A HONORE MERCIER
A Voccasion du cinqiiaHtirmc aniiirersaire de sa naissance
AUTRE IMPKOMPTU HUMORISTIQUE
Mon cher Mercier, vraiment, je regrette d'avoir A remplir près de toi te pénible devoir. Mais la discrétion dès longtemps éprouvée De tes amis de cœur m'impose la corvée De t'aunoncer, ce soir, en termes bien sentis — L'infoitune, vois tu, frappe grands et petits — Que ta barque, on prétend que la chose est certaine, Ddiiblc aujourd'hui le ( iqt nommé la cinquantaine.
C'est triste, je l'avoue ; et grave, je l'admets : Un demi-siècle, on sait que c'est énorme. . . Mais Les voyageurs du Xil et des déserts uumides Ont trouvé, paraît-il, au fond des pyramides. D'anciens rois momifiés bien plus vieux que tout ça ! Près de toi, Komulus, Remus, Massinissa, Noé, ilathusalem, Jugurtba, Stésichore, Seraient d'affreux barbons, s'ils existaient encore. Pas besoin de fouiller les remparts de Balbec ; Il suffit de connaître un peu Rome ou Québec, Pour savoir qu'il se voit des bronzes, des carrares, De vieux boulets rouilles, mille antiquités rares. Bien moins vivants que toi, surtout bien plus anciens.
Tiens, mon ami — chacun défend un peu les siens — - Pour un vieux que, depuis cinquante ans, l'âge mine. Crois-moi, tu n'as encor pas trop mauvaise mine. Après tout, tu n'es ni malingTe ni boiteux ; Tu vois assez ; tu n'es ni soiird ni pituiteux ; Et malgré tes travaux, l'âge et la politique, D'honneur, tu n'as pas l'air encor trop rachitique.
Va, j'en connais plus d'un qui feraient bien des vœux Pour avoir seulement le quart de tes cheveux. Et puis, dans tes discours ou dans tes anecdotes, Il est encore assez rare que tu radotes ; Tes écrits ne sont pas non plus trop estropiés ; La fioutte que tu prends ne t'atteint pas les pieds ; Ta fourchette est solide ; et la rumeur circule Que tu sais rajeunir quand l'ennemi t'accule. Du reste, un conseiller léjiishitif poli M'a dit que tu n'étais pas du tout ramolli.
Tout naturellement, j"ai félicité l'homme D'avoir trouvé cela sans son greffier. Eu somme, Pour un malheureux être, à ton âge arrivé, Tu parais un vieillard assez bien conservé.
Et puis, si la vieillesse est irrémédiable,
Elle est comme autre chose eu ce monde, que diable !
Elle ne manque pas de compensations.
Le ciel n'a pas voulu que nous passassions
Notre vie à uous plaindre : il a mis pour chaque âge,
A côté du désert aride, un frais bocage ;
Et depuis Wiunipeg jusques à Singapour,
Si chaque âge a du contre, il a, ma foi, du pour.
Ainsi, voyez l'enfance : elle est faible, ignorante ; Le fouet de temps en temps, voilà sa seule rente : Eh bien, quand, nez au vent, elle prend ses ébats, C'est encor ce qu'on voit de plus chic ici-bas.
liegardez maintenant la frêle adolescence ; Sans cesse on la verra pleurer son impuissance ; Mais <iuels rêves charmants, pour tromper ses ennuis, y illuminent-ils pas et ses jours et ses nuits !
La jeunesse est brillante ; oui, la jeunesse est belle ; Mais comme au sens commun elle est souvent rebelle, L'expérience, hélas 1 n'admire pas toujours Les moyens qu'elle prend pour dorer ses vieux jours.
L'âge mur, aussi lui, ne manque pas de charme ; Mais l'homme mûr a beau se porter comme un charme, Se comporter idem, il n'est, dans tous les cas. Qu'une victime en butte à mille et un tracas ; Anxiétés, revers, ou chagrins de famille, Souvent tout à la fois à sa porte fourmille.
