‹ Épaves: thèâtre, histoire, anecdotes, motsChapitre 7 sur 10 · LX CXGAHS AU SAX^ON · texte numérisé non relu

LX CXGAHS AU SAX^ON

Je prends les devants, au risque d'être étouffé par la fumée des consommateurs, et je blâme nettement l'usage immodéré du cigare passant de l'estaminet à l'intérieur de la famille ; de là au théâtre, et s'acclimatant dans une société dont il ne peut que dégrader Tesprit et pervertir les habitudes. — C'est un besoin^ selon les uns, une distraction selon les autres, et un genre pour le reste. — Genre, distraction ou besoin, c'est, avant tout, une triste chose, et assurément un motif de juste crainte pour la santé de la génération, soit dans le présent,

soit dans Tavenir. — On aurait peut-être compris ce genre pendant les gaerres de FEmpire, où le Pékin n'aurait pas été fâché de se donner des allures militaires ; ^ mais Tavoir adopté précisément en temps de paix générale, c'est inadmissible. — Quoiqu'il en soit, nous en sommes à ce point qu'en entrant aujourd'hui dans un salon, après s'êfre légèrement incliné devant la maîtresse du logis, on prend un cigare parmi ceux qui sont là placés tout exprès, et, sans interrompre la conversation, on se met à fumer comme dans le lieu public le moins soumis au respect des convenances... Eh bien! j'atteste quun semblable usage, accrédité par la coupable indulgence des femmes, ne durera pas. J'augure trop bien de nos mœurs pour ne pas croire qu'en un temps donné, il aura totalement disparu. Combien sont-ils, d'ailleurs, qui le soutiennent contre la réprobation du pays? Trois cents, peut-être, autant que de Spartiates aux Thermopyles... Et déjà Darius est en marche. — Qui jamais eût dit qu'on en viendrait là, lorsqu'on 1809, madame Scio, jouant le Petit matelot, chantait :

Le soldat baille sous la tente, Le matelot sur le tillac; Bientôt ils ont Tàme contente Avec la pipe de tabac.

L'actrice montrait sa pipe, feignait de la charger, mais se gardait bien de l'allumer, toute la salle de l'Opéra-Comique se serait soulevée comme un seul homme. — A présent, les Comédiens fument au nez du public qui n'est pas encore revenu de sa surprise, et le souffre en attendant qu'il réclame son tribut, capital et intérêts. (1850).

UirX QUEUE.

Âpres avoir parlé de ces enfilades de curieux qui semblent faire le siège des théâtres et pour lesquels on devrait réserver, dans les constructions nouvelles^ des abris protecteurs, je demande la permission de produire ici un simple diminutif quelque peu personnel. — La queue dont il s*agit est celle qui, jadis, frétillait, de droite et de gauche, sur les hauteurs de nos habits et n'aurait ici rien à faire, si je ne craignais, pour mes lecteurs, un premier moment de confusion. — Mais, puisque j'y suis, je m'accuserai d'avoir été d'un classissime trop fidèle à son égard en me décidant un des derniers à me défaire de cet ornement traditionnel. — De diminutions en éclaircies, j'étais arrivé à la queue à Vanglaise, c'est-à-dire une petite touffe de peu de circonférence à l'occiput, et composée de cheveux négligemment noués par un étroit ruban, laquelle était si modeste qu'elle voulait toujours se cacher dans le collet de mon Spencer. — 11 faut croire que cette humilité ne l'avait pas garantie de quelques animadversions (comme il arrive aux vertus les moins curieuses de se montrer), puisque, jusqu'à la première femme de Picard, plusieurs personnes avaient déclaré la guerre à cette inofîensive créature. — Un jour, cette dame (madame Picard première), aidée de Closel, voulut obtenir, par la violence, une suppression à laquelle je ne me décidai qu'un peu plus tard. — Et voilà comment je me suis trouvé parmi les imitateurs de Titus^ dont j'ai voulu plus sérieusement me rapprocher en essayant aussi de ne jamais perdre une journée.

De tontes les collections de feuilles périodiques passées , présentes et, vraisemblablement, futures, on peut direct prédire que la plus considérable, celle de Texactitude la plus persévérante sera Tensemble de mon journal , se composant de quatre-vingt-sept volumes grand in-folio, cartonnés de quatre en quatre mois , et n*ayant rien oublié pendant le travail de cet asservissement trentenaire. — On conçoit que la garde ou la recherche de ses nombreux numéros successifs ait été chose impossible , tant pour les abonnés distraits par leurs affaires, que pour les collectionneurs égarés sur la piste, et qu'enfin , à défaut d*un seul de ces derniers , personne ne puisse avoir l'œuvre entière en sa possession. — Deux curieux s'en sont particulièrement occupés : monsieur le Prince de Béthune et l'ancien avocat Duhamel. — La mort , interrom* pant le premier , m'a procuré le présent, que m'ont fait ses héritiers , de ce qu'il avait si patiemment amassé en quelques années. — Le second , décédé longtemps après , a laissé la collection qui appartient maintenant à la Bibliothèque des Auteurs dramatiques. — Hais elle est incomplète; les soins les plus persévérants n'ont pu, jusqu'ici, remédier à cet inconvénient radical. La mienne est donc unique, et, par cet avantage, joint à des détails qui n'ont dépendu que de moi, acquiert un degré de valeur réellement inappréciable. — Ne voulant ni en tirer le parti qui sourirait à ma situation, ni exposer cette intéressante masse de documents aux caprices du sort ou de l'indifférence , j*ai l'intention de la léguer à la Bibliothèque de r Arsenal^ dépôt plus particulièrement affecté à la conservation de tout ce qui regarde le Théâtre. — Ma femme se montre favorable à ce projet. — Qu'une plus haute volonté Vacccomplissel

Les courtisans des morts valent bien ceux de la disgrâce , car il y a encore moins à espérer des uns que de Tautre, — Je ne crains donc pas qu'on m'accuse d'ambition, si je dis ce qu'a fait de bien, pour les Lettres et pour les Arts, r Empire de Napoléon le»". — Une s'agit, d'ailleurs, que d'un tout petit chapitre de son livre de dépenses. — En ce temps-là donc , Luce de Lancival avait une pension de 6,000 francs. — Delrieu, une de 2,000 francs. — Grétry, 6,000 francs. — 'Lesueur, 6,000 francs. — Monsigny , 2,000 francs. — Après a Vestale^ Jouy reçut une gratification de 4,000 francs , et Spontini, une de 6, 000 francs. — Et chaque fois qu'on signalait à l'Empereur un talent fait, ou une promesse, la récompense ou l'encouragement était chose aussi prompte , que libéralement offerte. — Vous allez voir que j'écris cela pour obtenir un cadeau du dôme des Invalides 1 (1853.)

Sous la Direction de M. Montigny , Tex-acteur , la Gaité a donné une pantomime intitulée Boulot en goguettes, dans laquelle un tout petit garçon , entouré de beaucoup d'autres , se grisait et se livrait aux extravagances les plus repoussantes. — A cette occasion , un journal m'a suivi, en disant: « Ce spectacle, tristement grotesque , serre le cœur.... Farte der , contourner et avilir d'une façon si précoce ces petits « êtres , chez lesquels on tue les germes de l'homme, c'est a chose déplorable !» — Eh bieni donc, maintenant, que tous les journaux me secondent dans ma poursuite des mauvaises actions , et l'immoralité disparaîtra bientôt des théâtres. — Pour commencer , on pourrait en bannir le spectacle de rivrognerie , triste moyen de faire du prétendu comique , et

qu'on devrait présenter, au contraire , comme un rice ignoble autant que dangereux. — Cette leçon, publiquement donnée à la multitude, ne di!it-elle prévenir que deux crimes dans Tannée , Thumanilé la compterait au nombre des bienfaits qu'elle attend de Fobservateur et du moraliste.

Au déclin de sa carrière théâtrale, Brunet avait contracté un /ic, qui se traduisait par une continuelle envie de rire à côté de ses interlocuteurs. — Effet d'autant plus nuisible, c'est que (ce que tout le monde ne croira pas), dans l'emploi des Comiques^ le sérieux, c'est-à-dire la conviction raisonnée du but auquel aspirent les c^iractères qu'on représente , a plus de puissance sur le spectateur que les épanchements d'une galté formant pléonasme en action. — Est-il de plus dangereux conteur que celui dont les premiers mots sont : « Je vas vous « faire riret » — Brunet n'a pas tardé à comprendre les suites de l'infirmité qui allait l'éloigner de la scène , et il 'S*y résolut avec toute la philosophie qu'exigeait sa passion dominante. — 11 se réserva , seulement , comme je l'ai rapporté , d'en amuser sa retraite par le souvenir des rôles qu'il avait remplis en débutant , surtout à Rouen où il jouait les Amoureux de la grande comédie. — Dans ses dernières promenades , il les récitait journellement aux arbres de la forêt de Fontainebleau. — De façon que lorsque Cadet Roussel s'est éteint, Martine a pu le recevoir aux Champs-Elysées sans demander

S'il venait de Chaillot, d'Âuteuil ou de Pontoise. (1853).

