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MODELE DE REPONSE A L'OFFENSEUR

« On vient de me montrer, monsieur Condorcet, les injures

« dont vous m'honorez dans le plat libelle où, pour quinze

« francs par jour, vous outragez, tous les matins, la raison,

« la justice et la vérité. Je m'empresse de vous en témoigner

« ma reconnaissance.

« Pastoret. »

Par hasard, Martainville, dont les études n'étaient guère rétrospectives, aurait-il eu vent de la pièce de Barré et Radet, intitulée : Candide Mariée et représentée le 20 juin 1788, à la Comédie -Italienne? — Toujours est-il qu'on y trouve ces quatre derniers vers d'un couplet sentimental :

Pour celle à qui tu dois le jour, J'approuve ton amitié pure ; Va, ce n'est point voler l'amour.

Que rendre hommage à la nature.

Cette chute, qui dit au moins quelque chose, quoique cette chose soit bien peu, est singulièrement cousine germaine de

celle que Marty-Gusman nous a trois cents fois débitée au boulevard de la Vertu :

Et l'on commande à la nature,

Quand on obéit à l'amour.

Niaiserie pour niaiserie, mieux vaudra toujours celle que l'on pourra comprendre. — L'axiome est de littérature étroite.

Pas plus sous le soleil du parterre, que sous l'autre il n'y a rien de nouveau. Les claquelins d'aujourd'hui qui croiraient avoir inventé le redemaisdage, se tromperaient fort. Il existait avant eux ; seulement sa source était pure et la décence réglait ses moyens d'exécution. C'était, en un mot, les spectateurs qui rappelaient les comédiens, lorsqu'il leur semblait que ces derniers avaient mérité l'honneur d'une pareille ovation. J'en donnerai, tout à l'heure, un exemple. — En dénaturant cette bonne pensée, en lui imprimant une direction contraire à son origine, on en est arrivé où en est le Théâtre de notre temps. A la place des artistes que le public redemanderait avec sincérité, nous voyons des jongleurs qui dérobent au vrai talent sa récompense, sans, pour cela, n'obtenir de considération que dans l'esprit des sots. — L'anecdote que je vais citer, prouvera aussi combien étaient dociles à la critique les acteurs d'autrefois, et quel plaisir éprouvaient les journalistes à le reconnaître en leur continuant leurs conseils.

Une feuille du mois d'octobre 1789, disait :

« Nous avons parlé de M, d'Orfeuille (1) dans son premier

(t) C'est le mtrae qui a été Directeur du Théâtre-Français, sis à la salle de l'Odéon, et, longtemps après, intéressé dans l'entreprise du Théâtre des Jeunes-Elèves^ de la rue Dauphiue.

« rôle de début (au Théâtre-Français), avec des observations « qui lui ont paru justes à lui-même, puisqu'il convient avoir « été faible dans ses deux premiers essais. Aujourdhui, nous « avons une nouvelle justice à lui rendre, et nous nous en « acquittons avec plus de plaisir. Soit que M. d'Orfeuille ait « réfléchi sur les remarques qu'on lui a faites, soit qu'il se soit « senti plus encouragé, il a déployé plus de moyens au phy- « sique et au moral, avec beaucoup moins d'efforts -, et avant- « hier, il a joué Phiîoctète avec le plus brillant succès. Ha « été DEMANDÉ par le public, après la pièce, et il a prononcé « un petit discours impromptu qui a été applaudi avec trans- « port. »

Donc, à présent , ôtez-nous les claqueurs par état, et le Public, de sa personne^ redemandera les artistes. Quant au petit discours, û serait, comme on dit aujourd'hui, peu parlementaire, et je ne conseillerai jamais à aucun acteur d'en essayer.

Qu'allais-je faire là? Qui m'y conduisait, si jeune? — J'avais peut-être sept ans, non pas à la Cour, mais pour voir le roi et la reine? — Était-ce aux Tuileries? Était-ce à Versailles? Je ne pourrais le dire. Tout ce que je sais parfaitement, pour en avoir été aveuglé de surprise et m'en souvenir comme d'un rêve qu'on est bien sûr d'avoir fait, c'est ceci : — Du fond d'une longue et riche galerie, dans laquelle il y avait beaucoup de monde, je vois s'avancer un monsieur de belle figure, avec un habit légèrement brodé, ayant à sa gauche une belle dame en paniers, tenant par la main, du même côté, un enfant vêtu d'un matelot (petite veste ronde que je portais aussi), et dont

le cordon bleu m'occupa beaucoup, parce que le monsieur en avait un semblable. — Lorsque ce groupe passa près de nous, un beau militaire, qui le suivait de très près, s'approcha de moi et me toucha la joue de ses deux doigts en disant : « Voila un gentil petit blondin. » — C'était le général Lafayette. — Qui jamais eût devmé que quarante-trois ans après, je retrouverais le même personnage à l'Hôtel-de-Ville, recommandant par écrit son blondin à l'élection des officiers de la Garde nationale?— La Destinée s'amuse (1789).

