‹ Épaves: thèâtre, histoire, anecdotes, motsChapitre 5 sur 10 · UNE FÊTE · texte numérisé non relu

UNE FÊTE

A côté de tant de jours néfastes, résultat d'une action généreuse, il y en a eu de beaux, — Est-ce que, sans les com-

pensations, la vie serait possible? — Ce sont elles qui font supporter le reste; la coupe s'emplit d*absinthe^ puis elle se vide, le miel y coule un instant à pleins bords, et cela suffît pour qu*on supporte le retour presque incessant de la liqueur amère. — Dans les familles bien unies, les anniversaires heureux sont autant de fêles que les cœurs célèbrent à Tenvi. — J*en étais là chaque fois, et surtout à Longchamps, où j'occupais un espace de quinze arpents. — J'y arrive un jour, croyant dîner tête à tête avec les jniens, — je franchis la porte du jardin donnant sur la grande route, vis-à-vis le moulin qu'on y voit encore. — Une allée de verdure conduisait à la maison. Je m'y engage, ma femme et un jeune enfant près de moi. — Tout à coup, des bosquets de lilas qui la composent, s'élancent les sons d'une musique inconnue, une harmonie dont je n'ai pas le temps de chercher la cause. — J'écoute et je reconnais qu'elle me dit ce que nous avons tant de fois éprouvé : « Où peut-on être mieux ^ qu'au sein de sa famille^ » Je veux avancer. Soudain une nuée de femmes charmantes, en grande toilette et suivies de cavaliers empressés, se jette en riant sur mon cabriolet qu'elle emplit de fleurs, de couronnes et d'emblèmes relatifs à l'anniversaire de ma fête. — L'orchestre continue, c'est celui d'un détachement de l'Opéra; il accompagne les acclamations d'une amitié à laquelle il fallait bien croire, puisque rien n'en avait contraint les démonstrations. — Un nombreux couvert, placé sur une vaste pelouse, réunit bientôt tous ces convives, dont la joie éclate en mille façons. Kermesse, chants, bal, aérostat et feu d'artifice terminent enfin cette journée que beaucoup, sans doute, ont oubliée et dont je me souviens, moi, pour la regretter.

Madame Sara-Lescot, Tancienne actrice da Théâtre du Vaudeville, avait été fort belle. — Bien que nous nous fussions rarement rencontrés et que mes attentions eussent toujours été circonscrite aux usages de la simple politesse, il m*a bien fallu croire qu'elle s'y était trompée» puisque, longues années après, je Tai su d'elle-même, avec positive déclaration... de ma maladresse. — Elle m*a en outre appris qu'à cette époque» un riche négociant de Paris s'intéressait à elle, et qu'un jour, à la suite de nos innocentes conversations, elle en avait eu une avec lui pendant laquelle son esprit était resté si fortement préoccupé de la nôtre, qu'elle pouvait m*en offrir une preuve frappante. — Leur fille avait, depuis lors, épousé Adolphe Adam le compositeur, — Ayant été présenté à cette jeune personne, il me fut impossible de ne pas reconnaître une grande véracité dans la confidence que sa mère m'avait faite, et je laissai mon amour-propre se prélasser devant le miroir parlant que j'avais sous les yeux. — Mais déjà Sara- Lescot et moi étions d'un ftge trop respectable pour trouver dans ces réminiscences autre chose qu'un sujet de plaisanterie, dont il ne parut pas nécessaire qu'Adam et sa femme fussent sérieusement informés. — Le fat!

irOURRIT.

On a commis des erreurs (de très- bonne volonté) relativement à la retraite de Nourrit fils, le comédien-chanteur arraché à rOpéra en 1837. — Voici les faits dans toute leur exac-

titude. — Nourrit avait su que Duprez devait venir à Paris et ne s'en était point alarmé. — Il ne restait plus que remploi des égards usités en pareils cas. On n*y eut point recours. — Nourrit ne savait rien de ce qu'il aurait été tout simple de lui apprendre, quand, un soir, à son entrée dans la Muette de Portici, il aperçut Duprez occupant la loge directoriale située sur la scène même. — L'émotion qu'il en ressentit fut si violente qu'il fallut recourir au zèle de Wartel pour achever le rôle de Mazaniello, — 11 semblait que, de ce moment, il eût été poli, en même temps que de bonne administration, d'établir entre les deuif artistes quelques-uns de ces rapprochements de déférence, d'un côté, et de bonne camaraderie de l'autre, dont on se trouve si bien partout. — On n'a même rien tenté de semblable. — Il a été, au contraire, parfaitement, démontré qu'on ne voulait de la concurrence à aucun prix. — Je suis en mesure de prouver que tout ce qu'on pourrait dire en sens opposé, n'est qu'inventions pures et peut-être la suite de regrets causés par un malheur depuis longtemps irréparable. — Les choses étant ainsi, quand il fut question de distribuer les rôles du répertoire courant et de qualifier ceux dont la possession absolue serait celle de chacun, ce travail fut présenté de façon à faire comprendre à Nourrit qu'un seul parti lui restait, celui d'une prompte et définitive retraite. — Il vint aussitôt me voir pour me l'annoncer et m'apprendre son départ pour l'Italie, dont je cherchai vainement à le détourner. A toutes mes observations, voici littéralement sa réponse. — « S'il s'agissait d'un partage, j'y accéderais avec « plaisir comme je l'ai fait pour Lafont, beau, jeune et qui « voulait à bon droit parvenir. Cela me serait aussi nécessaire « qu'au théâtre lui-même ; le fardeau du répertoire ne doit c pas reposer sur un seul sujet, et ma fatigue est grande à le a soutenir. — Mais ce n'est point cela ; on m'enlève tous mes

a rôles. Celai d*AmoId,que j'ai établi, m*est ôté; on dispose « du mien dans Stràdella et dans Guido et Ginevra^ qu*Ha- « lévy m'a solennellement promis. Si j*y consens, il en sera (c ainsi des autres, et mon état est perdu. Les artistes ne vi- « vent que de bons procédés, on n*en a point du tout avec « moi. J'ai consulté ma mère. Elle m'a répondu que le jour « de mon départ de l'Opéra serait le plus beau de sa vie, et « fha femme a paru confirmer cette pensée par son silence. « Vous voyez bien que, malgré tous mes regrets, il faut que « je quitte l'Opéra. » — Je lui conseillai d'attendre, de donner à Paris des leçons qui auraient, au-delà, compensé la perte de ses appointements, et lui prédis qu'avant deux ou trois ans, public et directeurs s'entendraient pour le rappeler. — Il ne se laissa pas convaincre; déjà le chagrin commençait son œuvre... Deux années après, six orphelins pleuraient autour d'une triple tombe et madame Nourrit était enceinte.

8TS&UOVAT.

Nos quatre premiers théâtres, dépositaires d'un passé si glorieux, responsables des richesses d'un si bel avenir, et chèrement subventionnés paf l'Etat, sont-ils des Institutions dans toute la signification du mot? A ce titre, les pjace-t-on aux mains de directeurs pour être administrés selon que les intérêts du pays l'exigent, ou bien dansje but d'assurer la fortune de ces mandataires? — Cela dit, j'ai refusé le concours de mon journal à des spéculateurs qui voulaient mettre en actions un de ces monument nationaux, le théâtre de l'Opéra-

Comique. — J'ai poursuivi, non par des «personnalités et des épigrammesy mais par de solides raisonnements et des chiffres sans réplique, l'intention mauvaise et honteuse pour le Gouvernement, de ce projet dont, seul, j*ai eu le bonheur d'empêcher la réussite. — En voici un exemple pris au hasard entre mille, dans ma feuille.