COMTAXTIOH B'UV HOMME DE Oims.

« Je ne suis rien. — Je ne sais rien. — Je ne peux rien. » II est mort à la Charité.

BEnUkIH BW IHCAPABIA.

« /e^Mw tout. — /^ *aw /oti^. — Je peux tottt. » Il a deux voitures sous sa remise.

Ailleurs que dans sa famille, on ignorera, si je ne le dis pas, que Eugène Briffault, de si sipirituelle mémoire, Técrivain que nous avons tous aimé, descendait de Tauteur des Philippiques. — Sa mère était une Lagrange-Chancel, à tel degré qu'une part des mérites du chef avait dû facilement s'opérer par la transmission du sang. (Je ne parle que de la partie estimable des talents de Lagrange). — Je tiens le fait d'un ancien notaire très-exactement informé. — 11 est malheureux que la connaissance de quelques écervelés ait fait dévier de la bonne voie un homme si bien fait pour la suivre. — Briffault aurait été un littérateur sérieux et remarquable-, mais, entraîné vers des habitudes que n'admettaient ni sa raison ni sa santé, il s'est trouvé mêlé 'à des réunions gastronomiques dont voici l'un des plaisirs passés à l'état d'articles réglementaires. — Le contenu d'une bouteille de Champagne était placé dans neuf verres alignés; puis, un des convives chantait sur le ton des Matines ces paroles privées de sens :

Les cloches da village ^

Sonnent Tesdavage, Bon! boni bon!

 chaque bon ! il fallait que rexécutant bût le premier verre ; au second bon I le voisin, et ainsi de suite pour qu'à la fin de ce peu de paroles le liquide fût entièrement absorbé. — C'est ce que ces messieurs appelaient la science<de l'ingurgitation. — On devine ce qu'en devait éprouver Festomac et ce qu'exerçait la fréquence de ce moyen destructeur sur l'organisme en général ! — Par un heureux retour, Briffault avait rompu avec cette infernale société, l'un des types de son époque*, mais il n'était plus temps, et les chagrins domestiques ont fait le reste (1854).

Il n'y a ni bonne ni mauvaise ^use avant l'Arrêt; la loi est femme, et les juges sont des hommes.

L'amitié unissait Béranger, le chansonnier, et Lebrun, Tauleur d' Ulysse. — Un jour, ce dernier vint dire à l'autre : « Vous ne savez pas l on me propose d'être Sénateur; qu'en « pensez-vous*! — a Et wust » répondit tout bonnement le courtisan du grenier (1854).

Hors du théâtre, elle n'était pas bonne, mademoiselle Mars. — Dès qu'on ne parlait plus d'elle, il lui fallait médire des autres, sans en exclure ceux auxquels elle avait le plus d'o-

bligations. — A ce dernier titre^ je n'ai pas été préservé du danger commun. — Seulement, j'y trouvais cet avantage que la frayeur d*ètre morigénée par ma plume la poussait à se démentir sans scrupule. — Il m'était revenu que, causant de moi avec Taylor, alors administrateur du Théâtre-Français, elle l'avait assuré que je ne « dînais jamais chez elle. » — Je lui demandai pourquoi elle n'avait pas ajouté : « Parce qu'il « me refuse loty'ours ; mais^ en revanche, Je dine assez sou- « vent chez lui, » — Elle balbutia, et se tira d'affaire par une de ces petites mines composées qu'elle tenait sans cesse en réserve pour les cas dii&ciles. — Elle avait tant de talent!

Le bon Picard aimait la tafile, ce péché mignon de l'époque que la Gastronomie et VAlmanach des gourmands avaient mise en belle humeur. — Corvisart et Alibert, ses amis, et médecins en renom, partageaient avec lui les plaisirs de ces agapes sans excès. — Le dernier ne laissait à personne le soin de découper et d'assigner à chacun le morceau qu'il jugeait lui plaire davantage. — Je le vois encore, ses doubles manches retroussées jusqu'au dessus des poignets, s'acquittant de ce travail avec une gaîté charmante. — Un jour, Picard lui ayant dit : « Est-il vrai, docteur, que Von creuse sa fosse « avec les denlst » « Jalousie de métier^ répondit savam- « ment Alibert, c'est un bruit que la pioche et la pelle font * courir. »

Cela me rappelle un malade que Corvisart venait de traiter

avec beaucoup de prudence, et qui se plaignait à lui de ce qu'il ne l'avait pas mené assez vite. — En faisant une triste allusion à cette sage lenteur, il l'appela « le docteur Corbil- « lard. i> — M Ingrat 9 répondit en riant l'Esculape, où seriez- « vous, si je n'avais pas enrayent

Pétrarque, Jean- Jacques Rousseau, Labniyère, Daubenton, Spallanzi, Monge, Cabanis et Corvisart ont été frappés d'àpoplexie. — Ce dernier disait : « La première attaque est « une sommation sans frais^ la seconde une sommation avec « /rat5, et la troisième une prise de corps. »

A propos I le respect humain devrait engager les Suivants du corbillardBine point se chamarrer de plaques et de cordons pendant cet acheminement au dernier domicile. — Le même sentiment devrait aussi déterminer les femmes à ne pas continuer im spectacle qui perd, à la ville, ce qu'il a de religieux au village. — Si le mortel expiré le pouvait, il se lèverait pour dire aux uns : « Avec V étalage de vos rubans^ vous me rap^ « pelez des comédiens en représentation, » et aux autres : « Pleurez-moi^ priez et retournez à vos ménages. »

Napoléon !«' au Conseil des Ministres : — « Allez, allez « sans cesse à la découverte, je ne veux pas qu'un homme « d'un mérite reconnu traverse mon règne sans avoir à s'en « féliciter. » — (Paroles oubliées dans la vie de Louis XII).

Decomberousse aine, qui n'avait jamais été bien gai, a fini ses jours dans la misanthropie. — Voisin de la place Saint- Georges, il y allait, chaque matin, humer le soleil, sans parler à personne et détournant la tête s'il voyait venir quelqu'une de ses anciennes connaissances. — Ses manières visaient à celles de Diogène. — Un grand bâton à la main, et son couvrechef, fort peu digne du soin qu'il en prenait, achevait la comparaison ; il n'y manquait que la besace, dont il n'avait heureusement pas besoin. — Aussi, Tavait-on surnommé, dans le quartier, « Monsieur de Chapèaubrillant. »

Le soir même de la première représentation de Joconde^ j'ai conseillé à Etienne d'y corriger la faute de français qui met les Amours au pluriel masculin, et de dire : Et Ton revient toujours Aux premières amours.

Pour ne l'avoir pas voulu, il en portera éternellement la peine.

Paul Delaroche est mort hier. — Parmi les tableaux que laisse ce grand peintre, on cite celui dont le sujet est le Banquet des Girondins. — Ce doit être sans doute un bel ouvrage et digne de l'avenir-, mais il n'en sera pas moins regrettable qu'il n'ait reposé que sur la supposition d'un écrivain plus

haMe poète qu*hiatorien exact. — J'ai déjà constaté que ce banquet n*a jamais eu lieu. Il eût été trois fois impossible. — - D^abord, à c6té du cadavre de Yalazé qui venait de se poignarder à Faudience; ensuite, parce que, sortis du Tribunal révolutionnaire à deux heures du matin, l'admirable courage des Girondins n'avait plus à se réserver que pour les derniers moments ; sans être abattus, ils étaient harassés d'une lutte si horribl^nent inégale. Et enfin, parce qu*à laConciergerie, pas plus que dans toute autre maison de justice, on n'aurait permis une chose susceptible de tant de dangers. — Le Bourreau n'avait pas l'habitude tl'aller prendre les victimes à table. — Il n'y a donc dans cette lugubre affaire rien d'historique qu'un mensonge. — Une vérité n'aurait pas eu, probablement, le même bonheur. -!■ Et ce pauvre marquis de Sillery, le mari de madame de Genlis, et qui marchait avec des béquilles, condamné dans la même audience, croit-on que Cet Orléaniste désabusé eût été en humeur de boire, rire et chanter avec ses compagnons d'infortune? — Ce n'est pas que sa fermeté eût plus failli que celle des autres, car en entendant sa condamnation, il s'était écrié : « Cest le plus beau jour de et ma vie! » Mais il pensait à ce qu'il allait laisser, et, comme lui, les Girondins étaient hommes. — Leur mort Ta bien prouvé. — Et quels mots de l'antiquité seraient au-dessus de ceux ci, entre Ducos et Mainvieille montant dans la même charrette? € Ah! mon ami y dit le premier, c'est moi qui te atuelh^a Console-toiy répond l'autre, puisque nous mof^- « rons ensemble. » ( 5 novembre 1856).