Auteurs, lisez cette lettre, et réjouissez-vous!

« On joue, depuis plusieurs mois, les Méprises par ressemblance et Barbe-Bleue sur les théâtres de province. Je prie messieurs les directeurs de corriger, sur la partition gravée, la partition manuscrite qui leur a été donnée par des mains infidèles. C'est le seul dédommagement que je leur demande pour avoir /oMt? mes pièces sans mon aveu. L'espoir qu'il existera bientôt des lois qui feront respecter la propriété des artistes mo fait supporter avec patience cette dernière injustice.

« Grétry. »

2 janvier 179!.

AU-TO-DAFE

On dirait que le théâtre, et tout ce qui l'approche, doivent irrésistiblement nager dans une atmosphère composée de mo-

lécules incandescentes de nature à favoriser tous les excès. — Les passions semblent s'y donner rendez-vous pour aller, des gens de lettres aux artistes, et, de ces co-intéressés, au public, toujours disposé à prendre part à ces débats. — De tant de preuves qu'on en pourrait donner, aucune n'a fait plus de bruit, causé plus de scandale que l'anecdote presque inconnue que voici: — En 1791, Dejaure et Kreutzer venaient de donner au Théâtre-Italien Paul et Virginie, en trois actes. Le succès avait été complet. — Cependant, le rédacteur d'une feuille, dont les opinions pesaient de quelque poids malgré son titre, aujourd'hui plus d'accord avec ses attributions, s'était montré d'une grande sobriété d'éloges envers l'ouvrage applaudi. — Les partisans des auteurs s'en fâchèrent à tel point, qu'après la seconde représentation on entendit la salle retentir de ces cris : « Les ¥ élites affiches! les Petites affiches i — Ce fut d'abord un trouble auquel les spectateurs ne comprenaient rien ; mais un numéro de cette feuille se trouvant, par hasard (comme toujours), dans les coulisses, on l'apporta sur le théâtre. — « Déchirez-le et brûlez-le ! » hurlèrent les redresseurs de torts ; ce qui fut fait aussitôt à l'aide d'un lampion et de la main même des acteurs encore en scène. — Elles bravos de saluer cette ridicule exécution î — Alléchés par la réussite, un autre jour, des gens que tout divertit, pourvu que ce soit ridicule, voulurent, au même théâtre, se procurer la seconde édition de ce plaisir ^ mais celte fois, un officier de paix se présenta, selon l'usage de l'époque, et, dans une petite improvisation aigre-douce, démontra les inconvénients que produirait cette habitude de désordre, si l'autorité la laissait prendre. — Hélas ! la malheureuse feuille n'y trouva qu'un faible atermoiement, car elle fut incendiée quelques instants après sur la place Favarl, au bruit d'une tumultueuse farandole. — Ce misérable spectacle

fut renouvelé en 1829 au foyer du Théâtre-Français, en l'honneur du Romantique au maillot; mais le journal qu'insultaient ces furieux n'en continua pas moins que l'autre à désiller les yeux de ses blasphémateurs. — El ce grand délrâneur du Classique, qui donc pourrait, aujourd'hui, nous en donner des nouvelles?

Le directeur le plus connu des Théâtres de société de son temps, Doyen, qui fut l'ami de Lekain, avait commencé par être un de ses plus fervents admirateurs. — Je tiens de lui cette anecdote. — Jeune homme, il éprouva les atteintes d'une fièvre opiniâtre à laquelle il eut, un jour, l'envie d'opposer le plaisir de voir jouer Lekain. — Il ne le connaissait encore qu'à titre d'acteur, et c'est en cette qualité qu'il lui semblait devoir trouver dans son jeu quelque soulagement à ses souffrances. — Vainement son père voulut l'en détourner, le malade insista et courut, tout grelottant, se blottir dans un coin de la salle, où, malgré sa fantaisie, il craignit fort de ne pas rester longtemps. Mais le miracle n'en fut pour lui que plus exact à se produire. — Dès que Gengis-Kan parut, la fièvre de Doyen s'éclipsa, et pendant toute la pièce, il n'en ressentit pas la plus légère comii:otion. — Ce ne fut que rentré chez lui, et ses souvenirs de la soirée s "affaiblissant, qu'il retomba dans l'accès qu'avait suspendu le talent du grand artiste. — Sous de pareils auspices, la connaissance ne pouvait manquer de s'établir, lût ou tard, entre ces deux hommes cheminant, l'un sur la gramle voie et l'autre dans la contre-allée, mais aspirant au même but, l'élude de l'art théâtral. — En elTet, le ri'cil de l'avenlun; plut beaucoup à l'artiste modèle,