« La misère de ce théâtre convient à MM. Crosnier et Cerf- « béer, elle est dans leurs petits arrangements. Fort bien f ou (( plutôt fort mal, car tous les intérêts en souffrent. Mais avant « leurs affaires^ il me semble qu'il devrait y avoir celles des « auteurs j des musiciens, des artistes, de tout ce qui vit de « r Opéra-comique* Comment! deux spéculateurs jugeront « que pour assurer l'exécution de leurs projets de fortune, il « faut qu'un établissement public tombe dans le marasme, « que les nombreuses familles dont l'existence y est attachée, « éprouvent de pénibles atteintes, de mortelles inquiétudes, « parce que, pour mettre un terme à tant de maux, le Pouf voir leur adjugera l'opération qu'ils convoitent, et on les « laissera faire ! Et personne n'élèvera la voix en faveur de « r Institution qu'on renverse? Et on subventionnera cette « tactique avec des sommes énormes en présence de cin- * quonte-quatre millions de faillites éprouvées par le Cora- « merce et les honorables industries de toute nature ! ! 1 C'est « à ne pas le croire, même en le voyant! C'est à se demander « sous quel ciel on habite, quel peuple est le nôtre, quelle (( langue nous parlons et si ce Brûlant amour des arts, si ces a grandes pensées de gloire nationale ne sont pas des songes, a de la comédie ou quelques brillantes erreurs de nos sens? o

Voilà quelles réflejions je publiais, voilà en quels termes exempts de toute apparence d'injures, qui d'ailleurs auraient gâté ma cause, j'en appelais, de la cupidité puissante, à notre honneur, au salut du monument sur le point de périr... Et

c'est moi qui ai ea iorti Dans cette affaire, mon honorable succès a complété ma mine. — ^Valait-il mieux se vendre?

Dans les messageries de la rue Montmartre, je voyage assez souvent avec M. Charles de Lameth qui va plus loin que moi de Paris à la campagne. Nous causons avec un plaisir qui me semble partagé. — Aujourd'hui, nous en étions au chapitre de la locomotion nouvelle, comparée aux moyens d'autrefois. — a Démon temps ^ me dit-il, la voiture publique de Pontoise, « traînée par deux chevaux en arbalète^ reproduisaient exac- « tement celle qui apporte la marée à Paris : très-longue, « sur un seul essieu, alternant dans sa marche entre la chute « par devant et la chute par derrière, avec deux bancs en « planche de chaque côté de son étendue, et couverte d'une « toile jaune qui tamisait fort bien le soleil et la pluie. — On » partait de Pontoise à huit [heures du matin; on s'arrêtait à « moitié chemin pour dîner, et on arrivait à huit heures du (f soir à Paris. » — M. de Lameth avait à peine fini sa narration, commencée au sortir de la barrière, que nous nous séparions à douze kilomètres de la ville à toute vapeur. — Les oiseaux n'y comprenaient rien, {^juin 1838.)

Cest un très-grand personnage militaire qui parle : « Au point culminant d'une bataille, lorsque l'Empereur « jugeait les manœuvres décisives et que, de ses lèvres tran- « quilles, tombaient ces mots accoutumés : Prenez la charge !

« un frémissement de plaisir et d'impatience nous parcourait à de la tète aux pieds, et chacun de nous aurait donné sa « haute position pour le simple grade de Colonel. » (1839.)

Gomment n'aurait-elle pas produit une sensation si profonde, la voix de cet homme auquel les annales de la guerre n'offriront point de héros comparable? ^ Et puisque Toccasion-se présente ici tout naturellement d'apprendre* à bon nombre de lecteurs que Napoléon !«' a enrichi les Commen* taires de César de notes écrites de sa main, pourquoi refuserai-je entre nous une part de cette bonne fortune? Pour faire du bien, est-on jamais trop riche? (I)

Extraits des notes de Napoléon.

« Le gouvernement de César s'étendait sur la Gaule Narbonnaise et sur la Gaule Cisalpine : celle-ci comprenait toute la vallée du Pô; elle était bornée à Test par le Rubicon, dans la Romague, et à l'ouest par la Magra, près du golfe de la Spezzia. Ainsi, il avait sous ses ordres la défense de toutes les frontières d'Italie, du côté de terre, toute la ceinture des Alpes et les provinces Ulyriennes. »

« César mit huit jours pour se rendre de Rome à Genève ; il pourrait aujourd'hui faire ce trajet en quatre jours. » (2)

« La toise courante d'un retranchement, cubant trois centvingt-quatre pieds (une toise et demie), était faite par un homme en trente-deux heures ou trois jours de travail, et par douze hommes en deux ou trois heures. La légion qui était en service, depuis le lac Léman jusqu'au mont Jura, a pu faire

(i) Ces NOTES sont la propriété d'ane personne considérable, qui a bien voula autoriser l'émission à laquelle nous devons l'honneur inespéré d'en orner un ouvrag# d'aussi peu d'importance que celui-ci.

Ci) Ou sait que Napoléon n'a pas connu la vapeur.

ces six lieaes de retranchement, qui cubaient vingt-une mille toises, ea cent-yingt heures, ou dix ou quinze jours de travail. » •

c G*esl vingt jours après son passage de la Saône que César a vaincu les Helvétiens en bataille rangée. Cette bataille a donc eu lieu du U^ au 15 mai, qui correspondait à la mi-août du calendrier roipain.

« Il fallait que les Helvétiens fussent intrépides pour avoir soutenu Tattaquo aussi longtemps contre une armée de ligne romaine aussi nombreuse que la leur, il est dit qu*ils ont mis vingt jours à passer la Saône, ce qui donnerait une étrange idée de leur mauvaise organisation-, mais cela est peu croyable. » .

« Les Helvéliens, les Suëves étaient braves sans doute^ mais que peut la bravoure contre une armée disciplinée et constituée comme Tarmée romaine? Il n*y a donc rien d'extraordinaire dans les succès qu*a obtenus César dans cette campagne, ce qui ne diminue pas cependant la gloire qu'il mérite. »

« Les combats sur T Aisne ont eu lieu au commencenent de juillet. » •

« On a reproché avec raison à César de s'être laissé surprendre à la bataille de la Sambre, ayant tant de cavalerie et de troupes légères. Il est vrai que sa cavalerie et ses troupes légères avaient passé la Sambre; mais du lieu où il était, il s'apercevait qu'elles étaient arrêtées à cent-cinquante toises de lui, à la lisière de la forêt-, il devait donc ou tenir une partie de ses troupes sous les armes, ou attendre que ses coureurs ^ eussent traversé la forêt et éclairé le pays. »

« La bataille de la Sambre a eu lieu à la fin de juillet, aux environs de Maubeage. »

« La position de Falais (sur les bords de la Mehaigne, à

six mille toises de la Meuse, quinze mille de Namur et quinze mille de Liège) remplit les conditions des Commentaires. » « Il est difficile de faire des observaflons purement militaires sur un texte aussi bref et sur des armées de nature aussi différente. Comment comparer une armée de b'gne romaine, levée et choisie dans toute l'Italie et dans les provinces romaines, avec des armées barbares, composées de levées en masse, braves, féroces, mais qui avaient si peu de notions de la guerre, qui ne connaissaient pas l'art de jeter un pont, de construire promptement un retranchement, ni de bâtir une tour ; qui étaient tout étonnées de voir des tours s'approcher de leurs remparts ? »

« L'esprit d'isolement et de localité qui caractérisait

les peuples de la Gaule, est le même qui, depuis, a forgé les fers de l'Italie. Rien n'est plus opposé à l'esprit national, aux idées générales de liberté, que l'esprit particulier de famille ou de bourgade. »

« L'on ne peut que détester la conduite que tint César contre le Sénat de Vannes. Ces peuples ne s'étaient point révoltés ; il9 avaient fourni des otages, avaient promis de vivre tranquill^ ; mais ils étaient en possession de toute leur liberté et de tous leurs droits. Ils avaient donné lieu à César de leur faire la guerre, sans doute, mais non de violer le droit des gens à leur égard et d'abuser de la victoire d'une manière aussi atroce. Cette conduite n'était pas juste, elle était encore moins politique. Ces moyens ne touchent jamais leur but ; ils exaspèrent et révoltent les nations. La punition de quelques • chefs est tout ce que la justice et la politique permettent ^ c'est une règle importante de bien traiter les prisonniers. Les Anglais ont violé cette règle de politique et de morale, en mettant les prisonniers français sur des pontons, ce qui les a Fendus odieux sur tout le continent, d

