‹ Epernay et l'Abbaye Saint Martin histoire et documents inéditsChapitre 26 sur 33 · LES ARQUEBUSIERS D'EPERNAY · texte numérisé non relu

LES ARQUEBUSIERS D'EPERNAY

La compagnie de l'arquebuse d'Epernay fut établie par lettres patentes de Henri III, du mois de juillet 1581, confirmées par celles de Louis XIII du mois de mai 1611, et de Louis XIV, du 16 août 1714.

Instituée, comme toutes les associations de ce genre, pour exercer au métier des armes, dans ces temps difficiles, ceux qui pouvaient concourir à la défense du foyer, la compagnie des arquebusiers d'Epernay amena certainement plus de troubles dans la cité qu'elle ne contribua à la défendre.

Au xvui* siècle notamment, les conflits entre les officiers de la ville, le maire et les officiers des compagnies de l'arquebuse, surgissent à chaque instant aussi ardents que s'il se fût agi d'une question d'Etat, et retentissant parfois jusqu'au trône.

L'arrêt de confirmation de 1714 fut rendu par le roi dans le but d'apaiser un de ces différents :

a D'autant, dit ce document, qu'en Tannée 1712, il est survenu quelques contestations entre le maire, les officiers de ville et les officiers de ladite compagnie de Tarquebuze au sujet des prérogatives, fonctions et prééminences respectivement prétendues donl nous chargeâmes le sieur Lescalopier, conseiller en nos conseils, maître des requêtes ordinaires denostre hôtel, commissaire départi pour l'exécution de nos ordres en Champagne, de prendre connaissance, et qu'en

conséquence, le sieur Parvilliersde Villers, lieutenant particulier au présidial de Chaalons ayant esté par lui député, il aurait, en sa présence et sur son avis, fait convenir toutes les parties d'un règlement de toutes leurs fonctions et prérogatives dont elles auraient signé un acte, le 25 octobre de ladite année 1712, qui rétablit entre eux la paix et la tranquillité. »

Cette tranquillité ne devait point être de longue durée, et l'on peut dire que l'histoire des arquebusiers d'Epernay, pendant le xvm« siècle consiste presque entièrement dans leurs discordes intestines ou dans les conflits qu'ils firent naître ou qu'ils subirent.

Les lettres patentes de 1714 confirmaient en outre « les exposants dans le droit et la possession où ils sont de faire l'exercice militaire du jeu de l'arquebuse en nostre dite ville d'Epernay ; en tant que besoin est ou serait, nous leur avons de nouveau concédé, permis et accordé la faculté de faire ledit exercice, conformément aux dites lettres patentes du mois de mai 161 1 , et, en conséquence, de tirer par chacun an, au jour de fête de la Pentecoste l'oiseau et le papegault ; voulons que celui qui abattra ledit oiseau et papegault d'un coup d'arquebuse puisse prendre pendant ladite année la qualité de roi de l'oiseau et de notre môme grâce et autorité que dessus, nous l'avons affranchi et exempté, ou son père, s'il n'est pas marié, de toutes tailles, taillons, subsistances, aydes et autres droits, généralement quelconques, qui s'élèveront en notre dite ville, pour ladite année seulement pendant laquelle il aura tous les honneurs de ladite compagnie, suivant les anciens statuts et règlements des exposants.

« Voulons que celui de ladite compagnie, tant présentqu'à venir, qui est ou sera élu capitaine d'icelle, soit pareillement exempt et déchargé, sa vie durant, comme nous l'exemptons et déchargeons par ces présentes de toutes tailles, taillons, subsistances et autres droits semblables à ceux dont

nous exemptons ledit roi de l'oiseau, à la charge toutes fois que leurs cotes et taxes seront rejetées et imposées sur les autres habitans de nostre dite ville. Permettons en outre à ladite compagnie des chevaliers de l'arquebuse de chasser et de tirer l'arquebuse sur les loups dans le territoire de nostre dite ville d'Epernay seulement. »

Cet arrêt de 1714 fut motivé par un mémoire présenté par les habitants d'Epernay a l'intendant de Champagne, lui faisant connaître que, le 25 octobre 1712, le maire de la ville et les officiers de l'arquebuse avaient fait un traité contraire au service du roi et préjudiciable à la cité. Us disaient, dans ce document, que la compagnie de l'arquebuse n'ayant été établie qu'à l'instance des habitants pour leur défense commune et pour se réunir dans les cérémonies publiques, ce traité désavantageux, divulgué par MM. de l'arquebuse, ne pouvait être fait sans la participation des habitants dans une assemblée générale puisqu'il s'agissait également du service du roi et du bien de la patrie.

