SCÈNE V LA DUCHESSE, STELLA
STELLA, sans voir la Duchesse.
C'en est donc fait !. . . Je suis décidément perdue !. . , Ah ! qui relèvera ma pauvre âme éperdue ? . . . Qui suis-je maintenant ? Que vais-je devenir ? Quelle vie à passer, mon Dieu I quel avenir ! . . .
LA DUCHESSE
L'avenir I . . . Ah ! pardieu, fiez-vous à mon zèle : Il ne sera pas long pour vous, mademoiselle !
STELLA, se dressant debout et bondissant en arrière.
Mon Dieu, que vois-je donc ?... A cette heure... comment l
LA DUCHESSE
Elle vient tard parfois l'heure du châtiment.
STELLA
Qu'êtes-vous ?
LA DUCHESSE, baissant sa cagoule et s'avançant, terrible, comme pour eaisir Stella à la gorge, visage contre visage, et la faisant ainsi reculer jus^ fti'à l'avant-scène.
Qui je suis, monstre ? Je suis la femme De celui qui, souillé de ton baiser infâme. Lâche larron d'honneur vient de sortir d'ici !
STELLA
La Duchesse !. . .
LA DUCHESSE
Oui, tu peux regarder : la voici, La délaissée ! . . .
STELLA, se jetant à genoux.
Ah ! ciel, pitié I pitié, madame ! . . . Je suis moi-même, hélas 1 victime d'une trame : Je croyais son cœur libre, il demandait ma main . . .
Mais tu sais maintenant, misérable ! et demain,
— Va, j'ai tout entendu du fond de cette alcôve
Où j'écoutais, râlant comme une bête fauve
Qu'on étrangle, — oui, demain, l'infâme doit oser
Venir comme auti'efois mendier ton baiser !
Et tu vas, d'ici là, toi, pour sa bienvenue,
Pai'er ton impudeur de fille entretenue ! . . .
Tu demandes merci, tu voudrais ton pardon ;
Pitié ! pitié, dis-tu ! Mais regarde-moi donc !
Vois mes regards éteints, ma figure fanée !
Ce teint hâve et fiétri de pauvre abandonnée !
Ces traits émaciés par le deuil et les pleurs !
Sais-tu de qui je tiens ces rides, ces pâleurs ?
C'est de son abandon qui fit ma vie amère !
C'est de toi qui brisas. . . jusqu'à mon cœur de mère ;
De mère, comprends-tu ?
STELLA
Mais, madame. . .
LA DUCHESSE
En effet, Tu ne connais pas tout le mal que tu m"as fait. . . Eh bien, écoute ! Moi, duchesse souveraine. Moi qui porte à mon front presque un bandeau de reine, Un soir que tu mandais le traître au rendez-vous. Je me suis lâchement traînée à ses genoux ; Et quand, seul reconfort de sa mère en détresse, Mon enfant accourait pour m'offrir sa caresse. . . Lui, mon Angiolino, le trésor de mon cœur. Lui, toiit ce qui me reste ici-bas de bonheur !. . . Folle de jalousie et de honte et de rage, J'ai frappé mon enfant, démon !... et cet outrage, C'est à toi qu'il le doit. . . à toi, comprends-tu bien ?. . . Et tu demandes grâce. . . Ah ! non, chacun le sien !
STELLA
Ah I madame, devant le malheur qui m'accable, Votre haine à ce point ne peut être implacable ! Qu'ordonnez-vous ? Je suis prête à vous obéir ! C'est le sort et non moi que vous devez haïr. Ne me maudissez pas, mon cœur vous en conjure ! Je ne le reverrai jamais, je vous le jure Par la Madone, et sur mon salut éternel ! Liez-moi par un vœu terrible et solennel ! Emmurez ma jeunesse au fond d'un monastère ; Chaque jour qui me reste à passer sur la terre. Je l'emploierai dans l'ombre et les austérités, A pleurer les chagrins que je vous ai coûtés !
LA DUCHESSE, avec un rire sardonique.
Ha ! ha ! ha ! ha ! que Dieu me pardonne, tu railles ! Tu parles de couvent . . . Montre-moi des murailles Que l'amour ne saurait ni percer ni franchir !. . . Ah ! non, ma belle enfant, eu vain pour me fléchir Tu recours à mon cœur : je ne veux rien entendre ! C'est demain, n'est-ce pas, qu'il t'a dit de l'attendre. . . Fais-en ton deuil, demain n'existe plus pour toi !
STELLA, effarée.
Plus de demain... Comment? je ne comprends pas... Quoi? Que dites-vous ?
LA DUCHESSE, la saisissant par les deux mains.
Je dis, monstre, que je me venge !
Que mon Angioliuo, mou fils, mon petit auge. Avec tous les tourments que l'on m'a fait souffrir, Tout va se payer, tout !. . . et que tu vas mourir !
STELLA, s'éehappant.
Mourir ?
LA DUCHESSE Oui, mourir !
STELLA
Ah ! quelle horrible parole !
Où suis-je donc ici ?.. . Vais-je devenir folle ?. . .
LA DUCHESSE
Yesouf, à moi 1. . .
(Yesouf paraît, un coutelas à. la main.)