« Platarque vante le pont du Rhin, qni lui parait un prodige ; c'est un ouvrage qui n*a rien d'extraordinaire, et que toute armée moderne eût pu faire aussi facilement, etc. »

« Les deux incursions (pie tenta César dans cette campagne, étaient toutes les deux prématurées et ne réussirent ni Tune ni l'autre... C'est en vain qu'il cherche dans ses mémoires à colorer Tinjustice de sa ccmduite. Aussi, Caton la lui reprochel-il amèrement.

a César 'échoua dans son incursion en Angleterre. Deux légions n'étaient point sufSsantes, il lui en eût fallu au moins quatre, et il n'avait pas de cavalerie, arme qui était indispensable dans un pays comme l'Angleterre. Il n'avait pas fait assez de préparatifs pour une expédition de eette importance... On considéra comme un effet de la bonne fortune qu'il s'en était retiré sans perte. »*

< La seconde expédition de César en Angleterre n'a pas eu une issue plus heureuse que la première, puisqu'il n'y a laissé aucune garnison ni aucun établissement, et que les Romains ' n'en ont pas été plus maîtres après qu'avant. »

« Les Gaulois n'aimaient pas les rois imposés par les étrangers. »

« Le massacre des légions de Sabinus est le premier échec considérable que César ait reçu en Gaule.

« Le second passage du Rhin qu'effectua César n'a pas eu plus de résultat que le premier 5 il ne laissa aucune trace en Allemagne ^ il n'osa pas même établir une forteresse en forme de tête de pont. Tout ce qu'il raconte de ces pays, les idées obscures qu'il en a, font connaître à quel degré de barbarie était encore réduite cette partie du monde |ujourd'hui si civilisée.

« L'armée de secours était, dit César, de 240,000 hommes. Elle ne campe pas , ne manœuvre pas comme une armée si

supérieure à celle de l'ennemi, mais comme une armée égale. Après deux attaques , elle détache 60,000 hommes pour attaquer la hauteur du nord ; ce détachement échoue , ce qui ne devait pas obliger Tarmée à se retirtr en désordre.

« Dans cette campagne, César a donné plusieurs batailles et fait trois grands sièges , dont deux lui ont réussi ; c'est la première fois qu'il a eu à combattre les Gaulois réunis.

« Le parti que prit César , de faire couper la main à tous

les soldats, était bien atroce. Il fut clément dail^ la guerre

civile envers les siens , mais cruel et souvent féroce contre

les Gaulois. »

Napoléon.

Après de telles citations , quoi de mieux que le silence?

Si ce qu'on va lire échappe à la destruction, que ne manqueront pas d'essayer les tourmentenrs ; je désire qu'on y reconnaisse l'expression d'une douleur que'je consigne ici, n'ayant pas eu la force de m'en expliquer tout d'abord. — J'ai dit, dans mon ouvrage en deux volumes, ce que j'ai eu d'obligations à la bienveillance, à la tendre sollicitude dont m'a honoré Picard , l'illustre auteur dramatique. — Rien ne pouvait, assurément , me faire dévier du chemin que me traçait la reconnaissance , et je puis jurer qu'en aucune occasion je ne suis sorti des bornes que me traçait ce devoir. — Picard lui-même, dans ses dernières années, m'a constamment rendu c^te justice, soit en public, soit dans la touchante familiarité de nos entretiens. — Cependant , quelques parties du journal , que j'ai si laborieusement mené à fin , permettent de supposer quelques nuages dont il m'importe de disculper

ma plume. — A cette époque , déjà*en butte à des hostilités de la nature la plus cruelle , contraint de faire face à des attaques dirigées à la fois contre mon entreprise et contre ma personne^unique appui de ma famille, il me fallut, à plusieurs reprises, sinon négliger tout à fait , du moins lirrer à des mains étrangères une part de rédaction dans Tensemble de ma feuille. — Le temps manquait aux habitudes de ma surveillance. — 11 se trouva qu'alors co soin, confié aux mains d'un jeune homme épris du théâtre , se ressentit des motifs qu'il crut avoir de se plaindre de Picard , Directeur, et que le journal , devenu dépositaire de ses mécomptes, les exprima en des termes dont je n'aperçus les applications que trop tard.

— Ces formes étaient d'autant plus condamnables et difSciles à comprendre , qu'en touchant à mon protecteur , elles se produisaient , le plus souvent , sous des noms empruntés à des ouvrages dramatiques. — Je sévis, d'abord, contre l'auteur de ces indignes menées. — C'était Justin (Placide) ] il m'est impossible de ne pas le nommer, celui qui, à la dernière révolution, fonda le Dîner de Paris, dans le passage Jouffroy.

— Puis, je courus choz Picard, que je n'eus pas de peine à convaincre de mon innocence, et qui, enm'embrassant, me dit, avec sa bonhomie ordinaire : a Ça m' étonnait. » — Notre amitié , une fois hors de ce guet-à-pcns , y puisa de nouvelles forces, jusqu'au moment où je restai seul chargé des regrets que cette lacune avait inspirés à tons les deux, et dont mon cœur se* soulage aujourd'hui par le tardif aveu de ma faute involontaire. — J'ai dit ailleurs que , peu de temps avant de mourir. Picard avait, à ma table, scellé, de nouveau, en présence de dix témoins, ce pacte indissoluble, par les témoignages de la plus généreuse affection. — Et je dors tranquille.

Un célèbre diplomate/placé au ^mmet de la double échelle militaire et civile , se préoccupait d'une jeune et jolie actrice.

— Il désirait que le plus beau rôle d'une pièce nouvelle lui fût immédiatement cônûé , et, pour cela, il me reqi^it visite.

— En discourant de ma toute puissance (cependant bien petite devant la sienne), la phrase traditionnelle lui échappa: « Je donnerais vingt mille francs pour,,.. — En lui coupant la parole , j'improvisai une pétition en faveur de mon frère, le plus ancien Brigadier do l'armée , et je reçus cette réponse : « Venez me voir^ demain, à ma loge^ à V Opéra. »

— Je m'y rendis avec le susdit rôle dans ma poche, et, séance tenante, j'emportai un Brevet d'ofQcier, avec une Commission de Trésorier , ce qui faisait de mon frère un Rothschild. — Ainsi, l'équité, d'une part, et ma reconnaissance , de l'autre, nous avions, tous les deux, bien employé le temps, et, ce qui vaut mieux encore , sauvegardé la considération personnelle de chacun. (Janvier 1840.)

Tranquillement assis à mon bureau, je ne me doutais pas que, depuis quelques jours, j'avais reçu m coup de bâton de la main d'un militaire qui le disait à tout le monde. — Mon rédacteur Békans-Davons vint n^^'apprendre cette mésaventure et me faire rire de sa crédulité qui n'y apportait aucun doute. — 11 ajouta qu'il s'étonnait, comme les autres, de ce que je n'aie pas poussé plus loin cette affaire. — En quelques instants, je fus assez renseigné sur le nom, la demeure et l'état de ce juge par contumace. — Il s'appelait Prévost, était oflScier d'infanterie et habitait au Palais-Royal, maison du café de Foy . — Je l'y trouvai. — Sur ma question de lieu,

relatif à son fait imaginaire , il indiqua le Théâtre-Français à lenfrée des acteurs. — Je dus lui dire qu'il choisissait mal, puisque depuis plusieurs années je n*y avais pas mis les pieds. — Il insista, et deux heures après, au bois de Vin- ' ceones, on W déposait frappé d'un coup d*épée dans la région deratne, chez Tanbergiste de la Tourelle, où se trouvait déjà sa belle et peu tragique' moitié. — En apprenant cette dernière circonstance, je laissai le blessé aux mains de ses amis, à qui je dis tout bas : « /e me sauve ^ car je crains plus la colère de la femme y que je n'ai eu peur de la flamber ge du mari. » (1842.)

