‹ Épaves: thèâtre, histoire, anecdotes, motsChapitre 3 sur 10 · MODÈLE DE RÉPONSE A L'OSTENSEVR · texte numérisé non relu

MODÈLE DE RÉPONSE A L'OSTENSEVR

« On vient de me montrer, monsieur Condorcet, les injures

(S dont vous m'honorez dans le plat libelle où, pour quinze

« francs par jour, vous outragez, tous les matins, la raison,

« la justice et la vérité. Je m'empresse de vous en témoigner

« ma reconnaissance.

« Pastoret. »

Par hasard, Martainville, dont les études n'étaient guère rétrospectives, aurait-il eu vent delà pièce de Barré etRadet, intitulée : Candide Marié^ et représentée le 20 juin 1788, à la Comédie-Italienne? — Toujours est-il qu'on y trouve ces quatre derniers vers d'un couplet sentimental :

Pour celle à qui tu dois le jour.

J'approuve ton amitié pufe ; Va, ce u'est point voler l'amour.

Que rendre hommage à la nature.

Cette chute, qui dit au moins quelque chose, quoique cette chose soit bien peu, est singulièrement cousine germaine de

celle qae Marty-Gusman nous a trois cents fois débitée au boulevard de la Vertu :

Et Ton commande à la nature,

Qoand on obéit à l'amour.

Niaiserie pour niaiserie, mieux vaudra toujours celle que ron pourra comprendre. — L*axiome est de littérature étroite.

Pas plus sous le soleil du parterre, que sous Tautre il n*y a rien de nouveau. Les claquelins d'aujourd'hui qui croiraient avoir inventé le redemandage, se tromperaient fort. 11 existait avant eux ; seulement sa source était pure et la décence réglait ses moyens d'exécution. C'était, en un mot, les spectaieurs qui rappelaient les comédiens, lorsqu'il leur semblait que* ces derniers avaient mérité rnonneur d'une pareille ovation. J'en donnerai, tout à l'heure, un exemple. — En dénaturant cette bonne pensée, en lui imprimant une direction contraire à son origine, on en est arrivé où en est le Théâtre de notre temps. A la place des artistes que le public redemnderait avec sincérité, nous voyons des jongleurs qui dérobent au vrai talent sa récompense, sans, pour cela, n'obtenir de considération que dans l'esprit des sots. — L'anecdote que je vais citer, prouvera aussi combien étaient dociles à la critique les acteurs d'autrefois, et quel plaisir éprouvaient les journalistes à le reconnaître en leur continuant leurs conseils.

Une feuille du mois d'octobre 1789, disait :

« Nous avons parlé de M. d'Orfeuille (1) dans son premier

(0 C'est le même qui a été Directeur du Théâtre-Français, sis à la salle de TOdéon, et, longtemps après, iutéressé dans l'entreprise du Théâtre des Jeunes-Elèves ^ de la rue Dauphiae.

« rôle d9 début (au Théâtre-Français), avec des obserrations « qui lui ont paru justes à lui-même, puisqu'il convient avoir « été faible dans ses deux premiers essais. Àujourdhui, nous « avons une nouvelle justice à lui rendre, et nous nous en « acquittons avec plus de plaisir. Soit que M, d'Orfeuille ait « réfléchi sur les remarques qu'on lui a faites, soit qu'il se soit « senti plus encouragé, il a déployé plus de moyens au phy- « sique et au moral, avec beaucoup moins d'efforts , etavant- « hier, il a joué Philoctète avec le plus brillant succès. Il a « été DEMANDÉ par le public, après la pièce, et il a prononcé « un petit discours impromptu qui a été applaudi avec trans- « port. »

Donc, à présent , ôtez-nous les claqueurs par état, et le Public, de sa personne^ redemandera les artistes. Quant au petit discours,i\ serait, ^mme on dit aujourd'hui, peu parle mentairCj et je ne conseillerai jamais à aucun acteur d'en essayer.

Qu'allais-je faire là? Qui m'y conduisait, si jeune? — J'avais peut-être sept ans, non pas à la Cour^ mais pour voir le roi et la reine? — Était-ce aux Tuileries? Était-ce à Versailles? Je ne pourrais le dire. Tout ce que je sais parfaitement, pour en avoir été aveuglé de surprise et m'en souvenir comme d un rêve qu'on est bien sûr d'avoir fait, c'est ceci : — Du fond d'une longue et riche galerie, dans laquelle il y avait beaucoup de monde, je vois s'avancer un monsieur de belle figure, avec un habit légèrement brodé, ayant à sa gauche une belle dame en paniers, tenant par la main, du même côté, un enfant vêtu d'un matelot (petite veste ronde que je portais aussi), et dont

le cordon bleu m'occupa beaucoup, parce que le monsieur en avait un semblable. -—Lorsque ce groupe passa près de noui?, un beau militaire, qui le suivait de très près, s*approcba de moi et me toucha la joue de ses deux doigts en disant : « Voilà un gentil petit blondin. » — C^était le général Lafayette. -* Qui jamais eût deviné que quarante-trois ans après, je retrouverais le même personnage à THôtel-de-Ville, recommandant par écrit son blondin à l'élection des officiers de la Garde nationale? — La Destinée s'amuse (1780),

Auteurs, lisez cette lettre, et réjouissez-vous !

« X)n joue, depuis plusieurs mois, les Méprises par ressemblance et Barbe-Bleue sur les théâtres de province. Je prie messieurs les directeurs de corriger, sur la partition gravée, la partition manuscrite qui leur a été donnée par des mains injSdèles. C'est le seul dédommagement que je leur demande pour avoir /ow^ mes pièces sans mon aveu. L'espoir qu'il existera bientôt des lois qui feront respecter la propriété des artistes me fait supporter avec patience cette dernière injustice.

« Grétry. »

2 janvier 1791 .

AV-TO-DAFÉ

On dirait que le théâtre, et tout ce qui l'approche, doivent irrésistiblement nager dans une atmosphère composée de mo-

lécules incandescentes de nature à favoriser tous les excès. — Les passions semblent s'y donner rendez-Tous pour aller, des gens de lettres aux artistes, et, de ces co-intéressés, au public, toujours disposé à prendre part à ces débats. — De tant de preuves qu'on en pourrait donner, aucune n'a fait plus de bruit, causé plus de scandale que l'anecdote presque inconnue que voici : — En 1791, Dejaure et Kreutzer venaient de donner au Théâtre -Italien Paul et Virginie^ en trois actes. Le succès avait été complet. — Cependant, le rédacteur d'une feuille, dont les opinions pesaient de quelque poids malgré son titre, aujourd'hui plus d'accord avec ses attributions, s'était montré d'une grande sobriété d'éloges envers l'ouvrage applaudi. — Les partisans des auteurs s'en fâchèrent à tel point, qu'après la seconde représentation on entendit la salle retentir de ces cris : « Les- Petites affiches! les Petites affiches I — Ce fut d'abord un trouble auquel les spectateurs ne comprenaient rien ; mais un numéro de cette feuille se trouvant, par hasard (comme toujours), dans les coulisses, on l'apporta sur le théâtre. — « Déchirez-le et brûlez-le ! » hurlèrent les redresseurs de torts ; ce qui fut fait aussitôt à l'aide d'un lampion et de la main même des acteurs encore en scène. — Elles bravos de saluer celle ridicule exécution ! — Alléchés par la réussite, un autre jour, des gens que tout divertit, pourvu que ce soit ridicule, voulurent, au même théâtre, se procurer la seconde édition de ce plaisir 5 mais celte fois, un officier de paix se présenta, selon l'usage de l'époque, et, dans une petite improvisation aigre-douce, démontra les ificonvénients que produirait cette habitude de désordre, si l'autorité la laissait prendre. — Hélas ! la malheureuse feuille n'y trouva qu'un faible atermoiement, car elle fut incendiée quelques instants après sur la place Favart, au bruit d'une tumultueuse farandole. — Ce misérable spectacle

fut renouyeié en 1829 au foyer du Théâtre-Français, en Thonneur du Bomantique au maillot ; mais le journal qu'insultaient ces furieux n*en continua pas moins que Tautre à désiller les yeux de ses blasphémateurs. — El ce grand délrd^ neur du Classique, qui donc pourrait, aujourd'hui, nous en donner des nouvelles?

Le directeur le plus connu dôs Théâtres de société de son temps, Doyen, qui fut Tami de Lekain, avait commencé par être un de ses plus fervents admirateurs. — Je tiens de lui cette anecdote. — Jeune homme, il éprouva les atteintes d'une fièvre opiniâtre à laquelle il eut, un jour, Tenvie d*opposer le plaisir de voir jouer Lekain. — Il ne le connaissait encore qu'à titre d'acteur, et c'est en cette qualité qu'il lui semblait devoir trouver dans son jeu quelque soulagement à ses souffrances; — Vainement son père voulut Fen détourner, le malade insista et courut, tout grelottant, se blottir dans un coin delà salle, où» malgré sa fantaisie, il craignit fort de ne pas rester longtemps. Mais le miracle n'en fut pour lui que plus exact à se produire. — Dès que Gengis-Kan parut, la fièvre de Doyen s'éclipsa, et pendant toute la pièce, il n'en ressentit pas la plus légère commotion. — Ce ne fut que rentré chez lui, et ses souvenirs de la soirée s'affaiblissant, qu'il retomba dans l'accès qu'avait suspendu le talent du grand artiste. — Sous de pareils auspices, la connaissance ne pouvait manquer de s'établir, tôt ou tard, entre ces deux hommes cheminant, l'un sur la grande voie et l'autre dans la contre-allée, mais aspirant au même but, l'étude de l'art théâtral. — En effet, le récit de l'aventure plut beaucoup à l'artiste modèle,

qtti y riposta galment en disant : « Si f avais su celaplu$ tâtt m je me serais fait tragédien-consultant. »

Les Grands danseurs du roi^ à la foire Saint-Ger main, ont joué les Fourberies de Scapin, ornées d*un ballet comme on en faisait alors, et la pièce obtint un grand succès. — Toutefois, les connaisseurs trouvèrent que Molière, en compagnie du fameux singe (comme disait la pancarte), c'était un peu trop de plus fort en plus fort.

On a constaté qu'il y a plus de soixante-dix ans, une arrière-petite-fiile d'Olivier Cromwel gagnait sa vie, à Londres, en racommodant des chaises; et que, dans le même temps, vivait, à Birmingham, une petite-fille de Charles II, plongée dans la plus profonde misère. — Souhaitez donc les grandeurs!

Tous les .théâtres de Paris ont fait relâche à Toccasion de la mort de Mirabeau. — (2 avril 1791).

En sa qualité de dentiste, le père de Talma, ayant troublé un de ses confrères dans la possession de son brevet'^ perdit

on procès qu'il foatenait de ooncert avec quatone autres arracheurs de molaires, d'incisives et de canines plus ou moins bien portantes. — U essaya d'en rire, mais ne recommença plus.

Athàlie, avec les chœurs de Gossec, a été donnée le 17 juin 1791 , par les Comédiens français de FOdéon.— Telle était la distribution des rôles : Vanhove, Joai; Naudet, Mathan; Saint-Preux, Abner; mademoiselle Raucourt, Athalie; mademoiselle Sainval, Josabeth^ et la jeune Ribou, Joa$.— Cette dernière, qui semblait promettre, n'a fait qu'une actrice de province.

Ce qu'on ne sait pas partout» c est que le mélodieux Racine a servi de pâture aux traficants en chansons du mérite des autres. —Le 23 juin 1791, le Théâtre-Italien donna les Plaideurs^ défigurés par la musique d'un sieur DubouUai, complice d'un nommé Desriaux, qui s'était ingéré d'abîmer les vers de cette amusante comédie. — Heureusement pour les deux fauteurs du sacrilège, personne n'y fit la moindre attention.

Comme pour le punir (quoique un peu tard), d'avoir été noblement fier envers Racine, on fit partager à Molière le dé-

sagrément que je viens de dire. — La nouvelle loi était depuis quelque temps en vigueur. — Les Théâtres, usant de la liberté dont elle les investissait, s'emparaient à qui mieux mieux des pièces composées par les anciens auteurs, afin de répandre quelque variété sur leurs répertoires, presque entièrement voués aux inspirations révolutionnaires. — On était en 1792. Le millésime en dit assez. — Nicolet, directeur de la Gaieté, ne manqua pas cette occasion de signaler son intelligence. — Il fit un choix dans les œuvres du maître, et vit son idée couronnée de la plus heureuse réussite. — Le seul Georges Dandin lui rapporta des recettes considérables. — Pour satisfaire la foule, on dut représenter nombre de fois consécutives cette pièce dont, à la première audition, lo public demanda Vauleur; mais bientôt il lui en fit ses excuses en allant Tappîaudir comme s'il ne Tavai pas offensé.

