Suisse connaissant parfaitement le pays, a déclaré que l’Internationale y est dans un triste état. Pourquoi ? Parce que malheureusement il y a beaucoup d’ouvriers qui ont un petit capital, un outillage, une sorte d’aisance. L’Internationale qui a pour but d’exploiter l’antagonisme entre le capital et le travail ne fait pas ses frais en Suisse. Il n’y a pas moyen d’organiser la révolution sociale. Le délégué espère que cela ne tardera pas à changer par suite du développement de la grande industrie. Il espère que tous ces ouvriers dissiperont
(tO) Je dis le septième Congrès ponr être agréable aux membres dudit Congrès, car il ne s’agit là que du deuxième Congrès de la branche de l’Internationale qui a rompu avec Karl Marx et le conseil général de l’Association. Mais ces schismatiques, les anti-autoritaires, se considèrent naturellement comme les seuls orthodoxes et ils se sont intitulés septième Congrès de l’Internationale. Pauvre congrès, quant au nombre, environ une vingtaine de délégués. Le délégué suisse dont je cite le discours est M. Schwitzguebel.
leurs petits capitaux, qu’ils ne s’en créeront plus par l’épargne, et qu’ils tomberont dans la misère, et qu’ alors l’Internationale pourra faire ses petites affaires en Suisse. Les doléances et les espérances de cet orateur sont le modèle du genre ; c’est de la monomanie socialiste.
Qu’y a-t-il au fond de toutes ces divagations internationalistes? Le communisme le plus brutal, le plus révoltant ; la suppression de toute liberté, de toute initiative privée, de toute responsabilité. L’épargne, la prévoyance sont des crimes de haute trahison contre l’Etat, qui a pris à sa charge toutes les existences. On comprend le caserné, le couvent, la ruche et la fourmilière, mais l’imagination est impuissante à se représenter ce que serait l’humanité tout entière enserrée dans un pareil régime. Cela échappe à toute discussion. Tout a été dit sur l’état de dégradation et de misère qui s’en suivrait. Nous connaissons le vrai cri de guerre de ces fanatiques : « Nous ne « disons pas : à bas le capital ! Nous disons : à nous le ca- « pital (11) ! »
On n’avoue pas volontiers qu’on est communiste ; mais tous les systèmes socialistes y aboutissent, le mutualisme de Proudhon aussi bien que l’organisation du travail de M. Louis Blanc. Tous ces systèmes, en effet, consistent à transformer violemment le capital individuel en capital social. « Pourquoi, « dit M. Louis Blanc, préférer à un régime qui mettrait le ca- « pital à la disposition de tous un régime qui le met à la merci
(11) Le mot est de M. de Schweitzer. dépaté au Reichstag. De concert avec son collègue, M. Fritzsr.he, il avait, en septembre 1868, convoqué à Berlin un congrès d’ouvriers socialistes Lassalliens. Il y vint aussi des ouvriers non socialistîs. partisans de M. Schulze Delitzsch. Le président, M. de Schweitzer, les invita à se retirer ; comme ils protestaient. ordre fut donné d’employer la force, et ils furent expulsés à coups de cannes (hinausgeprügelt).
« do quelques-uns (12)?» Quant à Proudhon, personne na plus triomphalement démontré l’odieux et le ridicule du communisme ; mais sa gratuité du crédit y conduit tout droit. Poussé à bout par Bastiat, il a déclaré que la productivité du capital était la source de tous les maux, et notamment la cause de l’inégalité des conditions. Or, l’égalité absolue de conditions ne peut être maintenue que sous un régime communiste.
Le communisme procède d’une haine aveugle contre toute inégalité, toute supériorité, de quelque nature qu’elle soit ; il s’attaque au capital sous toutes ses formes, rente, intérêt, profit; il ne veut pas même de cette rente naturelle du génie, du talent, de l’habileté ; il proclame l’égalité absolue des salaires (1 3) ; il fait le procès au capital immatériel. Il croit pouvoir mettre la main sur le capital en supprimant les capitalistes ; il dirait volontiers 1 vive la science, à bas les savants ! Malheureusement il ne saurait y avoir ni capital, ni science, sans capitalistes et sans savants. L’Etat peut bien favoriser les progrès de la science et la formation du capital, mais il ne les crée pas ; il y faut l’activité incessante de l’individu, tenue en éveil, excitée, surexcitée même par une foule de mobiles qui ne sauraient se résoudre dans cet unique et vague sentiment de la solidarité humaine.