L'unité de lieu^ cette règle du théâtre que les Novaleurs ont détruite, pour le plus grand abâtardissement de l'art, et sans qu'il en soit résulté la moindre compensation, n'était pas aussi immaculée qu'elle aurait pu l'être. Son inflexibilité avait transigé, il y a plus de 84 ans, en faveur de TAcadémie-Royale-de-Musique. — Dans VAlceste de Gluck, les auditeurs acceptaient un espace de trente lieues, d'un acte à l'autre. — Cette inauguration d'une liberté, déjà réclamée avec fracas, aurait pu recevoir d*utiles développements si elle eût été sagement soumise aux leçons de l'expérience -, mais ses brusqueries ont jeté le trouble dans l'institution, et nous en sommes aux chefs-d'œuvre disputant de vélocité avec les chemins de fer. — Le chaos.

Le journal que j'ai fondé est supprimé après plus de 23 ans d'existence et sous le règne de Louis-Philippe dont j*ai fatalement guidé les pas incertains vers le trône. — Les droits de rhistoire seraient trop violés si de pareilles constatations ne se manifestaient point, d*époque en époque, pour Tinstruction des âges. — J'abrège.

Il y a, aujourd'hui, dans la Patrie^ un article de deux grandes colonnes et demie , empreint de l'exactitude la plus rigoureuse, unie à la force d'un raisonnement indestructible. — On y lit pour résumé :

« Il n'y a plus rien à dire, justice est faite et V injustice

« consommée. C'est ce qu'auront à examiner les deux degrés « supérieurs de juridiction. Seulement, nous dirons à Ja « Presse tout entière que le jour où un tribunal pourra, « sans donner des preuves ni des motifs, et en invoquant « uniquement r instruction et les débats du procès, annuler « des actes authentiques ou privés ; le jour où un Gérant, de « connivence avec le Fjouvoir^ ou pour nuire à une entreprise « contre laquelle il sera animé de sentiments malveillants, ff pourra aller déclarer qu'un Cautionnement ne lui appartient (c pas, quoique des actes parfaitement réguliers établissent a le contraire ; le jour où des poursuites correctionnelles, des « amendes énormes , et enfin la Confiscation du journal « seront la conséquence de ces faits, ce jour-là, il n'y a pins « de journaux, et le Ministère les tient tous en son pouvoir. « La Presse doit donc s'unir dans im péril si grand ; elle le « doit pour l'honneur des principes, pour sa propre conser- « vation, et sans jamais s'occuper des personnes. Elle le doit, « elle le fera. »

Malgré les conseils de cet éloquent plaidoyer, je n'ai pas appelé de ce fait inique, c'eût été mutile, et j'ai perdu, par contre-coup, 60,000 gfrancs qui venaient de m'être offerts

pour racquisition amiable de ma feuille. — Cette somme n'en figure pas moins au chapitre des Bénéfices sur les registres dq» la Calomnie, qui, de tribulations en désastres, m'a constamment gratifié de trente mille francs de rente ! Heureusement qu'en perpétuant le souvenir des infamies, e temps met à leur place les infâmes. — (4 mai 1842).

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Puissance divine! Oii est madame de Sévigné , pour vous apprendre la chose la plus extraordinaire.... la plus.... la plus.... etc., etc.? — Il y a quatre jours que, sous la présidence de M. Durantin , le Courrier des Théâtres a été supprimé ; et tout à l'heure , chez moi , au milieu de ma famille encore palpitante, on m'annonce M. Durantin. — Il entre , Son fils le suit. — Que veulent-ils? — Est-ce la loi qui me les amène ?. .. Le juge chez le condamné ! — Etrange situation! — Enfin, après un long silence nécessaire à la respiration de tous , le magistrat prend la parole , et moi, d'un regard fixe , je creuse son émotion, j'examine le battement de ses tempes, et j'attends la fin d'une période oratoire fort embarrassée , pour me convaincre que je ne suis pas le jouet d'un rêve. — « Est-ce là, me disais-je tout bas, celui qui, en me « refusant, à l'audience, de rester au banc des avocats, m'a « fait obstinément placer sur la sellette des criminels, et entre « deux Gendarmes ?y> — Tout cela , pour décider qu'une feuille purement littéraire, et qui existe depuis près de vingtquatre ans, cessera violemment de paraître — Oui, c'était

bien lui. Mais au lieu de le reconnaître à ce titre , j'ai laissé

la conversation se généraliser et prendre le tour d'insignifiance préméditée qui a Oni comme une simple visite entre gens du monde qui ne s'aiment ni ne se haïssent, — Ouelques monosyllabes , tombés de la bouohe du iîls, ne Font qu'imperceptiblement variée. — C'est cependant , en y réfléchissant , à ce jeune homme que je dois une démarche assurément inouie dans les fastes. Il compose des pièces de théâtre, et j'annonce déjà que je vais publier un autre journal. — (9 mai 1842.)

Pradher fils, homme aimable et l'un des pianistes distingués do son époque , s'était si bien habitué aux jouissances de la vie parisienne, qu'à la retraite de sa femme, née M"® More, il ne put supporter le séjour de Gray (département de la Haute- Saône), et y mourut plutôtde nostalgie, quedesafaiblesanté. — Je tiens le fait de source certaine. — Généralement, les artistes aiment mieux le tapage que le silence. {Octobre 1843.)

Un jeune ténor débutait au Théâtre-Italien. — A son entrée, accueilli par des rires, il en chercha tout autour de lui la cause j mais, empêché par sa vue basse , il n'apprit qu'après qu'un chat l'avait accompagné sur la scène et s'était tenu constamment assis sans rien faire que passer la patte sur ses oreilles, comme en signe de satisfaction. — Cela parut d'autant plus possible, que le matou était véritablement un chat dilettante-^ il l'avait déjà prouvé au sujet d*une cantatrice

dont il était venn éconter, i. la même place, un grand air, avec accompagnement d*hilarité g&érale. — Une autre fois, pendant un duo entre Lablache et Ronconi , Tamateur intrépide s'était glissé au milieu des deux exécutants, qui ne comprenaient rien à la réjouissance de la salle. —Enfin, Lablache Tapercevant, s'écria : « oune chatte! » Et, pour effrayer rîntrus, Ronconi lui jeta brusquement son gant. — comble de joie désopilante ! En le recevant, le Rominagrobis , renversé sur le dos , se mit à jouer avec cet agaçant objet, selon son habitude pendant les gentillesses qu'on lui permettait aux répétitions. — Pour le coup, la scène devint un véritable intermède beaucoup plus bouffon que les points-d'orgue de ces messieurs. — La persistance de ce nouveau mélomane , plusieurs fois éprouvée , ne laissa nul doute sur son instinct musical et son goût pour les airs à grands effets. — Un incident de même nature s'est offert , quelque temps après , aux partisans de la psychologie féline , comme pour agrandir le domaine de cette science. — Le chat d'un concierge du Vaudeville se plaisait à se montrer sur le théâtre quand Arnal s'y trouvait , quoique celui-ci ne lui eût fait de caresses en aucune occasion. — Un soir, dès que l'acteur parut en scène, on vit arriver, d'un pas tranquille et grossissant sa fourrure, l'abonné gratis qui alla se placer sur le couvercle du souffleur, en se préparant à savourer son extase. — Aux cris de la salle, il répondait par de si doux regards, que plusieurs personnes prirent sa défense. — Cependant, le Directeur ordonna qu'à l'avenir, l'ami de la maison se bornerait à l'inspection des dessous et du cintre. — Voilà Thisloire dans toute sa véracitéj maintenant, à vous, M. le Comte de Buffon, lorsque vous aurez retroussé vos manchettes!