Tout est dit aujourd'hui sur Chénier, homme politique et

lié aux faboleox événements de son époque. ^ La haine des partis, la rage envieuse qoi toormente les médiocrités, la calomnie qui leur sert à exhaler leurs poisons, ont poursuivi et frappé cet écrivain jusque sur le foyer domestique. — Le Temps, ce grand réparateur, cette voix de Tavenir qui prononce les seuls arrêts durables, a vengé de si lâches outrages, a marqué le front des coupables du sceau de Timposture... — Non, un autre Gain n'a pas tué son frère... et il ne reste à examiner, dans Chénier, que Thomme de lettres, le tragique, le philosophe. — Sous cet aspect encore sa mémoire vivra. — Cafus- Gracchus, Timoléon^ Xharles IX, Fénélon^ flenri VIII^ Cyrus, Tibère^ Philippe II et VEpitre à Voir taire^ sont des ouvrages qui sufQraient à plusieurs réputations. — Après rentier débordement des œuvres romantiques, qui ne laisseront rien sur la plage ; après Taccès de fièvre de nos auteurs voués au drame impossible et sans art, le Pablic aimera à retourner sur ses pas, à explorer les pays ignorés de la génération, qui y trouvera de bons exemples, et à retremper son esprit aux sources qui Tépurent. — Pour la scène, une de ces sources consiste dans le théâtre des auteurs qui ont écrit avec des pensées de patriotisme, d*honneur, de gloire, de raison, de vérité et de progrès. — Ceux-là n'ont pas cherché à troubler le pays, à corrompre les mœurs, à populariser Torgie, à briser les ressorts de la société, à ériger le cynisme en vertu, à enrichir l'espionnage, à bouleverser, en un mot, tous les principes au profit d'intérêts plus vils encore que leurs moyens. —Tel n'est pas le théâtre de Chénier ; la postérité lui rend déjà cette justice. — A quelque peu de déclamation près, Tibère est écrit de main de maître. Quoi de mieux que ces beaux vers :

 la haine, au remords, je dois me résigner,

Toat oser, mais toat craindre. Est-ce donc !k régner?

Les Romains !... où sont-ils?... Dans les tombotnx de Rome...

Mais tout prince absolu, s'il ne veut s'affaiblir,

Doit punir les talents qu'il ne peut avilir...

Tu m'offres des trésors teints du sang de mon père!

Garde pour un Séjan les foyeurs de Tibère!..,

Oui, cette tragédie se place incontestablement après BritannicUSf dont elle reproduit souvent les couleurs historiques, et je crois que sa prétention ne sera repoussée par aucun membre de la famille. — Sans doute, dans cette pièce, il eût été à désirer que Pison se posât d'abord avec plus de netteté, afin que le Public vit tout de suite en lui un empoisonneur et se trouvât initié d'avance à la pensée de la scène des aveux entre ce personnage et son fils. — Mais cela dit, le reste est des plus remarquables, et notre Théâtre classique a, dans Chénier, le dernier écrivain du Grand poème.

Un homme bien content de lui-même quand il croit ses paroles désobligeantes, me disait tout à Fheure « Savez-vous qu'il est assez dangereux de vous écrire ?» — « Oui, lui aije répondu, pour ceux qui écrivent autrement qttils ne pensent. » — (2ï décembre 1856.)

Âldégpnde est morte aujourd'hui. — G^était la dernière survivante de cette belle troupe du théâtre des Variétés qui n'aura, probablement, de semblable nulle part. — Chacun de ses douze principaux acteurs aurait suffi pour attirer la foule chez un autre. — Les derniers emplois y étaient tenus

avec une intelligence, un soin qui ont fini par produire de véritables talents; témoins Yernet, Arnal, L^rand, Odry même qui avaient commencé modestement et sont devenus difficiles à remplacer. — C'est qu'en effet, pour arriver au but, ils avaient pris, de loin, la bonne route, non pas celle du . Conservatoire, mais celle de l'école pratique , la seule qui mène aux progrès. — Aldégonde était la plus ancienne de ces camarades ; elle venait des Jeunes-Elèves de la rue Dauphine, d'où sont sortis de bont acteurs. Le Public aimait sa gentillesses et le goût qu'elle apportait dans ses rôles les plus risqués. — Place à prendre. — (31 juin 1857).

Dubuffe, le peintre justement estimé, est le père d'un petit garçon qui autorise les plus heureuses espérances ; ses goûts pour les écrits consacrés par La Fontaine aux lecteurs de son âge, en sont comme le gage assuré. — Dernièrement, étant à l'office divin, près de sa mère qui lui avait indiqué ce qu'il devait lire, il lui dit bientôt : « Mamariy j'ai fini» y> -^ Eh « bien^ mon ami^ recommence ta prière. » — Même observation, et deux fois de suite même réponse. — « Mais, mamanf reprit-il, d*une voix basse et inquiète, totgours la a même chose^ ça va peut-être ennuyer le bon Dieu..,r

« Si JE LUI DISAIS MA FABLE ?.. . »

Tout l'avenir d'un charmant enfant respire dans ce .mot que gâterait la plus simple épithète. — {Mars 1858).

DICnOVMAZBZ BB &A OOWWBMATIOV

Ah I qu^il fan cbaud !... Dieu ! qa*fl fait froid !...

Décidément, pas plus que sous le soleil, il n*y a rien de nouveau sous le lustre des spectacles. — Piron voulait que les auteurs de son temps dérobaisent leurs neveux. — Les nôtres se mettent plus à Taise, ils dérobent leurs oncles. — S'il est une idée toute matérielle, quel qu'en soit le résultat, dont ces messieurs aient ambitionné la gloriole, c'est celle d'avoir, les premiers, mis à la scène, Taspect d'un théâtre à VenverSf les coulisses retournées et la toile en perspective. — Eh bien, six mois avant la un du dix-huitième siècle, cette originalité fut offerte au Public par le Vaudeville, dans une pièce en un acte, intitulée Molière à Lyon. — Les auteurs étaient Ségur aîné, Deschamps et Després. — Ceux qui, depuis, ont employé ce moyen (dont j'ai vu l'effet), n'ont donc prouvé que de la mémoire.

A quatorze ans , Rossini faisait répéter un opéra dont il avait déjà composé la partition. — On était au théâtre, et le père du petit maestro occupait une place de musicien à l'orchestre. — Tout à coup, une fausse note se fait entendre, l'enfant regarde, cherche et trouve le coupable dans la personne de l'auteur de ses jours. — a Cest toh lui dit-il en langue pésariote, m Ven vite à la maison ! » — Malgré le ton dont ces paroles étaient accompagnées, le père, orgueil-

leuz d*nn tel fils, s'éloigna sans répondre, mais tont enivré des pressentiments de laveiiir. — Il loi fallait bien cela pour digérer la pilule que venait de lui ingurgiter monsieur son fils.

airuTATiov.

Tout est possible aujourd'hui, puisqu'on a pu jeter à la tête de la vérité et dans les jambes du sens commun une prétendue lettre de Bonaparte à Tahna , en supposant à cet autographe, et par une commode approximation, Tépoque de Vendémiaire an IV. — Voici comment cet indigne écrit fait parler le Général au tragédien qu'il tutoie :

(( La République me laisse mourir de faim. Je suis au bout (( de mes ressources.... J'ai vu hier Monvel , c*est un parfait « ami... Je suis à mon dernier sou. aurais-tu quelques a ECUS A iio!f SERVICE ? Je ne les refuserais pas , et je t'en « assure le remboursement sur le premier royaume que je « conquerrai avec mon épée. »

Telle est Tignoble , stupide et criminelle publication osée quand un Bonaparte est sur le trône , et sans s*efi&>ayer des démentis dont l'auraient souffletée tour à tour l'histoire , les dates, l'honneur national et le respect dû seulement à la mémoire de l'homme! — Après cela, que dire de ces intimités d'invention entre deux personnages destinés à vivre si loin l'un do l'autre, et dont les nourrices complaisantes ont abusé pour seconder les oscillations du berceau ? Quelle que soit l'évidence des preuves. contraires, sur lesquelles on s'est mille fois appuyé , jamais les crédules imbéciles n'en ont voulu

démordre, et, selon eux, to^joars le tragidieil « a donné des « leçons dramatiques à Tofficier, ou, le moins, des conseils « sur la tenue^ F accentuation et les gestes que doit observer « un orateur en public. » Âvait-il donc besoin dé cela le héros qui a légué aux plus ordinaires de ses discours, à la plus simple de ses attitudes tout l'intérêt du caractère historique, tout le charme de la représentation noble et puissante? — Pour les hommes de notre temps, Tunique rapprochement sérieux qui se soit effectué date des jours où le Premier Consul , admettant , comme je le dis plus haut , quelques artistes éminents à d'instructifs entretiens, ne pouvait oublier celui dont le mérite répondait le mieux à ses idées sur le genre tragique. — Plus tard, l'Empereur ne Ta revu qu'au théâtre et dans les occasions offertes à tout le monde. — Si, dans ses largesses , cet acteur s'est trouvé quelquefois plus heureusement partagé que ses camarades , deux motifs ont justifié cette préférence : d'abord , le goût particulier de Napoléon pour cette littérature dont l'interprète s'élevait audessus des autres , et le fréquent embarras de ses affaires auxquelles ce dernier trouvait facilement moyen d'intéresser son généreux protecteur. — Hors de là, tout est faux. — Pour finir, il était bien difficile de connaître un peu Talma sans lui demander quelques détails à ce sujet. — Je n'ai pu m^im me y résister, et j'afQrme qu'il a toujours opposé le sourire de la pitié à ces misérables suppositions de la sottise propagées par les manœuvres d'un ridicule esprit de parti. (1860.)