qui y riposta gaîment en disant : « Si f avais su cela plus tôt, o-jeme serais fait tragédien-consultant . »

Les Grands danseurs du roi, à la foire Saint- Germain, ont joué les Fourberies de Scapin, ornées d'un ballet comme on en faisait alors, et la pièce obtint un grand succès. — Toutefois, les connaisseurs trouvèrent que Molière, en compagnie du fameux singe (comme disait la pancarte), c'était un peu trop de plus fort en plus fort.

On a constaté qu'il y a plus de soixante-dix ans, une arrière-petite-iille d'Olivier Gromwel gagnait sa vie, à Londres, en racommodant des chaises; et que, dans le môme temps, vivait, à Birmingham, une petite-fille de Charles II, plongée dans la plus profonde misère. — Souhaitez donc les grandeurs !

Tous les théâtres de Paris ont fait relâche à l'occasion de la mort de Mirabeau. - (2 avril 1791).

En sa qualité de dentiste, le père de Talma, ayant troublé un de ses confrères dans la possession de son hreret. perdit

uii procès qu'il soutenait de concert avec quatorze autres arracheurs de molaires, d'incisives et de canines plus ou moins bien portantes. — Il essaya d'en rire, mais ne recommença plus.

Athalie, avec les chœurs de Gossec, a été donnée le 17 juin 1791 , par les Comédiens français de l'Odéon. — Telle était la distribution des rôles : Vanhove, Joad; Naudet, Slaihan; Saint-Preux, Abner ; mademoiselle Raucourt, Alhalie; mademoiselle Sainval, Josabeth, et la jeune Ribou, Joas. — Cette dernière, qui semblait promettre, n'a fait qu'une actrice de province.

Ce qu'on ne sait pas partout, c est que le mélodieux Racine a servi de pâture aux traficants en chansons du mérite des autres. — Le 23 juin 1791, le Théâtre-Italien donna les Plaideurs, défigurés par la musique d'un sieur DubouUai, complice d'un nommé Desriaux, qui s'était ingéré d'abîmer les vers de cetle amusante comédie. — Heureusement pour les deux fauteurs du sacrilège, personne n'y fit la moindre attention.

Comme pour le punir (quoique un peu tard], d'avoir été noblement fier envers Kacine, on fit partager à Molière le dé-

sagrémenl que je viens de dire. — La nouvelle loi était depuis quelque temps en vigueur. — Les Théâtres, usant de la liberté dont elle les investissait, s'emparaient à qui mieux mieux des pièces composées par les anciens auteurs, afin de répandre quelque variété sur leurs répertoires, presque entièrement voués aux inspirations révolutionnaires. — On était en 1792. Le millésime en dit assez. — Nicolet, directeur de la Gaieté, ne manqua pas cette occasion de signaler son intelligence. — Il fît un choix dans les œuvres du maître, et vit son idée couronnée de la plus heureuse réussite. — Le seul Georges Dandin lui rapporta des recelfcs considérables. — Pour satisfaire la foule, on dut représenter nombre de fois consécutives cette pièce dont, à la première audition, le public demanda l'auleur; mais bientôt il lui en fit ses excases en allant l'applaudir comme s'ilnel'avai pas offensé.

En cette môme année, sur l'affiche du T héàlre-ôu-Marais ^ situé dans la rue Culture-Sainte- Catherine, et fondé par le père des Figaro, on a lu : « La Mère coupablE; au bénéfice du « premier soldat qui enverra à Beaumarchais T oreille d'un « Autrichien. » — Les ; artisans actuels de l'excentricité par affichage auraient bien de la peine à trouver mieux que cela.

