‹ Epaves poétiquesChapitre 10 sur 77 · AU COLLÈGE DE NICOLET · texte numérisé non relu

AU COLLÈGE DE NICOLET

A l'occasion du centenaire de sa fondation

A râgf OÙ rhoiume seut battre yon cœur plus vite Sous les soufties féc-onds du divin Floréal, Où tout autour de lui le caresse et Tiuvite A se laisser bercer daus uu rêve idéal ;

Où tout n'est qu'espérance, enivrement, aurore, Où sous les purs rayous de l'horizon vermeil, La vie ouvre son aile, et rânie semble éclore Comme une fleur céleste aux baisers du soleil ; —

O Nicolet ! à l'âge où l'on rit, où l'on aime, Où l'on voit chaque jour passer devant ses yeux Quelque lambeau doré de l'éternel poème Que cbaute aux cœurs naïfs l'avenir radieux.

Un étranger, hélas ! sevré de toute ivresse, Jeune encore, et déjà désireux d'oublier. Frêle épave échappée à la vague traîtresse, Vint baiser en pleurant ton seuil hospitalier.

Son front avait longtemps ruisselé sous l'orage. Ses pieds avaient rougi les cailloux du chemin, Un vent d'épreuve avait désarmé son courage : Quelqu'un qui l'aperçut vint lui tendre la main.

De profonds dévoûments nature inassouvie,

Le bon ange eut pour lui des mots réconfortants ;

Et devant ce vaincu précoce de la vie,

Ta porte, ô Xicolet ! s'ouvrit à deux battants.

Dans l'arcbe k la merci des flots noirs du déluge La colombe rentrait avec son rameau vert ; C'était le port serein, l'asile, le refuge, L'oasis émergeant des sables du désert.

Au lutteur épuisé la Paix offrait sa palme ; La douce quiétude avait enfin son tour ; Après les jours troublés une atmosphère calme De généreux oubli, d'indulgence et d'amour !

O sainte Aima- Mater, j'ai revu tes portiques

A tes enfants toujours si largement ouverts,

Ton site inoublié, tes abords poétiques,

Et tes vieux pins croulant sous l'assaut des hivers ;

J'ai revu ton doux seuil, j'ai revu ta couronne

De parterres fleuris et d'odorants buissons,

Tes grands murs aux tons clairs et joyeux qu'environne

Un réseau de bosquets pleins d'ombre et de char sons ;

J'ai revu ton clocher tout blanc que le ciel dore, Ton antique chapelle où nous priions tout bas, Et tes vastes pi-éaux et ta salle sonore, Complices journaliers de nos bruyants ébats ;

Et quand de tes sentiers j'ai suivi les méandres Dont les échos semblaient reconnaître ma voix, Mille chuchotements familiers et tendres Ont redit à mon cœur ces choses d'autrefois.

Ils m'ont redit tes soins, ta bonté maternelle. Ton noble esprit vibrant en touchants unissons, La douce paix des jours écoulés sous ton aile. Tes exemples pieux et tes saintes leçons.

Et pourtant, évoqué par cette voix amie, Nul de ces souvenirs l'un à l'autre lié En moi n'a pu surprendre une libre endormie : Mon cœur reconnaissant n'avait rien oublié.

Non ! et c'est là ma joie en ce beau jour de fête De sentir, abrité de nouveau sous ton toit, Que si de longs hivers ont neigé sur ma tête, Ils n'ont rien refroidi de mon amour pour toi.

O mon vieux Nicolet ! penche ton front, regarde L'essaim de tes eufauts sous tes yeux réuni : Toutes les lèvres n'ont qu'un seul cri : Dieux te garde ! Il n'est dans tous les cœurs qu'un seul vœu : Sois béni !

Oui, sois bénie, ô Mère ! Instruis, console et prie ! Que vers ton noble but rien n'entrave tes pas ! Enfante des héros pour la double Patrie : La grande de là-haut et celle d'ici-bas !

Et moi, quand je verrai mou dernier soleil luire, Que la mort ra'étreindra dans son cercle étouffant, Mon grand regret sera de ne pouvoir te dire ; — Le vieillard a payé la dette de l'enfant !

A LAD Y EDGAE

En mémoire de son mari, sir James Edgar.

Il avait bien quinze ans, et mui j'en avais seize. — Oh ! les bous souvenirs maintenant si lointains ! Nous écorcliions à deux la sriimmaire française, Les exercices grecs et les thèmes latins.