Avec les Auvergnats du style, qui gâchent le mortier, la besogne de nos maçons d^amatiques est maintenant assurée , et nous n'avons plus besoin d'architectes. — Je le veux bien; mais ce n'est pas une raison pour oublier que Tère précédente a été un peu plus féconde en habiles constructears. — Sans prétendre ne citer que des aigles, on y a vu bien commencer et bien finir: Picard, Andrieux, CoUin Harleville, Alexandre Duval, Etienne, Chéron, de Longchamps, Jouy, Bouiily, Ségur, Roger, Creusé de Lesser, Dieulafoy, Mély-Janin, Gentil, Pigault-Le Brun, Dumaniant, Soucques, et Chénier, Ducis, Lemercier^ Raynouard, Legouvé, Baour-Lormian, Le Brun, Luce de Lancival, Delrieu et Guillard , Grétry, Boïeldieu, Berton, Méhul, Dalayrac, Chérubini, Gossec, Lesueur, Spontini, Délia Maria, Nicolo, Catel, Gaveaux, etc., etc.. — A deux ou trois exceptions près , du côté de la musique , où sont les remplaçants?

L'humeur plaisante sortait par les pores chez cet infatigabls Dugazon, né pour être comédien partout. — Lorsque roccasion lui manquait d'en faire preuve devant les autres, il s'en donnait le plaisir en son propre particulier. — Quoique, de son vivant , les épiciers ne fussent pas encore sous le coup des jeux de mots dont ils ont été depuis les victimes, c'était à eux, de préférence, que cet habile contrefacteur aimait à s'adresser pour le succès de ses gamineries. — Il lui est plusieurs fois arrivé, rentrant seul chez lui fort tard, de demander l'heure à l'un de ces commerçants qui, n'ayant pas là sa montre , s'en enquérait tout autour de lui et même criait à sa femme de l'en informer par le /t^da*, souvent .pratiqué dans le plafond

de la boutique. — C'était un dérangement qui durait plusieurs minutes et suspendait quelquefois Fexercice de la vente. — Quand on avait fini par s'entendre , encore avec force excuses delà part de celui qu'on importunait , Dugazon, étant gravement son chapeau, lui disait : « Merci , épicier ! » et s'éloignait de l'air le plus pénétré de reconnaissance. — Inutile de dire la déconvenue de l'honnête industriel qui, ne sachant pas à qui il avait aflaire , se fâchait autant qu'il aurait ri , s'il eût connu son mystificateur.

TORTVaXS.

A Monsieur leDirecteur des Beaux-Arts.

De Sainte-Pélagie, le 6 février 1845.

Vous me laissez en butte aux infamies d'une persécution subalterne tellement violente que le récit en fera, croyez-le bien, le plus grand tort à l'Administration. — Depuis treize jours et treize nuits, j'habite un cachot où l'on ne peut écrh'e que de dix heures à deux, tant on y a économisé la vue du ciel. — On appelle cela la plus mauvaise chambre du Pavillon. — Ce mot chambre est une calomnie. Jugez-en. — L'air que j'y respire se combine des exhalaisons de V Infirmerie, des lieux d'aisances des Galeux qui sont au-dessous de moi, et d'un baquet placé à ma porte. — Pour en respirer un autre, il faut se mêler aux Filous^ aux Voleurs^ aux Escarpes et aux Pédérastes^ dont la situation est ici infiniment préférable à celle des gens de lettres. — Par compensation, l'aristocratie de mes loisirs s'exerce en compagnie de trois

banqueroutiers frauduleux et d'un faussaire, mes voisins et déjà mes connaissances. — Ce qui me promet d'agréables rencontres dans le monde, si, au milieu de quelque bagarre de prison, vraie ou feinte, nous ne sommes pas, un beau jour, assommés. — Je ne puis recevoir ma femme chez moi, et je n'ai que très-peu d'instants à lui parler pour ne pas importuner les personnes auprès desquelles ont lieu ces entretiens. — Après deux permissions de me voir, on en a refusé une au Metteur en pages de mon journal dont on sait que la visite est la plus utile à mes intérêts. — Au mépris de la lettre de monsieur le Ministre, de nombreux certificats établissant que je n'allègue pas des douleurs rhumatismales pour le besoin de ma cause ; au mépris encore de démarches faites, à mon insu, par les plus vénérables personnages, et après une ténébreuse visite de médecin, on me refuse la maison de santé... et un récent exemple prouve qu'on peut l'obtenir, même en Fétat de prévention pour assassinat ! — Je ne parle pas des autres supplices de la prison ; ils sont la conséquence obligée de l'ordre, de la règle, de la discipline nécessaires en pareil lieu. — Les déclamations à ce sujet sont aussi déplacées qs'inutiles. — Je dois même dire que ces supplices sont, autant que possible, modifiés par la sollicitude du Directeur qui concilie au mieux l'austérité de ses fonctions avec ses sentiments d'humanité, et par ses plus proches Employés. — Que veut-on ? Abattre mon courage? on le fortifie. — Me ruiner? c'est déjà fait. —Détruire ma santé ? Dieu est plus fort que mes persécuteurs. — Attenter aux jours de ma femme ? Je ne le conseillerais à personne !... Je ne me plains donc pas, je raconte, je prends date et me soumets. — J'accepte mon cachot pour tout le temps qu'on voudra. Mais j'ai pensé qu'à titre de Fonctionnaire près duquel les écrivains ont lieu d'espérer un appui,

vous aimeriez à connaître de si tristes vérités. — La justice de monsieur le Ministre lui-même y est intéressée. — Toute la Littérature sait qu'on ne Tinvoque pas en vain. — Je n'ai rien de plus à vous dire. — J'ai l'honneur d'être, etc.

Charles Maurice.

' Pour cause, j'ai soumis l'original de cette lettre à la formalité volontaire du timbre et de l'enregistrement.

On causait» dans le salon de M^^^ Mars, des affections sentimentales, quelquefois réelles, plus souvent feintes, des dames appartenant au Théâtre, et de la durée que pouvaient avoir ces sortes de liaisons. — Un des interlocuteurs, croyant adresser »Gélimène une question insidieuse et de répartie embarrassante, ne craignit pas de lui dire : « Et vouSj mademoiselle^ qui avez'vous aimé le plus et le plus longtemps 'i — <f La Comédie, » répondit Factrice, fort savante dans le mécanisme de la réponse évasive.

 Sainte-Pélagie, la première fois que je reçus une visite (avec permission de M. le Préfet de police comme pour un voleur) , on m'annonça que l'entretien aurait lieu dans un affreux parloir tout hérissé de barres de fer et dans lequel Surveillants et visiteurs entendaient tout ce qu'on avait à se dire. — Voyant que mes crimes ne m'excluaient pas de cet usage, je me rendis auprès du Directeur et lui déclarai que je ne recevrais ainsi personne, pas même les membres de ma

famille, en le priant de s'en expliquer avec les souverains dispensateurs de mon soleiL — Cet honnête Fonctionnaire n'osa pas aller jusquje-là. Il m'indiqua le Greffe pour salon de mes réceptions, où n'ayant à parler que de mes affaires personnelles, je tins cercle entre ma femme et moi. — Je n'ai pas voulu que l'imagination de ma fille fût, pendant toute la vie de cet enfant, souillée des souvenirs de celte affreuse maison ^ elle n'y est jamais venue. — C'était un nouveau service que je rendais aux d'Orléans. — Je fis une autre épreuve de la bienveillance qu'avait pour moi le Directeur de ce lien de délices. — Quand l'ordre m'arrivad'en sortir, jugeant ^que je n'aurais pas assez de temps pour rentrer chez moi sans causer trop de dérangement, je lui demandai de passer encore une nuit sous son toit hospitalier. — Sa réponse fut des plus obligeantes pour ma famille; mais il m'objecta l'impossibilité de le permettre, attendu que, dit-il en riant, je pourrais Vatiàqaer ^ouT emprisonnement arbitraire. — Cependant, j'obtins ce que je désirais, et, le lendemain, quand je m'éveillai, le peu de jour que je recevais par ma lucarne, me sembla plus éblouissant que le soleil en plein midi. — Les pourvoyeurs des geôliers n'en voyaient pas tant

Pour les Comédiens famés, les loges où s'effectuent leurs travestissements ne sont point un refuge contre l'imporlunilé de leurs amis. — Il n'est pas rare qu'en y arrivant, ils les y trouvent installés devisant politique, bruits de ville ou cancans de coulisses. — Alors, c'est en repassant in-petto leurs rôles, que ces malheureux en endossent les costumes. — Talma et mademoiselle Mars ont été, de notre temps, les plus fréquentes victimes de ces importunités de longue date.