Delestre-Poirson , mort à 68 ans , possédait la terre de Sully, que l'on a prétendu appartenir à M™® la Duchesse de Berry. — Les grandes dépenses qu'il y a faites ont encore

fortifié cette opinion, qui n*était peut-être qu'un bruit de coulisses. — Il en pleut. (1860.)

« if

M"o Saulnier, la danseuse de FOpéra, morte en 1860, propriétaire de deux maisons dans la rue Le Pelletier , et qui tenait aux de Livry par un coin , a singulièrement choisi les successeurs der sa fortune. — Son Concierge et la Femme de chambre de la défunte ont été ses héritiers testamentaires ^ le jeune fils du premier a reçu une somme de 40,000 francs, et Tacteur Tisserant a touché 20,000 francs pour sa part dans ces libéralités d'outre-tombe. — N'est-ce pas le cas de dire comme eux : C'est assez?

Tourmenté de l'incognito qui dérobe son existence à Tadmiration de la foule , un jeune dessinateur vient me trouver. — Il veut avoir mon opinion sur le malin croquis qu'il m'exhibe, représentant un gros portefeuille fianquô de grandes ailes qui semblent lui donner la rapidité de l'oiseau fuyant dans l'espace. — A sa suite , un honune porteur d'un grand carré de papier , court à perte d'haleine , en tendant avec anxiété ses bras vers cet objet qu'il ne lui sera pas possible d'atteindre. — Au-dessous de celte énigme au crayon , on lit ce vers des Plaideurs :

Monsieur , je suis bâtard de votre apothicaire.

« L'épigramme est assez bonne , dis-je à l'artiste *, mais , « gare à vous ! Moins V ambition est légitime^ plus rambitieux est à craindre » {\S6i).

Scribe rencontre H>^ Grévedon, et brise une conversation sans importance , pour lui dire : c Comprenez^vous cela ?

< Je ne me suis jamais occupé de la mort, et^ depuis queh

< ques jours , f y pense ^ même assez sérieusement. » — L'interlocutrice voulant le distraire de cette idée: « Au sur^ « plus , ajouta t-il, il n'y aurait pas grand mal, car depuis c quelque temps Je ne fais que des billevesées. » (Textuel).

— Moins de deux semaines après , les ai&ches de spectacles tutoyaient le plus habile de leurs auteurs. {20 février 1861.)

 Cormeillesy j*ai eu un jardinier qui avait servi pendant la campagne de Crimée , sans pouvoir en obtenir la médaille.

— En annonçant, d'une semaine à Tautre , le terme de cette distribution, les journaux faisaient pressentir la difficulté d'y participer. — Je m'y employai cependant, et je réussis. — Quatre jours n'étaient pas écoulés que mon reconnaissant serviteur m'appelait à la Justice de paix d'Ârgenteuil (cinq quarts de lieue) , pour mettre à ma charge l'entretien d'un instrument de jardinage, compris dans les siennes, et montant à trois francs. — En haut, en bas, partout et toujours l'ingratitude a répondu à la générosité de mes actes. — Indubitablement les récompenses sont autre part.

Bordogni, du Théâtre-Italien, chantait mieux qu'il ne causait. — - On a , sur lui /cette anecd6te d'un prétendu far-

ceur , abordant chacun de ses amis par ce rébus tiré à quatre chevaux : « Tu sais que tu es le fils de la chicorée^ puisât qu^elle est amère. » — Enchanté de ce mot, Bordogni le colportait sans tutoyer personne et le traduisait en assurant que « la Chicorée est votre mère. » Et nul ne comprenait , ainsi que lui, ce qu'il avait voulu dire. — Sur le Boulevard , un jour , je demandai à cet aimable Etranger pourquoi il rougissait à ma vue depuis qu'ayant quitté mon journal , je ne comptais plus parmi ses habitués du Jeudi ; mais , avant qu'il ne m'eût satisfait, j'ajoutai en badinant : « Cela m'ar- « range, parce que, ce jour-là, nous dînons entre nous autres « gens d'esprit. » — U me répondit : « iA/ »

— Tiens! cet individu qui passe, c'est ça ub journaliste, un homme qui se vend, n'est-ce pas?

— Comment le savez- vous?

— Heîm I

— Sur quoi fondez-vous cette opinion?

— Il me semble l'avoir entendu dire.

Un homme d'État a flagellé comme il faut cette espèce de défaillance de l'esprit et du cœur si sottement enracinée chez nous \ je lui laisse la parole.

Corps-Législatif, séance du 7 février 1863.

« Une chose me frappe et m'attriste pour mon pays, c'est la légèreté avec laquelle la moindre allégation scandaleuse est volontairement acceptée comme vraie. U semble qu'une insinuation ou une 46cIaration de faits regrettables portée

contra une personne honorable soit une de ces bonnes fortunes qui causent satisfaction et joie à certains adversaires... Et cependant... il n*y a proGt pour personne à éclabousser un voisin avec une boue, qui, tôt od tard pourrait retomber SUR NOUS-MÊMES (4 ). Avcc SR vivacité d*e3prit et d*imagination, notre peuple est ainsi fait, que la plus petite insinuation, précisément parce qu'elle est tnalveillantef va, grandit, fait son chemin au milieu de lui, et que la vérité, lorsqu'elle se fait jour, trouve les esprits trop souvent prévenus et indifférents. BlLUULT. »

J'arrive à Tinstant de la place Vendôme. — J'y ai vu la statue de Napoléon descendue au pied de la colonne et faisant fâce au Ministère de la Justice. — A ce moment, un des ouvriers chargés de la tenir sur pied lui passait une corde audessus des épaules, sans penser, bien certainement, à autre chose qu'à son devoir; mais le respect agissant sur les spectateurs, il y eut un instant où chacun lui aurait volontiers épargné cette peine. — Une légère pluie, qui n'empêchait pas la foule de stationner, semblait s'associer aux idées que lui suggérait cette cérémonie. — On échangeait bien quelques observations, mais n'ayant pris note d'aucune, je n'ai rien à dire sur cela, en qualité d'historien. — J'ai appris là que cette statue a presque quatre mètres (onze pieds) de hauteur, et pèse

(4) Cette remarque se distingue par une grande vérité d'observation, car c^est toujours de la plus vile et de la pins vulnérable espèce que partent les attaques. — Pe quelque insultant défi qu'on les poursuive, pas un ne répond à cette sommation catégorique : Apporte ta vie^ et comparons!

dix mille livres, ou quatre mille cinq cents kilogrammes (1) . — Elle n'est pas massive. — Le visage, beaucoup plus fini que je ne croyais, a une expression méditative aussi bien accusée que possible. — Les détails du costume, sans être très-soignés, m'ont paru suffisants pour Teflet d'optique. — 11 est à emBàtmqoLdk Courbevoie, à une élévation moins considérable, l'ensemble du coup-4VfiS ne soit pas aussi heureux. — En lui faisant quitter la première marctodsL socle, on lui imprimait, par la gauche, un mouvement d'une trèîr-ipcande lenteur, ce qui donnait au personnage une sorte de vie fantastique d'un effet saisissant. — Je ne l'ai pas seul éprouvé, car un vieux monsieur, de très-bonne compagnie, s'est écrié avec émotion r « Si votre Majesté ne veut pas quitter Paris, E lien' a qu'à le « dire. » (3 novembre 1863).

On a remarqué qu'à toutes les époques de journaux dramatiques ou d'une influence équivalente, il y a eu coalition de comédiens tendant à perdre (rien que cela !) les rédacteurs d'un goût trop difficile. — J'en ai subi les atteintes comme Fréron, Lefuel de Méricoui:t, Chamois et même Geoffroy, que pareille cabale a voulu priver de ses ressources. — Sur mon refus d'un partage dans une spéculation déshonorante, un Directeur de théâtre, voulant ameuter contre moi ses pensionnaires et ceux des autres, réussit tout juste à se faire surnommer, en pleines feuilles pubUques, le Bouc émissaire de la canaille. — Cela valait-il la peine? •

(i) Quelques journaux ont porté ce poids à 9^000 kilogrammes.