J’admire la sagesse des ouvriers dont la masse a résisté, en somme, à ces doctrines corruptrices parties quelquefois de si
(1?) M. Louis Blanc, Organisation du travail, p. L’auteur reconnaît qu’en principe une rémunération est due au capital, mais (ceci tourne à la plaisanterie) se hàte-t-il d’ajouter : « Quand le mornent ar- « rive de toucher cette rémunération due au capital, est-ce le capital qui « se présente, est-ce telle maison, telle usine, tel champ? Point ; c’est « un capitaliste, c’est Pierre, Paul... » ib. p. 163.
(>3) C’est le principe fondamental de \' Organisation du travail M Louis Blanc. On sait à quelles excentricités s’est laissé aller Proud’hon à propos du talent et du génie qu’il assimile à des inürmités grotesques.
haut (14). Certes ils ont le droit de se préoccuper des rapports du travail et du capital ; le travail est la marchandise qu’ils apportent sur le marché, ils veulent avec raison en tirer le meilleur parti possible. Il existe à cet égard deux tendances différentes qui ne sont pas exemptes d’erreurs, d’illusions ni d’abus, mais qui, en principe, ne sont nullement entachées de socialisme, car on y respecte, dans une certaine mesure, la liberté, la propriété; on reconnaît les droits du capital. Je veux parler des unions ouvrières ou trades’ unions et de la coopération. Les ouvriers unionistes acceptent la position de salariés, mais ils entendent vendre leur travail le plus cher possible sous la loi de la libre concurrence, et, pour défendre leurs intérêts légitimes, pour faire triompher leurs justes prétentions, ils ont formé des associations dont les chefs s’abouchent avec les patrons afin de régler les salaires conformément à l’état du marché du travail. Voilà l’idéal de l’unionisme (15) et j’ai souligné les mots : libre, légitime, juste ; mais il est bien entendu que la doctrine n’est pas toujours appliquée dans cette pureté. Il y a deux abus à signaler : les grèves en vue d’obtenir des salaires qui réduiraient outre mesure le profit de l’entrepreneur, et les
(t 4) Quand on songe que J. Stuart Mill lui-même en est arrivé à crier aussi : A bas les capitalistes ! Prenant parti pour les Tradés-unions contre les patrons et répondant à l’objection que, si la hausse des salaires fait évanouir le profit de l’entrepreneur, le capitaliste disparaît, il a écrit que : « Les travailleurs ont besoin de capital et non de capitalistes. * M. James Sterling a justement relevé ces défaillances de l’illustre écrivain. V. Journal des Economistes, d’octobre 1870, p. 5-26,
(15) M.Thornton a publié sur les rapports du travail et du capital un ouvrage remarquable (On Ladour) dont on trouve un compte-rendu dans le Journal des Economistes de juillet 1869, p. 137-144, et un extrait concernant les Tradés-unions dans le numéro d’aoùt suivant, p. 177- 195. C’est à propos de deux essais sur ce livre, publiés par M. J. Stuart Mill dans la Forlnighlly Review, que ce dernier a émis sur TUnionisme les j ugemenls relatés à la note précédente.
irv
violences contre les ouvriers qui voudraient continuer leurs travaux nonobstant la grève. Les unionistes se vantent d’avoir fait monter les salaires de 25 pour ®/o. C’est là, pour le moins, une exagération. Les salaires montent par l’effet de la concurrence que se font les patrons, grâce à l’abondance du capital dont ils ont à tirer parti. Le capital n’est un tyran que lorsqu’il est rare. Les chefs les plus intelligents des Unions le savent bien et ils ne favorisent pas les grèves; ils les subissent et elles sont organisées par des agitateurs de bas étage pour lesquels l’unionisme n’est qu’une forme de la guerre du travail contre le capital.