En cette même année, surl'aflache du Thédlre-du-Marais^ situé dans la rue Culture-Sainte- Catherine, et fondé par le père des Figaro, on^a lu : a La Mère coupable, au bénéfice du M premier soldat qui enverra à Beaumarchais F oreille d'un « Atitrichien, » — Les partisans actuels de rexcenlricité par affichage auraient bien de la peine à trouver mieux que cela.

aOMANS

La lecture des romans est encore indigeste, mais elle aurait cessé d'être aussi dangereuse qu'autrefois pour les onfants

livrés aux bonnes études, parce que la raison publique a pro* gressé, si les nouveaux auteurs en ce genre n*y dénaturaient pas indignement Thistoire. — La tolérance qu*on y apporte sera des plus funestes. — On ne conçoit pas, à ce sujet, le silence et Tapathie de rAcadémie française, ce dépositaire qui ne fait rien pour la conservation des trésors remis à sa garde. — Même remarque relativement aux libertés destructives de la science de nos annales, dont on laisse le théâtre abuser depuis ]a &ntaisie la plus effrénée jusqu'à la plus tranquille sottise. — Vous verrez qu'un jour, sous ces plumes libérales et commodes, Henri IV finira par épouser Jeanne d'Arc!... Sans doute, ce n'est pas là que la multitude va s'informer des vérités de l'histoire; mais, à cause de cela, faut-il qu'elle y aille s'empêcher de les apprendre? — Au collège, malgré toute la surveillance, les romans pénétraient jusque dans nos pupitres et passaient, de cette prison, aux endroits où il n'était permis de séjourner que dix minutes. — Mais il faut le dire, les plus vils de ces ouvrages n'ont jamais été, pour les élèves de l'abbé Dubois, à Ménilmontant, ni pour ceux de M. Hix, rue Meslay, de ceux qii'on y introduisait en contrebande. — Les vendeurs de livres ne voulaient pas corrompre la jeunesse, ils cherchaient seulement à la distraire de sa servitude, et ils y parvenaient avec les Aventures de Bobinson Crusoé^ les Contes de Perrault, et môme r Histoire de Cartouche, d'une séduction grandement modifiée par la /injuste et terrible de ce fameux voleur. — Je ne me suis jamais senti dé goût pour ce genre de lecture. Vif comme la poudre et patient comme un saint, j'en trouvais les préliminaires trop longs et les déductions trop forcées. — Lorsque le premier roman aspirant à la forme dramatique me tomba dans les mains, c'était le Gonzalve de Cordoue^ que Florian venait de publier, et qui faisait bruit. Je le lus des yeux, et jo ne sais si je puis ajouter que

je r écoutai du cœur, mais la vérité est qu'il ne me dit rien de ce que voulait instinctivement savoir mon secret penchant vers Tart de la scène. J*avais déjà parcouru Molière, et je cherchais les moyens de faire avec lui plus ample connaissance.

Tout jeune, et déjà saisissant avec empressement les occasions d'aller à la Comédie-Française, mon théâtre de prédilection, j*élais, un jour, rencogné, impatient et pensif sur une banquette du parterre. — Un acteur se présente pour commencer le spectacle. C'était Larochelle. — Il va parler, lorsqu'une voix de la salle s'élève et demande, d'un ton fort impérieux, des nouvelles de la maladie de Mole. — D'autres y ajoutent quelques paroles fâcheuses pour les maîtres de la maison. — Larochelle, interdit, quitte la scène, puis revient, peu de minutes après, dire aux spectateurs qu'tï y a du mieux, -—fi II fallait nous V annoncer tout de suite^ » répond quelqu'un. — Voilà comment j'ai appris qu'en certains cas, l'autorité du public sur les comédiens pouvait s'étendre jusqu'à la rampe, inclusivement.

Aux profanations que la bande noire des Dirangeurs a fait subir à nos grands dramatistes, il faut ajouter, pour qu'on ne l'oublie pas, les Précieuses ridiculeSt mises en musique et jouées en. 1791 et 92 au Théâtre de mademoiselle Monfan-

-casier. — C*était dans là salle du Palais-Royal, qui subsisfa enoore aujomtl^htii.

L'auteur de deux livres excellents, l'Histoire de Jeanne tAlbret et celle de Blanche de Castille, feue niad<>imoiselle Vauriltiers, était ma belle-sœur. — Première Dame au couvent de Saint-Roch, elle avait comiu les |[)rincipaux membres de TAssemblée nationale, et quelques-uns de ceux de la Convention, qui allaient prendre leurs repas à une table-d*hôte située dans le passage. — : La maison de commerce Scribe, Brémard et compagnie était mitoyenne. — Secondé par les événements publics, le voisinage faisant son office, tout le monde se connaissait et s*entr'aidait à passer les moments de dangers. — Ce fut par suite de ces antécédents, fort étrangers les uns aux autres, que mademoiselle Vauvilliers, causant d^Scribe, a pu me dire avec raison : ^Je l'ai positive- <« ment vu naître. » — n Et moi, lui ai-je non moins raison- « nablement répondu, je Vai m toujours grandir, »

Philémon et Baucis n'ont pas été plus unis que le père Doyen et sa fenmie. — Une fois, en badinant tous les deux, le bout d'une serviette atteignit le cher homme et, par suite, le priva totalement d'un œiL — Cet accident n'altéra point la sérénité de Funion patriarçhale, et Doyen continua de jouer la comédie, voire la tragédie, avec une grande intelligence de Tari. — Investie de la police de la salle, madame Doyen veil-

lait à ce que Iç plus grand silence et Tattention la plus respectueuse se soutinssent dans ces moments-là. — Pour $a part, tout en retenant son haleine, Testimable femme pleurait d'admiration, quel que fut le personnage, de roi ou de confident, que remplît Doyen ; car, pour compléter les Parties, il se chargeait volontiers d'apporter simplement une lettre. — Un jour, Lekain, qui aimait à suivre ces représentations bourgeoises en souvenir des soirées par lesquelles il avait commencé sa carrière, assistait à la tragédie d'Andromaque, où son ami avait accepté le rôle le plus modeste. — Il se trouvait près de la sensible épouse faisant sentinelle à la porte de Torchestre. — Lorsque vint l'entrée de Doyen, accompagné de Pyrrhus : » La mère, dit-il en riant à notre Baucis, voilà « PhœniXy tirez votre mouchoir, » •

A la Boule-Rouge^ où Doyen tint longtemps son Théâtre de société^ avant d'aller s'établir à la rue Notre-Dame-de-Nazareth et, de là, rue Transnonain, Lekain joua souvent en amateur, et même quelquefois depuis son admission à la Comédie-Française. — Un soir, il y arriva par une pluic^ battante et mouillé jusqu'aux os, le fiacre était un luxe que ne se permettait pas tout le monde. — Du milieu de Tescalier, Lekain, secouant son chapeau trempé, s'écria : ((Ah! m(tn cher « Doyen, il fait un temps désastreux! » — Sa voix, harmo nieusement accentuée et toute émue de la situation, imprima à des paroles si ordinaires, une puissance aussi drama^tique qu'inattendue^ les auditeurs firent involontairement silence pour en écouter davantage. — Doyen, familiarisé avec ces sortes de remarques qu'il appliquait toujours à l'exercice du Théâtre, me disait que le retentissement du mot désastreux lui avait représenté tout un orage.

Les élèves du collège de M. Hix avaient congé à cause des événements qui troublaient Tatmosphère politique — Quoique (Tà^ à profiter des récréations qu'on accordait ces jours-là pour nous livrer aux amusements de la famille, je préférais la recherche des choses difficiles et publiques vers lesquelles me poussaient la chaleur de mon sang et mon insatiable curiosité. — J'ai conservé, toute ma vie, ce désir de savoir ce qu'il faudrait me rappeler plus tard pour former mon expérience, comme si quelque voix secrète m'eût dit : « Apprends beau- « coup, afin d'apprendre ensuite aux autres, car tu vivras « assez.pour Vacquitter de ce devoir, » — Bien entendu qu'ici je ne parle uniquement que des choses comprises dans l'ordre matériel, et que celles où se trouve engagée l'intelligence qui produit, demeurent en dehors de ma proposition. — Je courais donc, cherchant d'où partait chaque bruit retentissant dans la ville. C'était alors tout simplement le 13 vendémiaire^ an IV, qui éclairait avec sa poudre la lutte entre la Convention et les Sections de Paris insurgées.— Moins occupé du tumulte général que de ma visite à ma famille, j'arrivai à sa demeure rue de Richelieu, voisine du carrefour occupé aujourd'hui par la statue de Molière, maison du pharmacien Baudry, n^ 44.— On se battait, mais le plus fort éclatait aux environs de Saint- Roch. — Mon père était malade. Nous entourions son lit, lorsque un biscayen vint faire sauter le bandeau-d'appui d'une de ses fenêtres situées au premier étage sur la rue, et jeta l'effroi parmi nous. — On proposa de fermer les volets, mais personne n'osa s'y risquer.— Sans hésiter, je m'élançai vers la fenêtre atteinte et je les fermai toutes| non avec courage, on n'en a. pas si jeune, avec plaisir plutôt, car

je n'y voyais que le moyen de rassurer mes parents, sans même soupçonner la preuve d*un péril bien redouta le. Ma mère ne m'en a pas moins traité de héros en herbe. — Quand je sortis, l'affaire se calmait de notre côté. — ^Ui] jeune homme à cheval parcourait assez froidement la rue en désignant plu^ sieurs points vers lesquels il appelait à haute voix TattenticNi des troupes répandues sur la chaussée. — - Je demandai son nom. On me répondit : <r C'est Bonaparte. »

BBHCZAV BX L'AXlTOirCE PAR VAWWICBM

V Annonce de nos jours, si osée sur les affiches de spectacles, n'a pas fait le chemin dont nous la voyons se targuer. — En cherchant bien, on la trouve déjà passablement verbeuse quelques années avant la fin du dernier siècle. — Que ferait-elle de plus inventif que ceci pour allécher les amateurs?

« TORLDTOTU, EMPEREUR DE L'IlE VERTE; foUc, bitiSC, farce

i< ou parade^ comme on voudra, en prose et en trois actes ; K avec une ouverture, des entr'aetes, des chœurs, des « marches, des ballets^ des cérémonies, du tapage, le « diable^ etc. Paroles et musique du Cousin Jacques, repré- « sente à moitié le lundi, et ensuite, tout à fait le surlende- « main, sur le théâtre de la Cité. » — Et ce gâchis reçut les honneurs de l'interdiction gouvernementale I — Hostein en deviendra fou (1796).

Une fois, pendant la Terrenr, Bertim, Pradher et Gavaudan, victimes d'une recrudescence de précautions politiques, furent

arrêtés dans la me en plein jour tt conduits au poste voisin, d'où Ton refusait de les laisser sortir faute de leurs Cartes de sAreté qu'il Mail toujours porter sur soi. •<- En vain Berton disait-il qu'on donnait, le seir même, une pièce nouvelle de lui, à rOpéra-Comique ; en vain Pradher invoquait-il son titre de musiaen déjà répandu» et Gavaudan son nom qne personne n'ignorait. — Le Commandant de la garde nationale était inflexible. — Déjà on parlait de les conduire chez M. le maire de l'arrondissement, lorsque Pradher trouvant le moyen d'établir l'identité des prévenus, commença un canon sur ces paroles :

« Citoyens, rendez-nous notre professeur, « C'est un bon citoyen, »

et Berton riposta ; Gavaudan ensuite, par des improvisations analogues qui mirent tout le poste en belle humeur, lequel déclara, à l'unanimité, que les artistes étaient parfaitement reconnus, et procéda à la mise en liberté immédiate de ces trois innocents suepecti^

r II y a des hommes qui ne sont jamais que de l'opinion de « leur habit. » Beaumarchais.

A la lecture du fragment que voici, on sentira de quels bienfaits jouit à présent la propriété littéraire :

c Je désire sincèrement qu'une édition corrigée et revue « arec soin, de ma comédie des Artistes, arrive à son adresse « et ne soit ni défigurée ni interceptée sur la route. J'invite

(c les vraiis «mis de la littérature et même de rhonnèteté pu> « blique, à ne pas confondre cette édition avec celle que « pourra faire éclore la cupidité trop impunie de nos jours. . . « Bien qu'il ne soit ici question que de ma pièce, je déclare « que je parle au nom de mes confrères et que c*est pour nos « intérêts communs, pour Tamour de Tart, que je m*étève « contre l'audace de la con/r^/licon.

{Août 1797). Collin-Harleville.

Il est bon de savoir que le délit par publication de fausses nouvelles n'est pas d'institution moderne. — Un arrêté du Directoire exécutif, en date du 27 frimaire an vi, supprima, pour cette cause, le journal intitulé le Narrateur universel, et ordonna que les scellés seraient apposés sur ses presses. — Cette feuille avait annoncé la cession du pays de Vaud à la France, y compris la principauté de Neufchâtel, moyennant indemnités au roi de Prusse. — Il y avait calomnie à prêter au gouvernement français des vues d'envahissement contraires à sa loyauté. — Et cela signifiait quelque chose (1798).

En appréciant certains homuies de son époque, ces géants par la petite taille des autres, Marivaux semble avoir braqué son microscope sur la nôtre. — Il les appelle les grands médiocres.

La comédie avait fini tard, et comme nous étions en hiver, je m'étais ensuite acoquiné, près du poêle, à la conversation de plusieurs habitués du café de la place des Terreaux, à Lyon. — - Averti par les garçons que Fheure de la retraite honnête était sonnée, chacun de nous s'enfonçant dans son manteau, prit le chemin de sa demeure.— Arrivé à la mienne, rue Saint-Jean, maison fermée par une allée, je m'aperçus que j'en avais oublié la clé. — Pour tout autre, surtout pour un locataire largement imposé, ce n'eût été qu'un léger accident. Mais moi, qui ne connaissais pas un voisin et dont Thabitation enrichissait le propriétaire de 25 francs tous les trente jours, je n'aurais jamais osé déranger personne. — Aujourd'hui, je me résoudrais gaiement à partager l'insomnie de la Milice guerrière ou citoyenne, qui coucherait ma personne sur io lit de camp et mon nom sur le rapport. — L'idée ne m'en venant pa:$ et quoique la neige commençât à tomber, je me décidais à parcourir la ville en touriste ennemi de la clarté du jour, quand un ivrogne m'accosta pour me demander son chemin; — On juge quel quiproquo s'établit entre deux individus dont l'un ne connaissait presque rien de la topographie Lyonnaise, et l'autre qui pouvait à peine articuler deux mots de suite ! — A force de ne pas nous comprendre, nous arrivâmes à la porte d'une maison qu'il crut reconnaître, comme moi je croyais avoir deviné l'exactitude des renseignements qu'il me donnait. — Ce n'était pas la sienne, mais sa voisine. -— Je voulus le quitter, il s'y opposa en alléguant les devoirs de la reconnaissance et m' offrant de les pousser jusqu'à ceux de l'hospitalité quand il aurait retrouvé son domicile, ce qui ne tarda pas. — Sa proposition me plut assez ; je pensai que je ne pouvais être chez lui plus mal que dans la rue, et j'acceptai. — Me voilà à tâtons, dans un étroit et rapide escalier, poussant et soutenant à la fois mon hôte qui préparait tout

. haut son discours d'introduction près de mcdime smépwêê. — L'ascension dura longtemps. — Enfin, sous le toujdier d^ltt loquet vacillant s'ouvrit une porte'qui donnait accès dmm qm^ cliambre obscure toute parfumée d'une forte odeur de poisson. -*- Mon homme ne pouvant tirer une seule étinoelle de son briquet, je m'en chargeai et je découvris dans le creux d'un grabat, une vieille femme dont l'existence ne me fut révélée que par un gros souphr. — Des paniers et un éventaire, posés à côté d'elle, mirent d'accord la réalité placée sous mes yeux, avec l'opinion qu'avait conçue mon odorat. — Ce n'est pas tout. Quand le mari^ut étendu sur le grabat numéro 2, il insista, pour me le faire partager, avec une telle violence, que je vis le moment où nous allions nous battre. — Une chaise me suffit, et lorsque parut l'aurore privée de ses doigts de roses, je pris tout doucement congé de mes deux anonymes. — Après une nuit passée de la sorte, mes allures pouvaient être singulières, mais certainement je devais ressembler fort peu à Jupiter sortant de chez Âlcmène.