— Le premier en éprouvait d'autant plus de gène, que sa mémoire inquiète le forçait à repasser mentalement son rôle pendant la causerie, et que, même dans les coulisses, où Ton n osait Taborder, il] se tenait, pendant les représentations, une brochare à la main. — Un autre motif rendait ces visites désagréables à la grande Comédienne, c'était la méticuleuse préparation de son visage, d'abord tout imprégné de pommade de concombre et prenant l'aspect de la statue du Commandeur sous la poudre que lui imprimait une houppe de cygne blanc. — On juge des soins qu'exigeait ensuite le dégagement des yeux, des cils et de la bouche, pour tirer, de ce masque effrayant, la physionomie spirituelle d'une très-jolie femme!

— Fleurt/y Saint-Prix et Saint-Phal étaient parvenus à s'y soustraire en alléguant l'assiduité de leurs études surexcitée par l'émotion au moment de paraître en scène. — Plus tranquille, Lafon était, à cette heure, tout occupé de la disposition de ses costumes dont il estimait fort la coquetterie. — Baptiste ainé^ toujours sûr de sa mémoire, s'habillait en causant littérature, beaux-arts et surtout gravure, l'objet de ses collections préférées. — Chez Grandménil, ces préparatifs étaient chose si sérieuse qu'on lui déplaisait beaucoup en venant l'en distraire, — Dazincourt, constamment chargé des intérêts administratifs de sa société^ ne voyait, dans sa loge, qu'une succursale. — Dugazon^ Naudet et Michot ont fait longtemps des leurs, un Club où les destinées du théâtre cédaient le pas à l'animation des affaires publiques. — Tout occupé des siennes, et d'une trop grande facilité à rendre service, Baptiste cadet dut plusieurs fois passer la nuit dans cette étroite enceinte interdite à l'action des créanciers (1).

(1) Damas et sa femme, étrangère au théâtre, s'enfermaient presque toujours seuls, dans ce cabinet de toilette, tranquille continuation de la bourgeoisie de leur ménage.

— Hichelot n'y voyait qa*un vestiaire plus utile qu'agréable, notamment lorsqu'il eut épousé mademoisele Boissière, ,sa camarade, et trop jolie pour le faire changer d'opinion. — Pour mademoiselle Cantate Talnée, sa loge a toujours été (comme le Foyer des Comédiens) un salon dans lequel,cependant, les visiteurs n'étaient admis qu'après la pièce, principalement vers la fin, où ses facultés fléchissaient, — Mademoiselle Devienne était là tout à fait chez elle, et ce fut trèsobligeamment qu'elle transforma son petit temple en un bureau où Gévaudan, son mari, amenait des Députés confrères pour causer des événements de la Chambre. — En compagnie de quelques gens titrés, fidèles protecteurs de mademoiselle Duchesnois^ nos premiers Tragédistes^ Legouvé à leur tête, formaient une charmante réunion dans la loge de l'actrice.

— Celle de mademoiselle Raucourt constituait une sorte de charte-privée pour madame de Pontis» Yalter ego de sa personnalité; et là, le vieux valet de chambre vaquait aux transformations de sa maîtresse en toute servilité. — Parents et connaissances de la famille arrivaient à mademoiselle Bourgoin, toujours avenante et d'une gatté très-communicative.

— Dans ce boudoir de mademoiselle Volnais, la conversation, plus guindée, se ressentait de grandes prétentions à l'esprit. — Enfin, mademoiselle Emilie Leverd^ dont la maman ne quittait pas la loge, causait robes et festins, sans plus de conséquence que si l'on n'eût rien dit. — Ces obsessions des prétendus amateurs de l'art, redoublaient, comme on le pense bien, quand il s'agissait d'accourir féliciter l'artiste sur le talent qu'il venait de déployer dans l'exercice de sa tâche,' et qu'étendue sur le nuage de son tapissier, la Divinité humait l'encens à pleine gorge, tout en se débarrassant, pièce à pièce, de ses vêtements héroïques. — La fin du spectacle ne mettait pas de terme à ces pompes triomphales, et souvent le Con-

cierge donnait d*un bon somme lorsqn'on lui demandait de livrer passage à ces tboriféraires des enfants gâtés de la gloire.

Usé par les malheurs de ses Directions théâtrales, Harel est mort dans un état bien différent de celui que lui promettaient ses capacités intellectuelles. — Il lui est même arrivé de sortir à rimproviste d'une maison de santé dont il ne pouvait guère s'éloigner sans être reconduit en lieu plus convenable que le terrain de la circulation publique. — .Avec Tesprit, un peu décolleté, qu'il avait, s'il eût pu revenir, il en aurait joliment ri! (yeim 1846).

Un petit homme, tout contrefait et plus connu par ses. assiduités de coulisses du dernier rang que par quelques vaudevilles mort-nés dans ces parages , sous le nom de Décour (Laffîlard) , me demanda la permission de glisser quelques couplets dans la Cigale et la Fourmi que m'avait jouée Picard. — J'y consentis, sans savoir que sop projet était de porter cette comédie à la baraque de Comte, dont les mauvais plaisants ont fait un Physicien (1). — Plus tard, j'appris que mon Esope avait tacitement joint à son traité cette autre

(i) Comte faisait lui-même meilleur marché de sa prétendue science en disant, à qui voulait Tentendre, qu'il avait commencé à ciel ouvert, par les tours des gobelets-sorciers et les enchantements de la muscade fugitive. — Sa Physique, au Passage Ghoiseul, n'était autre chose que les exhibitions de ces amusements folâtres.

fable de La Fontaine : la Lice et sa Compagne. — Et, partant de là, de charmants confrères heureux de s'écrier, d'imprimer même : « Charles Maurice a été joué chez Comte ! — Convenons que, dans l'espèce, s'il y a /a race^ il y a souvent aussi Vengeance,

Que pense donc cette vieille et respectable Dame de province, fidèle à ses habitudes de clocher, et qui, lisant certains noms dans les journaux, en a choisi trois pour résumer les objets de sa plus vive curiosité ? — « y^ voudrais aller à Paris, dit-elle, rien quepour voir messieursle baron Taylor. Clairville et Pierre Petit. — Ar«ane.

UN VaZTXLiOE A CACHE-CACHS.