Sous sa diroetion de FOpéra, Véron m'arait gradeosement octroyé une loge de quatre places au cinquième de la salle. — A nous de|^ nous Tavions agréablement décorée. — Depuis lors, et tant qu'a duré mon journal, Meyerbeer y était venu entendre, avec ma femme et moi (selon que je le pourais), chaque représentation de Robert-le-Diable ou des Huguenots. — Cette hospitalité nous a souvent imposé la privation d'un spectacle qui nous eût, autre part, amusés davantage \ mais le grand compositeur en paraissait si heureux !. . . si heureux, que mon journal n'existant plus, Meyerbeer m'a vingt fois rencontré sans me reconnaître. — Sa vue baissait.

Aujourd'hui, avant midi, j'ai conduit Auber depuis le haut du faubourg Montmartre jusqu'au Conservatoire. — Il était fort changé, se plaignait d'un gros mal de gorge et s'appuyait beaucoup sur mon bras. — Parlant de la Fiancée du roi de Garbe^ il m'a dit : « Tai eu tort de la donner. » — Il travaille^ en ce moment, à de la musique d'église, ce qu'il appelle fi Musique morte, » — 11 se couche, m'a-t-il dit, à minuit et demi ou une heure, lit un peu et s'endort. — Ses yeux se fatiguent sensiblement de jour en jour, mais non ses admirateurs (23 mai 1864).

Le Parler français n'est pas la constante habitude de nos écrivains actuels, même les plus répandus. — Dans le Journal littéraire (fondation Millaud), àla date du 18 au 21 juillet 1864, on a lu cette phrase, signée d'Alphonse Karr : « Au besoin,

« faites comme Gédéon, qui renvoya ceux qui avaient peur; « ne conservez que les hommes bien élevés, que ceux ^ vous « trailent comme vous devez l'être. » Or, à part Tabus des pronoms, jamais faute de français ne s'épanouirait avec tant de confiance sur la version d'un écolier de sixième.

BZtTOXAB TfaXTABIS.

Je la tiens de l'un de ses principaux acteurs^ et, comme je n'ai point ici d'autre précaution à prendre que celle d'une exactitude scrupuleuse, je raconte. — Deux hommes arrivent à Paris sans aucune ressource : l'un, d'un esprit aimable, l'autre, d'un caractère sournois. — Leur mauvaise étoile les guidant, ils se mettent aux gages d'une vilaine maison pour en soutenir les intérêts les plus hideux. — Le premier (celui qui nous a vingt fois rapporté l'aventure) s'éloigne bientôt de ce fangeux impasse et va grossir la liste de nos vaudevillistes les plus intelligents. — Le second reste dans le méphylisme et s'y enfonce à tel point qu'il va prendre pour femme la matrone de ce bouge. — A cette nouvelle, le quartier s'émeut, et de prévenants anonymes l'informent que, s'il tente la réalisation de ce projet, les ruisseaux de la paroisse n'auront pas assez de fange pour en illustrer les vêtements de la mariée. — Rien ne l'arrête *, la menace tient parole, et voilà notre homme se produisant au. grand jour sous cet amas d'impuretés!... — Les temps se passent, tout change d'aspect; la mort procède à plusieurs reprises, et enfin le chef des Bravi de la honte arrive à son but ; il est riche. — On le soutient à son tour, et il ne désire plus, dans l'excès de son eSronteriei

que la distinction la moins sympathique à cet ignoble passé... — Dieul s'il allait Tobtenirl... Soldats de la France, veillez! (I8G4).

L* Ovationwnie est la faiblesse de notre temps ; elle se résout en averses, et d*averses en cataractes pour nous inonder do statues, de bustes, de palmes, de couronnes, de cantates et d'immortalité à bouche que veux- lu. — Toutes nos villes veulent avoir leurs compatriotes de bronze, et pas une ne signale le candidat au génie qui lutte ^eut-ètre abandonné dans ses murs. — La disette est passée, nous sommes tous de grands hommes, les uns sous cloches, les autres en pleine maturité. — Pour s'en tenir à la Scène, à celle qui devrait occuper le premier rang, la décadence y est cependant des plus affligeantes. — En partant de la maxime incontestable que l'ensemble est la première qualité d'une troupe de comédiens, on demeure frappé de cette vérité, que le Théâtre- Français actuel est le plus faible et le moins satisfaisant de tous. » En pourrait-il être autrement avec des acteurs privés d'émulation au point d'avoir tout intérêt à ne pas travailler? — Or, la badauderie désœuvrée ne trouve rien de plus amusant (claquetins en tête) que de s'exiasier devant le jeu qui procède le plus servilement du double système de Vaucanson ot de Tanciyme machine de Marly, le grand jeu de monsieur ProvosL

Au sujet des malheureux orphelins, si naturellement incongrus dans les Plaideurs, j'ai dit autre part comment ils

avaient, un jour, obtenu la protection de Baptisîe Cadet. — Aujourd'hui, il me revient un fait qui, tout puéril qu'il soit, me semble trouver encore plus de personnes qu'on ne croit disposées à en tenir compte. — Je ne dirai pas que ces jeunes animaux faisaient recelle; mais j*affjrme que leur aspect n'a jamais été sans une assez vive influence sur Tagiément de la scène. — C'est que tout le monde aime les petits chiens. Leur physionomie, leur balourdise, le caressant abandon de leurs manières intéressent et invitent à les protéger. — J'ai vu ces idées se réveiller si bien aux représentations des Plaideurs^ qu'après la pièce, il était rare que quelque spectateur n'allât pas à la porte du tbéâfre pour acheter du fournisseur habituel celui des jeunes débutants dont le jeu naïf l'avait le plus charmé. —C'est aussi qu'en général, quand il s'agit des affections intermédiaires, l'homme le plus série u: n'est qu'un enfant ui peu développé.

On parle, en ce moment, d'un vol considérable, dont les diamants me remettent en mémoire ranecdotine que voici et dans laquelle figure le richissime comte Demidoff, qui remuait littéralement les pierres précieuses à la pelle. — Il comptait Jules Janin parmi ses invités. —Un jour qu'il leur avait montré le Sancy, autre diamant d'une certaine renomojée, on avait passé à de nouveaux amusements et Ton nd^s'en occupait plus. — Rentré chez lui, Janin fut fort étonné de ce qu'il trouva dans la poche de son gilet qu'il allait envoyer à la blanchisseuse. — C'était l'échappé de l'écrin moscovite qui se trouvait blotti là par une distraction de son admirateur. — On en rit beaucoup dans la société du grand seigneur, qui ne s'é-

tait pas même aperça de réTasion de son prisonnier. •» J*ai TU, depuis, ce diamant dans les mains de Letrat, l'homme d*affaires qoi, pendant la première Révolution, avait attiré tout Paris à sa très-petite maison dite Athénienne, dans la rue de Provence, où le jardin Cuisait partie du premier étage. — - Le Saney me parut, comme tant de gens démontés^ fort audessous de sa réputation.

Au nombre de mes richesses épistolaires, je compte la lettre d'un solliciteur invoquant « des malheurs de famille » pour exciter l'intérêt en faveur d'un de ses proches parents. — C'est une atteinte à mes souvenirs contre laquelle la vérité V eut que je proteste par respect des très-petites choses, afin de conserver dans toute leur pureté les tiès-grandes. — Le susdit malheureux était tout bonnement Porte-balles chez un artiste de renom, lequel avait, dans sa maison, la garde du dépôt musical constituant la propriété d'un établissement public. — De ce domicile à Tautre, par le vice versa tout naturel qui s'exécutait à dos d'homme, l'honnête salarié n'ayant pas mérité qu'on le mît à la porte, et se bornant à désirer de l'ouvrir à des locataires momentanés, cette retraite lui fut accordée. — Il n'y a donc là rien qui ressemble à des malheurs, surtout quand on y a trouvé le protectorat de sa propre consanguinité. — Distinguons.

11 a été beaucoup dit, beaucoup écrit sur l'excessive émotion que le moment d'entrer en scène fait éprouver à certains ar-

tisies dramatiques.— De là est résultée la question de savoir si Torgueil ou la modestie sont la cause de cette crise insur* montable. — Ce qui est vrai, c'est qu'elle ne se produit généralement que chez les Comédiens d'un mérite supérieur. — Lekain, Préville, en province, mademoiselle Dumesnil, et, de notre temps, Talma» Saint-Prix. Eile^u; Martin, Gavaudan, la mère Gontier, madame Stoltz et vingt autres dignes du plus constant intérêt, ont continuellement senti les atteintes de ce mal qu'on pourrait appeler la fièvre dû talent. — Préville définissait la situation en disant que c'était « aller au jeu avec (( toute sa fortune dans la poche. » — Si les acteurs médiocres ne ressentent pas cela, c'est que, dans ce monde renversé^ les moins à blâmer de ses habitants sont les plus poltron?.