Ce n'esl pas être parasite qu'accepter volontiers à dîner, fut-ce même fréquemment, dans les maisons où l'on sait qu'on vous estime et que votre présence y est agréable. — Aussi, ai-je blâmé les personnes qui ne rendaient pas justice bm petit père Corset^ en le confondant avec ceux qui abusent. — Je l'ai connu et l'ai même interrogé sur quelques détails de la première révolution, qui nous a longtemps montré la signature de ceûnmcieT sur les assignat s de cent sous. — C'était un homme simple, parfait convive, il est vrai, mais de bonne tenue et très-serviable. — Son nom s'était si bien associé à cette partie

de la monnaie de papier, qu'il était devenu celui d^s billets même, et Ton disait « tin corset » comme on dit : tin louû^ un mpoléon. » — U se peut que cette mince gloire le cède à nombre d'autres, mais enfin, puisqu'elle est historique, elle compte, et il n'y a rien de sa foute si elle ne s'est pas réa lisée en espèces ionnantei.

Agé, petit, laid et bossu, un adorateur des charmes d'une actrice célèbre, ne prit aucun détour pour le lui faire savoir. — Trente mille livres, en billets de la Caisse t escompte, furent chaînés de la déclaration, dont le résultat, fixé à quelques heures, ne devait point avoir de revanche.— Les choses arrangées, sous la condition que le nouvel Eginard se retirerait avant le jour, par respect pour le voisinage, la rusée comédienne prit ses mesures pour jouer dans la pièce qui terminait, ce soir-là, le spectacle. —- Puis, traînant en longueur les visites qu'elle recevait dans sa loge, et môme encore chez elle, le souper, le plaisir simulé d'une conversation délirante, enfin tout ce qui pouvait retarder la corvée du tète-à-tète, il lui fut aisé d'atteindre cinq heures du matin, terme fatal. — 11 y eut seulement quelques minutes consacrées, par faveur, à la prolongation du traité. — On parla d'une plainte en restitution d'excédant; mais notre Esope se rappela la fable du maître, et craignit de trop ébruiter la déception

a De ce poids inutile « Et qui va balayant tous les sentiers fangeux. »

M*i« Contât aurait pu lui dire, comme au renard : ^

" • Mais touniez^vous, de grftee, et l'on vous répondra. »

Il y avait, dans ce temps-là, des juges au parterre. — Pénétrés de rimportance de leur mission, ils distribuaient Téloge et le blâme avec impartialité. — Après avoir vivement applaudi Mole, quand il s'était montré digne de Têtre, ils l'admonestaient sans pitié à la scène suivante, s'il s'y était exposé. — C'est ainsi que cet acteur était arrivé à sa grande réputation. — On comprend que de ces deux ipanières de la former, la première seule lui plaisait. — Aussi, à chaque rôle nouveau, avant d'entrer en scène, disait-il^ par allusion à la poudre qu'on portail alors dans les cheveux : « Voyona ce que vont faire^ ce soir^^ les têtes de choux, » — Il n'y a plus, aujourd'hui, de sévérité à craindre, la graine est perdue.

La législation criminelle, qui avait institué un Directeur du jury y exigeait-elle que ce fonctionnaire assistât aux derniers moments d'un condamné à mort? Je ne l'ai jamais demandé à M. Durand, revêtu de ce titre et dont j'étais, à Lyon, le secrétaire intime. — Toujours est-il qu'après avoir commencé l'instruction d'une affaire de ce genre, il assistait à sa fin, placé dans l'Hôtel-de -Ville et attendant le cas où le condamné demanderait à faire des révélations. — Un jour, tout étant disposé, hii loin de la fenêtre d'où Ton pouvait voir le funèbre spectacle, et moi près de sa personne pour tenir la plumep un

miâérable assassin, indigne de toute compassion, •voulut essayer de virre quelques instants de plus. ^U était déjà de^ bout près de rinstrument du supplice et saisi par les exécuteurs, lorsqu'il demanda à parler au juge. On Tamena. — « Que vetof'tu, lui demanda M. Durand? — L'homme ne répondit que par les afQrmations banales d'innocence et d'erreur judiciaire auxquelles ils se livraient presque tous. — Il avait alors toute sa force, et même une certaine assurance. Ses traits n'étaient point altérés ; mais à ces mots du magistrat : « Va-i-en^ on Val tend Id-basl » sa physionomie, tout à coup bouleversée, son corps chancelant, ses yeux éteints et sa bouche ramenée vers l'oreille, comme par un puissant ressort, n'offrirent plus que le hideux aspect d'un corps décomposé s'agitant dans son suaire. — On le porta, plutôt qu'il ne marcha vers l'échafaud, dont il subit le châtiment sans articuler une parole. — C'est à celte lugubre cérémonie que j*ai vu, pour la première fois^ du sang répandu par autorité dé justice et un homme qui s'en essuya*it les mains. —Je ne sais plus ce que j'ai pensé.

AV OiSViHAIi C&AAKZ.

« Quel est celui d'entre nous qui n'a pas regretté cent fois « de ne pas être soustrait par une balle aux effets puissants de « la calomnie, de l'envie et de toutes les passions haineuses *^ qui semblent presque exclusivement diriger la conduit^ des «hommes?

« 29 brumaire an v (19 novembre 1796).

« Deux heures après la bataille d'Ârcole. BoMAPARTii. »

Quand un homme tel que celui-là, et déjà si haut placé, a

pu déplorer, en de pareils termes, les cruels effets de la caloomie, qui donc oserait se plaindre de ce fléau de tous les temps?

Rouget de Tlsle n*est pas seulement auteur de la Marseillaise, il a composé, dans un genre à peu près semblable, le Chant des vengeances, exécuté en 1799 au Théâtre de la République et des Arts, rue de la Loi (Richelieu)^ dirigé par mademoiselle Montansier. — L'inspiration lui en était venue de l'assassinat des Plénipotentiaires français à Rastadt, ainsi qu'à un M. Dognon, qui donna sa pièce au Palais-Royal, Théâtre-Montansier-Yariétés, même dïreciion, sous le titre du Cri de la vengeance^ musique de Poignet père. — Le vent de Toubli a très-heureusement passé sur ces éphémères, ei quoique fasse notre manie d'exhumation, il souffle encore.

lOL TOVHMESrTE-

Ahl que ce Mont-Cénis est un pas ridicule, dit Crispin, que je me garderai bien de démentir! — Si je n'ai pas/comme lui, roulé dans un trou, il ne s'en est du moins fallu de guère. — Je parlais pour Milan (1799). — Les premiers jours de janvier sévissaient et, les uns à dos de mulet, les autres en traîneaux attelés, nous gravissions la montagne sous les rayons d'un splendide soleil. — La rareté des véhicules, secondant au mieux ma galanterie, avait décidé la femme d'un

capitaine, qui l'allait rejoindre, à partager la petite vacance longitudinale de mon traîneau, ce qui ne gâtait en rien le plaisir de ma nouvelle locomotion. — Au sortir d*une diligence si mal nommée, qu'elle mettait huit jours pour aller seulement à Lyon, Tair et la blancheur dq ce mont semé ça et là de fleurs et d'une verdure faites exprès pour lui, nous offraient un spectacle délicieux. — Toute la caravane en était , émer¥eillée,lorsqu*un de nos guides appela notre attentionsur quelques atomes neigeux qui traversaient presque incognito Tatmosphère. — « Ce n'est pas bon signe, nous dit-il, nous « aurons de la tourmente. » — Ces paroles ne frappèrent aucun de nous, et la montée continua agréable et calme jusqu'à ce que le soleil perdant à vue d*œil de sa clarté, et la neige multipliant ses flobons, Tinquiétude succéda à Tenchantement des voyageurs. — Bientôt un vent furieux s'éleva, grossit et prit une telle force que plusieurs d'entre nous furent rudement démontés. — Je vis même un mulet isolé jeté à terre et tournoyant sous la pression de Tair comme un fétu de paille dans une de nos rues. — Le guide, en nous rappelant sa prédiction, nous conseilla de nous prendre tous corps à corps pour opposer une plus grande résistance au vent ; mais cette tactique ne tarda pas à devenir inutile. Séparés les uns des autres, ce fut à chacun de chercher quelque moyen de salut pour soi même. — Un guide nous indiqua la grotte de Philibert' Emmanuel, précisément bâtie par c^ prince pour servir de retraite momentanée aux voyageurs surpris par la tourmente. — On s'y dirigea le mieux que l'on put. — A ce moment, chose incroyable, et qui a dû m'arriver pour que je ne la révoque pas en doute, je me sentis enlevé comme une plume par le vent engouffré dans mon manteau, et j'allai donner de toute ma longueui^ contre une des hautes perches placées au bord des immenses excavations nivelées par la

quantité des neiges Je m'y cramponnai autant par instinct qu'encouragé par les cris d'un guide qui me criait de me bieii tenir jusqu'à ce qu'il arrivât jusqu'à moi. Ce brave homme y vint à plat-ventre. — Alors je me laissai glisser pour l'atteindre, et nous tenant serrés comme des gens qui se battent, nous gagnâmes la grotte en nous roulant l'un sur l'autre à grand renfort de contusions et d'écorchures. — Là, dans l'obscurité, combattue seulement par les reflets de la neige, de tels hurlements se faisaient entendre, que nous nous crûmes dans un énorme repaire de loups. — Cette idée se fortifiait du souvenir des rencontres que nous avions faites le matin de plusieurs de ce9 animaux si peu effrayés ou si fort affamés, que l'un d'eux s'était assez approché de mon traîneau pour que je l'eusse reçu avec un pistolet dont le coup ne partit pas; mais au bruit de la détente, le fKre quêteur avait bondi et s'était sauvé sans plus attendre. — Nos hommes nous apprirent que le tapage qui nous assourdissait n'avait d'autre cause que le déchaînement des vents. — Toutefois, le séjour y était impossible. — On déhbéra, et il fut décidé qu'à tous risques, il valait mieux revenir sur ses pas et se diriger vers le sommet, où l'on nous avait dit qu'en pareil cas, les Pères d un couvent étaient entretenus par le gouvernement pour recueillir et héberger les voyageurs. — Après bien des fatigues et des craintes, et l'ouragan ayant faibli, nous y parvînmes. 1— Deux beaux vieillards à longue barbe et en robe grise nous •attendaient en effet à la porte, mais au lieu de nous offrir d'entrer, ils noust5onseillèrent de profiter du calme, qui semblait devoir durer, pour franchir la seconde partie du mont. — En chemin, nous nous étions réjouis du moment où, pour nous réchauffer, nous prendrions l'excellent café de ces charitables solitaires^ la déc^tion ne nous en fut que plus sensible. — Nous n'avons donc vu, de ce monument, que la

façade -, c*était beaucoup trop peu pour des gens engourdis, harassés et qui avaient mentalement fredonné Tair de Frontin dans les Visitandines : « A bien dormir je vais passer la a nuit. » Mais il fallut se résoudre, puisqu^aucun d*entrenous n'élevait la voix afin de faire mieux comprendre à ces bons Pères qu'ils ne recevaient pas cinquante mille francs par année pour ne donner que des conseils. — J^n'ai donc fait que jeter un coup d'œil au loin sur le lac gelé qui couronne ce magnifique plateau. — Nous poursuivons notre route, et nous voilà sur le versant où Ton quitte définitivement les mulets pour s'étendre une seconde fois dans des tratneaux avec les Bamasseurs placés sur le devant, afin de vous préserver mille fois de la chute dans les abîmes. — Le mien avait été celui du général Bonaparte, il me l'apprit avec un orgueil qui me rassura, circonstance dont j'avais besoin à l'aspect des nouveaux dangerç que nous allions courir, car la tourmente avait recommencé et le ciel, entièrement obscurci, laissait à peine distinguer la forme des chemins qu'il nous fallait parcourir. C'était un perpétuel zig-zag de cailloux, presque aussi étroit que les traîneaux et mesurant successivement une trentaine de pieds en longueur au bout desquels, sans la merveilleuse adresse des conducteurs, on serait infailliblement tombé dans les précipices que cette route effrayante dominait par miracle. — A cette vue, il ne paraissait pas possible qu'une seule personne pût en réchapper. — Le moyen de sauvetage qu'employait le Rdmasseur justifiait d'autant plus cette pensée. Assis sur les pieds du voyageur, dès qu'on arrivait à l'extrémité du zig-zag, il se levait soudainement, lançait un coup de talon pour faire dévier la machine qui s'en* gageait dans le défilé opposé, et se laissait aussitôt retomber pour une minute, sur vos pieds, jusqu'à épuisement de cette manœuvre à donner des vertiges. — Les premières secousses

étaient horribles ; mais, d*une réassite à Tautre, on s*y faisait. — La tranquillité de TÂntomédon, riant de nos alarmes et baragouinant même de joyeux propos, finissait par vous accoutumer à ne pas mourir tout de suite. — CVst dans cette situation d*esprit, et de Tentiëre congélation du corps, que nous arrivâmes à la Novalaise, dont les habitants, accourus sur leurs portes avec des chandelles rouges à la main, éclairèrent notre marche en s*étonnant que nous n'eussions pas été tous engloutis sous les avalanches ou dans les profondeurs de la montagne. — Leur surprise nous parut encore plus naturelle quand nous apprîmes qu*un de nos compagnons s*était perdu et que le courrier de dépèches, dont Tordre était de passer,^quelque temps qu'il fît, avait péri dans les neiges.