Bref, je crois, à tout prendre, et sans être envieux, Que l'avantage, en somme, est du côté des vieux. On a fait son chemin tant bien «lue mal ; sou rêve, Ainsi qu'un vieux chaland échoué sur la grève. N'a pas toujours donné ce qu'il avait promis ; Mais, qu'on passe ministre ou qu'on reste commis, On a fourni sa course, on a rempli son rôle. Et pour un philosophe, au fond, c'est le plus drôle. Enfin on est rassis, on compte, on a du poids ; Si l'on aime un peu moins l'antique soupe aux pois, On sait mieux déguster le bourgogne et le grave. On pontifie un brin, ou prend un air plus grave. On impose ; il est vrai que Ton sait un j)eu moins Tirer à la jambette et sauter à pieds jt)ints ;
On n'est pas d'une force étonnante à la course ; Mais, avec de l'argent en banque ou dans sa bourse, On a beau n'être pas un clown, pour un coup \>vèt, On a toujours assez de souplesse au jarret.
Vous me direz qu'un jour viendront les diabètes, La goutte et cœtera, des maux plus ou moins bêtes ; C'est vrai, mais à ces maux on peut se résigner, Quand de jolis minois sont là pour les soigner. Pour moi, rien que j'admire — et c'est du fanatisme - Comme des doigt mignons frottant un rhumatisme. Que se soit par amour, ou même par devoir, N'importe ! cela vaut la peine d'en avoir. Essayez, vous verrez.
Et, puisque nous en sommes A parler des vieillards, dites, quels sont les hommes Qui près du sexe aimable ont le plus de succès ? Je suis loin de vouloir intenter un procès A ceux qui d'entre vous penseraient le contraire,
Mais, parole d'honueiir, jV veux me faire extraire Le reste de mes dents, et mourir attentif Aux débats d'un Conseil trois fois législatif ; Et plus encor, je veux qu'on me force d'admettre Tout ce qu'en sou journal l'ami Pacaud peut mettre, — Que l'on me croie ou non— si les vieillards n'ont point, Comme partout ailleurs, la palme sur ce point.
Qu'il soit fait en melon ou comme une écbalotte, Le vieillard est toujours un être qu'on dorlotte. On est rempli pour lui d'attentions. Jamais On ne manque de lui donner les meilleurs mets. Souftre-t-il d"uu bobo, vite, chacun s'empresse ; Tisane, onguent, bandeaux, cataplasme ou compresse, Tout lui tomb(> du ciel en veux-tu eu voilà. Caresses par ici, doux sourires par-là ; Vierges à taille fine ou femmes plantureuses, Matrones ou tendrons, toutes sont trop heureuses De prodiguer leurs soins an trop heureux mortel.
La chose se comprend, n'est-ce pas ? rien de tel
Comme de n'être pas compromettant.. On use
Du vieillard comme s'il était l'hjpoténuse
Du triangle formé par les sexes humains.
A-t-on raison ? ma foi, je m'en lave les mains.
En tout cas, ce n'est pas aux vieillards à s'en plaindre ;
Et j'en ai vu souvent qui ne faisaient que geindre,
Pour mieux tendre un filet perfide, et saprejeu !
Savaient fort bien tirer leur épingle du jeu.
Pour ou contre, après tout, que voulez-vous qu'on dise,
Lorsque le pavillon couvre la marchandise ?
Et puis, quand les vieillards sont tant soit peu discrets,
Ou sont réputés tels, combien de doux secrets
Ne leur glisse-t-on pas tous les jours à l'oreille.
Pour moi, je n'ai jamais connu chose pareille
Au plaisir délicat d'être le confident
D'une enfant dont le cœur timide et débordant
S'ouvre aux naïfs parfums d'une amour fraîche éclose ;
Sa candeur ne craint pas qu'on rie ou qu'on en glose ;
Et son âme se livre au plus franc abandon.
Sans redouter les tours de monsieur Cupidon.
C'est un sort sans égal.
Il est bien autre chose A dire, ami Mercier, là-dessus; mais je n'ose... En voyant ton sourire et ton air résigné, Je clos mon argument : le procès est gagné. Aussi, si j'ai d'abord débuté par te faire Des excuses pour m'être un peu, dans cette affaire, Chargé du rôle ingrat d'annoncer un malheur. Après réflexion, sans être un cajoleur, Je te dirai, mon cher, tant le sujet m'excite, Que, si quelqu'un te plaint, moi, je te félicite.