Le Ministère allait effectuer la transmission d*un Privilège de grand théâtre. — Nombreux étaient les solliciteurs, et, parmi eux s'agitait l'enfant gâté de ces friandes distributions. — Par contre-coup, ma toute petite puissance s'y trouvait en jeu, et, pour la cajoler, ce demandeur éternel termina, malgré moi, une de ses visites par le dépôt d'un billet de trois mille francs, qui, selon lui, devait porter bonheur au succès. L'amitié, chez cet homme, ne connaissait pas d'autres procédés. — A quelques jours de là, il se représente, pâle, défait, et les yeux inondés de larmes.... Un rival vient de l'emporter sur lui ! — Soudain, je me précipite à ma caisse et lui remets son engagement en y ajoutant toutes les consolations que

peuvent m'inspirer les regrets les plus désintéressés. — Ses mains se jettent avec frénésie sur le papier qu'elles déchirent et r infortuné s*éloigne en emportant les morceaux, comme un homme égaré par la douleur , mais non sans m'accabler

des témoignages d'une inexprimable reconnaissance —

// avait le Privilège dans sa poche l

La santé de Donizetti donnait, à la fin de mai 1847, des espérances qui n*ont rendu que plus afQigeante la perle de cet excellent compositeur. — Outre les symptômes les plus significatifs, il était arrivé que , réveillé d'une torpeur générale , qui l'empêchait de répondre à aucune question , il en était sorti pour manifester par le geste do sa main, placée sur le sommet de sa tête, qu'il avait là quelque chose dont il ne pouvait se débarrasser. — Ce mouvement , accompagné de l'impatiente expression de son visage , annonçait encore une grande force vitale qui, d'un instant à l'autre , pouvait le tirer du silence qu'il gardait constamment. — On en profita pour le faire sortir de la maison de santé d'Ivry et le rendre à son neveu , le seul parent qu'il eût à Paris. — Les docteurs Mitivié , directeur de la Maison d'Ivry , et Béhier , médecin des aliénés pour la Préfecture de Police, jugèrent cette translation très-favorable au rétablissement du célèbre malade. Mais tous ces soins ont été inutiles , et le grand artiste est mort à Bergame , le 8 de ce mois. {Avril 1848.)

ÉvxXiOOUS XNÉTXTABXJB. — Vidole dcs Romains.

La religion des Païens est fourvoyée : le grand Allah, le Fétiche des Claquetins, Provost vient de jouer dans une pièce nouvelle I — Son rôle était magnifique (il n'en accepte point d'autres). — On demande Fauteur, et c'est indispensablement cet interprète de sa propre modestie qui se charge de résumer

le tout en son unique personne. — Il entre Les phalanges

le reçoivent avec de nouvelles marques de leur ardente admiration et comme un acteur colossal , tel qu'on n'en a pas vu depuis la naissance du monde.

Provost, calme, impassible, grandiose, sourit.... Lesbaltoirs redoublent. .

11 lance un regard caressant sur le Parterre qui hurle.

Il veut parler.... Nouvelle bordée plus nourrie que la première.

Provost s'inclineavec respect Détonation plus terrible.

Le grand artiste se véindine plus profondément.... Feu de toutes les colonnes.

Provost, attendri , croise les mains en forme de prière, et dit, par gestes très intelligibles : « Assez 1 assez ! Je suis « content, je suis heureux, confus même; à présent, laissez- « moi faire mon annonce. »

« Non ! non ! ... » Décharge de toute V artillerie en délire.

La salle tremble , les échos mugissent, que va-t-il arriver?

Poussé dans les derniers retranchements de son abnégationpantomime , Provost , un œil en larmes et l'autre un peu sévère , témoigne qu'il s'impatiente , et peut-être qu'il ne reviendra jamais nommer un auteur, puisque l'enthousiasme ne peut se contenir en sa présence. — 11 fait même deux pas en arrière et semble imprimer à son corps le mouvement militaire qui précède le demi- tour à droite. — Cette démons-

tration effraie les légionnaires. Leur foi s^inqoiète, leurs fronts vont se sécher ; mais, pour ne pas lâcher pied en méprisables fuyards, ils s'excitent à Texplosion d*un dernier hommage.... Feu de file sans interruption comme pour me simple réjouissance nationale.

Allusion blessante ! Le visage deProvost, perdant sa régularité native, s'empourpre d'indignation , ses yeux jettent des flammes.... Il va se retirer.

Silence! silencel vocifèrent aussitôt les Chefs, épouvantés de la privation qui les menace.

L'idole a compris que c'est là le terme de l'obligeante désabéissance -, elle redevient affectueuse ; le rictus s*épanouit, le nasus poursuit son inflexion vers la terre , la voix se trempe de pleurs mal étouffés et la bouche prononce enfin l'information sacramentelle. — L'orateur, accablé ' sous le poids des couronnes civiques , s'éloigne à reculons , pUé en quatre et n'aspirant plus qu'à sa loge, qu'il regagne en disant aux corridors: « Décidément, pour un seul homme^ c'est trop de célébrité. »

XJB roua BAWAZi.

Les auteurs dramatiques d'aujourd'hui se complaisent dans des situations que j'appellerai délicates et qu'ils prodiguent à l'infini. — Pour les rendre comme elles sont conçues , le talent des acteurs a de grandes difficultés à vaincre. Le Savoir-plaire, qu'il doit chercher et trouver partout, est d'une importance d'autant plusrecommandable qu'il devient chaque jour d'une excessive difficulté, — Nos jeunes écrivains, que les événements ont privés de la double ressource de l'étude et de l'expérience, n'ont presque aucune idée de la Ca»i^d/e

proprement dite. — Non seulement ils ne connaissent point celle que cultiva le dix-huitième siècle et dans laquelle on trouve des modèles qui seraient encore excellents , mais il n*est pas même bien avéré que beaucoup de ces dramatistes improvisés connaissent à fond cette clé de voûte qu'on appelle . Molière. A bien plus forte raison les Grecs et les Latins par lesquels doit commencer toute bonne éducation dans cette voie. Ainsi dépourvus des premiers matériaux, c'est donc sur le sable qu'ils bâtissent, sans prétendre, il est vrai, garantir ]e moins du monde la solidité de leurs constructions. — Aussi, d'iine part, n'ont- ils qu'une idée, un plan, des caractères, des ridicules,du drame et un dialogue tqujours pareils^ et,ensecond lieu, ne tiennent- ils pas à ce que chacun de ces châteaux de cartes se soutienne au-delà du temps nécessaire pour en élever un autre. — On pourrait dire que depuis tantôt trente ans, à peu d'exceptions près , les théâtres n'ont joué qu'une pièce, et que , sauf les concessions dues à la forme comme à la diiïérence des genres, tous nous ont montré dans r infortune conjugale le premier élément, plus ou moins tourmenté, de leur insignipante faconde. — Le thème une fois simplifié de la sorte, il n'est pas difficile de se poser en auteur dramatique : de l'esprit en monnaie courante , de l'aplomb , le jargon à la mode , un Directeur dans la manche , peu de scrupules littéraires et beaucoup de camaraderie , le grand homme est bâclé. Pour bien rendre les pièces nées de ce système, que peuvent des comédiens constamment placés sur la même route , changeant plutôt d'habits que de personnages et contribuant à l'émission de balivernes ou de crudités dont ils sont euxmêmes plus embarrassés que le pubhc? Après avoir essayé de n'y mettre que la mesure indispensable , se sentant en désaccord avec leurs rôles et mal notés sur le carnet des Claqueurs, ils tombent forcément de l'exagération dans Ja charge,

et de la charge dans la perte absolue de leur talent ou de leurs dispositions. — Ya-t-il toujours de leur faute? Non, assurément. Mais, pour les encouragera se rendre tout à fait exempts de reproches , il importe que la Critique surveille leur jeu, afin de distinguer, en rapprenant au Public . ce qui est du fait de Fauteur ou de celui de l'interprète et d'empêcher ce dernier d'aller jusqu'aux excès. — C'est le principe du sauvetage pratiqué au plus fort de Tinondalion.

Comme exemples profitables à tous, les connaisseurs ont autrefois remarqué la différence qui se trouvait dans une situation théâtrale . complètement identique, entre la façon de s'en tirer d'Arnal et de Samson , deux têtes de troupes. — Le For-VÊvéque, d'un côté, et Madame de Sennet erre ^ de l'autre, ont donné lieu à cette comparaison frappante. — 11 y était également question d'un séducteur qui venait de triompher et célébrait sa victoire par des airs d*une fanfaronnade très-expressive. — Eh bien ! chez Arnal, la réserve de ce jeu de scène était telle qu'il n'en arrivait au Public que ce qu'il fallait pour la suffisante intelligence du fait ; tandis qu'il n'y avait contorsions, grimaces, tours de hanches et caresses à son jabot que ne se permît Samson pour ne rembourser, en fin de compte , que le blâme des gens près desquels Fart de la scène [ erd tous ses agréments si les émotions qu'il sollicite ne peuvent être obtenues qu'en tenant le spectateur sur une pénible et continuelle défensive.