Le génie de Grétry se conformait si bien à la nature des poèmes dont il se chargeait, que, plusieurs fois (quand les ouvrages étaient bizarres), on reprocha au compositeur la bizarrerie de son œuvre musicale. C'est à ce sujet qu'il écrivit un jour.

a Lorsqu'on entendit la musique d^Aucassin et Nicolette, ou les Mœurs du Bon Vieux Temps^ le Mercure de France me plaignit de n'avoir que des idées surannées. On sentait, disait-il, que j'étais fatigué. Hélas I si je.rétais, c'était de la peine que m'avait causée la recherche de ces mêmes accents surannés^ convenables au poème de l'immortel Sedaine. Le journaliste qui me censurait n'avait que de l'esprit , et, par conséquent, entendait mal la musique... Pourquoi ne nous rappellerait-on pas les jugements qui furent jadis portés sur les ouvrages de Molière, Racine, Voltaire, iCtc. ? D'après l'opi-

nion, aujourd'hui bien constatée, sur leurs chefs*d*œuvre' nous verrions, je crois, des rapprochements assez plaisants. Ge serait d'ailleurs une franchise louable, chez un journaliste, de nous faire voir combien, dans leur précipitation forcée, les feoilles publiques sont sujettes à Terreur. »

Grétrt.

MM VATAOHS.

En Italie, dans le cours des cinq mois que j'y suis resté, j'ai voyagé assez curieusement avec le général Seras , celui qui s'est distingué à l'affaire de Sacille où il se joignit au prince Eugène Beauliarnais pour repousser l'archiduc autrichien. — 11 était Piémontais, comme Dosaix. — Pressés tous les deux et n'ayant pas eu la possibilité de choisir tiolre équipage, nous courions en patache, c'est-à-dire en véritable charrette couverte, mais dénuée de toute espèce de machine suspensive. — Il feisait froid. — Blottis l'un contre l'autre derrière l'Âutomédon, enfoncés dans la paille et nous partageant l'insuffisant manteau du général, nous devisions par monosyllabes qui n'abrégeaient pas la longueur de la nuit. — Mais la conversation prenant petit à petit les formes de la confiance, le général me raconta sa campagne, et moi je lui dis en peu de mots mon histoire. — De grandes promesses de nous retrouver s'ei suivirent, comme il arrive entre voyageurs momentanément incarcérés dans le même véhicule, et qui, deux jours après la séparation, se sont mutuellement oubliés. — En effet, je ne l'ai plus revu, et très-longtemps après, je fus informé de sa mort. — C'était un homme d'extérieur fort distingué et d'une grande aménité de paroles, — Seulement^

en fait de partage de manteau» il avait on pea trop le sentiment du légitime propriétaire. — Patache^ si l'on veut, mais je Tai mieux aimé que le Courrier de la malle avec lequel j'ai aussi voyagé eq Italie, escorté de trois chasseurs à cheval. — Passant, de nuit à peu de distance d'une espèce de ferme abandonnée, je regardais briller des canons de fusil par dessus les murs, lorsque je vis nos soldats saisir et armer leurs ' carabines. — Certain qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire, je demandai au Courrier ce que ce pouvait être. — « Ce « sont des brigands, me répondit-il d'un grand sang-froid ; « dans la nuit d'hier, ils ont brisé, par une décharge, le genou « du voyageur assis comme vous l'êtes là à bôté d'un de mes « confrères. Mais la malle n'avait pas d'escorte, et c'est pour « cela qu'on m'en* a donné une ; il n'y a plus de danger. » — Le récit de l'anecdote ne m'avait pas beaucoup amusé, aussi, ai-je été fort content d'en être quitte pour la bona mana largement, distribuée à mes bravés chasseurs qui s'étaient mis en défense avec une entière résolution.

Je me sen^ du goût pour les arts, et de la préférence pour les lettr<3S. — La lecture des feuilles publiques me plaît, j'aime à mettre leurs jugements à côté de mes impressions, et sur tous ces objets,, je prends avec soin de petites notes qui me serviront peut-être à quelque chose. — Mais je suis à Lyon, Clerc d'avoué, par conséquent peu occupé de ce qui séduit l'imagination, et je ne sais, de pareilles affaires, que ce que npjis apprennent les journaux delà capitale. — Le tableau de Gfuériny est, en ce moment, un objet de grande admiration.

— Ce qae vient d*éerire M. Landon m*a beaucoup intéressé : (T Ce tableau, dit-il, frappe, attendrit et les ignorants et les « artistes consommés... Il réunit, à un degré supérieur, tout « ce qui peut caractériser un chef-d'œuvre... Ni le poète, ni

< le dessinateur, ni le coloriste n'y trouvent à désirer. » — Les journalistes ont tous fait écho ; mais voici venir un dépréciateur qui nous dit : c Ce n'est pas pour Marcus Sextus « que Ton court au Muséum, c'est pour un tableau satyrique ^ qui offense à la fois le goût^ la décence et la morale; un ff tableau qui représente, accuse et voue aux outrages une « femme, une femme mariée, et appelle les brocards sur

< son mari même. Quel usage du pinceau ! quel dégradation « de talent I Semer le trouble dans l'union conjugale, vou- « loir faire honte à deux époux de leur bonheur domestique, « c est attenter sur ce qu'il y a de plus doux dans la nature et « de plus sacré dans la société, ro — En lisant cette diatribe, dont la base me semble reposer sur un jugement passablement baroque, au point de vue de l'art, je me dis : Dans les productions du génie, il n'y a donc pas de vérité absolue, incontestable, à laquelle tout le monde doive obéir, sous peine, en s'y refusant, de sacrifier à la barbarie I... — Cette vérité qui me parle, m'attire, me séduit, elle n'est donc pas souveraine! On peut donc la combattre, l'outrager!... Ahl s'il en est de même pour la littérature, c'en est fait, je ne subirai pas ce joug, j'étoufferai mes instincts (1800).

Avant de faire représenter son Monlmorenci à la Comédie- Française, Carrion de Nisas obtint l'honneur de lire cette tragédie à Napoléon. ^ Quelle que fut sa haute opinion de

Funiversalité des connaissances du Premier Consul, il fut étonné de la sagacité de ses remarques en pareille matière, notamment de celle relative à la nécessité de soulever un intérêt général dans toute tragédie bien faite, et qui est fort mal suppléé s'il n'y est question que d'une affaire de famille. — Bonaparte appuya cette observation de Texcmple d'Iphigénie en Aulide, « ou le sort de la Grèce entière est attaché à la « lête innocente de la illle d'Âgamemnon » — Jamais de Nisas ne m'a parlé de cette intéressante entrevue sans en éprouver une admiration nouvelle. — Le bruit qui s'en répandit ne contribua pas peu à placer sous la puissante égide du chef de TEtat les auvres littéraires dont elle sollicitait le génie, et que nombre d'écrivains produisirent dans l'espérance d'attirer son attention sur elles. — Montmorend obtint un succès de sincère estime \ on sut gré à l'auteur de la fin de sa pièce entre Louis XIII et le Cardinal de Richelieu :

A forcer vos soldats leur iosoleoee est prête.

— Eh bien ? — A ces mutins j'ai fait jeter sa tète.

Par une réminiscence de Dufresne, Baptiste aîné acoompagnait ces dernières paroles de la subite apparition de sa toque rouge, qui n'était pas sans effet. — Depuis lors, son expérience a dû lui conseiller de n'en point abuser (1800).

^ «» sb

« La fortune est inconstante, et combien d'hommes, qu'elle avait comblés de ses faveurs, ont vécu trop de quelques années !

« Bonaparte. »

Au Sénat conservateur (1802).

Je ne crois p^s qu'il soit possible de rendre, en aussi peu de mots,' justice à ce qu'a fait de bien pour nous Napoléon, que dans les paroles suivantes de Thomme d'Etat dont ce prince a été le mieux connu. ^ « Quand le Premier Consul, dit il, eut été menacé d*un assassinat, on craignit que sa clémence épargnât les coupables ; peut-être cette crainte était-elle fondée. Quelques jours auparavant, il disait au secrétaire d'Etat et à moi : c Voilà bientôt un an que je suis Premier « Consul; le Manège a été fermé, les royalistes ont été dis- « perses, les ennemis repoussés, il y a une administration, « Tordre est dans les finances, et t7 n'a pas été versé me ^ goutte de sang. » Il était naturel que le premier Consul désirât pouvoir se répéter ces dernières paroles pendant les dix années de sa magistrature... Il a tout fait pour la morale^ Il a donné au;c Français l'exemple d'une vie laborieuse et simple, mêlée de peu de plaisirs, et de plaisirs nobles, tels que ceux du théâtre, et particulièrement de la scène tragique. Ni son rang, ni sa gloire n'ont pu lui rendre indifférents ni les amis qui lui furent dévoués, ni les hommes que l'intérêt public a engagés avec lui dans des périls communs, ni les douceurs de la vie domestique et de Tunion conjugale. 11 a remis en honneur le travail, l'amitié, le mariage, ces trois grandes garanties du bonheur particulier.» Roederer (1801).

La démangeaison d'écrire s'est déclarée ohez moi de trèsbonne heure. — La rude vie du collège, dans un temps où l'on y était si mal, n'a pas mis obstacle à ce penchant irrésistible. -^ Je ne saurais dire de combien de brouillons j'ai semé ]fi chemin de la classe à la chapelle, et de celle-ci jus-

qa*aax dortoirs. — Le siècle sonnait à peine que déjà ipes dix-huit ans me demandaient de la copie. — Une pièce de ▼ers, intitulée les Tuileries, et toute composée de portraits, fut Tobjet de mes premiers rapports /ivec un iojprimeur. — Personne ne Ta su, et, moi-même, je n*en ai gardé que le souvenir de ce fragment sur la personne d'un Incroyable :

Eo tout 800 goi^t éclate.

Il a beaucoup d'esprit, il met bien sa cravate.

Oh! avenir, que je te plains !

A ces déjeuners, où le premier consul a vie admettait des hommes dont Tentretien établissait un utile échange de connaissances entre eux, la causerie tombant sur notre premier théâtre lyrique, Talma fît entendre que cet établissement touchait plus d'argent que la Comédie- Française.— « Cest pas- « sible^ lui répondit le chef de l'Etat, mais l'Opéra est le « luxe de la nation, et vous en êtes la gloire. » (1802).

Sans but déterminé, et pour me soulager des mouvements qui m'ont assailli pendant la soirée, je prends la plume en sortant de la Comédie-Française, et j'ajoute cette note à mes nombreuses rognures de papier. — Curieux de voir à côté l'un de l'autre Talma et mademoiselle Duchesnois, j'ai dîné vite et suis allé attendre assez longtemps l'ouverture des bureaux. •—Enfin je mé suis placé, et, au lieu d'un plaisir, j'en ai^trouvé

deux, le second un véritable bonheur. — Le Premier Consul est venu au théâtre. — Avant qu'on eut su son arrivée, le sourd roulement de sa voiture et lo bruit des chevaux de son escorte l'avaient annoncé. — Dieu ! quel frémissement a parcouru rassemblée I Et comme, avec une simplicité toute militaire, ce héros s*est noblement présenté ! — Son salut, bref et mo* deste, digne et amical tout ens<^mble, répondant aux acclamations de la salle, m*a pénétré jusqu'au fond de Tâmc... Ma foi, j'ai pleuré. — Vraiment, cet homme-là n'est pas fait et ne fait rien comme un autre. — Son teint mat et plombé a quelque chose des divinités égyptiennes qui rendaient des oracles. — La sévérité de sa tenue n'en exclut ni la bienveillance ni la grandeur. — 11 impose sans troubler, on voudrait même qu'il vous adressât la parole, tant il semble qu'une émanation de son génie vous inspirerait quelque bonne réponse. — Il écoute comme on pense. — Son œil fascine, son silence vous attache; toute sa personne fait rêver, et quand on revient de son extase, il ne faut pas se regarder, on se trouverait trop petit. — Dtns mon émolion, que pouvais-je attendre du spectacle qui m'avait attiré? Pyrrhus, Oreste, Hermione,

Andromaque n'étaient plus qu'un cortège, et je suivais le triomphateur. (24 mars 1802).