ROMAKTS

La lecture des romans est encore indigeste, mais elle aurait cessé d'être aussi dangereuse qu'autiefois pour les enfants

livrés auxboniips illudes, parce que la raison publique a progressé, si les nouveaux auteurs en ce genre n'y dénaturaient pas indignement l'histoire. — La tolérance qu'on y apporte sera des plus funestes. — On ne conçoit pas, à ce sujet, le silence et l'apathie de l'Académie française, ce dépositaire qui ne fait rien pour la conservation des trésors remis à sa garde. — Même remarque relativement aux libertés destructives de la science de nos annales, dont on laisse le théâtre abuser depuis la fantaisie la plus effrénée jusqu'à la plus tranquille sottise. — Vous verrez qu'un jour, sous ces plumes libérales et commodes, Henri IV linira par épouser Jeanne d'Arc!... Sans doute, ce n'est pas là que la multitude va s'informer des vérités de l'histoire; mais, à cause de cela, faut-il qu'elle y aille s'empêcher de les apprendre? — Au collège, malgré toute la 'surveillance, les romans pénétraient jusque dans nos pupitres et passaient, de cette prison, aux endroits où il n'était permis de séjourner que dix minutes. — Mais il faut le dire, les plus vils de ces ouvrages n'ont jamais été, pour les élèves de l'abbé Dubois, à Ménilmontant, ni pour ceux de M. Hix, rue Meslay, de ceux qu'en y introduisait en contrebande. — Les vendeurs de hvres ne voulaient pas corrompre la jeunesse, ils cherchaient seulement à la distraire de sa servitude, et ils y parvenaient avec les Aventures de Robinson Crusoé, les Contes de Perraull, et môme l'Histoire de Cartouche, d'une séduction grandement modifiée par la /injuste et terrible de ce fameux voleur. — Je ne me suis jc.mais senti de goût pour ce genre de lecture. Vif comme la poudre et patient comme un saint, j'en trouvais les préliminaires trop longs et les déductions trop forcées. — Lorsque le premier roman aspirant à la forme dramatique me tomba dans les mains, c'était le Gonzalve de Cordoue, que Florian venait de publier, et qui faisait bruit. Je le lus des yeux, cl j^j ne sais si je puis ajouter que

je r écoutai du cœur, mais la vérité est qu'il ne me dit rien de ce que voulait instinctivement savoir mon secret penchant vers l'art de la scène. J'avais déjà parcouru Molière, et je cherchais les moyens de faire avec lui plus ample connaissance.

Tout jeune, et déjà saisissant avec empre.?senienl les occasions d'aller à la Comédie-Française, mon théâtre de prédilection, j'étais, un jour, rencogné, impatient et pensif sur une banquette du parterre. — Un acteur se présente pour commencer le spectacle. C'était Larochelle. — Il va parler, lorsqu'une voix de la salle s'élève et demande, d'un ton fort impérieux, des nouvelles de la maladie de Mole. — D'autres y ajoutent quelques paroles fâcheuses pour les maîtres de la maison. — Larochelle, interdit, quitte la scène, puis revient, peu de minutes après, dire aux spectateurs qu'eV y a du mieux. — « // fallait nous Vannoncer tout de suite., » répond quelqu'un. — Voilà comment j'ai appris qu'en certains cas, l'autorité du public sur les comédiens pouvait s'étendre jusqu'à la rampe, inclusivement.

Aux profanations que la bande noire des Dérangeurs a fait subir à nos grands dramatistes, il faut ajouter, pour qu'on ne l'oublie pas, les Précieuses ridicules, mises en musique et jouées en 1791 et 92 au Théâtre de mademoiselle Monlan-

sier. — Gélail dans la salle du Palais-Royal, qui subsiste encore aujourd'hui.

L'auteur de deux livres e.\cellonts, l'Histoire de' Jeanne d'Albret et celle de Blanche de CastiUe, feue madpmoiselle Vauvilliers, était ma belle-sœur. — Première Dame au couvent de Saint-Rocli, elle avait connu les principau.^ membres de l'Assemblée nationale, et quelques-uns de ceux de la Convention, qui allaient prendre leurs repas à une table-d'hôte située dans le passage. — La maison de commerce Scribe, Brémard et compagnie était mitoyenne. — Secondé par les événemenîs publics, le voisinage faisant son office, tout le monde se connaissait et s'entr'aidait à passer les moments de dangers. — Ce fut par suite de ces antécédents, fort étrangers les uns aux autres, que mademoiselle Vauvilliers, causant de Scribe, a pu me dire avec raison : « Je l'ai positivement vu naître » — « I:t moi, lui ai-je non moins raison- '■ nablemeiit répondu, je Vai vu toujours grandir. )>

