‹ Epaves poétiquesChapitre 16 sur 77 · LE PRINTEMPS · texte numérisé non relu

LE PRINTEMPS

A Mme Césarée G.

Bientôt viendra le doux printemps Chasser la neige, les autans,

Les jours moroses ; Bientôt les feuilles renaîtront, Et les oiseaux nous reviendront

Avec les roses.

Bientôt, de nos rudes climats, Disparaîtront les blancs frimas,

Les froids sévères ; Et nous pouT-i'ons, <ruTi (pil charm<^.

Voir éclore aux ravons de mai

Les primevères.

Sur la route, chaque bosquet, Dans l'arceau pimpant et coquet

De ses ramures, Le soir comme au soleil levant, Rendra sous les baisers du vent

Mille murmures.

Les ruisseaux transparents et frais Mêleront au chant des forêts

Leur voix si douce ; Et sous les branches qui plieront, Des bruits d'amour s'envoleront

Des nids de mousse.

Dans les guérets et sur les eaux, Sous les sapins, dans les roseaux

Qu'un souffle ploie.

Sur les rochers, dans les buissons.

Tout sera parfums et chansons.

Lumière et joie.

Partout mille édens gracieux Feront remonter vers les cieux

L'âme bercée ; Et, sous l'empire d'Ariel, La terre semblera du ciel

La fiancée.

Alors on vous verra souvent Au balcon vous pencher rêvant

Tout éveillée, Pour écouter le bruit de l'eau Qui fredonne son trémolo

Sous la feuillée.

L'on vous verra plus d'une fois Devenir pensive à la voix

Eolienne Des petits maestros ailés.

Chantant leurs amours modulés

En tyrolienne.

Sous les peupliers, vers le soir, Vous irez souvent vous asseoir,

Rêveuse et lasse.

Humant la brise et ses parfums.

Et dénouant vos cheveux bruns

Au vent qui passe.

Et, lorsque tout vous sourira, Que l'enivrement vous fera

Oublier l'heure, Alors, l'œil à demi voilé, Songerez-vous à l'exilé

Qui souffre et pleure ?

Hélas ! le beau printemps doré î^'^est plus pour le cœur ulcéré

Qu'un vain fantôme.

Quand l'âme a des chagrins navrants, Les souffles les plus enivrants

ZS"ont plus d'arôme.

De tout son œil est attristé :

Pdiir lui la rose est sans beauté,

Et raubépiue Lui parle eucor de sa douleur, Car il sait que la blanche fleur

A son épine.

11 sait que l'automne viendra, Que la terre se jonchera

De feuilles d'arbre ; — Et la brise au vol caressant Sur son front ne laisse en passant

(}u'un froid de marbre.

Ni le gazouillement des eaux, Ni le ramage des oiseaux,

Troupes aimées.

Ni les frais ombrages mouvants.

Ni la douce chanson des vents

Dans les ramées.

Xi ces mille aspects enchantés Qu'on découvre de tous côtés,

Quand la nature, Pour célébrer les jours nouveaux.

Fait briller les plus beaux joyaux

De sa parure ;

Rien pour lui n'a d'émotions ; Son cœur pour les illusions

N'a plus de place ; Et son pas foule, indifférent.

Fleur nouvelle ou gazon mourant,

Pelouse ou glace.

Pour lui les beaux jours de printemps N'ont plus ni reflets éclatants

Ni folle ivresse ; Le cœur que la vie a blessé N'a qu'un printemps, c'est son passé,

C'est sa jeunesse !

Mais il est un baume odorant Donné pai'fois au cœur souiïrant j l'ar Dieu lui-même :

Ce doux baume, trop rare, hélas !

C'est l'assurance que là-bas Quelqu'un nous aime !

Chicago, 1S6S.

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