SCENE V LA DUCHESSE, YESOUE
LA DUCHESSE, sans se retourner.
Yesouf, c'est toi ?
YESOUF
Toujours à vos ordres, madame !
(Il s'avance vers la Duchesse).
LA DUCHESSE, avec un mouvement d'horreur.
Pas si près ! pas si près ! . . .
(A part.)
Depuis l'iiori-ible drame, Son aspect m'épouvante !
(Haut.) Oui, je t'ai fait mauder. . .
(A part.)
Mon Dieu, je u'oserai jamais le regarder. . .
Sa main doit être rouge, et j"ai comme la crainte
D'entendre encor quelqu'un râler sous son étreinte.
(Haut)
Yesouf, écoute-moi : je ne t'accuse pas ;
C'est moi qui dirigeais ta main quand tu frappas.
Pourtant, dans mon abîme, il faut bien que tu glisses :
Dieu même n'y peut rien, nous sommes deux complices !
Or ce lien fatal m'impose le devoir
De t'apprendre ce qu'il t'importe de savoir.
YESOUF
De quoi s'agit-il donc ?
LA DUCHESSE
Ah ! d'une affreuse chose :
Yesouf, ce crime horrible, atroce, et qui me cause Tant de terreur et tant d'indicible remords ; Oui, ce crime hideux qu'au prix de mille morts Je voudrais racheter avant de disparaître. Ce crime, un innocent va l'expier peut-être !
YESOUF On accuse quelqu'un ?
LA DUCHESSE
On accuse, là-bas, Ce soldat, cet homme ivre à qui tu dérobas La malheureuse clé qui nous ouvrit la porte. . . Comprends-tu bien, Yesouf ? le frère de la morte ; A qui restait encore assez d'orgueil au cœur Pour jeter For offert par l'amant de sa sœur.
YESOUF
Que fiuit-il faire alors ?
LA DUCHESSE, avec désespoir.
Ah ! oui, que faut-il faire ?. . , Laisser cet innocent monter à son calvaire, Ce serait monstrueux. Et le temps presse ; un point, Effroyable détail qu'on ne s'explique point. Fait encore hésiter les juges. . .
YESOUF
Que serait-ce ?
LA DUCHESSE, à demi-haut et toute frissonnante.
C'est à faire d'horreur frémir une tigresse ; Ecoute : sur nos pas, quand le guet est monté. . .
YESOUF Achevez !
LA DUCHESSE, avec un p.-.ouvement dhorreur.
Le cadavre. . . était décapité !. . .
Oui, maîtresse.
YESOUF
Je le sais.
LA DUCHESSE
Tu le sais !. . . Et la tète. . . ô détresse !. Tu sais aussi qu'elle est disparue. . . ?
YESOUP LA DUCHESSE
Que vais-je apprendre, ô Dieu ?
YESOUF
Madame, sans faillir A votre ordre formel j'ai tâché d'obéir.
Que dis-tu là ? quel ordre "?. . . Ah ! j'en deviendrai folle !
YESOUF
Ne m'avez-voiis pas dit cette propre parole :
" Je veux sa tète, Yesouf ! sa tête, je la veux ? "
LA DUCHESSE, hors d'elle-même.
Eh bien. . . eh bien. . . eh bien. . . ? YESOUF
J'ai cru remplir vos vœux !
LA DUCHESSE
Malheureux, c'est donc vrai !. . . Ce monstre, le croirai-je?
A cette boucherie a joint le sacrilège ! . . .
Oui, le barbare a pu commettre cette erreur
De croire que j'aurais rêvé pareille horreur !. . .
Et moi, comment, mon Dieu, puis-je être encor vivante,
Après un tel contact avec cette épouvante ?. . .
Ah ! sauvage ! . . .
YESOUP
Madame, au moins daignez songer Qu'en tout cela je n'ai voulu que vous venger !
Vraiment ?. . . Tu désirais mieux venger mou offense !. . .
Egorger une enfant, surprise sans défense
Par deux lâches, la nuit, froidement, sans pitié.
Tu crois donc que c'est là se venger à moitié ! . . .
J'eus tort, maîtresse !
LA DUCHESSE
Au fond, c'est toi, toi, misérable Qui m'a poussée au bord de l'abîme exécrable Où va sombrer ma vie et mon éternité !
YESOUF, découvrant sa poitrine et se jetant a genoux.
Maîtresse, tuez-moi, car jo l'ai mérité !
T. A DUCHESSE, tirant uu poignard de sa ceinture.
Tu le mérites, oui !. . .
(Au moment de frapper elle s'arrête et jette le poignard sur une table).
Mais non, c'est impossible !. . .
Non ! l'on ne descend pas cette spirale horrible. . . Tu mentais, n'est-ce pas ?. . . Non, non, ce n'est pas toi !
YESOUF
J'ai dit la vérité, maîtresse, tuez-moi !
LA DUCHESSE, reprenant le poignard dans uu mouvement de fureur.
Eh bien, soit !. . . Par le Christ, tu t'es jugé toi-même !. . .
Meurs ! et que sur toi seul retombe l'anathème !
Oui, meurs sans repentir, sans baptême et sans Dieu !
Mourir par vous. . . Merci !. . . Je vous aimais ! Adieu !
(Au moment où elle lève le bras pour frapper, Yesouf, en découvrant sa poitrine, laisse échapper un médaillon qui roule par terre. A cet aspect, la Duchesse baisse de nouveau le poignard et s'arrête avec stupeur).
LA DUCHESSE
Cet objet, que veut dire ?. . .
YESOUF, ramassant le médaillon et le remettant à la Duchesse.
Ah !. . . je vous le rapporte. . .
C'est un portrait trouvé sur le sein de la morte !
LA DUCHESSE, saisissant le inédnillon et le pressant sur sa poitrine en étouffant un cri sauvage.
Ce m(?daillon volé ! . . . son portrait ! . . . Ce portrait De mes baisers couverts !. . . Le cadeau qu'il m'offrait Le jour où je liai ma vie avec sa vie !. . .
(Elle éclate en sanglots la tête sur une table).
Cette image adorée, il me l'avait ravie. . . Dérobée ! . . . Et pourquoi ? Pour la suspendre au cou . . . Ah ! traître ! il me fallait encor ce dernier coup Pour mettre, en me tuant, le comble à ton outrage !
(Elle se lève en furie).
Eh bien, par le démon qui me souffle sa rage ! Dût le ciel m'écraser du poids de sa fureur ! Et la postérité dût-elle, de terreur Déchirer ma mémoire et brûler mon squelette, Ma vengeance sera raffinée et complète ! Yesouf, approche, et prends cette clé que voilà.
(Yesouf se lève et prend la clé que lui présente la Duchesse).
Tu sais où le Duc met ses colliers de gala Et les bijoux dont il se pare aux jours de fête ? Bien ! ouvre le coffret, et caches-y la tête. . . La tête, as-tu compris ?
(Yesouf, stupéfait, fait un signe affirmatif).
Cours-y donc, et laissons, Devant le juste prix de tant de trahisons. Pour rire entre ses dents, l'enfer crisper sa gueule !
(Yesouf sort, et la Duchesse, épuisée, se traîne de meuble en meuble pour regagner sa chambre).
Maintenant un recoin pour mourir toute seule !. . . RIDEAU