Philémon et Baucis u'oul [)ab et'' plus unis que le père Doyen et sa femme. — Une fois, en badinant tous les deux, le bout d'une serviette atteignit le cher homme et, par suite, le priva totalement d'un œil. — Cet accident n'altéra point la sérénité de l'union patriarchalc, et Doyen continua de jouer la comédie, voire la tragédie, avec une grande intelligence de l'arl. — Investie delà police de la salle, madame Doyen vcil-

lait à ce que le plus grand silence et l'attention la plus respectueuse se soutinssent dans ces moments-là. — Pour sa part, tout en retenant son haleine, l'estimable femme pleurait d'adrairatiôu, quel que fut le personnage, de roi ou de confident, que remplît Doyen ; car, pour compléter les Parties, il se chargeait volontiers d'apporter simplement une lettre. — Un jour, Lekain, qui aimait à suivre ces représentations bourgeoises en souvenir des soirées par lesquelles il avait commencé sa carrière, assistait à la tragédie cVAndromaque, où son ami avait accepté le rôle le plus modeste. — Il se trouvait près de la sensible épouse faisant sentinelle à la porte de Forchestre. — Lorsque vint l'entrée de Doyen, accompagné de Pyrrhus : » La mère, dit-il en riant à notre Baucis, voilà « Phœnix, tirez voire mouchoir. »

A la Boule-Rouge^ où Doyen tint longtemps son Théâtre de société., avant d'aller s'établir à la rue Notre -Dam.e-de-Nazarelh et, de là, rue Transnonain, Lekain joua souvent en amateur, et même quelquefois depuis soi admission à la Comédie-Française.— Un soir, il y arriva par une pluie battante et mouillé jusqu'aux os, le fiacre était un luxe que ne se permettait pas tout le monde. — Du milieu de l'escalier, lekain, secouant son chapeau trempé, s'écria : « Ah! mon cher « Doyen, il fait un temps désastreux! )> -— Sa voix, harmo nieusement accentuée et toute émue de la situation, imprima à des paroles si ordinaires, une [ uissunce aussi dramatique qu'inattendue 5 les auditeurs firent involontairement silence pour en écouter davantage. — Doyen, familiarisé avec ces sortes de remarques qu'il appliquait toujours à l'exercice du Th; âtre, me disait que le retentissement du mot désastreux lui avait représenté tout un orage.

13 VENDEMIAIRE

Les élèves du collège de M. Hix avaient congé à cause des événements qui troublaient l'atmosphère politique. — Quoique d'âge à profiter des récréations qu'on accordait ces jours-là pour nous livrer aux amusements de la famille, je préférais la recherche des choses difûciles et publiques vers lesquelles me poussaient la chaleur de mon sang et mon insatiable curiosité. — J'ai conservé, toute ma vie, ce désir de savoir ce qu'il faudrait me rappeler plus tard pour former mon expérience, comme si quelque voix secrète m'eût dit : a Apprends beau- « coup, afin d'apprendre ensuite aux autres, car tu vivras « assez pour Vacquitter de ce devoir. » — Bien entendu qu'ici je ne parle uniquement que des choses comprises dans l'ordre matériel, et que celles où se trouve engagée l'intelligence qui produit, demeurent en dehors de ma proposition. — .Te courais donc, cherchant d'où partait chaque bruit retentissant dans la ville. C'était alors tout simplement le 13 vendémiaire^ an IV, qui éclairait avec sa poudre la lutte entre la Convention et les Sections de Paris insurgées. — Moins occupé du tumulte général que de ma visite à ma famille, j'arrivai à sa demeure rue de Richelieu, voisine du carrefour occupé aujourd'hui par la statue de Molière, maison du pharmacien Baudry, n^ 44. — On se battait, mais le plus fort éclatait aux environs de Saint Roch. — Mon père était malade. Nous entourions son lit, lorsque un biscayen vint faire sauter le bandeau-d'appui d'une de ses fenêtres situées au premier étage sur la rue, et jeta l'effroi parmi nous. — On proposa de fermer les volets, mais personne n'osa s'y risquer,— Sans hésiter, je m'élançai vers la fenêtre atteinte et je les fermai toutes ] non avec courage, on n'en a i)as si jeune, avec plaisir plutôt, car

je n'y voyais que le moyen de rassurer mes garents, sans même soupçonner la preuve d'un péril bien redouta le. Ma mère ne m'en a pas moins traité de héros en herbe. — Quand je sortis, l'affaire se calmait de notre côté. — Ui} jeune homme à cheval parcourait assez froidement la rue en désignant plusieurs points vers lesquels il appelait à haute voix l'attention des troupes répandues sur la chaussée. — Je demandai son nom. On me répondit : c Cest Bonaparte. »

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