‹ ÉpavesChapitre 24 sur 36 · I.E FOUR BANAL · texte numérisé non relu

I.E FOUR BANAL

Les auteurs dramatiques d'aujourd'hui se complaisent dans des situations que j'appellerai délicates et qu'ils prodiguent à l'iniini. — Pour bs rendre comme elles sont conçues , le talent des acteurs a de grandes difficultés à vaincre. Le Savoir-plaire, qu'il doit chercher et trouver partout, est d'une importance d'autant plus recommandable qu'il devient chaque j'our d'une excessive difficulté. — Nos jeunes écrivains, que les événements ont privésdela double ressource de l'étude et de l'expérience, n'ont presque aucune idée de la Cow/e'rf/e

proprement dite. — Non seulement ils ne connaissent point celle que cultiva le dix-huitième siècle et dans laquelle on trouve des modèles qui seraient encore excellents , mais il n'est pas même bien avéré que beaucoup de ces dramatistes improvisés connaissent à fond cette clé de voûte qu'on appelle Molière. A bien plus forte raison les Grecs et les Latins par lesquels doit commencer toute bonne éducation dans cette voie. Ainsi dépourvus des premiers matériaux,, c'est donc sur le sable qu'ils bâtissent, sans prétendre, il est vrai, garantir Je moins du monde la solidité de leurs constructions. — Aussi, d'une part, n'ont-ils qu'une idée, un plan, des caractères, des ridicules,du drame et un dialogue toujours pareils; et,ensecond lieu, ne tiennent-ils pas à ce que chacun de ces châteaux de cartes se soutienne au-delà du temps nécessaire pour en élever un autre, — On pourrait dire que depuis tantôt trente ans, à peu d'exceptions près , les théâtres n'ont joué qu'une pièce, et que , sauf les concessions dues à la forme comme à la différence des genres, tous nous ont montré dans Vin fortune conjugale le premier élément, plus ou moins tourmenté, de leur insigniiiante faconde. — Le thème une fois simplifié de la sorte, il n'est pas difficile de se poser en auteur dramatique : de l'esprit en monnaie courante , de l'aplomb , le jargon à la mode , un Directeur dans la manche , peu de scrupules littéraires et beaucoup de camaraderie , le grand homme est bâclé. Pour bien rendre les pièces nées de ce système, que peuvent des comédiens constamment placés sur la même route , changeant plutôt d'habits que de personnages et contribuant à l'émission de balivernes ou de crudités dont ils sont euxmêmes plus embarrassés que le pubhc? Après avoir essayé de n'y mettre que la mesure indispensable , se sentant en désaccord avec leurs rôles et mal notés sur le carnet des Claqueurs, ils tombent forcément de l'exagération dans la charge,

et de la charge dans la perle absolue de leur talent ou de leurs dispositions. — Y a-t-il toujours de leur faute? Non, assurément. Mais, pour les encouragera se rendre tout à fait exempt.s de reproches , il importe que la Critique surveille leur jeu, afin de distinguer, en l'apprenant au Public , ce qui est du fait de l'auteur ou de celui de l'interprète et d'empêcher ce dernier d'aller jusqu'aux excès. — C'est le principe du sauvetage pratiqué au plus fort de l'inondation.

Comme exemples profitables à tous, les connaisseurs ont autrefois remarqué la différence qui se trouvait dans une situation théâtrale . complètement identique, entre la façon de s'en tirer d'Arnal et de Samson , deux têtes de troupes. — Le For-rÉvéque, d'un côté, et Madame de Senneterre^ de l'autre, ont donné lieu à cette comparaison frappante. — 11 y était également question d'un séducteur qui venait de triompher et célébrait sa victoire par des airs d'une fanfaronnade très-expressive. — Eh bien ! chez Arnal, la réserve de ce jeu de scène était telle quil n'en arrivait au Public que ce qu'il fallait pour la suffisante intelligence du fait; tandis qu'il n'y avait contorsions, grimaces, tours de hanches et caresses à son jabot que ne se permît Samson pour ne rembourser, en fin do compte , que le blâme des gens près desquels l'art de la scène i erd tous ses agréments si les émotions qu'il sollicite ne peuvent être obtenues qu'en tenant le spectateur sur une pénible et contmuelle défensive.