Les partisans de la coopération considèrent que l’entrepreneur fait des bénéfices exagérés, qu’ils pourraient s’approprier en prenant l’entreprise à leur compte. Ils affirment, et nous n’y contredirons pas, que les grands bénéfices faits dans l’industrie sont le produit non du capital, mais du travail de direction (1 6). Rien de mieux assurément, mais c’est ici surtout qu’il importe de prémunir les coopérateurs contre des illusions funestes relatives aux conditions de succès des associations et à l’importance du rôle de l’entrepreneur. On peut bien supprimer la personne, on ne peut pas supprimer la fonction. Ce que je trouve de meilleur dans les associations d’ouvriers, c’est qu’ils y apprendront l’économie politique, les lois économiques contre les-
(16) Voir dans [^Journal des Economistes de juin 1876, p. 397, le compte-rendu du huitième Congrès des coopérateurs anglais, tenu à Glascow en 1876. M. Hodgson, professeur d’économie politique à l’université d’Edimbourg, vante la supériorité de la coopération sur l’Unionisme qui représentent, l’une la forme pacifique, l’autre la forme belliqueuse du mouvement industriel. Les unionistes ne se préoccupent que de la répartition et seraient portés à limiter la production que les coopérateurs favorisent. M. Edouard Caird. professeur d’économie politique à l’nniversité de Glascow, a pris la défense des Unions qui ne veulent qu’une chose, a-t-il dit, que l’ouvrier vende avantageusement son
travail.
quelles on peut déclamer, mais qu’on ne viole pas impunément (17).
Il y a des progrès accomplis dans ce sens. Le dernier congrès ouvrier, à Paris, l’a prouvé. Ce qui m’a frappé dans la plupart des discours qui ont été tenus là, c’est que l’orateur débute d’ordinaire par quelques divagations économiques qui ressemblent à une leçon apprise. C’est le fruit de la détestable éducation qu’il a reçue dans ce genre, ce sont les ferments scientifiques qui opèrent. Puis, le bon sens, la droiture naturelle prennent le dessus, et on entend des choses fort raisonnables. Ainsi, dans les deux séances du dimanche 8 octobre 1876, un orateur (18), après avoir payé son tribut convenu, a très-bien parlé du droit de coalition dont il faut faire un usage modéré ; du salariat qui permet à l’ouvrier de tirer immédiatement parti de son travail. Il ne faut donc pas, a-t-il dit, déshonorer le contrat de salaire. Un autre orateur (1 9) a parlé en termes excellents de la coopération ; « IN’ous voulons des associations for- « mées par groupes et non par corporations. Le souvenir des « maitrises et des jurandes nous met en défiance contre les dan- » gers d’un groupement unique. On devient facilement despote « quand on est seul maître... Je repousse cette conception « bizarre de l’inaliénabilité du capital, espèce de main-morte « inventée pour donner aux associations ouvrières de la solidité « et de la durée, et pour obliger indéfiniment les associés à être « désintéressés et dévoués,., croyez-moi, nous tournerons tou-
(17) Les associations ouvrières russes, les Artelles ne crient pas non plus : A bas le capital ! Elles paient le capital ce qu’il vaut et rémunèrent le travail suivant ce qu’il produit. h'Arlelle des mécaniciens a décidé qu’on n’admettrait que des ouvriers, c’est-à-dire que le capital seul ne serait pas admis ; ils veulent des ouvriers ayant plus ou moins décapitai. Il n’y a rien à dire à cela.
(18) M. Finance, délégué des peintres en bâtiments de Paris.
(19) M. Nicaise, délégué des serruriers de Saint-Denis.
« jours dans un cercle vicieux chaque fois que nous voudrons « sortir du principe fécond et lumineux de la liberté. » Certes tout cela n’a pas été accueilli avec enthousiasme ; mais enfin des ouvriers venus-là dans des sentiments quelque peu hostiles à l’économie politique, ont entendu de la bouche d’un ouvrier les principes essentiels de la liberté économique dont un sage économiste disait : « Les démocraties ne se constitueront que lors- « qu’elles auront la notion de la vraie liberté économique, qui « est leur élément naturel, leur raison d’être... Les nations « européennes ne soi^t pas encore à bout d’épreuves et de chan- « gements douloureux. Les principes de la saine économie poli- « tique sont la seule base sur laquelle elles pourraient évoluer « sans secousses violentes (19).».