Tout est facile à deux, on s'encouraji,e, on .s'aide ; Et si le soc s'aheurte aux cailloux du sillon, On s'épaule, on s'arc-boute, et quand l'obstacle cède Aux deux fronts le succès met un double ravon.

Notre amitié poussa de profondes raiines. Dès l'aube, quand les bois éveillés à demi Saluaient le soleil, nos fenêtres voisines S'ouvraient pour saluer le soleil et l'ami.

Nous étions deux oiseaux volant de la même aile, Deux anneaux, deux chaînons l'un à Fautre rivés : Hymen d'une âme sœur avec sa sœur jumelle ; Frères d'un autre monde ici-bas retrouvés !

Tout nous était commun, nos chagrins et nos joies. Et nos rêves d'enfants ne s'imaginaient pas Que l'avenir pour nous pût avoir d'autres voies Que celles qui s'ouvraient ainsi devant nos pas.

Oh 1 oui, les rêves d'or de notre adolescence ! . . . La Muse nous berçait déjà sur ses genoux ; Et mille émois troublants accusaient la présence Des poètes futurs qui sommeillaient en nous.

Nous sentions sur nos fronts l'ombre d'un dieu descendre; Quelque chose en nos cœurs tressaillait effaxé, Sous le souffle divin qui remuait la cendre Où dans son embryon couvait le feu sacré.

Tout éveillait chez nous de vagues rêveries : Un vol d'insecte, un bruit de feuille, un chant d'oiseaux, L'azur des monts lointains, la fleur d'or des prairies, Les astres blonds semant des perles sur les eaux.

Et quel panorama pour des yeux de poètes : Québec et son bassin, ce miroir fabuleux Dont le cadre, gradins aux fières silhouettes, S'étage en ondulant jusqu'aux horizons bleus !

Le soir surtout, assis au bord de la falaise, Combien de fois — oh 1 oui, dans l'ivresse ou le deuil Sans échanger un mot pour mieux rêver à Taise, N'avous-nous pas joui du sublime coup d'œil 1

— ro —

C'était, tout à la fois, une page d'histoire, Un immortel poème, un merveilleux tableau, Que cette vision du hardi promontoire Le front dans le soleil et son ombre sur Feau.

Et si quelque vaisseau partait au fil de l'onde. Un vol de toile blanche à ses huniers géants, Notre rêve suivait sa course autour du monde A travers le désert des mornes océans.

En avons-nous choyé de ces folles chimères ! Leur spectre me sourit encore, et par moment. Je crois, en revivant ces heures éphémères, En ressentir encor le doux ébranlement.

Hélas ! souvent la vie a des étapes d'ombres. Où pour les voyageurs bifurque le chemin : L'onde la plus limi)ide a ses profondeurs sombres ; Les jours les plus dorés ont tous un lendemain.

Il partit. . . Un matin la brise enfla sa voile, Qui se perdit bientôt sous le ciel vaporeux ; Il désertait le nid pour suivre son étoile ; D'autres zones tentaient ses pas aventureux.

Il partit comme un flot que la marée emporte. . . Il était noble et bon, beau comme un demi-dieu ; La gloire l'attendait sur le seuil de la porte : Ma foi dans sa fortune adoucit notre adieu.

La faveur lui sourit, le destin lui fit fête ; Une fée à son bras, sous le feu des bravos, Il monta sans relâche, il monta jusqu'au faîte, Applaudi, salué, même par ses rivaux.

Nous nous sommes revus. Hélas ! nos destinées Avaient suivi chacune un chemin différent ; Mais nous avions vieilli tous deux, et les années Nous avaient entraînés dans le même torrent.

Pourtant, si l'âge avait, sans pitié dans sa course, Heurté chacun de nous aux branches du buisson, Bien de notre amitié n'avait tari la source, Nos cœurs comme jadis vibraient à l'unisson.

Mais pour les plus heureux l'existence est un leurre. Un soir il est parti, cette fois pour toujours. Et je suis resté seul, en deuil, attendant l'heure Où j'irai retrouver l'ami des anciens jours.

A OCTAVE CREMAZIE

(Lu a Montréal, il l'inauguration de son inon\inient, le 24 juin 1906.)

Cher vieux Maître, salut ! c'est moi, moi, ton élève, Quand pour toi le grand jour de justice se lève. Qui viens, traînant un pas par les ans affaibli. Mêler mon humble voix au solennel hojumage D'un peuple qui se groupe autour de ton image Pour pleurer tes malheurs et venger ton oubli.

