SCENE I YESOUF, AXGIOLINO
ANGIOLINO, rieur.
C'est Yesouf qu'on f appel le ? Uu bien drôle de nom !
YESOUF Vous trouvez, monseijineur ?
ANGIOLINO
Est-ce italien ?
YESOUF
Non.
C'est par delà les mers, aux monts où le Kabyle Promène ses troupeaux et sa tente mobile, (^u'un jour, on m'a donné, signer Angiolino, Ce nom qui sonne mal sur li'S bords de l'Arno.
AXGIOLINO
Est-ce bien loin d'ici ?
Loin ? Oh oui, bien loin, maître !
Pour atteindre aux gourbis où le ciel m'a fait naître ! Eût-il le vol de l'aigle en sou jarret d'acier, Il faudrait bien des jours au plus ardent coursier — Pommelé de l'Atlas ou bai des Asturies — Que le Duc, votre pèi-e, ait dans ses écuries.
AXGIOLIXO
Et c'est beau, ce pays si lointain, Yesouf, dis ? YESOUF
Beau ? comme le soleil ! beau comme un paradis !
C'est un pays doré qu'un océan de sable
Encercle et garde, ainsi qu'un mur infranchissable ;
Gigantesque oasis qui, sous un dôme bleu,
Nargue en paix le simoun et sou souffle de feu ;
Où les cœurs sont de bronze, où le sang est de lave ;
Où tout homme est vaillant, où chaque femme est brave..
ANGIOLIXO
Et l'enfant ?. ..
Où l'enfaut, avant de s'endormir, Dans le calme des nuits écoute sans blêmir Se mêler, chaque soir, au fond du désert chauve. Au chant de sa nourrice un hurlement de fauve.
AXGIOLINO Oh !...
YESOfF
Oui, c'est beau, signor; graud surtout, oui, c'est gruud: Le jour, fouler le sol ainsi qu'un conquérant ; La nuit, rêver dans l'ombre, ou ramper sur le ventre Pour aller poignarder un lion dans son antre. . . (Quelle ivresse !. . .
Aîs^GIOLINO
Dis-moi, comment se fait-il donc Que tu ne sois plus là, mon bon Yesouf ?. . .
YESOUF
Pardon !
Ce que vous demandez est une longue histoire ; Une histoire, signor, bien navrante et bien noire ; Je vous la conterai plus tard. Pour le moment, La Duchesse vous mande en son appartement.
AXGIOLIKO
J'y cours !
(II sort en courant, après avoir envoyé des baisers :1 Yesouf.)
SCÎENE II
YESOUF, BERNAEDO YESOUF
Va, cher enfant, va consoler la sainte Qui s'abreuve dans l'ombre à la coupe d'absinthe. Pendant qu'on trimiue ici les hanaps d'or en maiu !
(II regarde un instant Bernardo qui est entré sur ces dernières paroles, et qui s'est mis il tendre le tapis de l'escalier.)
— 21S — BERXARDO, i part.
Le drôle a-t-il bientôt fini son examen !
YESOUF Messire Bernardo !
(Silence.)
Bernardo !
BERN'ARDO, ironiquement.
Votre altesse ?
Fai.sant semblant d'apercevoir Yesouf.
Tiens, c'est toi, moricaud !. . . j'avais l'impolitesse De croire que c'était monseigneur. . .
YESOUF, interrompant.
Bernardo !
BERXARDO. poursuivant.
Qui daijîDait m'appeler pour m'offrir un cadeau !
YESOUF, avec un haussement d'épaules.
C'est le temps d'allumer les flambeaux. . . et silence ! Où l'on vous fera cher payer votre insolence.
(Il sort.)
vS C E N E III BEKNARDO, puis SAX MAKTIXO
BERNARDO, allumant les flambeau.x.
Ah ! par mon saint pati-on, San Bernardo Dolci, Que j'étranglerais bien ce damné mal blanchi !
SAX MARTIXO, entrant
Propos impie, enfaut ; paroli^s téméraires ! ^ Sais-tu poiut qu'iei-bas tous les hommes sout frères ?
BERXARDO
Moi, frère d'un payen comme lui, merci bien !
SAN MARTINO
Ces sentiments, mon fils, ne sont pas d'un chrétien. f,Le Chx'ist, rappelle-toi, disait à ses apôtres : " îles enfants, aimez-vous toujotirs les uns les autres ! " Et quand il prescrivait ainsi la charité, Le Sauveur, Bernardo, n'a jamais excepté Ceux qui ne croiraient pas à sa doctrine. En somme, Pour te déplaire ainsi que t'a donc fait cet homme ?
BERNARDO
Per Bacco, n'est-ce pas assez qu'à tous instants Il fasse en ce palais la pluie et le beau temps ? Et vous même, le vieux précepteur de mon maître, Ne ragez-vous jamais quand vous voyez paraître Ce sauvage sans foi, ce rustre au ton tranchant (^ui tlairc la Duchesse ainsi (ju'un chien couchant ?
SAN \LARTINO
Vous ferii'z mieux de dire : ainsi (lu'uu chien fidèle, Bernardo.
BKRNARDO
Comme un chien, en tout cas. . . Autour d'elle Il rôde nuit et jour. . . Enfin, Dieu sait comment Elle peut explii^uer son étrange engouement Pour ce mahoniétau (jue la peste confonde !
SAN MAETINO
Mais, pourtant, il est bien connu de tout le monde Qu'il a sauvé la vie. . .
BERNAKDO
A l'enfant ? parlons-en !
A Venise, un plongeon dans le canal Pisan ! Vraiment elle aurait tort de se montrer ingrate Pour un pareil exi^loit chez un ancien pirate !
SAN :martino
Cependant, il était fort bien évanoui Lorsque les gondoliers le repêchèrent.
BERNAKDO
Oui.
Et c'est ce qui permit qu'on reconnût le drôle A la marque du fer qu'il portait à réi)aule : Un forçat évadé, signor, ni plus ni moins.
SAN MARTINO
Je le sais, Bernardo, j'étais un des témoins ; Mais qui peut aujourd'hui reprocher sa disgrâce Au pécheur repentant à qui l'on a fait grâce ? Cette grâce, il la doit aux soins reconnaissants De la Duchesse. Ainsi le plus simple bon sens Explique de façon tout aussi naturelle Que ses bontés pour lui son dévouement pour elle. Mais chut ! . . . Voici le Duc !
BERNAKDO, sortant.
Diavolo ! c'est crevant, Comme on a peu d'esprit, quand on est trop savant !
(Le3 portes de la salle à manger s'ouvrent, et les convives descendent en riant et en causant le grand escalier. La plupart se répandent dans les jardins du fond. Le duc Jacques de San Giuliano, le comte Feradini et quelques seigneurs, parmi lesquels San Martino se dissimule, restent en scène. Les hallebardiers sortent.)