Ce qui est décourageant dans les programmes socialistes, néo-socialistes, pseudo-socialistes, socialistes conscients on inconscients, c’est l’absence de conclusions précises ; on n’y trouve que de vagues aspirations dont quelques-unes font sans doute le plus grand honneur aux sentiments de ceux dont elles émanent ; mais enfin ce ne sont que des vœux, des desiderata. Je voudrais que tout programme de ce genre fût accompagné d’un projet de loi dont on pourrait discuter les termes. Mais je n’accepte pas comme projets de loi des dispositions comme celles-ci; « La propriété est abolie ; — il n’y aura plus de capital indivi- « duel ; — la tyrannie du capital est abolie; — le capital sera « désormais improductif; — le salariat est interdit comme « contraire à la dignité humaine, » et autres formules de ce genre. A côté de ces déclarations, je veux un règlement organique, une instruction détaillée. C’est ici qu’éclaterait l’absurdité de ces formules.
(19) M. André Coc.hut : Philosophie de l’Economie politique, Revue des Deux-Mondes du l" avril 1859, p. 564 et 576.
On nous parle de soumettre le capital au travail ; mais comment s’y prendre ? par la violence ? c’est encore de la spoliation pure et simple ; encore faudrait-il organiser cette gigantesque dépossession, sans quoi ce serait un pillage. Entendez-vous que le capital sera soumis aux travailleurs comme autrefois l’esclave au maître? Cela est puéril. Quant à une libre convention par laquelle le capital se soumettrait au travail, cela ne se conçoit pas, c’est contre nature. On comprend très-bien que le capitaliste, directement ou par l’intermédiaire de l’entrepreneur, dise aux ouvriers ; « Je fonde telle entreprise ; elle est douteuse ; si « j’échoue tant pis pour moi, vous n’aurez pas moins vos salai- « res régulièrement payés jour par jour. » Mais que des ouvriers puissent dire au capitaliste : « Nous allons fonder une «entreprise; il nous faut votre capital qui sera perdu pour « vous si nous échouons. » Voilà qui ne se comprend pas. La direction de l’entreprise doit forcément être là cîi est le risque. En cas de faillite, les créanciers mettront la main sur !e capital, le feront vendre pour se payer; ils ne peuvent en faire autant pour le travail.
Les ouvriers rêvent de la suppression du salariat. Tâchons de donner un corps à cette chimère, de la réaliser. Il n’y a plus, de par le monde, que des groupes de travailleurs associés, des ouvriers capitalistes, ayant, au lieu de salaires, des parts de bénéfices, des dividendes... c’est fort bien; mais quand il n’y aura que des pertes à répartir ? J’entends les regrets du bon vieux temps, alors que les patrons, ces payeurs généraux de l’industrie, distribuaient des milliards en salaires ; où on pouvait faire son budget, économiser, épargner. Cette subordination du capital au travail est tellement contre nature que les associations d’ouvriers qui prospèrent, se comportent comme de simples associations de capitaux, elles prennent des ouvriers qu’elles
salarient (20), ce qui leur attire la malédiction des coopérateurs purs qui ne prospèrent pas.
A la veille des élections de février 1 876, il parut un programme néo-socialiste (21), très-modéré dans le ton, réclamant « qu’on fasse cesser l’antagonisme qui existe actuellement entre « le capital et le travail. » Comment s’y prendre pour cela? Le programme répond ; « Il suffirait que les deux intérêts fussent « placés dans une situation d’équilibre de forces... » Il suffirait! Mais on ne nous donne pas un seul des éléments de ce problème de statique. On dirait vraiment qu’il n’y a qu’à mettre deux poids égaux dans les plateaux d’une balance I
Après les socialistes et les néo-socialistes, voici venir ceux qu’on pourrait appeler les pseudo-socialistes, les faux socialistes ; je veux parler de ceux auxquels on a donné et qui ont accepté la qualification de socialistes de la chaire (22). Ce sont, en effet des professeurs officiels d’économie politique (23). Quand je dis faux socialistes, je ne suspecte pas leur bonne foi, j’entends seulement que ce sont au fond de wafs économistes qui ne connaissent en réalité pas d’autres principes que ceux, de la science économique, et qui ont le tort d’user du procédé socialiste, qui consiste à faire une peinture exagérée des maux
(20) Exemple ; La société des ouvriers maçons qui a construit la nouvelle gare d’Orléans. Elle prend des auxiliaires à sa solde, mais ils n’ont rien à voir dans la direction, ni dans les bénéfices.
(21) Voir Journal des Economistes de février 1876, p. 320.
(22) C’est M. Oppenheim, député au Parlement prussien, qui les a baptisés Kathedersocialislen. Leur socialisme c’est la politique sociale.
