‹ Epaves poétiquesChapitre 54 sur 77 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

PIETRO. puis YESOUF, puis BEPPO PIETRO, seul.

Va-t-en, vieux scélérat que le diable tisonne ! Va-t-en ! que le meilleur de tes vins t'empoisonne ! Et que — si je préside au choix du châtiment — Tout le pays se grise à ton enterrement ! . . . Ah ! le vieux juif ! peut-on avoir l'âme aussi dure !. . Et dire que voilà huit longs jours que ça dure !. . .

YESOUF, entrant, à part.

Jusqu'ici tout va bien ; il reste à délier Un tant soit peu la langue à ce particulier.

PIETRO, à part.

Bon ! un Turc à présent ! couleur de clair de lune ; C'est bien tout ce qu'il faut pour rôder à la brune ; Mais j'aimerais savoir si, sous ces longs burnous, Ces mécréants ont soif aussi souvent que nous.

YESOUF, s'asseyant à la table voisine de Piétro.

Holà 1 hé ! tavernier . . . holà ! . . .

BEPPO, entrant, à Piétro.

Comment, encore !

Mais tu vas donc rester ici jusqu'à l'aurore !. . .

(Apercevant Yesouf.)

Ah ! pardon, monseigneur, je croyais que c'était...

Y'ESOUF, interrompant.

Silence ! . . . un bon traiteur sert à boire et se tait. Du vin !. . .

BEPPO

J'y cours, seigueur !

(à part.)

Diable ! avec ces Arabes, Il paraît qu'il fait bon ménager ses syllabes !

(Il sort.)

PIETRO, qui l'a entendu. H demi-haut.

C'est un Arabe alors, et non un Turc. Au fond, Tout ça, c'est à peu près carafe et carafon !

Vous dites ?. . .

Ali ! pardon ; j'ai cette maladresse De parler, comme ça, tout seul, dans ma . . . détresse,

BEPPO, entrant.

Voici, signer émir, un tout petit flacon Qui ferait à plus d'un passer le Rubicon. C'est du pur falerne.

PIETRO, à part.

Hein !. . . il a dit du falerne I

YESOUF

Un autre verre alors. . . et point de baliverne !

PIETRO, à part.

O Santa Madona, deux verres !. . . juste ciel ! Ce mahométan-là parle d'or et de miel !. . .

BEPPO, apportant un second verre.

Tout doux, Fami Piétro, ne te fais pas de lièvre ; Il est souvent bien loin de la coupe à la lèvre.

(Il va pour s'asseoir en face d'Yesouf. )

YESOUF, lui jetant une pièce d'or.

Tiens, toi ! prends ton argent, et laisse nous la paix !

BEPPO, indiquant le verre.

Je croyais que c'était pour moi. . .

YESOIP

Tu te trompais !

CBeppo prend la pièce. Texamine à la lampe et sort. Pendant toute la scène qui suit, Yesouf. à chaque instant, remplit le verre de Piétro, en ayant bien .soin de ne verser qu'une goutte dans son propre verre. Piétro vide le sien aussitôt qu'il est rempli.)

YE.SOUF, a Piétro.

Vous parliez de détresse. . .

PIETRO Oui, signor, que Dieu m'aide !. . .

YESOUF. montrant le flacon.

Eh bien, des cœurs souffrants voici le vrai remède. Boiriez-vous une goutte à ma santé ?

PIETRO, bondissant sur ses pieds.

Plaît-il ?...

Je boirais au dernier des Mamelouks du Xil, Pour vous faire plaisir, Effendi !

(Il s'en va s'asseoir en face d' Yesouf, mais en passant devant la madone, il s'arrête.)

Toi, mignonne, Per Bacco, si jamais le sort me déguignonne, Tu peux compter sur un, de cierge, et sur un bon !

(Il s'assied en face d'Yesouf qui lui verse à boire.)

BEPPO, sur le seuil de son auberge.

S'il vous faut rien de plus, je suis à vous d'un bond.

YESOUF, a Beppo.

Attends !

(A Piétro.)

J'aime beaucoup la poularde aux asperges Avec les anciens criis ; et vous, siguor ?