Le collaborateur de Daguerre, au Diorama^ Sébron, n'a que la main droite. — Sa mère, enceinte de lui, se rendant à la messe, fut soudainement accostée, sur les marches de réglise, par une femme affligée de cette infirmité dont elle lui mit l'effrayant spectacle presque sous le nez — Le résultat de cette brutalité ne fut que trop cruel j mais la victime ne devait certes pas s'attendre à ce que ce moiif d'exemption ne parût point suffisant aux recruteurs de la Garde nationale. — En juillet dernier, je rencontrai Sébron qui se sauvait à l'étranger, beaucoup pour échapper à la poursuite obstinée de ses inexplicables et trop ardents concitoyens (1864).

Molière... Ce diable de nom revient toujours sur mon papier, comme s*il était impossible de toucher à quelque fait de rhumanité sans remettre le précepteur en mémoire. — De inème que, dans le Misanthrape^ il a immortalisé une antiquaille de chanson qui n*a ni pieds ni tête et qui, 6faaque jour, vieillit encore de cent ans, de même, Boïeldieu, dans les Voitures versées, et Adolphe Adam pour le Toréador^ ont exhumé en variations deux refrains popularisés par leur excessive innocence : Au clair de la lune, et il A 1 vous dirai-je, marnant -^ Sous cette nouvelle garantie de longévité, il est donc permis de s*attaquer au premier de ces morceaux pour en rectifier à la fois le sens et lo style, car jamais lune n*a rimé avec plume, et il me semble que, par Tadditiond'un seul vers, on aiderait l'inconnu visiteur à chanter ainsi sa nocturne prière jusqu'à la consommation des siècles.

Aa clair de la lune.

Mon ami Pierrot, Je viens sans rancune.

Pour l'écrire un mot.

Ma cbandelle est morte.

Je n'ai phis de feu.

Ouvre-moi ta porte.

Pour rameur de Dieul

La musique en est d'un naturel charmant et mérite d'être conservée. — Pour le reste, est-ce qu'un tout petit peu de raison pourrait nuire à quelque chose?

Quand on est l'ouvrage de soi-même, il est doux d'élargir la sphère de ses jouissances par la possession de celles qui

ont certain luxe pour objet. — Dans le nombre, il n'en est pas de plus vives que Facquisition du véhicule vous élevant d'abord au-dessus du pavé pour y joindre lé prestige de Fascension morale, car le moins qu^on suppose à Thomme qui a une voiture, c'est qu'il est riche ou puissant; donc, on le cottsidère. — Ce n'est pourtant pas là ce que j'ai éprouvé lorsque je me suis procuré l'agrément du cabriolet. — Je n'y ai vu que le bonheur d'avoir honnêtement acquis le bien-être qu'en ressentaient mes entours. — Si j'avais su de quel prix l'envie et la méchanceté devaient nous les faire payer, je me serais décidé sans peine à n'avoir que des semelles supposées à la plus élégante de mes chaussures. — Mais j'étais réservé à tout connaître, à tout souffrir, et dès que je l'ai pu, j'ai mis le coupable sous la remise et mon amour-propre à pied. — Cela me fît comprendre ce qu'avait dit Jules Janin, également désabusé de son plaisir à quatre roues, quand il s'est écrié: <i J'ai passé par la rude épreuve de trois chevaux dans mon écurie, i»

C'est peu d'avoir introduit dans nos mœurs le langage des classes les plus abruties, il faut encore énerver la puissance des Lettres qui nous restent par les violences d'un despotisme inconcevable, et j'ose dire alarmant pour la haute renommée du Règne. — Exemple :

a Dieu fit la femme, et nous la dame. Si Eve revenait au « monde, elle /ferait peur; on trouverait sa taille épaisse^ ses a pieds grands, ses yeux bêtes. U n'y aurait pas le moindre « serpent pour la séduire; on ne lui offrirait pas de pommes y a on lui en jetterait. Léon Gozlan. »

Après l'audace de Tinconvenance et l'incprrection de la

phrase, voilà ce que les Carbonari de la plume appellent une idée, du s*yle, de Vhtmour et le jeu à!\mcharmantesprit ! — ns sont une demi-douzaine de cette force-là, portés par les amis qui assiègent les officines dujournilismepour en obtenir le bruit de leurs productions et le Tacet des Chevaliers du silence en ce qui concerne les écrits des autres. — Comme la canelle de notre ami Boileau, on les a mis partout^ et, fiers de cette préférence aveugle^ ils en usent pour violer toutes les lois de la justice distributive. —A chacun de leurs accouchements stériles et sans douleurs, ils se congratulent entre eux, se grattent jusqu'à Tentiëre conjugaison du verbe fricare, et s'intitulent hommes de lettres sur des cartes de visite. —-En vérité, tant qu'il n*y aura pas au Ministère de Tintérieur un Bureau spécial des inepties calligraphiées^ pour en prévenir la publication, nous perdrons notre suprématie acquise par tant de chefs-d'œuvre et nous deviendrons la risée de toutes les httératives éfrangères. — > Cela commence.

Et des Espions honorés comme de braves défenseurs !

Dans AlzirCj Zamore désolé s* écrie :

Vivrons-nous Sans ôter à Guzman sa détestable vie, Sins punir, sans trouver cet insolent vainqueur?

J'ai entendu critiquer la logique de ces deux mots, parce que« disait-on, il faut trouioer avant deptimr, et qu'alors, le

premier occupait la place da second. — Mais les auteurs de celte profonde remarque ne comprenaient pas le vrai' sens, qui se déduit ainsi : «Vivrons-nous sans punir ei même sans a trouver, » car c'est dans le sous-entendu de cet adverbe que réside Texplication de la pensée. — C'est au tragédien à la faire sentir en appuyant sur le mot trouver beaucoup plus que sur l'autre, pour apprendre aux auditeurs mal avisés que ce qu'ils regarderaient comme une faute, est, au contraire, une véritable beauté de style.

Un succès qui vient de loin est souvent chose curieuse, parce qu'il est rare qu'à ce titre, il n'offre pas quelque singularité. — En voici un dont la source, sans être un mystère, pourrait avoir plus de retentissement. — Le fameux Marlboroug, qui fut plus heureux que nous aux batailles d'Hocstet et de Ramillies, mourut en 1722. — Selon l'esprit du temps, il s'en suivit une de ces complaintes ridicules que la Police livrait à l'amusement des basses classes. — La réussite dépassa oonsidérablement les bornes du sujet. — JH ais dix ans après, était né un petit garçon, musicien, fureteur de sa nature, et qui devait, un jour, déterrer l'air de cette vieille chanson pour l'adapter à une scène de sa plus piquante comédie^ — Cet enfant-là s'appelait Caron de Beaumarchais. — Il mit cet air dans le rôle de son page Chérubin et produisit une sensation qui devint de la vogue, grâce aux circonstances que voici. — Personne n'avait souvenance de cette origine, si ce n'était la nourrice du I>auphin, madame Poitrine (nom parfaitement d'accord avec les fonctions). — Elle avait appris la coraplaînfe dans son village, et la fredonnait, un jour, sans se

douter que le roi et la reine rentendaient.— Ces derniers se la firent répéter, notamment ces couplets, sur vingt-deux, qui divertirent beaucoup Louis XVI.

Quittez vos habits roses, MirontOD, mironton, mirontaine, Quittez vos habits roses Et vos satins brochés. {ter)

La cérémonie faite.

Mironton, mironton, mirontaiae,

La cérémonie faite,

Chacun s'en fut coucher. (ter)

Les uns avec leurs femmes.

Mironton, mironton, mirontaine, Les uns avec leurs femmes Et les autres tout seuls. (ter)

Le royal couple ne dédaigna pas de chanter ces gothiques refrains, qui, de là, passant aux Courtisans, inondèrent bientôt Paris et la province pour le plus grand triomphe de la découverte que recelait le second acte du Mariage de Figaro. — Le succès njusicâl de ce morceau dure encore et ne finira jamais, car la mélodie en est d'un enfantillage de couleur des plus intéressants. '

Par une étrange singularité, en exceptant Baptiste Cadet, Michot, Brunet et Potier, les Comiqjjes de nos théâtres ont tous été atteints de cette insuffisance radicale, la froideur. — Sans me borner à la classification consacrée, j'entends par Comiques les acteurs chargés de rôles qui ont mission de* faire rire et dont, par conséquent, ce reproche ruine la base essentielle

de leur talent. — Il est également applicable à ceux qui se jettent dans Texcès pour éviter recueil, car au même thermomètre, la Fausse chaleur équivaut à dix degrés au-dessous de glace. — Gesticuler, s'agiter, grimacer et se persuader qu'on est plaisant, parce que Fempoi diffère de celui des Niais ^ et que, vu le costume, le pavillon couvre la marchandise, ce ne sont pas là des titres pour se soustraira à la collection nominative que voici :

COmiqXnEB FBQZDS

A l'Opéra.

Beaupré.

Capelle.