Quittez donc, quittez, Messieurs, le Four banal; sinon, vous n'aurez jamais de bon pain sur la planche.

J'ai pour les grands plaisirs de nos Départements, Sans eu rien excepter, une estime si mince, Que j'aimerais mieux être à tous événements, Clerc d'huissier à Paris, que Préfet en province.

Un journal entièrement consacré à tout ce que comporte le Théâtre, est peut peut-être l'œuvre littéraire la plus difficile à réaliser et surtout à mener loin. — On en trouve de déplorables preuves à chacune des tentatives auxquelles se sont livrés nos devanciers en ce genre, dispersés dans l'oubli, ou foudroyés par la tempête. — C'est qu'il y a, dans la position de ce journalisme, quelque chose de fatal qui attire la calomnie et se prête à la férocité de ses coups avec une indicible complaisance. — Ce qu'on n'oserait pas hasarder sur le compte du dernier des artisans, on l'invente, on l'affirme sans plus de scrupule que s'il s'agissait d'un avéré scélérat. — « Vendu pour parler , acheté pour se taire, » voilà les deux lames du poignard constamment appuyé sur la poitrine de l'accusé. — Pour certaines gens haut placés, il est de si excellent ton de rappeler des phrases toutes faites depuis Zoïle, et des exemples aboutissant à la découverte d'un indigne folliculusl — Et, pour les locataires du sous-sol, il est si doux de punir des hommes obligés de montrer du savoir, du talent et de l'esprit tous les jours ; qui sont admis gratis à toutes les comédies; pour lesquels, enfin, les plus chastes beautés de la rampe s'humanisent, qu'il y aurait vraiment sottise à se priver de l'agréable compensation. — D'un autre côté, de bons petits camarades aidant, les suppositions venimeuses se propagent, arrivent, par de perpétuelles récidives, à l'état de choses

coutumières, reçues dans la langue universelle, et c'est en toute innocence que l'on finit par déchirer d'estimables vies, uniquement parce qu'on a entendu dire qu'elles ne le sont pas. — Aussi, la réponse de Mirabeau à toutes ces clameurs était-elle : « Puisque f y suis forcé, f accepte le bruit, mais i'^ je méprise les Echos. »

PZSTOIJETS.

Oui, j'ai passé, comme ils l'ont dit, près de dix années travaillant à mon journal avec une paire de pistolets sur mon bureau. — Il n'y avait là ni provocation ni forfanterie de ma • part ; je n'ai, grâce au ciel, jamais connu ces ridicules parodies du courage, bien que, contre mon gré, mes preuves aient été faites assez tôt pour que l'on pût soupçonner le contraire. — La précaution qu'alors il me fallut prendre, fut la faute des temps successeurs d'une époque où ce qu'on appelait le point dlionneur était érigé en vertu. — Qui ne savait lui obéir jusqu'à l'excès, n'était pas reconnu pour brave; c'était à la témérité qu'on décernait le prix de la valeur, et l'on se déshonorait par le refus d'une rencontre. — Voyons les choses comme elles étaient. — Au début de noire siècle, nous avions tous un peu de ce sang-là dans les veines. Pouvait-on l'empêcher de remphr ses fonctions ? — Ce fut encore tout au plus si l'opinion générale admit au bénéfice d'une approbation absolue le journaliste qui, le premier, en appela aux tribunaux de la plus grave de toutes les insultes. — Ajouterai-je qu'un levain d'aristocratie, fort mal entendu, rangeait particulièrement les écrivains périodiques parmi ceux qu'on pou-

vait traiter ainsi que fait Scapin au bon monsieur Géronte ?