Que ce traité n'avait jamais dû être fait que sur la représentation des titres et statuts des arquebusiers, communiqué aux gens du roi pour en faire rapport a l'assemblée ; d'où il s'en suivait que ce traité ne serait approuvé ni par les habitants, ni parle conseil.

Les réclamants demandaient en outre que les arquebusiers fussent tenus de marcher à l'ennemi en cas d'incursion, d'être préposés à la garde et a la conduite des prisonniers ennemis, comme les arquebusiers de Châlons avaient tenu à honneur de le faire dans une circonstance toute récente.

« S'il vous plaît, Monseigneur, ajoutaient-ils, de vous faire représenter les titres de nos arquebusiers, vous trouverez que cette compagnie n'est point un corps, qu'elle a seulement la faculté d'élire un d'entre eux pour capitaine, souslieutenant ou enseigne, et les anciens rendront témoignage que ces Messieurs n'ont jamais fait corps a part.

« Le mépris qu'ils ont fait depuis trois mois de la bourgeoisie, les mauvais traitements que quelques habitants ont éprouvés, en s'acquittant de leur charge dans un guet à pens, où ils ont été battus et désarmés par une troupe d'arquebusiers, ne sont pas encore oubliés, quoiqu'ils se soient en apparence contentés de la restitution de leurs armes. »

Le rédacteur ou l'instigateur de ce mémoire était bien connu des arquebusiers. Il se nommait Sifflet du Lubre et était alors maire d'Epernay. La compagnie répondit à cette attaque par un mémoire dans lequel elle exposait :

Que la compagnie de l'arquebuse d'Epernay avait été en effet, comme Joutes celle du royaume, établie pour le service du roi et le bien de la patrie, pour s'exercer aux armes, pour la défense de la ville, pour la chasse des loups, toutes choses dont elle s'était toujours clignement acquittée, mais que, dans les lettres d'érection, il n'avait jamais été question de cérémonies publiques ; que le traité n'avait été fait que pour régler les prétentions du maire contre l'arquebuse qu'il prétendait assujettir à des devoirs jusqu'à présent inouïs ;

Qu'on pouvait demander au rédacteur du libelle, le cas arrivant, de garder des milices ou des prisonniers, auxquels de Messieurs de l'arquebuse il donnerait cet cemploi, puisque cette compagnie n'est en effet remplie que des principaux de la ville, qui sont tous officiers du bailliage, de la prévôté, de l'élection, du grenier à seîetde la maréchaussée, avocats et procureurs, et qui, par leurs charges, ont tous exemptions de guet et de garde, que cependant, indépendamment de leurs privilèges, ils ne laissèrent pas, lorsque le roi d'Angleterre passa et coucha, à Epcrnay, chez M. Deniset, capitaine de l'arquebuse, d'aller au devant de Sa Majesté, de le conduire en son hôtel, et de lui offrir de faire garde ;

Que l'arquebuse a toujours eu deux tambours et un fifre a ses gages; ainsi elle a droit de prétendre qu'ils ne battent

que pour clic, quand clic en a besoin. Aussi n'est-il pas vrai qu'elle en ait enlevé un de la bourgeoisie, le jour du feu de joie. Ce fut au contraire le sieur maire qui envoya deux hocquetons à l'arquebuse demander les siens, et qui, parce qu'on ne voulut pas les lui donner, envoya, huit jours après, et pendant la nuit, quinze ou vingt hommes armés d'épées, de fusils et hallebardes, enlever et mettre en prison les deux tambours et le fifre de l'arquebuse, avec des violences inouïes ; ce qui causa un trouble et un désordre extrême dans la ville.