Au troisième étage de la rue de Seine-Saint- Germain, sous le titre de Société de V Amitié, Pigault, Decomberousse aîné, Bruguière, Daricourt, moi et quelques Bénédictins de notre âge, avions combiné, en 1803, une réunion aussi littéraire que possible, sans menacer l'Académie française d'une rivalité dans l'avenir. — Les coqs vivaient en paix... Les poules sur-

vinrent... — Alors on décida' que les séances, toutes hebdo* madaires, se termineraient par un repas... de clercs, bien entendu. — Cette frugalité n'enipècba pas d'y admettre, de temps à autre, des échantillons coupés sur la plus belle pièce de Thumaine nature, à condition qu'il n'y eût pas trop de doutes sur la légèreté des habitudes. — Un jour, plusieurs sociétaires ayant, à bon droit, perdu cette confiance, Pigault, l'homme des ressources, se chargea de les venger en se constituant le Vatel de la maison. — 11 organisa un banquet de Danaiis, dont la composition exigeait une razzia aussi périlleuse qu'intelligente. — Les rôtisseurs en effigies, lescharcutiers les mieux approvisionnés y avaient contribué sans lésine: puis, chacun présentait, selon son état, le papetier, les bouteilles; l'épicier, le pain de sucre ; le confiseur, les dragées, et le fa. bricant de chandelles, le luminaire de supplément. — De toutes ces provisions représentant un festin pantagruélique, résultait u/2 Souper de bois^ de la plus appétissante apparence; mais c'étaient les Enseignes des fournisseurs qui en avaient composé la carte. — On imagine la déception des demoiselles invitées, et les accès de joie mêlés aux cris du désappointement, le tout suivi d'une débandade générale à laquelle la Société ne survécut pas longtemps. — Le meilleur de toute cette équipée fut la leçon do morale dont les Professeurs ne se doutaient guère, car ils se signalaient à eux-mêmes les nombreux dangers des fréquentations peu réfléchies.

A présent qu'il n'y a point de chûtes au théâtre et que les plus faibles productions y sont traitées de chefs-d'œuvre , on s'étonnerait de la sévérité des jugements qu'ont dû subir nos

meiUeors ouvrages d'autrefois. — A l'Opéra-Coinique, Ma Tanli Aurore en flt la rude épreuve. — Grand était le succès, quand le troisième acte commença à Tassombrir par le trayestissement de ^artin en Nourrice. — Ensuite, Tair : Je te sake^ 6 tour du Nord, et le Canon chanté par cet acteur, Garaudan et Mme Saint- Aubin, déterminèrent la suppression de cet acte tout entier. — Cependant le public avait goûté la romance à trois notes :

Deux jeunes geos s'aimaieut d*amour, Mais tous deux étaient loin de Tâge, etc. .

Et il fallut qu'à de nombreuses représentations suivantes, Martin, demandé par toute la salle, vînt la chanter après la pièce. — La mélodie si communicative de ce morceau difii-* elle, obtint une réussite inattendue parmi les Anglais que les suites de la paix d*Amiens avaient attirés à Paris. — On remarq\ia que, publiée tout aussitôt, à des milliers d'exemplaires, cette romance avait été notamment recherchée par les amateurs de cette nation qui affluaient au magasin de Boieldieu, situé rue de la Loi (lisez aujourd'hui : de Richelieu) n^ 268.

Du reste, loin de dissimuler sa disgrâce, Longchampâ la constata par une préface sur la pièce imprimée où enlisait : « Sifflée en trois actes, le 23 Ni^iose an XI, applaudie en « deux le 25 du mime mois au Théçlre Feydeau. »

L'Avenir, ce grand maître en de pareils grabuges, Lui conseillait tout bas de plaisanier ses juges (1803.)

Cet homme d'esprit qui s'appelait Alexandre Ségur, le frère de l'académicien, ne bornait pas son mérite à composer de

jolis opéraS'Comiques, il était encore fertile en bons mots et en anecdotes dans lesquelles il ne dissimulait pas ses propres mésaventures. ~ Je suis grand cMiipHmenleur du beau sexe ^ disait- il, et je m'en vante malgré le peu de succès de mon « éloquence, » — -. Au foyer du Théâtre de Vlmp^alrice^ il nous a raconté, ce soir, la déception que lui avait causée celte manie âe commencer des compliments qu*en pareil cas sa timidité Tempêchait toujours de finir. — Pour cette fois, il s'était préparé de toutes les façons à la réussite de sa harangue ; mais voilà que la fatalité, plus puissante que ses précautions, Tassiége de nouveau au plus intéressant de son allocution^ il reste court, sans possibilité de se ravoir. — Dans son anxiété? il ne put que s'écrier avec colère : 9. Je le savais encore si « bien sur resiialierl,.. n» --'Eh éi^n! lui répondit la dame, « allons-y. » — Ce trait de bonté si complaisante, acheva de déconcerter le malencontreux orateur, qui, nous dit-il, en fut écrasé et ne vouliit plus remettre les pieds dans cette maison. — « Consolez vous^ lui dit Picard , cela pourrait arriver, « même à un Démosthène (3 janvier 1804.) »

A côté des hommes qui ne peuvent pas tout apprendre, il en est qui savent tout pressentir. — Napoléon marchait encore à la tête de cette phalange. Plus d'un des siens lui ont rendu cett« justice. — Il venait de présider la Commission chargée de la rédaction du Code civil, quatid Real dit à Cambacérès : « Je ne sais pas où il a apprts la jjurisprudence, mais il « est plus fort que nous. » — « Par intuition, lui répondit « Id vieux légiste. » {mars 1804.)

OAVXnr&ATIOM*

« N'entrez pas, monsieur, s^écrientles Contrôleurs au moment où je me rendais à mon devoir, en pénétrant dans la salle de TOpéra. — « Qu'y a-t-il donc? » — « if . Dirivif « est au Foyer ^ il vous cherche. ^ — € Eh bien! je vais Vy « rejoindre, » — « Mais, monsieur^ il porte une •grosse « canne^ et ihdit... j^-— ^i Ahl c'est celai ne vous en occupez «pa^. » — La première personne que je trouvai au foyer était mon bel Œdipe, qu'il représentait admirablement sur la scène et le seul rôle où il m*ait été possible (fe lui adresser des éloges, ce que j'ai fait avec autant de persévérance que j'en ai mis à constater ses défauts ailleurs. — J'allai droit à lui, sans que la grosse canne eût cessé de s*appuyer sur le parquet. — « Vous me cherchez, m'a-t-on dity monsieur, « sortons d'abord et pour vous et pour moi. » — Sous le vestibule extérieur, il m*apprit qu'un de mes articles publiés le matin, Texaspérait, et que c^était chose affreuse de ne jamais approuver ce que beaucoup de gens trouvaient superbe.

— Je lui répondis que si un article aussi modéré que le mien ]e mettait en cet état, ce serait bien pis quand il aurait lu celui du îendenaain, où je développais plus sévèrement ma critique.

— J'ajoutai qu il lui était facile de s'en convaincre, mon imprimerie se trouvant à peu de distance du théâtre. — Cette réplique et la proposition qui la suivait Tétomièrent au point que, sans hésiter, il vint avec moi chez Porthmann. — Le prote m'ayant remis Tarticle déjà tout corrigé, je le lus à haute voix devant le chanteur abasourdi, au bruit des applaudissements et des rires de Tatelier. — a Allons-nous-en^ dis-je ensuite à Dérivis, et dehors, je me mis entièrement à sa disposition. » — Sa réponse fut ensemble des plus nettes et des plus

pacifiques. — Elle me signala, quoiqu'en Texagérant, le tort que Tarticle aurait pu causer à sa réputation, et termina en s*en rapportant à moi sur la suite à y donner. — a KJ'est enfinf a me dit Tartiste profondément ému, un grand service que «jf vous demande. » — Pour qui me connaît, le reste se define, et pour certains autres, Dérivis m'a fait présent de sa canne... à pomme d*or surmontée d'un diamant magnifique, le RégeBli peut-être.

Tout au commencement du premier Empire, sans doute le cérémonial et l'ordre qui en résultèrent n'étaient pas encore établis au château, car il arriva un jour ce que voici : — Napoléon passait une revue dans le Carrousel. — L'aspect de sa personne occupait à un tel point la foule et même les gens du palais, qu'un petit garçon à la iuine intelligente et éveillée, réussit) sans qu'on eût pris garde à lui, à pénétrer jusque dans le cabinet de l'Empereur, qui l'y trouva en rentra&t. « — Que faiS'tu W, lui dit-il? — L'enfant ne lui répondit qu'en lui offrant une pétition dont il s était ingéré en cachette de toute sa femille. — Elle contenait la naïve deman«le d'une place dans un collège. — L'Empereur la parcourut et renvoya assez vivement l'apprenti solliciteur qui venait de faire un coup de maître.^ — Trois semaines se passèrent au bout desquelles une Ordonnance à cheval apporta aux parents l'ordre d'admettre l'enfant au Prytanée. — Mais on exigeait un trousseau que ne pouvait fournir la famille. — Second placet du pétitionnaire^ suivi d'une seconde réussite, et quelques années après^ un capitaine nommé Barras , se distinguait dans nos guerres, pour finir Receveur-général à Angoulême,

oit il est. mort en 1856. — C'était l'henreux bambin qui avait encore profité des événements pour devenir un homme. (Jfat 1804.)

Si l'oD ne'se rappelait tout ce qu'il y ayait d'extraordinaire en Napoléon, on ne comprendrait pas comment il trouvait dans son esprit, et malgré ses préoccupations, la possibilité de se livrer à de simples remarques de détails sur tout ce qui s'offrait à ses yeux. « — De quelque peu d'importance que fassent les choses, jamais elles n'échappaient à la justesse de ses observations/ — Une fois, l'Opéra venait de représenter à la Cour le ballet de Vénus et Adonis^ l'Eupereur, à qui la mère de TÂmour n'avait point fait illusion, demanda à M. de Rémusat pourquoi mademoiselle Saulnier ne s'était pas mon* trée dans ce rôle.— Le Surintendant répondit que mademoiselle Clotilde en ayant appelé à son droit d'ancienneté, il avait fallu obéir au règlement. — ^Eh bienl répliqua Napo- « léon, dites à mademoiselle Clotilde que lorsqu'on vient de « perdre son amant d'une manière aussi cruelle, on ne se « présente pas avec un visage^ des cheveux j une toilette • enfin, soignées comme tout ce qu'elle vient de nous mon-^ « trer. » — Cette négligence de la vérité possible au théâtre était en effet un défaut des plus choquants dans la pantomime de cette belle, mais un peu trop grande danseuse. (Mai 1804).

ATZNTVBX.

Un soir, à l'Opéra, j'avise aux premières loges, une femme, quelque peu sur le retour, mais de l'extérieur le plus aimable,

blonde, une peau de satin, des yeux charmants, une. bouche ravissante et un embonpoint très-bien porté. — En un instant je franchis la distance, toutefois, avec moins de prétentieuses intentions que poiîr être agréablement avoisiné. — Cependant, la conversation s'jpngageant, je trouvai une personne dont l'esprit ordinaire et les façons sans conséquence contrastaient avec la richesse de sa toilette, rehaussée de superbes diamants. — Il y avait dans ses airs avec moi une sorte de bienveillance presque maternelle qui me gagnait le cœur et dont la réussite paraissait lui plaire. — - Ala fin du spectacle, personne ne se présentant pour lui donner la main ; je me sentis obligé de la lui offrir, ce qu'elle accepta sans difficulté. — Je pensais bien qu'ainsi vêtue, cette dame n'était pas venue au théâtre à pied ; mais quel fut mon embarras lorsqu'arrivé à la voiture, et après les politesses d'usage, comme je me disposais à me retirer, elle exigea, avec la plus vive insistance, que je l'accompagnasse chez elle. J'obéis. — On s'arrêta rue des Moulins, à gauche en entrant par la rue Neuve- des-Petits- Champs. — Là, je refusai de me faire conduire chez moi, mais il fallut promettre le plaisir de ma visite pour le lendemain. Je n'y manquai pas. — Reçu dans un bel appartement, quoique situé à l'entresol, et comblé des attentions de ma nouvelle connaissance, devenue plus sérieuse, mais toujours d'une très-grande affabilité, je dus accepter à dîner pour la fin de la semaine. — Rien jusque- là ne pouvait m'indiquer à qui j'avais affaire, et, à vrai dire, je m'en souciais fort peu. — J'éprouvais un commencement d'amitié tranquille qui ne m'invitait pas à pousser plus loin mes investigations à cet égard : « C'est, me disais-je, une dame fort bien que mes entretiens . « amusent ; j'aurai tout le temps d'en savoir davantage. » — Cette légèreté s'expliquera facilement aux personnes qui me connaissent pour avoir toujours eu beaucoup moins d'années

que mon âge. — Au dîner, où nous étions six personnes, je fîis un peu surpris de ne voir que des dames, toutes beHes d'ailleurs et de manières très-cogvenables. — J'en pris mon parti autant que de l'excellence du festin, dont, à mes yeux, le service s'effectuait sur le ton du plus grand monde. — Enfin, à ma visite de digestion, tout à fait amis, nous entrâmes dans des détails que sollicita surtout la maîtresse du logis, curieuse de mes occupations et, plus encore, de mes projets d'avenir.— Pour en faciliter Tissue, elle alla jusqu'à me dire, avec toutes sortes de précautions, qu'elle cherchait un associé pour remploi d'une somme de 30 à 40,000 francs dont le placement l'embarrassait, et qu'elle serait heureuse si je devenais ce co-partageant. — Touché d'une telle marque de confiance, je la questionnai à mon tour, et j'appris... la vérité... — Cette chère femme, qu'il ne m'est permis ni de blâmer ni même de nommer, était la directrice d'une de ces maisons que les jeunes gens d alors appelaient ironiquement un Pensionnat, et dont plusieurs des éminents personnages diB la capitale faisaient très-grand cas. —Mes renseignements allèrent plus loin. — Je sus que des personnes d'une société qu'on n'en aurait pas soupçonnée, étaient entre elles l'objet de rencontres fortuites dans ce salon que j'admirais ingénument, et je demeurai confondu d'une expérience qui m'arrivait si tard. — Contraint enfin de rompre avec celle qui ne pouvait plus être ma belle inconnue, je ne craignis pas de l'en informer par une lettre, en surveillant le choix de mes expressions, mais sans lui cacher qu'il ne m'était plus possible de la revoir, quelque pénétré que je fusse de ses bonnes intentions pour moi. — Je l'avouerai, cette résolution me causa quelque peine, parce que je ne pouvais l'accomplir qu'en blessant une personne dont je n'avais, en définitive, qu'à me louer, et pour laquelle je m'affligeais de ne l'avoir pas trouvée dans une

sphère où peut-être elle aurait occupé sa place aussi bien que beaucoup d'autres. Ne sait-on pas les caprices et quelquefois la cruauté du sort?