Oui, poète, c'est moi ! c'est moi, l'ami fidèle — Lorsque ta gloire eut vu tout sombrer autour d'elle, Et l'orage gronder sur ton front abattu — Qui du choc déchirant sentit la meurtrissure. Et dont le cœur encor saigne de ta. blessure : Vieux Maître, me reconnais-tu ?

Et cette foule même au concours grandiose,

Qui, pour battre des mains à ton apothéose.

Avec enthousiasme accourt de tous côtés,

Dans ses rangs empressés où chaque voix t'acclame.

Ne retrouves-tu pas quelque chose de l'âme

Des héros d'autrefois que ta lyre a chantés ?

Et n'est-ce pas aussi, pauvre muse exilée Qui pleuras si longtemps ta chimère envolée. N'est-ce pas que du haut de ce fier piédestal, Ton ombre, que le vol de nos brises caresse, Dans un tressaillement de joie et d'allégresse A reconnu le sol natal ?

Ce sol natal qui fut ton amour et ta vie. Dont la vue en un jour cruel te fut ravie. Et que cherchait encor ton regard expirant. Ce sol dont tu prônas les beautés et la gloire. Avec cette effigie où revit ta mémoire, Le regret trop tardif d'un peuple te le rend !

Oui, car pour toi l'exil avec sa coupe amère, Les pleurs du fils mêlés aux larmes d'une mère, Les navrants soubresauts d'un grand cœur foudroyé, Les mornes désespoirs de ton âme meurtrie, En ce jour radieux, qui te rend la Patrie, Dis-moi, tout n'est-il pas i)iiyé ?

Le sacre du malheur est un sacre d'élite !. . . Et puis, sur ce granit qui te réhabilite, O Crémazie ! wn mot s'écrit pour nos enfants : Le mot des grands devoirs, le mot Patr'wtlsim, Mot qui sous tous les cieux signifie héroïsme. Et qui chez nous a fait les vaincus triomphants !

Tu stimulas l'ardeur de nos vertus timides ; Tu sus mettre un éclair en nos regards humides, Sans jamais attiser d'inutiles rancœurs : Ce mot qui, grâce à toi, fit notre race fière. Si nous l'avons traduit dans le bronze et la pierre, Tu l'avais gravé dans nos cœurs.

Aussi, ton monument, œuvre patriotique,

Ce n'est pas une ville, un parti politique.

Qui l'élève aujourd'hui. Don mille fois plus beau,

C'est — car ta gloire, ô Maître, a passé la frontière —

l'nie eu un faisceau, ta race tout entière

Dont le vœu t'offre ici rbomma«e d'un tombeau.

Un tombeau vide, hélas ! . . . mais où, gardienne auguste, L'âme des fiers aïeux veillera sur ton buste ; Socle où ton ombre, à toi, viendra souvent s'asseoir ; Socle d'honneur d'où nul ne te fera descendre. . . Où ceux qui n'ont pas pu s'incliner sur ta cendre Lèveront les yeux pour te voir.

La Patrie, il est vrai, n'a pu se donner toute ; Tes souvenirs ici regretteront sans doute L'écho qui, réveillé par ton verbe éclatant, Allait porter au loin tes strophes triomphales ; Tes yeux ne verront point les beautés sans rivales Du rocher paternel que ton cœur aimait tant.

Ici te manqueront les horizons sublimes Dont la vue emportait ton aile vers les cimes ; Tu n'auras pas Québec et son brillant décor ; Mais, si de tout cela ton âme sera veuve, Tu u'eutendras pas moins la vague du grand fleuve Daus le lointain chanter encor.

Et cela — tu le sais — cela c'est la Patrie !

La voix du Saint-Laurent, c'est la mère qui prie

Et chante sa romance au berceau de .ses fils ;

La voix qui, sur nos bords, à chaque âme bien née

Sonne l'hymne viril, et dont la claironnée

Au besoin sait répondre aux orgueilleux défis.

Joyeux .sur.siiin corda, voix d'amour, voix céleste ! Un u'esl pas exilé lorsque cela nous reste !. . . Toi, Maître, un étranger ! réponds hai'diment : " Non ! Je suis chez moi, j'ai i)lus que ma part d'héritage, Puis(|u"on me donue ici la Patrie en i)artage : La Patrie où vivra mon nom ! "

Kepose donc en paix, vieux Maître, ô Crémazie !

Prestige de la Gloire et de la Poésie,

Ton œuvre, l'avenir va plus que l'achever :

Ton nom ici ! — là-bas ton cercueil ! — Ta souffrance

Va créer à jamais entre nous et la France

Un lien que ton cœur n'osa jamais rêver !

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