En 1730, un autre conflit surgit à la mort de M. Dcniset, nommé capitaine de l'arquebuse, en l'année 1730. M. Allan l'avait remplacé dans ces fonctions non sans une vive opposition de la part d'un certain nombre de membres de la compagnie. Les mécontents en référèrent au prince de Rohan, gouverneur de Champagne et de Brie, qui cassa l'arquebuse d'Epcrnay, par ordonnance du 22 septembre 1733.

M. du Lubre fut député à Paris, avec la mission de prier instamment le prince de rapporter cette décision. Il le trouva fort irrité contre la compagnie et ne put rien obtenir.

Voici d'ailleurs, d'après l'ordonnance de 1733, les faits qui auraient motivé l'extrême sévérité du prince.

Le sieur Deniset, capitaine en chef de la compagnie de l'arquebuse d'Epernay, mourut le 4 décembre 1730. Pendant qu'elle se préparait pour assister à son convoi, trois ou quatre chevaliers, ameutés par un ancien membre de la compagnie, nommèrent le sieur Allan à la place du défunt, le conduisirent aussi au convoi. Au moment où l'on était près de jeter l'eau bénite sur le corps, le même chevalier ancien prit le sponton des mains du concierge et le mettant dans celles du sieur Parchappe lui dit: Voilà qui vous appartient.

Quoique cette nomination fût sans exemple et contraire a toutes les règles et usages de la compagnie, les sieurs Allan et Parchappe ne laissèrent pas de la commander jusqu'alors ;

le premier, en qualité de capitaine, le second, en qualité de lieutenant, sans avoir demandé les brevets de conOrmation, ce qui obligea les plus considérables chevaliers à l'abandonner. La compagnie, alors composée de trente membres, se serait vue réduite à dix ou douze, dont la plupart n'auraient approuvé cette nomination que par signatures postérieures et mendiées. Les sieurs Allan et Parchappe s'étant avisés de demander, trois années après, la continuation du prince de Roban, qui se disposait alors à la leur accorder, les croyant légitiment nommés, il reçut une opposition de huit chevaliers qui dénonçaient toute l'irrégularité de leur nomination.

Dans cet intervalle (1730 à 1733), d'autres contestations s'étaient élevées entre les chevaliers de l'arquebuse et M. Sifflet du Lubre, maire d'Epernay, qui voulait, en cette qualité, commander la compagnie, ce démêlé accompagné également de mémoires, protestations et libelles.

En 1734, de nouveaux officiers furent nommés à la place de ceux cassés par l'ordonnance de 1733. Cette nomination rencontra encore quelque opposition de la part des premiers dissidents, nouvelle ordonnance du prince de Rohan qui, fatigué de ces discordes, invite les opposants à se retirer de la compagnie en payant les droits portés par les règlements ; et, s'ils cessent, à payer leur contingent dans les frais de l'association et d'appropriation des bâtiments de l'arquebuse ; paiement contesté par eux depuis la première année du schisme.

Nous avons voulu donner à nos lecteurs un aperçu des querelles qui, pendant le xviif siècle, divisèrent la compagnie de l'arquebuse d'Epernay. Nous ne continuerons pas la monotone histoire de ces débats, bonne tout au plus à prendre sa place dans une monographie complète de cette association ; mais nous avons voulu donner les rôles de la compagnie, depuis le xvf siècle jusqu'à la première moitié

du xvin*. Ces documents, outre qu'ils sont accompagnés souvent de notes curieuses et intéressantes pour l'histoire d'Epernay, constituent en quelque sorte le livre d'or de la cité pendant une période de deux siècles.

Si les arquebusiers d'Epernay éprouvèrent de nombreux déboires et d'irritantes dissensions, ils eurent aussi leurs heures de glorieux périls, de triomphe et de joie. Pendant le xvi« et le xvn* siècle, comme leurs confrères de Reims, de Laon, de Soissons, de Mcaux, ils concoururent sans doute à la défense du pays, à la garde de la cité. Ils prirent leur part de ces fêtes brillantes et joyeuses qui réunissaient dans une môme ville les compagnies d'une même province, pour y lutter d'adresse, de petits vers, de plantureux festins et, nous n'en doutons pas, de courtoisie française. Ils remportèrent, à leur tour, cette royauté de l'oiseau déférée au plus adroit et qui n'était point la moins enviable au milieu de ces bruyants tournois.

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