Il était plus qtie bruit, on s'occupait d'une véritable descente en Angleterre. — A Paris, les bateaux plats s'exerçaient, montés par la Garde impériale, entre le pont Royal et celui de la Concorde. — A Boulogne, la flotte commandée par l'amiral Villeneuve manœuvrait en ce sens, et les dispositions avançaient lorsque Napoléon apparut au milieu des vaisseaux destinés à cette grande entreprise. — Un de nos généraux lui avait dit qu'il répondait de faire débarquer cent mille hommes sur les côtes anglaises : « Ce n'est pas assez^ » avait répondu l'Empereur. — 11 fallait donc qu'il se portât, de sa personne, vers quelque point de nature à le bien renseigner sur les probabilités de la réussite. — Le voilà étudiant la cause et cherchant des yeux les moyens de la gagner. — Enûn. un de ses ordres, qui lui paraissait décisif, ayant été reconnu tel par l'amiral, qui le transmit en recommandant le plus grand soin dans l'exécution, se trouva tout à coup contrarié par un mouvement inattendu de la mer. — Courroucé au dernier point contre les effets de cet incident. Napoléon s'écria : « Misérable, a élément, on n'en peut rien faire ! » En achevant ces paroles, il lança sa tabatière dans les flots et quitta la frégate. — Si jamais la mer voulait nous restituer ce bijou, il serait piquant d'aller le faire restaurer à Londres.

Dans son drame ébouriffant, intitulé Molière^ et imité de Goldoni, Mercier a introduit, au cinquième acte, une jeune fille qu], se sentant du goût pour le IhéAtre, vient consulter le maître, et celui-ci Ten détourne à Taide de raisonnements tout paternels. — L*idée de cette scène a été reproduite, avec un petit assaisonnement, par Alexandre Dumas, dans Keatiy espèce d*olla-podrid«i que Frédérik-Lemattre a soutenu de son talent. — Personne n*ayant signalé cette rencontre, je supplée à ce silence.

On détourne, en ce moment, de sa véritable finesse le mot de M. de Ségur à EUeviou. —Pendant la répétition de Topéracomique intitulé le Cabriolet Jaune, dont ce grand seigneur avait écrit le poème, il se trouva que le comédien ne répondait point avec assez de convenance à certaine remarque de Tauteur. •— Au lieu de se fâcher, ce dernier lui dit d*un air d'humilité composée : « Cest mal de me parler ainsi^ vous « devriez savoir, monsieur Elletnou^ que depuis la Révolua tion nous sommes tous égaux. — Si acéré parut le trait que sa mémoire vit encore (1800).

La scène est dans F Olympe. — Une beauté, plus en réputation que recherchée, passait pour occuper les secrets instants du Maître du tonnerre. — Il en était bien quelque chose, mais avec toute la différence qu'il y a d*un sérieux attachement aux quelques récidives d'une simple fantaisie. —

Le fils d*an Dieu du second ordre avait accès en double chez la Callipyge, plus sensible de ce côté-là que de Tautre. — Un beau matin il se présente, comptant sur l'ordinaire liberté de ses entrées. — On refuse de le recevoir au^-delà du salon. — Sa jalouse inquiétude va devenir de la colère en apprenant quMl y a compagnie chez la déesse. — ^Qui est-ce donc?» s*écrie-t-il en s*adressant à Tintroductrice ordinaire qui, pour le moment, en favorise un autre. — « C'est Jupiter \ » lui répond-elle d'une voix mystérieuse. — Et le joli petit aide-decamp se sauve, sans se douter qu'un de ses confrères lui rend ipso facto ce que lui-même dérobe aux droits de Tinûdèle époux de Junon. — Assaut de fourberies.

Fleury, de la Comédie-Française, a toujours été d'un ton fort distingué. — Alors même que, par fanatisme de Mole, le public usait envers lui d'une extrême rigueur, l'artiste recherchait la connaissance du monde dans leqael il savait trouver des études applicables à l'exercice de sa profession. — C'est 'ce qui Ta rendu apte à recueillir immédiatement la succession de son Chef d'emploi, et, une fois seul, à s'y faire apprécier de telle sorte que nombre de vieux connaisseurs ont fini par le préférer à Mole. — Cependant, la jeunesse de Fleury fut assez accidentée. — La fréquentation des Grands dut l'entraîner au jeu, dont les chances diverses répandent tant d'agitations sur la vie. Il s'en tira toujours noblement. — Son courage égalait la douceur de son caractère. U en donna nombre de preuves, parmi lesquelles celle-ci : —A Versailles, où était la Cour, il rentrait chez lui, après avoir joué dans la dernière pièce. — Une rumeur le détourne de son chemin, et

il Iroave deax dames que retenaient trois officiers dont les manières et les propos leur causaient une vive frayeur. — Pleury prend leur défense. — La discussion s'échauBé» et bientôt il en vient à dire aux assaillants, après ^voir donné le bras à chacune de ces dames dont il regoit Tadresse : a Attendez-moi^ fMstieure^ je suis à vous. > —Quelques moments après, au clair de la lune, les trois imprudents avaient à se repentir de leur algarade, roaisd*une si heureuse façon, que peu de jours plus tard, ils se déclaraient Tami de 1 eur généreux adversaire, dont. Tépée avait fait sentir sa supériorité sur les leurs. — 11 faut en convenir, cette bravoure deFIeury lui faisait un peu trop facilement accepter les rencontres. — Aussi, arriva-t-il, encore à Versailles, qu'espérant prévenir une affaire, des amis le renfermèrent . un soir, dans le pavillon de leur jardin, ot s'emparèrent de sa chaussure pour le cas d'évasion. — Mais ces précautions furent inutiles. Fleury sauta par la fenêtre, alla au rendez-vous, se battit pieds nus, reconduisit son adversaire blessé à sa de« meure et revint, par la même rouie qu'il avait prise, se constituer prisonnier. — Le lendemain m^tin, ses amis le trouvèrent dans le pavillon, dormant du sommeil de Tinnocence. *- Je lui ai, plusieurs fois, parlé de ces aventures qu'il appelait ses péchés de Jeunesse^ et dont il ne recommandait la pratique à personne.

Aux Tuileries, la conversation finissait entre un général de ma connaissance et Napoléon 1*^^ qui avait déchiré un coin du papier placé devant lui, après y avoir négligemment passé la plume et, par une sorte d'inadvertance, venait de le mettre

dans la main de son interlocuteur en se séparant de lui. — Encore tout préoccupé de l'entretien, ToflOcier-général jeta, sans savoir ce qu'il faisait, ce petit chiffon dans un entredeux de la grande galerie, et remonta dans sa voiture. — L'esprit plus tranquille, ce mouvement de l'Empereur lui revint, et, avec ce souvenir, la pensée que, môme dans les moindres choses, le Prince ne faisait rien sans motif. — Il ordonna à son cocher de retourner, courut à la fenêtre et y trouva son fragment sur lequel était écrit : « 60,000 fr. chez Estève. > — Un quart-d'heure après, le rêve était réalisé, et lorsqu'à la plus prochaine entrevue, le général commençait à bégayer son pemerciement, un « C'est bon ! Cest bon ! » accompagné d'un demi-sourire et d'un petit coup sur le bras, fut tout ce qu'on lui permit d'entendre.

Des amateurs jouaient la comédie dans la salle de Saint- Germain-en-Laye. — De leur consentement, l'un d'eux, Navailles, connu au théâtre sous le nom de Dellemence, s'en était constitué le directeur. — Quoique ces artistes volontaires n'eussent point d'appointements, les frais de chaque représentation, voyages compris, ne s'en élevaient pas moins à une certaine somme dont le chef était personnellement respensable. — A ce jeu-là, il avait contracté des obligations qu'un notable arriéré l'empêchait de remplir. Pour le combler, il eut recours à moi et me demanda de lui composer une pièce dont l'originalité pût secouer l'indifférence du public Saint-Germinois, lequel ne se laissait pas assez entraîner

aux beautés de l'ancien répertoire. — Mes mesures prises, ayant à faire passer la scène dans un café, je m'informai du titre que portait l'établissement de ce genre le plus important de la ville, et je lus à mes acteurs une ébauche sans aucune prétention. — L'idée m*en était venue d'une scène plaisante jouée à table par Dugazon ayant sous la main un homme assez crédule pour admettre qu'on pouvait le rendre invisible, et qui se réjouissait de la rinçure des verres que les conviTes lui jetaient au visage, parce que, disait-il, c'était bien la preuve qu'on le voyait pas. -*- On allait jouer ma comédie» vaudeville, lorsque mille propos se répandirent. -— Selon eux, j'avais mis en scène plusieurs citadins et jusqu'à l'Adjoint au Mairtf que je représentais coiffé de son bonnet de coton , etc. Voilà toute la ville en l'air ! — Je suis appelé chez le Ministre de la Police qui me reçoit et me demande des explications dont je ne comprends même pas le motif. — Enfin, j'apprends, que l'enseigne du café qui sert de titre à mon œuvre : Vinvisible du café Saint'-Avit^ porte le nom de son propriétaire, quand je croyais que c'était celui d'un personnage inscrit au calendrier. — Je laisse mon manuscrit à Monseigneur Fouchéde-Nantes qui, n'ayant vu que ce que j'y ai mis, approuve la représentation. — Mais les cancans de petite ville ne s'apaisent pas si aisément. — La foule accourt à la pièce, l'applaudit d'abord, la siffle ensuite, et c'est une arme à M main qu'à la sortie du théâtre, je me fais jour au milieu de gens décicidés à ne pas revenir sur leurs suppositions. — Pour les ramener, je leur annonce qu'au lieu de partir le soir, je resterai, et que le lendemain, à midi, je serai au susdit café pour m'expliquer avec quiconque. — ^Toutes les hostiles perruques de la localité s'y étaient donné rendez-vous ; mais les jeunes gens se montrèrent plus disposés à m'entendre. — Bref, le calme obtenu, j'obtins généralement gain de cause, et la re-

cette que produisit la représentation exonéra largement le directeur de toutes ses dettes. — Je n*en voulais pas davantage.

Ce matin, au moment où TÂrchevèque de Paris se disposait à aller dire sa messe, un dame trop à la mode pour être un peu vêtue, se présenta à lui» — Ne voulant ni l'éloigner ni la faire inutilement attendre, il la pria de l'accompagner. Mais sa vieille Marguerite l'avait entendu. — « Comment, lui dit- 'c elle, est-ce que Monseigneur entrera à Véglise avec me « personne habillée comme fa-' » — a A mon âge, répondit « le Prélat, on a la vue si basse qu'on n'aperçoit pas ces « choses-là; mais tu as raison, au lieu de M offrir mon « bras^ Je m'appuierai sur le sien et je ne craindrai plus la a médisance, » — Monseigneur de Belloy a aujourd'hui 06 ans.— (9 octobre 1805.)

Etienne m'a dit tenir d un de ses amis servant en qualité d'aide-de-camp, qu'à la bataille d'Austerlitz, dépêché vers l'Empereur, ce jeune homme le trouva se promenant de long en large dans un court espace, une cravache à la main et faisant sauter tous les grains de sable en fredonnant très-haut : V lui tu! lui tu! i> comme s'il eût été dans le parc de Saint- Cloud. — Napoléon s'arrêta pour écouter le rapport del'aidede-camp auquel il donna ses ordres, et reprit sa promenade f^vec }e inême accompagnement de gestes ; mais l'auditeur qui

s^éloignait à étripe^cheval, ne pat pas s^assurer de la reprise de la chanson- — Tout ce qa*il en angora était réalisé an cou* cher de ce beau soleil dn 2 décembre 1805.

Aux œuTres de l'esprit le cercle est tout tracé: Dès qu'un outrage est fait, le plaisir est passé.

Les austérités de la pénitence s*accordant mal avec la santé

et l'âge de Monseigneur de Belloy, qui les observe du soin le

plus religieux, son médecin vient de prendre un parti. — Il

s^est entendu avec la pourvoyeuse du Prélat, car l'Archevêque

de Paris n'a pas de cuisinier. — « Son goût, lui a-t-il dit,

« pour cette nourriture vulgaire de haricots, peut lui être fort

« nuisible. Vendredi prochain, vous lui servirez, à la place,

« des rognons de coqs, dont l'apparence pourra du moins le

« tromper, et s'il y a discussion, je serai là.» — Mais il n'y en

a pas eu ; l'homme de Dieu, après avoir jeté sur le docteur un

regard sans interrogation, n'a rien laissé du mets nouveau.

— Faute d'une seconde prescriptien, le saint jour suivant, la

cuisinière en était revenue à son plat d'habitude-, mais à peine

y èut-il touché, que le vénérable Pasteur la fît appeler. —

« Marguerite^ que me donnez-vous là*^ Pourquoi n'ai-je pas

tt les haricots de nendredi dernier ? » — t Monseigneury

« c'est que.,. » — • « Cest que quoil » — « Monseigneur^

« c'est que c^ était,.. » — « /e we vous demande pas ce que

« c'était... » — Puis il se fit un grand silence pendant l'equel

Marguerite alla chercher le plat favori que sa prévoyance tenait en réserve, et le débat n'offirit plus que le spectacle d'une grande béatitude gastronomique,

Car pour être Archevêque, on n'en est pas moins homme.

J'ai assisté, ce matin, à une distribution de prix de collège où, en sa qualité de professeur, Luce de Lancival a prononcé le discours latin. — Il y a fait entrer, comme épisode, l'abominable trait du geôlier qui priva Pélisson de l'araignée, Tunique consolatrice de sa captivité. — Le moment, fort bien rendu, causa surtout un vif plaisir quand l'auteur, joignant à l'expression du fait le geste de ce bourreau, l'accomplit durapede (d'un pied méchant), effet de pantomime dont Luce peignit au mieux l'horreur en frappant le sol retentissant sous sa jambe de bois. — Mes applaudissements ont trouvé de nombreux échos, — Le soir, au foyer des acteurs de Louvois, j'ai complimenté l'ingénieux latiniste, qui m'a repondu : — « /ç « vous ai vtt, vous avez été mon chef de claguevrs. » {!«' octobre 1806.)