PIETRO, il la madone, à part.

Deux cierges !.

YESOUF, poursuivant.

Pour en dépecer une aideriez-vous un brin ? C'est encore excellent pour tuer le chagrin.

PIETRO

Je suis, signor Bédouin, tout à votre service.

YESOUF, se levant.

Eh bien, maître Beppo, reutre dans ton office. Et va nous préparer un souper. . . superflu !

BEPPO

Tout de suite, Excellence.

(Il sort.) YESOUF, le reconduisant.

Et dépêche, j"ai faim !

PIETRO, à part.

Et moi donc ! . . . De la poule aiix asperges, inazette ! Pour un pauvre estomac rongé par la disette, C'est la manne au désert !

YESOUF, revenant s'asseoir.

Mais buvez donc, ami !

On ne fait pas ainsi les choses à demi. . .

(Ils trinquent.)

Un chagrin, disiez-vous, mon brave militaire ?

Ah ! oui, mon prince, hélas ! un chagrin qui m'altère. . . La constitution.

Buvez, buvez alors !

Mes chagrins, moi, voilà comment je les endors.

PIETRO, après avoir examiné Yesouf des pieds à la tête.

Mais le Coran, pourtant. . .

YESOUF

Ah ! le Coran, tarare !

Sur ce point-là, mon brave, et le cas n'est pas rare, Je suis de ceux qui, pour éviter le péché, Sont toujours bons chrétiens après soleil couché. Le Coran et la Bible à mes yeux font la paire : Le jour : " Allah Kerim ! " Le soir : " Au nom du Père ! "

(Il lève son verre).

En vivant de la sorte, un bon mahométan Peut servir le Prophète et ménager Satan . . . Or, pour damer le pion à la mélancolie. Rien ne vaut, croyez-moi, le bon vin d'Italie !

PIETRO

Hé ! parbleu, c'est bien là l'élixir qu'il me faut ; Mais il est un peu cher. . . et c'est un grand défaut.

YESOUF

Du moment qu'on a bon estomac, c'est énorme.

Ah ! votre serviteur n'a pas mal à la forme ; C'est au fond.

YESOUP Eh bien, quoi? qu'avons-nous doue au fond?

PIETRO, avec un long soupir.

Un vide ! monseigneur, un vide très profond !

YESOUF

Au cœur peut-être ?. . .

PIETRO

Oh ! non, pas au cœur, à la bourse!

YESOUP

Vraiment, là, pauvre ami. vous seriez sans ressource ?

PIETRO

Depuis huit jours ! depuis qu'un satané farceur M'interdit sans raison la porte de ma sœur. . .

YESOUP

Vous avez une sœur ?

PIETRO, s'essuyant les yeux.

Oui, monseigneur, un ange !

YESOUP

Et l'on vous interdit sa porte ? c'est étrange.

PIETRO

Ah ! c'est qu'il est jaloux.

YESOUP

Qui?

PIETRO

Son futur mari, Le seci-étaire en chef. . . Tiens, vous avez souri ; Et pourquoi ? . . .

YESOUP

Buvez donc, il s'agit de s'y mettre !

PIETRO

Oui, jaloux comme un Turc. . .

(Hésitant.)

Si je puis me permettre .

YESOUP

Allez, allez !

PIETRO

Disons. . . comme Othello. . .

(Hésitant de nouveau.)

Pardon !. . .

YESOUF

Ce n-est pas mon parent, allez donc, allez donc !

PIETRO

Qu'étais-je à dire ?

YESOUF, appelant.

Allons, holil : de la taverne !

(Beppo paraît.)

Apportez-nous encore un flacon de falerne ! Et vite !

PIETRO, se grattant le front.

Diavolo ! Je voudrais bien savoir Où j'en étais. . .

YESOUF

Buvez ! rien de mieux pour avoir, Quand la mémoire ainsi vous fait quelque embardée, Du ressort dans la langue et du fil dans l'idée.

PIETRO Au fait. . .

(Il vide lui-même la deriiif^re goutte du flaeon.) BEPPO, apportant une autre boutr-ille.