Elie.

Au Théâtre-Français.

Dazincourt.

Dublin. Samson.

Cartigny.

Faure.

Armand Dailly.

A rOdéon.

Fusil.

Perroud.

Ménétrier.

A r Opéra-Comique.

Lesage.

Juliet.

Batiste.

Moreau.

Féréol.

Beloie.

Vizentini.

Darboville.

Paul Dutrech.

Henri.

Génot.

Gassel.

Sainte -Foy.

Au Vaudeville.

Saint-Léger.

Duchaume.

Carpentier.

Chapelle, Fichet.

Hippclyte. Guénée.

Philippe Roustan.

Bernard Léon.

Bardou.

Emilien.

AuûD Variétés.

Bosquier.

Blondin.

Cazot.

Pîerson.

Vaudoré..

Pascal.

Lefëvre.

Leppel.

Sylvestre.

Thibouville.

Lhérie.

Liez.

Dubourjal.

Bertin.

Levassor.

Boutin.

Rébard.

A V Ambigu-Comique.

Kopp.

Poignet fils.

Au Palais-Royal.

Lebel.

Alcide Tousez.

Paul Minet.

SainviUe.

Raymond.

Âchard.

Rafflle.

Leménil.

Stockleit.

Grassot.

Melcourt.

Lhéritier.

Ala Gaieté.

Gfl-Pépez.

Ribié.

Ravel.

Duménis.

Au Gymnase.

Mercier.

Perlet.

Parent.

Klein.

Avant ceux-là, on avait vu :

Numa.

Volanges père, à la rue de

Legrand.

Lancry.

Sarthé.

Son fils, au Palais-Royal.

A la Porte-Saint-Martin.

Mayeur, à la Gaieté.

Talon.

Beaulieu, au Th.de la Cité.

Selon moi^ ces acteurs (qu'à l'exception de Volanges p^e j'ai tous vus), ont été plus ou moins dépourvus du vrai Sens comique^ et n'ont mis en lumière que des similitudes au lieu de cette hilarité saine et communicative qui déride irrésistiblement le front des plus difiSciles spectateurs. — La liste en

est longue sans contredit, mais elle porte avec elle son excuse, c'est le regret de n'avoir pu la faire plus courte.

Je me suis toujours étonné que, dans {e Misanthrope^ Molière n'ait pas mis quelque bonne action sur le conapte d'Alceste en particulier. — Peut-être cela aurait-il tempéré, aux yeux de la multitude, ce qu'il y a de rude, de personnel, d'impitoyable dans cet admirable caractère^ et répandu sur lui une sorte d'intérêt propre à faire excuser la sauvagerie de sa vertu par les gens que le sublime ne passionne point. — H est "vrai que déjà, depuis plus d'une année, Don Juan avait offert ce spectacle dans la scène dite du Pauvre : — « Va, va, vje te donne ce louis pour r amour de F humanité. » — La merveilleuse fécondité de Molière n'était pas de celles qui se seraient accommodées de l'emploi d'un même moyen. — Prenons donc que je n'aie rien dit en faisant ici la d^nande et la réponse.

Ecrivez une grande vérité sur le chiffon que vous allez livrer auvent de la Place publique, et, tôt ou tard, vous apprendrez (ou d'autres l'apprendront pour vous), que la pauvre abandonnée fait son chemin dans le monde. — Ce n'est donc que patience à prendre.

Aprësr avoir eomposé // Mattimonio segreto^ à Yieïine, Cimarosa se rendit à Naples pour le faire exécuter au Théâtre IVuoto.^ Il y trouva une Signera en crédit, qui , ne goûtant pas assez son grand air, voulut lui en substituer un auquel Paësiello, présent dans la ville, eut le grand tort de ne pas se refuser. — Pour déterminer la cantatrice, Cimarosa, dont la voiî était délicieuse, lui chanta son air. — Ce fut inutile. — Alors, le grand Compositeur porta son chef-d'œuvre au Théâtre Fiorentiniy où il obtint ce succès que consacreront les siècles. — On le voit, le génie a trouvé partout des obstacles -, il faut donc que toujours il proteste et persiste.

Indépendamment de son goût du théâtre, Joanny avait la passion du jeu. Elle l'entraîna, un jour, dans une singulière déconvenue. — 11 était en représentation à Châlons-sur-Saône. — Les événements politiques sévissaient. — Déjà, sous quelques plis de la toge, Tacteur attendait sa transformation corn** plète de bourgeois do Paris en Chevalier romain, lorsque le Directeur vint lui annoncer que le Public de la salle se composait d'une personne, un négociant de la ville. — On décide de relarder encore le lever du rideau dans l'espérance que quelqu'un viendra grossir un peu la compagnie, mais en vain \ le monsieur reste à lui seul toute l'assemblée. — Alors, Joanny le fait prier de se rendre près de lui et n'a pas de peine à en obtenir que la représentation sera suspendue. — Que ne s'en tenait-il là? — Conseillé par l'occasion, il propose à son spectateur désappointé de substituer me partie de piquet (son jeu favori), à la tragédie qu'il attendait. — L'offre est acceptée. — Quatre heures du matin sonnent, et le Béverley de Melpomèûe

perd cinq mflle francs qae le partenaire met très-légitime-* ment dans sa poche. — Us n'en ont pas moins donné suite à cette connaissance faite à Fimproyiste, et dont ils se sont félicités plus tard.

Berton m'a dit avoir plusieurs fois assisté à une séance de l'araignée dilettante logée au-dessus du piano de Grétry et que celui-ci faisait descendre à volonté en exécutant certaines modulations de préférence à toutes les autres. — De l'aveu des personnes qui ont vu ce manège, il y avait véritable sentiment musical chez cette petite bête qui se tenait suspendue à une hauteur d'après laquelle on pouvait apprécier la portée de son sens auditif. Cette distance était toujours celle qui la plaçait au niveau de la figure de l'exécutant, ce qui semblait exprimer aussi le désir d'en être protégée. — Le plaisir qu'elle prenait se manifestait par une attention qui la rendait immobile tant que durait le bruit de l'instrument dont la cessation imprimait à son corps une activité beaucoup moins grande en remontant qu'en descendant, comme pour témoigner de la joie dans ce dernier cas et du regret dans le premier. — Plus heureux que Pélisson, Grétry perdit naturellement la silencieuse compagne de ses inspirations et lui fit, en ce peu de mots, les honneurs d'une flatteuse épitaphe : « Je r aimais. »

Pendant toute la durée du premier Empire, on a représenté sur les théâtres des Tuileries, de l'Elysée, de Saint Cloud, de la Malmaison, de Trianon, de Gompiègne et de Fontainebleau

quarante-cinq tragédies et soixante-diz*neuf comédies. ^ Les vaudevilles, les acteurs et les ouvrages de genre n*y ont jamais été admis.

« Non-seulement il faut crier, mais il faut faire crier « criailleurs en faveur de la vérité. Voltaire. »

Je ne suis pas Russe, et j*ai payé trop cher ma qualité de Français pour la compromettre en quoique ce soit; mais je déclare, pour lui avoir parlé souvent à la Comédie et chez mademoiselle Mars, que M. de Rostopchine ne ressemblait en rien aux portraits qu'on en a répandus. — Sans être d'une régularité remarquable, sa figure méditative, empreinte mêm# de tristesse, n'avait rien du type originel. — Il parlait peu, n'interrogeait pas et se montrait sensible à la délicatesse de nos procédés envers rn étranger de pareille signification. — Très-réservé, comme on le devine, sur l'article Moscou et ses conséquences^ il raisonnait, avec un plaisir évident, des lettres, des beaux-arts et du chemin qu'ils ont fait chez nous. — Enfin, le comte de Rostopchine eût été un homme fort aimable, sans la crainte de passer, aux yeux de ses compatriotes, pour un Gaulois russifié malgré lui.

A notre époque dHnnavationSf ce qui, ipour ]a plupart, veut dire de choses et d'idées réchauffées des temps antérieurs, je m'étonne, qu'adoptant le procédé du Romantique, qui croyait inventer parce qu'il prenait Vopposé de ce qu'on avait fait, un journal ne s'avise p^s de transporter le feuilleton des pieds à la tête de son format. — 11 y en aurait là pour occuper de lui l'Europe savante, et l'autre, pendant assez de temps, pour qu'il pût s'enrichir ; aujourd'hui la fortune est si peu exigeante! t— La pensée n'en serait pas nouvelle. Le PcjBLiGiSTE, qui existait il y a une cinquantaine d'années, offrait à ses lecteurs cette exceptionnelle disposition d'imprimerie dont l'aspect n'était point désagréable. — Il est vrai que la rédaction de cette feuille se faisait grandement estimer. — Elle jouissait de la collaboration de mademoiselle Pauline de Meulan (la première femme de M. Guizot), dont la plume ingénieuse, élégante et morale s'exergait avec une grâce toute particulière et promettait ce qu'elle a tenu de si agréable, de si utile pour l'éducation des enfants. — Ces souvenirs portent fvec eux un encouragement au journal qui, sous cette forme, devenue nouvelle, justifierait, pour le reste, l'attention qu'elle ne manquerait pas d'exciter.