Si Ton ne raisonne, on s'expose à rester sans preuves ; contester n'est pas répondre. — J'ai dit que le très-honorable M. Sarrette, avant de devenir fondateur et véritable père du Conservatoire de musique, avait été marchand de cannes. — Il n'y a rien, dans ce souvenir, qui ne soit à l'entier avantage d'un homme de bien. — Je ne sais pourquoi on y a opposé un

démenti, du reste tout à fiiit injastifiable. — - J'ai tenu le fait de plusieurs des grands artistes même qu'arait rassemblés Sarrette au début de son œuvre, et qui l'en félicitaient ouTortement sans craindre de le fâcher. — Ce que j*aurais dû ajouter en rendant justice aux mérites de Sarrette, c*est que, pour atteindre son but et au plus terrible delà Révolution, il avai| trouvé Tadroit moyen d'intéresser au succès de sa fondation des hommes peu sensibles à la gloire des beaux-arts. — Âinsi^ Danton, Saint -Jast, Lebon, Robespierre, Marat et autres lui firent allouer des sommes dont j*ai entendu porter l'évaluation jusqu'à 200,000 fr., ce qui, dans ce temps-là, aurait pu être comparé aux douze travaux d'Hercule.

A Lucauy près de Berlin, la bataille venait de finir; il n'y avait plus que quelques boulets perdus pour signaler la lassitude de Tennemi. — Les militaires vous diront que, de tous les apéritifs, rien ne creuse autant Testomac que le dénouement d'une affaire gagnée. — On s'était mis tout de suite à l'ouvrage, et faute d'autre marmite, Tillatl^, le cuisinier de service, préparait le repas dans une des cuirasses dont la terre était couverte, lorsqu'un malencontreux boulet vint culbuter le bivouac. — « Allons, dit tranquillement ce brave, atteint « à la cuisse, si c'est comme ça que ces messieurs retournent « les omelettes, nous ne sommes pas près d'en manger. » {Octobre 1806.)

Longtemps les cochers de fiacres ont jooi d'un brevet d'impertinence à regard de leurs pratiques. — Il est vrai que, longtemps aussi, les coups de bâton ont impunément usé du droit de représailles. — Quelque cinquante ans avant TArrété de M. Piétri, en 1857, établissant de nos jours un nouveau tarif des voitures de places, l'un de ces Âutomédons de louage s'ctant permis de vexer son -voyageur, fut mandé, le lendemain, à la rue de Jérusalem. — Il arrive, et déjà très-effaré, demande ce qu'on lui veut. — « Entrez, lui dit-on, dans cette « pièce. » — Il obéit, et qui trouve-t-il assis dans un fauteuil? — Son monsieur, habillé comme il l'était la veille et le regardant de l'air le plus sévère, sans lui adresser une parole. — Le pauvre diable faillit tomber asphyxié... ; il était en présence de Dubois, le fameux Edile correctionnel de la capitale. — Sa frayeur avait été si grande qu'elle fut son seul châtiment, mais à charge de ne jamais recommencer. — Napoléon à qui l'on raconta l'anecdote, dit presque sérieusement : -^ ^llyades « instants de curiosité oô, si je n'étais ce que je stas^jevou" « drais être Préfet de police, » — Le mot était connu, mais c'était lui qui le disait.

* Sous les murs de Berlin, un Sergent d'infanterie nommé Gahide, avait reçu au cou une blessure plus incommode qu'alarmante. — A quelques jours de là, Napoléon passant à pied dans les rangs, porta, par bienveillance et comme pour l'en féliciter, la main sur l'appareil. — Le brave militaire surpris no put s'empêcher de pousser un cri accompagné d'une laide grimace. — « Jm n'as donc pas reconnu VEmpereurl lui dit « un camarade. » — « Si fait^ car si ce n'avait pas été lui^

<^ f aurais joliment jurél » —Ce n'est pas la première fois qu'on a Yule respect remporter sur ladoaieur(Octoirel806).

La mort de W^^ Desrosiers, Faimable actrice de la Comédie- Française, vient d'être la cause d'une bien extraordinaire découverte.* — Souffrant de douleurs de poitrine qu'elle ne pou- . vait définir, cette belle personne a voulu qu'après elle, une autopsie fit pratiquée, dans l'intérêt delà science et pour être utile à tous. — La réalisation de ce désir a produit une indicible surprise à la vue de cailloux brillants renfermés dans une espèce de poche, et ^'une telle dureté que Tun d*eux a donné des étincelles sous l'instrument de l'opérateur. — On attend, de la médecine et de la chirurgie , l'explication de ce phénomène. — Elle pourrait être longtemps à venir. (11 août 1807.)

Toucher l'âme d'un grand homme est un bonheur qui mérite bien quelque récompense, et puisqu'on sait le goût de Napoléon I^' pour la musique italienne, quel mal trouve-t-on à ce qu'il ait honoré l'admirable talent du castrato Crescentini? — Cela prouve, au contraire, que marchant à la tête du siècle, U inclinait déjà vers ce niveau que, depuis, on a si souvent appelé sur tous les genres de mérites. — C'est après avoir entendu ce virtuose chanter de manière à l'émouvoir, Fair : umbra adorata du Bornéo de Zingarelli, qu'il l'admit dans

Tordre de la Couronne de fer. — Ne le blâmons pas, approuvons plutôt le mot du soldat amputé, qui, voyant un camarade dans Crescentini, dit à ce sujet : — « L Empereur ne donne ^ pas les décorations à des lâches, v

De quels mouvements, j*ai été saisi ce soir, à la représentation du Triomphe de Trajan où FEmpereur vient de se montrer si beau, si noblement touché des hommages qu'il a reçus! — Je constate, pour n'en jamais perdre la. mémoire, TefTet qu'a produit Laisnez, debout sur le char et disant d*ane voix attendrie :

Allons prier les Dieux d'accomplir jeurs desseins; Demandons-leur que Trajan vive...

A ces mots, toute la salle, soulevée comme par enchantement, s'est mise à battre des mains en criant : c OuU ouij qu'il vive]... » — Et Napoléon s'inclinant avec grandeur au bruit de cette application, partageait visiblement Témotion générale. L'effet recommença au vers suivant :

Tant qu'ils rendront ses jours utiles aux Romains.

Et que Lays a été touchant à cette apostrophe que Napoléon a si bien écoutée :

a Toi, le plus grand des humains, <K Permets un peu de crainte à Tamitié fidèle.

J'ai cru que la pièce nirait pas plus loin. — Enfin, la splendeur du spectacle ramenant la foule au plaisir qui Tavait attirée, on attendit que la sortie servît de prétexte à de nouvelles et incessantes acclamations. — Que nous prépare donc Tavenir? («5 oc^oôr^ 1807.)

Napoléon I«' a ce point de contact avec Molière que ce que ce dernier n*a pas eu le temps d'entreprendre, il Ta indiqué ; ses portraits sont autant d'esquisses de comédies auxquelles il aurait yraisemblablement recouru plus tard, pour leur donner rextension nécessaire. —Napoléon aussi a disséminé les témoignages de son génie, la grandeur de .ses vues dans nombre de rapports faits par ses ordres, de documents inspirés par lui, et restés à Tétat de projets, parce qu'il n'a pas régné jusqu'à la possibilité de leur exécution. — Sièyes, qui déjà l'appréciait dans l'avenir, a dit de lui au début de ses triomphes : « Le Premier Consul peut tout faire, sait tout faire « et VEUT tout faire. »

Voici ce qu'un jour l'Empereur écrivait à l'homme qui fut son premier Ministre de l'Intérieur :

Fontainebleau, 24 novembre 1807.

« Monsieur Cretot, a Je fais consister la gloire de mon règne A changer la face DU territoire de mon empire. L'exécution des grands travaux (Tutilité et d'embellissement est aussi nécessaire à l'intérêt de mes peuples qu'à ma propre satisfaction. »

Les petits théâtres viennent de perdre Henrion, le vaudevilliste aspirant à la Comédie-Française , pour laquelle il faisait, disait-il, un cinq actes. — C'était un estimable nomme et d'une intelligence bornée à ce point de croire qu ici bas, les

récompenses sont poar les gens qui les méritent. -- Aussi, est-il mort dans une maison de santé.

Le prestidigitateur Olivier vient de gagner sa baguette d'honneur. — Il a donné une sé^ance de magie au chftteau en présence de Sa Majesté qui s'en est beaucoup aimusée. — Le tour qui Ta le plus -étonnée, c'est, après avoir marqué, de sa main, une pièce de cinq francs, de la retrouver nichée sous une de ses épaulettes. — La gaieté de Napoléon est étonnamment communicative. (Décembre 1808.)

Serait il vrai que les dons les plus rares ne dispensent personne des faiblesses attachées à notre nature? — Un vétéran des Tuileries, homme des plus croyables, assurait, en ma présence, que dans Tépanchement d'une causerie intime, TËmpereur avait avoué qu'il lui était difficile de passer devant une maison d'apparence, sans en comptei^ mentalement les fènêtres* — Combien donc la connaissance de nous-mêmes nous dérobe-t-elle encore d'indéchiffrables secrets?

L'Odéon a fait débuter, hier, et recevra probablement un acteur de province, du nom de Leborne, brave homme, mais ospc'ce d'original entiché de la peinture qu'il chagrine par les

es^pades de son pinceau. — On rapporte qu'un jour, on se promenant, il fut profondément blessé dans sa tendresse paternelle. — Il avise à Tencan sur le pavé , un tableau qu'il caresse de ses plus doux regards. — Il en demande le prix. — a Trois francs, répond froidement le profane. — En les lui donnant, maître Croûton met la toile sous son bras, hausse les épaules, s'éloigne et dit au bimbelotier foudroyé par son regard : « Malheureuxl « c'estmLebomeU (!«' mai 1809.)

Le même acteur se complaît au récit d'une anecdote , dont il régalait, encore ce soir, le foyer de l'Odéon. — Il dirigeait une troupe départementale. — Talma lui avait écrit pour traiter de quelques représentations. « Mais ayant appris, dit « Leborne, que je le seconderais dans la tragédie, il s'est bien « gardé de venir. » — C'est très-croyable. (t5 mai 1809.)

« Je bais les femmes intrigantes au delà de tout. Je suisac- « coutume à des femmes bonnes, douces et conciliantes : ce « sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma " faute.

« Vienne, \6mai 1809. « Napoléon. »

Je ramasse, en courant, ce mot de Mme Riccoboni dont la

conversation était assez stérile et qui écrivait agréablemen| « Je parle comme f efface. »

Le meilleur et le plus fécond de nos vaudevillistes après M. Scribe, le très-expéditifThéaulon n'a pas fait connaître son ascendance. — Mais on trouve dans le siècle dernier, parmi les peintres de mérite, un Théaulon qui faisait remarquer ses ouvrages aux divers Salons publics. — En 1775, il exposa un tableau qui ne parut pas tout à fait conforme aux lois d*une stricte, morale, et dont son habile pinceau se racheta, deux ans après, par la 'chaste leçon de la Mère sévère, — Cet artiste était jeune alors. Donc, tout compensé, il peut bien avoir été le père de notre auteur dramatique. — En tout cas , la branche n^aurait pas dégénéré.

Dans une conversation avec M. de Rémusat, Talma a eu, ce matin, un mot plein de présence d*esprit et de convenance. — Il s*agissait du refus par Mademoiselle Mars , d*un très-beau rôle dans une pièce à mettre à l'étude. — A l'incrédulité qu'opposait le tragédien» le Surintendant ripostait en affirmant qu'il avait été témoin du fait. — « Dans ce caSy monsieur le « comlCy répondit Talma, je n'en doute plus ; mais je vous « jure que si je Vovais vu, je ne le croirais pas. » — Il serait impossible de mieux persister dans son opinion et de tourner avec plus d'adresse le dangereux écueil d'un démenti. — {2o octobre tmd).

Rien n*était plus fou que le jeu de Dugazon dans le peintre Fougère de Ylntrigue épistolaire. Cependant il rendait si bien l'exaltation fébrile de Tartiste, que Texpression en devenait attendrissante. — Ce qu*il y avait de plus étonnant dans cette nature de comédien, c*est que vouée par vocation au genre plaisant, elle éprouvait d'insurmontables attractions vers le genre opposé. — Dugazon raisonnait parfaitement la tragédie et en enseignait Texercice aux acteurs avec -une raison, une lucidité des plus persuasives. — Dans le rôle dont je parle, quand Fougère éploré s'écrie : « Rendez-moi ma cuirasse^ > il mouillait sa voix avec une solennité si naturelle, qu'on en était ému comme d'une situation profondément tragique. — Le secret n'est pas encore retrouvé (lâOO).

En 1810, quelqu'un disait à Napoléon quùn des siens, fatigué de la puissance, se proposait d'y renoncer, dût-il être, après, le plus à plaindre des hommes. « Lui I répondit vive- « ment l'Empereur, il n'y résisterait pas longtemps. » Puis, se frappant la poitrine : « C'est moi, continua-t-il, (^i sup- • porterais V adversité^ si jamais Dieu voulait m'y soumettre, » -▼[D ne l'a qae trop prouvé !