(23) Cette tournure d’esprit des économistes allemands s’explique en partie par les origines de la science économique en Allemagne. Elle est .«ortie de la science camerale (Caméra, Kammer, chambre, la chambre du trésor, Schatz Kammer), science de l’administration du Trésor et des domaines du prince, ce qui comprend l’art de rendre heureux ceux qui les habitent : sciences politiques ou d’Etat, sciences camérales, droit administratif ou science de la police... tout cela se tient.
de la société, à prendre ostensiblement parti pour le travail contre le capital, pour le pauvre contre le riche, le tout sans jamais rien proposer. Ils réclament l’intervention de l’Etat, non pas pour telle ou telle mesure décisive, mais afin d’étudier les moyens de faire quelque chose (24). Leur programme est essentiellement négatif ; « Il faudrait pourtant faire quelque chose !
« Il faut témoigner de l’intérêt à ceux qui souffrent! » Nous répondrons qu’il faut surtout leur dire la vérité. Il est d’ailleurs difficile de caractériser en bloc les tendances d’une école qui fait profession de n’avoir pas de principes arrêtés, de repousser toute généralisation, de nier d’une façon absolue les lois naturelles des sociétés humaines (25). Il y a parmi eux, comme parmi tous les dissidents, une infinie variété de nuances, depuis l’extrême droite qui tend la main aux économistes, jusqu’à l’extrême gauche qui confine au socialisme (26) . On peut toute-
(24) Nous connaissons ce procédé. En 1848 on disait aussi : « Il faut « organiser le travail I Nous allons organiser le travail. » On s’aperçut bien vite que, s’il est facile de désorganiser le travail, il est beaucoup plus difficile de l’organiser, et on adopfa cette formule modeste : a Nous allons étudier les moyens d’organiser le travail. »
(25) M. deLaveleye, Revue des Deux-Mondes du 15 juillet 1875, p. 461 . a écrit « En économie politique, je ne découvre qu’une loi
« naturelle, c’est que l’homme pour vivre doit se nourrir. » Mais cela, )
c’est une loi physiologique, commune à l’homme, aux animaux et aux ^
plantes (V. ci-dessous chap. xxx, note 5). Les socialistes de la chaire, dans la longue énumération de leurs griefs contre l’économie politique classique, contre Vécole, n’oublient pas le reproche de s’occuper exclusivement de la production et de la circulation, et de dédaigner la répar- (
tition et la consommation. Je leur donne volontiers acte de cette ré- -
clamation (v. ci-dessus chap. xii, note 4) ; mais avec ces docteurs subtils il faut toujours être sur ses gardes, et je n’entends nullement leur concéder que l’économie politique soit simplement un art, l’art de répartir la richesse, par exemple. ;
(26) W. Roscher, Histoire de l'économie politique en Allemagne ^
(v. ci-dessus chap. xxvii, note 3). SS 204 et suiv., s’est attaché à caractériser les groupes dans lesquels il range les économistes allemands. Il
qn.alifift les socialistes de la chaire d’école hislorico-réalisle. Pour cette
fois signaler comme caractérisant le socialisme de la chaire : 1® l’abus des catégories historiques; 2° la tendance à faire de l’Etat l’instrument de tout progrès.
La théorie des catégories historiques, comme l’entendent les socialistes de la chaire, est en contradiction avec leur prétention d’être avant tout une école historique, d’avoir seuls le sens historique. Qui donc a mieux que les économistes étudié l’évolution économique, les modifications dans les formes et les dimensions de l’industrie humaine? Qui donc a démontré le néant de ces catégories historiques qui s’appelaient corporations, maîtrises et jurandes, règlements des manufactures, douanes intérieures ? Seulement, pour faire disparaître ces institutions factices qui n’avaient plus aucune raison d’être, il n’y avait qu’un mot à dire :1a liberté du travail ! Que demande-t-on aujourd’hui? on voudrait condamner comme catégories historiques des arrangements sociaux naturels, nécessaires, pleins de vigueur :1a propriété, le capital, l’intérêt, les intermédiaires, le salariat, la monnaie (27). Tout cela n’est pas bien nouveau
école, Téconomie politique classique ou abstraite n’est qu’un ensemble d’études préparatoires (Vorarbeiten), une introduction, une généralisation qui doit être complétée et rectifiée par des études faites sur le vif. dans lesquelles on ne considérera plus l’homme abstrait comme une pure force économique. Mais c’est tout simplement la distinction entre la science et l’art que les économistes ont ét;^blie les premiers. M. Roscher est le représentant le plus distingué de l’éclectisme économique en Allemagne (V les conclusions d^ l’ouvrage cité ci-dessus. S 211), mais il faut reemnaître qu’il a un faible pour les socialistes de la chaire, et ce penchant s’est notablement accentué depuis vingt ans depuis l’époque où M. Wolowski, sous le titre de Principes d'économie politique, nous donnait la traduction du premier 'o’urne de son Système d'économie po~ lilique (system der Volkswirlhschaft).