KAVOIiÉOK ST UB JOV&KAU8BIX.

Sans aller au delà du motif raisonnable, Napoléon I^' attachait une sage importance aux feuilletons de Geoffroy. — Il lui est arrivé d'y voir une sorte de pondération à quelquesuns des actes touchant sa politique, et dont l'analogie pouvait paraître utile à ses projets. — C'est ainsi qu'il grandissait les moindres choses en les honorant de son attention. Et que de

fois il en a fait autant des hommes ! — De son cAté, quoiqu^il ne partageât point les idées impérialistes, Geoffroy ne se cachait pas d'écrire, de temps à autre, pour être approuvé du maître II alla même, une fois, jusqu'à dire qu'il avait covpi la queue du chien d'Alcihiade. — En apprenant ce propos, l'Empereur remit d'un seul coup à leur place Texiguité du fait et l'impertinence du soi-disant auxiliaire : « C'est possible^ « dit-il, mais le chien appartenait à mes équipages de « chasse. » — Cependant, il n'en conserva pas moins la certitude que, dans les circonstances efïleurant la position de l'écrivain, celui-là pouvait rendre des services à l'Administration.— Dans cette mesure, il restitua, comme on le verra plus bas, sa confiance aux écrits de Geoffroy, qui continua le jeu de ses applications indirectes. — Au fond, tout le monde gagnait à cette communion de principes : la Diplomatie se faisait mieux comprendre, et les Lettres, les Arts s'enorgueillissaient tout haut de ces rapprochements honorables. — Etait-ce une raison pour que la Publicité fût accusée de faiblesse, d'ambition ou de servilisme? — Les Niais méchants (il y en a de bons, mais presque aussi dangereux), répondront qu une grande sévérité de critique en tout genre est de nature à causer des dommages, soit à l'intérêt privé, soit dans quelques parties des régions gouvernementales. — C'est comme si l'on disail qu'on peut mettre trop de lumières au bord des précipices, ou trop de garde-fous pour empêcher les imprudents d'y tomber, dussent ceux-ci n'encourir que de légères contusions I — L'intelligence est-elle la même chez tous les lecteurs ? Les goûts se ressemblent-ils ? Le meilleur est-il trouvé ? — La discussion n'est-elle pas indispensable pour établir l'harmonie entre tant de sujets de divergence, et n'est-ce plus aujourd'hui du choc des opinions contraires que jaillit l'étincelle de la vérité ? — Pourquoi tant de courroux, de haines et

d'injures quand il s'agit uniquement de concourir au bien de tous par la recherche du mieux possible ? — Laissons donc fonctionner les éclaireurs, et jugeons de la nécessité d*un bon journaliste par ces paroles de Napolétn au Ministre qui Tincitait à des violences contre Geoffroy, c Gardez-vous-en bien I « fen ferais chercher un autre, »

La vie adverse a bien un peu cela de bon que, pour la supporter courageusement, il su£Gt de regarder au-dessous de soi. Mais, d'un côté, le nombre des exemples en rend le choix très-di£Qcile, et, de l'autre, une consolation plus victorieuse nous est offerte. — Levons les yeux plutôt, afin que notre destinée s'incline devant celle des trois plus grandes victimes de l'injustice et du malheur : le Christ, Marie- Antoinette et Napoléon 7®'. Pour qu'à travers les âges, et avec toute son autorité, le souvenir compatissant puisse dire à la plainte égoïste : Tais-toi I

OSFF&OT.

Extrait d'un travail sur les Acteurs de notre temps.

L'exécution théâtrale, par les gens qui en font leur état, a toujours été d'une appréciation difficile, tant pour avoir à ménager les susceptibilités de l'amour-propre, invinciblement commun à toutes les classes de la société, que parce qu'il n'y a point de règles à invoquer quand il s'agit d'opposer le calme

réfléchi de rexamen àrentratnante vivacité des sensations. — Le bon comédien est celui qui plaît, et lui-même doit souvent le contentement de sa réussite moins aux lumières d*un juge qu*au hasard d'une digestion. ~ Or» Téloge ou la tritique n*ayant point de bases fixes, de principes immuables, c'est à chacun qu*il appartient d'en décider, selon ses propres données et les limites qu'il s'impose. — Il faut dire aussi qu'en masse le Public est parfois un drôle de corps, se passionnant pour ou contre et ne définissant presque jamais bien ses motifs. — Cependant, il est le grand arbitre, respect aux Souverains !

Le Théâtre-;Français, tel que les événements nous l'ont fait, appelle, avant les autres, l'attention sur les moyens de porter secours à la situation générale. — En commençant par sa troupe, on arrivera logiquement, et en droite ligne, à la possession d'un Répertoire digne de ses précédents, et, du Répertoire à Testime de ses interprètes, il n'y aura plus qu'un pas à faire.

Par primauté d'emploi, celui qui, des Troisièmes rôles, a vu arriver Geffroy sur la première ligne, le place forcément à la tête de la colonne, quoique l'élévation du poste n'ait pas beaucoup grandi le sujet. — Convenons d'abord qu'à ce propos il n'y a rien de la faute de l'homme, on ne se refait pas, et il suffit, pour que les deux parties soient dans leurs droits, qu'un traducteur de cette espèce représente, aussi fidèlement qu'il le puisse, l'individualité dont il accepte la reproduction. — Malheureusement, l'extérieur de celui-ci se dérobe aux détails de ces métamorphoses par à peu près ; l'indigence y domine, les oripeaux n'y font rien, ils n'habillent que le squelette des personnages, effet immanquable de l'inconsistance physique. — Les yeux de Geffroy sont toujours irrités, sa voix est rebelle aux modulations, sa mimique est vague et son maintien cens-

tamment embarrassé. — Ce dernier défaut est immense, parce qu'il se communique de la personne au débit, et la conviction de l'auditeur en est ébranlée. — Au Théâtre, la souplesse conduit facilement à la grâce (proportionnée, bien entendu, aux conditions essentielles de chaque rôle), mais sans la grâce, ce conducteur magnétique, le vrai comédien n'existe pas. — C'est par l'observation de mille nuances semblables que ce travail professionnel s'élève jusqu'à la noble qualification d*art. Autrement, il ne serait plus qu'un frivole assemblage de suppositions ridicules. — L'absence de ces aménagements laborieux, jointe aux refus persistants d'une nature ingrate, fait, de ces deux négations, jiyie affirmation défavorable au zèle de Geiïroy. Il n'a plus à sa disposition qu'un jeu cassant, une diction acariâtre, un ensemble, enfin, qui se traduit par une grande monotonie d'insuffisance* — Pourtant, on voit que ce comédien cherche, mais à tâtons, parce que, la vocation ne le guidant pas, il fait nuit dans toutes ses idées. — Au lieu de l'effet uniquement dramatique, il nous donne des séances d'ostéologie théâtrale, où l'opérateur ébrèche à tout moment le scalpel. — 11 est fâcheux que Geffroy, attardé par ses 62 ans, n'ait plus de progrès à espérer; peut-être le Labor improbm corrigerait-il quelques-uns des vices les plus saillants de sa constitution artistique. — Je le soupçonne, outre cela, de peu d'études classiques en fait de théâtre, et c'est presque à 5on éloge que chacun de ses rôles me représente le Clerc empressé de M. Bezout, Avoué dans la ville de Senlis.

Le rôle du Misanthrope, dans lequel on paraît désapprouver le moins cet heureux Sociétaire, est précisément celui sur lequel il me semble assumer le plus de reproches, tant 'à cause de la grandeur de la pensée qu'il dénature que parles aveugles superfétations qu'il y apporte. — J'y vois le Bourru,

le Grondeur, le Brutal, le monsieur mal élevé, qui blesse inconsidérément les hommes et ne sait ni approcher une femme ni lui parler avec mesure, mais d'Âlceste, point du tout ! — Cette fine fleur de cour, dont le parfum triomphant s*eihale, même des plus fougueux emportements du modèle, se résout, dans le tamis du droguiste, en une senteur de poivre qui vous ferait éternuer. — Et le reste à l'avenant.

De la Tragédie, n'en parlons pas. — Elle Ta quitté, et il y aurait ingratitude à la blâmer de lui avoir accordé ses rigueurs.

En présence do pareils obstacles, la ténacité est assurément le témoignage d*un certain mérite; il est juste de le dire et de reconnaître que si Geffroy ne se rend pas à tous les désirs de la comédie, il la traite du moins à la fagon d'un parfait honnête homme. — Cela dit, et revenant avec la même sincérité sur le compte de Tacteur,

Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense. Son adresse à cheval, aux armes, à la danse ; Majs pour louer sonjeu^ je suis son serviteur.

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