Madame Saint-Aubin de TOpéra-Comique, arrivant à Met/, pour y donner des représentations, y trouva l'Ecole d'artillerie privée du plaisir d'aller au théâtre pour y avoir fait du bruit. —Informée de cela, la charmante artiste sollicita, mais vaine-

ment, la levée de la consigne dont elle s'était flattée dans la visite qu'elle avait reçue des élèves. — Alors, elle signifia au directeur qu'elle ne donnerait point ses représentations et lui paierait le dédit stipulé. — Une démarche près du Préfet fut plus heureuse. — Puis, elle apprit au général que les jeunes gens demandaient à rester en retenue pendant toute une finnée, si Ton voulait leur permettre d*assister à ses représentations. — Cette dernière partie delà requête fut enfin accordée et même sans aucune restriction. — C'était par Euphrosine c/ Coradin que commençaient ces soirées. — Un infînissable tonnerre d^applaudissements éclata à ces mots d'Euphrosine. : « A tous les prisonniers je rends la liberté. » Et ce ne fut qu'après avoir accepté des élèves une fête suivie de bal, que madame Saint-Aubin put quitter la ville. — (1810).

A la demande d'une Préfecture pour son neveu, doué de capacités administratives, un de nos généraux reçut cette réponse de Napoléon W : a Vous savez que Je veux connaître ^.personnellement tous mes Préfets; qu'il vienne demain « à midi^ Je le recevrai. » — En rendant compte de l'audience, le protégé apprit à son oncle que l'Empereur l'avait reçu avec une grande bienveillance, accompagné^ de questions dont les suites paraissaient l'avoir satisfait. — « C'est a bien^ monsieur, avait-il dit, en terminant, vous êtes Préfet « de ***. Quel âge avez-vous ? — Vâge de Sa Majesté^ «ai-je répondu,/^ suis de 1769.» — Un pli de satisfaction « fronça l'ajiguste lèvre, et je compris que je venais de toucher « juste. ». — En effet, Napoléon, qui datait toujours de 1769, , année de la réunion de la Corse à la France, se plaisait à ce qu'on en répandît la consécration.

Geoffroy, le Critique, était fort lie avec M. de Volney, Tauleur des Ruines, et se plaisait d'autant plus à sa conversalion, que presque jamais ils ne se trouvaient d'accord, chose piquante pour le journaliste peu habitué à être contredit. — Un jour, dans le salon du comte, on venait de disserter sur la feuille qui paraissait alors et intitulée Le Publiciste. —Geoffroy niait ses mériles, que soutenait M. de Volney, lorsqu'un domestique île ce dernier vint dire que quelqu'un demandait à lui parler en particulier. — Dans son empressement à se rendre près de ce visiteur, il prit par mégarde le chapeau de Geoffroy, placé sur un canapé. Mais celui ci l'arrêtant, lui dit : « On voit bien que vous êtes partisan du pobliciste, vous « prenez le mauvais pour le bon. »

UB voiaos BX &A TIS.

On s'éveille, on se lève, on s*babille et Ton sort,

Ou rentre, ou dîne, ou jase, on se couche et Ton dort.

RÈGI.EMZNT DU TnÉATaZ.

J'avais remis, en audience particulière, à M. le comte Chaptal, Ministre de l'Intérieur, un Règlement du théâtre, résuN tat des études auxquelles je me suis voué de très-bonne heure. — En parcourant de long .en large le cabinet du haut fonq-^

tionnaire, nous avions examiné -Pouirrage dans tpus ses rapports avec les besoins de Tart dramatique, comme avec les intérêts des auteurs, des comédiens et du Pouvoir, leur protecteur-né. — Tout allait au mieux dans cet entretien qui me permit d*apprécier ce qu*il y avait de pénétration, d'amour du bien dans les idées et de bonté sans faste dans le caractère de cet homme que les sciences plaçaient si haut et dont le Prince a toujours fait un cas particulier. — Mais en m*écoatant avec tant d'attention, Chaptal no voulait que s'informer d'une matière dont il ne s'était pas sérieusemeRt occupé, et lorsqu'il eut deviné le reste, il m'éclaira moi-même par ces mots textuels : « Je regrette que cela tombe précisément à « côté de mes attributions: c'est au Surintendant des spec- « tacles qu'il faut remettre ce travail dont je vais lui re- « commander la lecture, j> ce qu'il fit dans les termes les plus obligeants pour l'auteur. — J'allai donc à M. de Rémusat, le Premier Chambellan, qui me reçut avec toute la grâce qu'on se plaisait à lui reconnattre. — Après avoir écouté ce que j'avais à lui dire comme préliminaire de la lecture qu'il voulut bien me promettre, je le quittai pour ne plus m'en rapprocher que dans des circonstances oii je ne pouvais parler théâtre à des hommes mis eux-mêmes en question. — J'attendais. — Et lorsque j'y pensais le moins, un célèbre monument d'administration vint m'apprendre que j'avais eu d'assez bonnes idées, puisque nombre d'elles s'y trouvaient presque littéralement reproduites. — Je jugeai qu'à l'insu du Chambellan, mon travail était tombé dans quelques-unes de ces mains qui ont le bon esprit de ne rien laisser perdre. — Dès lors, j'ai brûlé lesdeux manuscrits de ma main, que je gardais de toute cette pénible élucubration, afin que de tonnes âmes, comme il en pleuvait, ne m'accusassent pas, outre-tombe, d'avoir pillé le Décret de Moscou,

Homme d'esprit, de bonne famille et du meilleur ton, de Longchamps, Tauteur dramatique, cédait avec un irrésistible entraînement à la passion du jeu. — Les amusements du salon ne lui suffisaient pas; c'était dans les établissements publics qu'il éprouvait le besoin de la satisfaire. — Ses relations du monde Tayant fait connaître d*une dame veuve, intéressée dans les affaires d'une de nos premières maisons de draperie , cette personne témoigna Tintérêt qu'il lui inspirait et le plaisir qu'elle aurait à l'épouser, s'il pouvait se corriger de son malheureux défaut. — De Longcbamps Tapprit, avoua que, outre son patrimoine perdu, ils*était endetté de 35,000 f. et promit que, si les choses allaient plus loin, il ne jouerait de sa vie. —En effet, le mariage se consomma, les créanciers s'en félicitèrent, et, depuis, jamais de Longchamps ne s'approcha d'une table de jeu, même par forme de simple distraction, — Les hommes compétents ont assuré que c*était de rhérolsmcr — Les autres n'y ont vu que de l'honneur, et Cela suffit. ,

Excellent envers ses plus simples serviteurs, Napoléon se .complaisait aux détails de leur situation personnelle. — C*est ainsi qu'il lui est souvent arrivé de prévenir ou de réparer les torts de la fortune en prêtant de fortes sommes dont il exigeait la remise exacte, sauf à s'en entendre pour aller plus loin, car il voulait n'obliger que d'honnêtes gens. — Le fait d'un souverain agissant de la sorte, n'était pas nouveau dans les annales, et tout près de nous, François II d'Autriche, le

père de notre impératrice Marie-Louise, en était remarquablement coutumier. — Sans rien vouloir ôter du mérite d'une aussi bonne action, il est permis dédire que ces princes avaient beaucoiip moins d'affaires en tète que celui dont la pensée réglait les destinées du monde. — Un ofûdier supérieur, que j*ai particulièrement connu, avait, en pareille circonstance, reçu une somme de 50,000 fr. à restituer en deux époques. — À la première, l'Empereur prit les 25,000 fr. — A la seconde, iU'y refusa, et en remettant les premiers, il dit à son débiteur, exprimant déjà sa reconnaissance : « Ce sont mes intérêts. »

Potier dessinait fort bien , on peut même dire qu'il était peintre. J'ai de lui un tableau de quelque dimension, que ne désavouerait pas nos bons Gouachistes (Je crois que je fais le mot). — Avant d'étudier un rôle, pour se rendre compte de l'extérieur du personnage et l'affubler des allures de son caractère, il en croquait les formes et cherchait, dans l'animation de ce bonhomme, ce qu'il avait à faire pour le bien représenter. — Dans ce travail, il appelait souvent à son secours la mémoire de gens qu'il connaissait ou qu'il avait rencontrés. — C'est ainsi que le public a retrouvé sur le théâtre des personnifications dont il s'était lui-même' occupé. — On voit que, tout renfermé qu'il était dans une sphère étroite. Potier envisageait son art du plus haut qu'il lui était possible. — Ce fut un de ses rapports avec Préville qui eut le bonheur d'habiter des régions plus lumineuses et plus étendues. -^ Avant de jouer l'Homme de soixante ans^ ce plagiat d'une pièce ancienne, Potier m'indiqua son costume consistant en

une petite perruque h la Titus et une longue redingote de drap bleu clair, boutonnée du haut en bas.— Je lui témoignai la crainte que cette apparence ne semblât peu significative et ne lui permît pas d'en tirer ses effets d'habitude. — « Vous « verrez » fut son unique réponse. — Et il me donna telle satisfaction, qu'à sa seule entrée en scène, je reconnus dans toute sa personne un yieillard , ancien officier distingué, qui avait été l'ami de ma famille et dont le souvenir m'était parfaitement resté. — « Vous avez donc rencontré ce monsieura là, dis-je à Poitier! » — « Non, me répondit-il, je Vax « rivé. »

Inspiré par son admiration du grand Corneille, Napoléon 1«' a dit : « Le héros, c'est la statue monumentale oii ne s'aper- « çoivent olus les infirmités et les frissons de la chair ; c'est « le Persée de Benvenuto Cellini, ce groupe correct et su- « blime, où on ne soupçonne guère la présence du plomb vil « et des assiettes d'étain que l'artiste en fureur avait jetés « dans le moule bouillonnant, pour en faire sortir son demi- « Dieu d*airain. » — Ne dirait-on pas le Dieu tout entier parlant son véritable et magnifique langage ?

 une représentation du Théâtre de la Porte-Saint-Martin, ma femme, toutà.coup saisie d'une vive frayeur, insiste pour retourner aussitôt à la maison, oti quelque chose lui dit qu'on nous vole. — A notre prompt retour, rien ne parut justifier celte soudaine alarme -, mais, le lendemain, des traces de ten-

tatives d'effractions et la fuite de notre domestique nelaissè* rent aucun doute à ce sujet. — Alors, on apprit que cette femme était à la tête d une bande de malfaiteurs, (Contraste étrange entre un pareil fait et le dévouement qu'elle nous avait toujours témoigné. — * Cet exemple de voix inconnues n'est pas très-rare.

• Lorsqu'il arriva de Rouen à Paris pour tenter la réputation, Boïeldieu tomba, sans le savoir, dans la compagnie de gens de moralité douteuse, ainsi que cela m'arriva à Lyon, quand je descendis dans Thôtel occupé par les Banquiers des jeux. — Plus heureux, il ne paya pas sa mal-venue de tout Targent qu'il possédait. — Un homme vivait alors que ses vertus et ses talents devaient, un jour, appeler aux premiers honneurs. — M. MoUien fut informé du danger que courait Tinnocent provincial. — Il l'approcha de sa personne, étudiasses aptitudes et le fit rompre avec son entourage en le prenant chez lui, où Boïeldieu trouva les soins auxquels aurait aspiré un fils de la maison. -- Devenu Ministre, M. Mollien resta le même pour son protégé et se félicita de n'avoir pas semé dans une terre ingrate. — Souvent son salon retentit le premier d'une riche moisson de mélodies que le haut fonctionnaire avait peut-être préservées de leur perte en détournant Forage dont elles avaient été menacées. — Ainsi Boïeldieu acquittait la dette de sa reconnaissance par cette dédicace rétrospective à l'hospitalité.

Jenny-Colon, Tactrice trop tôt perdue pour le théâtre, avait amené son joli petit garçon dans les coulisses du Gymnase. — En caressant cet enfant : « Voilât dit Dupin, t/n vaudevilliste « en herbe, < — Oh! non, répliqua naïvement Jenny,ye lui ff fais donner trop d'éducation pour cela, nous en ferons un « notaire.ii -—Et l'obligeant causeur resta cloué sur la place.

Dans un de ces entretiens littéraires, où Ton devise familièrement des petits motifs et de leurs résultats, je demandais, un jour, à Picard comment lui était venue Tidée de la Petite- Ville : « C'est par hasard, me répondit-il, en lisant dans « Labruyère ces quelques lignes que j'ai prises pour épi- « graphe de ma pièce :

« J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hau- « teur d'où je la découvre. Je me récrie et je dis : Quel plaisir « de vivre sous un si beau ciel et dans un séjour si délicieux ! « Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits « que je ressemble à ceux qui l'habitent, j'en veux sortir. » « Labrutère, chapitre v. »

Je savais que Picard n'avait que par hasard voyagé dans nos départements. — J'en tirai la conséquence que les modèles n'ayant pas posé devant lui, je pouvais lui demander comment, avec ce peu de moyens, il avait su faire une si bonne chasse : « Au miroir^ me répondit-il, comme pour les « alouettes. »

Au Carrousel, l'Empereur allait sortir. — Dans la foule qui Tattendait, un Paysan énumérait, d*un ton quelque peu critique, le bonheur du souverain qui a un si bel équipage. *— Il avait à ses côtés un capitaine de la Garde qui lui dit : « Oui, « mais tu ne sais pas qu't7 est tous lès jours le premier levé « et le dernier couché dans V Empire. » — « iA ften I merci y e répondit le rustre, f aimons mieux note sommeil »

Après la naissance de son fils. Napoléon se montra plus sensible aux plaisirs des bals de la cour. Dès que cette récréation commençait : « Je vais travailler, disait-il, je revien- <ï draipour la Boulangère. » Et il n'y manquait pas. — C'était, avec la Monaco, sa danse favorite. —Cependant, pour trouver de bonnes idées, il n'avait pas besoin, comme Jean- Jacquçs, que son corps fût c en branle^ » mais, selon toute apparence, c'est que les méditations politiques chômaient et que l'Angleterre ronflait — ( 1811).

Chez r Empereur {comme on disait), c'est-à dire entre des personnes admises à l'échange d'une certaine intimité, la source du bonheur, question rebattue, mais toujoïjrs intéressante, était le sujet de l'entretien. — Chacun avait dit son opinion, quand Napoléon exprima la sienne par ce mot simple,

rapide et qui vaut tout un traité de philosophie : « Le bonheur * est où on a l'esprit de le trouver. »

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