(27) C’est la thèse de M. Hildebrand (Nationalôkomie der Gegenwart und der Zukunft, Economie politique du présent et de l'avenir). Au troc primitif a succédé la monnaie, à la monnaie le crédit, comme , moyens et instraments d’échange ; d’où trois systèmes successifs d’éco-
et on ne fait, en somme, que reproduire le beau raisonnement de Proudhon sur l’intérêt : « L’intérêt du capital diminue cons- « tamment ; or, tout ce qui diminue tend à disparaître ; donc « l’intérêt du capital est destiné à disparaître. S’il en est ainsi, « qu’une bonne loi l’abolisse une fois pour toutes dès aujour- « d’hui! » Le plus simple des hommes répondra: 1“ il n’est pas vrai que décroissance soit synonyme de disparition ; 2° si jamais 1 intérêt du capital est réduit à rien ou à presque rien, ce sera uniquement par suite de l’extrême abondance du capital; et nous n’en sommes pas encore là : il ne faut pas mettre l’effet avant la cause.
Les socialistes de la chaire nous disent bien que les catégories historiques ne disparaissent que par suite d’une lente évolution; que, si 1 Etat doit faire beaucoup, il ne peut pas absolument tout faire ; les agitateurs socialistes ne l’entendent point ainsi ; ils entendent que toute catégorie historique condamnée en principe soit exécutée sur le champ, que l’Etat fasse tout. Le moindre de ses devoirs, suivant Lassalle (28), est de fouruT des capitaux à toutes les associations ouvrières qui veulent se fonder! Il y a, Dieu merci, des ouvriers plus fiers que cela, et c’est un ouvrier français qui disait au dernier congrès : « L’argent « qu on n a pas gagné coule vite entre les mains ; on compte « moins avec lui qu’avec celui qui, prélevé sur le nécessaire,
noraie’politique : Natiiralwirthschaft, Geldwirthschaft, Creditwirthschaft. Le rôle de la monnaie comme équivalent et évaluateur est loin d’ôlre fini. Pt, dans tous les cas, ce n’est pas une loi qui y mettra fin. On sait que Proudhon parle d’abolir la monnaie, la tyrannie de ce qu’il appelle la marchandise-princesse, et de proclamer en même temps la gratuité du crédit.
(23) Dans son Schulze-Basiiat, chap. iv, Lassalle explique comme quoi l’Etat doit faire les choses en grand afin d’annuler les risques de la production, ce qui aboutit à lui faire commanditer toutes les entreprises du pays. De cette manière il est sûr de ne pas perdre, et s’assure luimême.
« représente les privations qu’on s’est imposées pour former « son apport social. » Voilà de la vraie économie politique. Ainsi pensent en Allemagne tous les ouvriers sectateurs de M. Schulze-Delitzsch.
Les socialistes de la chaire se sont engagés dans une voie sans issue. En dehors des principes de l’économie politique, ils n’ont aucune doctrine propre (29); en dehors des solutions socialistes qui les effraient, ils n’ont pas davantage de solution propre. Ce sont des empiriques qui ne proposent aucun spécifique bien déterminé. Ils ont tenté une œuvre impossible, une transaction entre l’économie politique et le socialisme qui sont la négation l’un de l’autre.