— Beaucoup plus près de nous encore, en l'année 1850, le très - haut baron Alexandre Dumas , dernier sectateur de celte absurde hérésie, prétendit avoir destiné au même usage une canne fabriquée dans un de ses plus amusants accès de somnambulisme. — Il devenait donc indispensable de démolir ce méchant préjugé, et, si par compensation de m'y être trop appliqué, j'ai le bonheur d'avoir contribué à ce succès, je m'en félicite, mais seulement en ce sens. — De ces petits pistolets de poche, arrivant à l'une de leurs aventures, en revenant très-tard de l'Odéon, je fus reconnu, dans la rue Montmartre, par un groupe de jeunes gens échauffés. — L'un d'eux s'écria : « Voild Charles Maurice, il faut Véreinter. »

— Sans répondre, je reculai de trois pas, et faisant feu dans la direction opposée à ces assaillants, j'env(.yai ma balle ricocher sur le pavé de la rue de Cléry déserte... — La compagnie de perdreaux qui se lève sous le coup du chasseur, ne disparaît pas plus vite.

UN DINSn CHSZ MERI.E.

De vaudevilhste, qu'a toujours été Merle, il aurait pu devenir Comédiste aussi justement que tant d'autres \ mais son indolence naturelle l'a laissé où elle l'avait trouvé. — Il s'est contenté d'être un homme d'esprit très-enclin aux échanges de l'amitié facile. — Dans son appartement, c'était le grand seigneur des petites jouissances, dont l'ingénieuse inutilité plaisait à sa paresse. — Quoiqu'il en soit, les bons livres

avaient sa préférence, il les relisait souvent, ce que révélait le ton de son style clans ses articles de journaux. — Auteur, il a mérité d'avoir Potier pour peintre de ses esquisses. — Les réunions entre gens de lettres étaient des occasions de plaisir qu'il se procurait sous le moindre prétexte, non par sensualité ou par appétit, car il mangeait peu et n'était pas difficile. — Avec cela, « ow dîncs-tu? » était sa seconde phrase en toute rencontre, à condition qu'on y répondît par le choix de sa table ou qu'on l'acceptât pour amphitryon chez Véry et consorts. — C'est sur ce chapitre que va discourir mon anecdote en s'emparant de certains habitués, tels que Planche, Soulier de la Bibliothèque de l'Arsenal, Perpignan, l'Inspecteur mort avec la croix d'honneur sur le pied de son lit, faute de temps pour Ty attactier, etc., etc. — Sans jamais consulter ou prévenir quelqu'un de la maison, ces messieurs s'y rendaient au moment favorable, cinq heures et demie passées, et quand la sixième sonnait, on aurait dit un joyeux repas de noces. — Ce qu'il fallait faire et ce que coûtaient les ralonges pour nourrir et désaltérer ses invités, malgré lui, Merle s'y décidait de fort bonne grâce et n'en était que plus gai. — Toutefois, un jour que rien n'annonçait l'invasion des parasites, sa femme et lui se réjouissaient du tête-à-tête qui allait enfin leur permettre de s'occuper un peu d'eux-mêmes en savourant le plaisir d'un festin économique... Huit mangeurs arrivent ! — Avant de les recevoir, on résout en deux mots le parti qu'il faut prendre. — Ils entrent, et voilà tout le monde à table! — La soupe engloutie, on attend démesurément le premier plat qui ne finit pas par abréger Tentr'acte. — Qu'est-ce à dire?— Un convive court obligeamment à la cuisine et ne revient po'nt. — Nouvelle attente! — Madame Dorval s'élance dans la même direction et reste également absente. — Enfin, Merle lui-même va à la découverte et ne reparaît plus. — Tous, alors, se le-

vent comme un seul homme, volent aux fourneaux privés du moindre calorique et apprennent de la servante que ses maîtres, épouvantés des suites d'une famine, sont allés dîner chez un restaurateur... Les voraces demandaient encore chez lequel !... — La leçon porta ses fruits; depuis ce jour, il n'y eut jamais plus de quatre personnes dînant chez Merle, sans y être attendues, — C'est de ce chiffre que datent ses projets d'économie.

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