Voici siyiiwr. . .

YESOUF

Très bien ; et le souper ?

BEPPO

Tout mon monde, Excellence, est à s'en occuper. Dans deux minutes !. . .

YESOUF

Bien !

(Beppo sort.)

PIETRO, se grattant le front.

Qu'étais-je donc à dire ?...

YESOUF

N'étiez-vous pas un peu sur le point de médire De votre sœur ? . . .

PIETRO

Non, non ! . . .

YESOUF

De son. . . mari, du moins?

PIETRO

Ah ! oui, voilà, c'est juste !. . . Eh bien, voyez ces joints,

Je me les suis ainsi, durant une semaine.

Dépouillés à frapper, comme un énergumène,

Avix portes du logis où ma sœur, nuit et jour,

Le diable sait pourquoi, s'enferme à double tour.

Un siège, monseigneur, de huit jours ! un vrai siège ! . . .

YESOUF

Il fallait s'adresser au galant.

PIETRO

Le counais-je ?

Je ne sais pas son nom, je ne l'ai jamais vu ; Tout pour me dépister était réglé, prévu . . . Je ne sais même pas quand il sort ou qu'il entre.

Mais il reste toujours les serviteurs, que diantre !

PIETRO

La servante ? un vrai tigre ! . . .

YESOUF, a part.

Une seule I . . . très-bien I

(Haut.)

Et vous n'avez pu rieu obtenir d'elle ?

PIETRO

Rien !

YESOUF

Qu'avez-vous tenté ?

PIETRO Tout !

YESOUF

Oui, de belles paroles ; Il fallait mieux.

PIETRO Quoi donc ?

YESOUP

L'argument des pistoles.

PIETRO

Hé ! mais que faut-il donc pour vous le démontrer ? C'est quand j'étais à sec que je voulais entrer.

C'est juste. Comment donc ! Je parle à la légère. Mais elle doit sortir parfois cette mégère : N'est-il pas un moyen de lui souffler la clé ?

PIETRO C'est à quoi j'ai songé, siguor ; et. . .

(Il montre une clé.)

. . . c'est bâclé !

YESOUF

Comment, vous avez la . . . Mais vous êtes superbe ! C'est sérieux, vraiment ? Vous avez coupé l'herbe Sous le pied du dragon ? Bravo, jeune homme ! Ah çà. Encore une lampée, et racontez-moi ça.

Le récit en est court : je rencontre la vieille Juste à deux pas d'ici ; je lui glisse à l'oreille Je ne sais plus quel conte ; et quand elle est chez moi, Lestement tout d'abord, mais sans causer d'émoi. Je lui colle un tampon qui la bâillonne ferme ; Alors je la fagote en mes draps, je l'enferme ; Et puis, bonsoir I pendant qu'elle se trémoussait, Je sautais l'escalier la clef dans mon gousset !

YESOUF, riant.

Bravo ! bravissimo ! c'est parfait !

PIETEO

Donc, victoire !

Dans deux heures (Fici je sors du purgatoire.

YESOUP

Pourquoi pas tout de suite ?

Eh ! non, vous comprenez Que je ne tiens pas fort à me voir nez à nez Avec l'individu qui me ferme la porte . . . Il est probablement au nid . . . J'attends qu'il sorte. Et, d'ici là. . . que diable. . .

YESOUF

Il faut tuer le temps ?

PIETRO

Juste !

YESOUP Eh bien, mon ami, tirons à bouts portants !

(Tls trinquent.) BEPPO, apparaissant

Le souper est servi.

YESOUF

C'est bien !

(A part.)

Par le Prophète, Encore nn toast ou deux, et ma besogne est faite !

(Yesouf et Beppo entrent dans l'auberge, et Piétro les suit en titubant. Devant la madone il s'arrête.)

Toi, miiïnonne — on n'est pas si pinp;re que tu crois — Je t'en ai promis deux, tu peux en marquer trois !

(Il entre dans l'auberge. Depuis quelques instants, la place s'est garnie de personnages arrivés par groupes silencieux. Ils sont enveloppés de longs manteaux, et une cagoule leur masque le visage.)

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