Nous avons le droit de demander une solution aux personnes qui, animées d’ailleurs des plus nobles sentiments, ont déclaré que l’économie politique n’est qu’un tissu de sophismes (30). J’ouvre le livre de M. Le Play, l'Organisation du travail (31), et je lis que la réforme sociale, morale et industrielle, résultera du retour à un certain nombre de pratiques essentielles qui ne sont que l’application du décalogue à la dii ection des ateliers de travail. Parmi ces pratiques j’en remarque deux : 1" les habitudes d’épargne ; 2® l’entente complète touchant la fixation du salaire. Suivent des préceptes de morale. Mais nous ne demandons pas mieux : soyez bons, vertueux, économes et entendezvous pour le règlement des salaires ! Seulement la question est de savoir comment on réalisera cette entente sur les salaires. Ce
(29) Ils croient avoir trouvé quelque chose quand ils ont distingué entre le capital considéré objeclicement oa subjectivement. Le premier, le capital considéré en lui-niême, est absolument bon; le second, le capital en tant que approprié, n’a pas droit aux mêmes égards. JI. Wagner prend la peine de nous expliquer que, quand les socialistes crient : A bas le capital ! cela doit s’entendre du capital approprié, et qu’ils font grand cas du capital en lui-méme.
(30) Voir ci-dessus note 4 les assertions de M. Le Play.
(31) Voir le chap. n, la pratique du bien ou la coutume.
n’était vraiment pas la peine de jeter la pierre à l’économie politique.
J’ai signalé, dans le chapitre XXVII, l’erreur grossière qui est le germe de toutes les doctrines socialistes sur le capital, et nous avons vu comment une dialectique frelatée avait achevé de porter le trouble et la confusion dans les esprits. Le capital est une chose qu’on a sous la main et dont on peut faire ce qu’on veut. L’un réclame l’inaliénabilité du capital ; l’autre son impersonnaiilé. Le capital, comme le soleil, doit luire pour tout le monde. Il a été accaparé jusqu’ici par un petit nombre de capitalistes qui l’ont concentré dans leurs mains ; on en demande la décentralisation. Ils feraient bien de dire la centralisation puisqu’ils veulent le concentrer dans les mains de l’Etat.
On ira revendiquer le capital de ceux qui le détiennent indûment depuis des siècles; on leur fera rendre gorge... on liquidera. Ces mots de liquidation sociale et de revendications ont défrayé pendant un temps toute la rhétorique socialiste.
La liquidation sociale appliquée au revenu total de la société n’attribuerait à chacun qu’une part inférieure au salaire moyen et aux ressources actuelles des classes laborieuses (32). Cette liquidation serait quelque chose d’aussi intelligent que le partage en nature entre les actionnaires d’une usine, des capitaux fixes et circulants qui la font marcher ; chacun aurait un peu de vieux fer et de vieux bois, de charbon et de minerai ; le vrai capital s’évanouirait. Nous en avons vu, dans l’histoire, de ces liquidations : les spoliations commises sur les juifs ; l’expulsion des protestants après la révocation de l’Edit de Nantes... on leur a pris un peu de leurs richesses, on n’a pas pu leur prendre
(32) M. le duc d’Ayen : Un essai de sylhi/ùme économique, le capital. le salaire, le revenu. Revue des Deux-Mondes du i5 mars 1872, p. 418.
le capital. L’énorme rançon exigée récemment de la France par l’étranger était aussi une liquidation : on ne lui a pas pris son capital, et l’étranger ne s’est pas enrichi d’autant.
Que parlez-vous de vos revendications ? Vous êtes impuissants à en formuler une seule, nette, précise. Personne n’a revendiqué avec plus de persistance que les économistes et n’a mieux réussi dans ces revendications parce qu’elles étaient justes, opportunes et nettement formulées : plus de privilèges personnels devant l’impôt; plus de douanes intérieures; plus de règlementation vexatoire dans les manufactures; affranchissement du travail, liberté du commerce 1 — Quand on vient menacer la société de faire descendre sur elle la grande mascarade, encore faut-il lui adresser une sommation intelligible, lui demander quelque chose de réalisable sur l’heure ; mais vous lui parlez de vos vagues aspirations de mutualité et de solidarité 1 Un jour aussi Cobden fit entendre une menace dans le parlement. Racontant l’imposante manifestation d’Addington, il leur disait que l’opinion publique était avec les ligueurs de Manchester. — Non! non! lui cria-t-on. — « Non? quelles « preuves vous faut-il donc ? Faudra-t-il qu’on vienne vous « jeter dans la Tamise ?... » Mais aussi il demandait une chose bien simple : le pain à hon marché, non point par quelque mesure extraordinaire, par des lois de maximum, mais par la simple abolition des lois iniques sur les céréales; d’autant mieux qu’en ce moment même Londres fêtait le général qui venait d’ouvrir à coups de canon les portes de la Chine aux marchandises anglaises.