Quittez donc, quittez, Messieurs, le Four banal; sinon, vous n'aurez jamais de bon pain sur la planche.

J'ai pour les grands plaisirs de nos Départements, Sans en rien excepter, une estime si mince.

Que j^aimerais mieux être à tous événements, Clerc d'huissier à Paris, que Préfet en province.

Un journal entièrement consacré à tout ce que comporte le Théâtre, est peut peut-être Fœuvre littéraire la plus difficile à réaliser et surtout à mener loin. — On en trouve de déplorables preuves à chacune des tentatives auxquelles se sont livrés nos devanciers en ce genre, dispersés dans l'oubli, ou foudroyés par la tempête. — C'est qu'il y a, dans la position de ce journalisme, quelque chose de fatal qui attire la calomnie et se prête à la férocité de ses coups avec une indicible complaisance. — Ce qu'on n'oserait pas hasarder sur le compte du dernier des artisans, on l'invente, on Tafûrme sans plus de scrupule que s'il s'agissait d'un avéré scélérat. — « Vendu pour parler , acheté pour se taire, » voilà les deux lames du poignard constamment appuyé sur la poitrine de l'accusé. — Pour certaines gens haut placés, il est de si excellent ton de rappeler des phrases toutes faites depuis Zoïle, et des exemples aboutissant à la découverte d'un indigne folliculusl — ^Et, pour les locataires du sous-sol, il est si doux de punir des hommes obligés de montrer du savoir, du talent et de l'esprit tous les jours ; qui sont admis gratis à toutes les comédies; pour lesquels, enfin, les plus chastes beautés de la rampe s'humanisent, qu'il y aurait vraiment sottise à se priver de l'agréable compensation.— D'un autre côté, de bons petits camarades aidant, les suppositions venimeuses se propagent, arrivent, par de perpétuelles récidives, à l'état de choses

coutiunières, reçues dans la langue universelle, et c'est en toute innocence que Ton finit par déchirer d*estimables vies, uniquement parce qu'on a entendu dire qu'elles ne le sont pas. — Aussi, la réponse de Mirabeau à toutes ces clameurs était-elle : « Puisque f y suis forcée f accepte le bruit y mais ^ je méprise les Echos. »

VXSTOLXTS.

Oui, j'ai passé, comme ils l'ont dit, près de dix années travaillant à mon journal avec une paire de pistolets sur mon bureau. — Il n'y avait là ni provocation ni forfanterie de ma part ; je n'ai, grâce, au ciel, jamais connu ces ridicules parodies du courage, bien que, contre mon gré, mes preuves aient été faites assez tôt pour que Ton pût soupçonner le contraire. — La précaution qu'alors il me fallut prendre, fut la faute des temps successeurs d'une époque où ce qu'on appelait le point d'honneur était érigé en vertu. — Qui ne savait lui obéir jusqu'à l'excès, n'était pas reconnu pour brave-, c'était à la témérité qu'on décernait le prix de la valeur, et l'on se déshonorait par le refus d'une rencontre. — Voyons les choses comme elles étaient. — Au début de noire siècle, nous a^vions tous un peu de ce sang-là dans les veines. Pouvait-on l'empêcher de remplir ses fonctions ? — Ce fut encore tout au plus si l'opinion générale admit au bénéfice d'une approbation absolue le journaliste qui, le premier, en appela aux tribunaux de la plus grave de toutes les insultes. — Ajouterai-je qu'un levain d'aristocratie, fort mal entendu, rangeait particulièrement les écrivains périodiques parmi ceux qu'on pou-

vait traiter ainsi que fait Scapin au bon monsieur Géronte ?

— Beaucoup plus près de nous encore, en Tannée 1850, le très - haut baron Alexandre Dumas , dernier sectateur de cette absurde hérésie, prétendit avoir destiné au même usage une canne fabriquée dans un de ses plus amusants accès de somnambulisme. — Il devenait donc indispensable de démolir ce méchant préjugé, et, si par compensation de m'y être trop appliqué. j*ai le bonheur d'avoir contribué à ce succès, je m'en félicite, mais seulem(?nt en ce sens. — De ces petits pistolets de poche, arrivant à Tune de leurs aventures, en revenant très-tard de TOdéon, je fus reconnu, dans la rue Montmartre, par un groupe de jeunes gens échauffés. — L'un d'eux s'écria : « Voild Charles Maurice y il faut Véreinter. »

— Sans répondre, je reculai de trois pas, et faisant feu dans la direction opposée à ces assaillants, j'envoyai ma balle ricocher sur le pavé de la rue de Cléry déserte... — La compagnie de perdreaux qui se lève sous le coup du chasseur, ne disparaît pas plus vite.

w Dxma CHEZ meaub.

De vaudevilliste, qu'a toujours été Merle, il aurait pu devenir Comidiste aussi justement que tant d'autres -, mais son indolence naturelle Ta laissé où elle l'avait trouvé. — Il s'est contenté d'être un homme d'esprit très-enclin aux échanges de l'amitié facile. — Dans son appartement, c'était le grand seigneur des petites jouissances, dont l'ingénieuse inutilité plaisait à sa paresse, — Quoiqu'il en soit, les bons livres

araient sa préférence, il les relisait souvent, ce que révélait le ton de son style dans ses articles de journaux. — Auteur, il a mérité d'avoir Potier pour peintre de ses esquisses. — Les réunions entre gens de lettres étaient des occasions de plaisir qu'il se procurait sous le moindre prétexte, non par sensualité ou par appétit, car il mangeait peu et n'était pas difficile. — Avec cela, « où dines-lu? » était sa seconde phrase en toute rencontre, à condition qu'on y répondit par le choix de sa tahle ou qu'on l'acceptât pour amphitryon chez Véry et consorts. — C'est sur ce chapitre que va discourir mon anecdote en s'emparant de certains habitués, tels que Planche, Soulier de la Bibliothèque de TArsenal, Perpignan, Tlnspecteur mort avec la croix d'honneur sur le pied de son lit, faute de temps pour l'y attacher, etc., etc. — Sans jamais consulter ou prévenir quelqu'un de la maison, ces messieurs s'y rendaient au moment favorable, cinq heures et demie passées, et quand la sixième sonnait, on aurait dit un joyeux repas de noces.— Ce qu'il fallait faire et ce que coûtaient les ralonges pour nourrir et désaltérer ses invités, malgré lui, Merle s'y décidait de fort bonne grâce et n'en était que plus gai. — Toutefois, un jour que rien n'annonçait l'invasion des parasites, sa femme et lui se réjouissaient du tête-à-tête qui allait enfin leur permettre de s'occuper un peu d'eux-mêmes en savourant le plaisir d'un festin économique... Huit mangeurs arrivent î — Avant de les recevoir, on résout en deux mots le parti qu'il faut prendre. — Ils entrent, et voilà tout le monde à table ! — La soupe engloutie, on attend démesurément le premier plat qui ne finit pas par abréger l'entr'acte.-^ Qu'est-ce à dire?— Un convive court obligeamment à la cuisine et ne revient po'nt — Nouvelle attente! — Madame Dorval s'élance dans la même direction et reste également absente. — Enfin, Merle lui-même va à la découverte et ne reparaît plus. — Tous, alors, se le-

vent comme un seul homme, volent aux fourneaux privés du moindre calorique et apprennent de la servante que ses maîtres, épouvantés des suites d*une famine, sont allés dîner chez un restaurateur... Les voraces démandaient encore chez lequel !... — La leçon porta ses fruits ; depuis ce jour, il n'y eut jamais plus de quatre personnes dînant chez Merle* sans y être attendues. — C'est de ce chiffre que datent ses projets d'économie.

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