CHAPITRE PREMIER
au-dessus de l'établissement des tanneurs, avec des fossés qui recevaient l'eau de ce ruisseau, a pu attirer de nouveaux habitants pour se mettre à couvert de cette maison de toute insulte. C'est ainsi que ce lieu d'un petit commencement est devenu considérable.
Quoiqu'Epernay tire sa naissance du milieu d'un marais et que ses premiers bâtiments aient été construits sur un marécage, on est cependant surpris que cette ville ne se soit pas élevée à un degré de grandeur qui ait surpassé toutes ses voisines, qui ne sont pas à beaucoup près si heureusement placées. Elle est située dans la Gaule celtique voisine de la Belgique, que la Marne sépare sur les conCns de la province de Champagne, bordée de celle de Brie, baignée de la Marne, rivière assez considérable pour enlever les fruits que son terrain produit, et particulièrement ses vins, qui sont portés dans toutes les parties du monde. Cette rivière, qui serpente le long d'une grande prairie, fertilise et porte l'abondance où elle passe. La prairie est bordée de toutes parts par des côteaux chargés de vignes qui produisent le vin le plus délicieux de l'Europe. Les sommets de ces côteaux sont couverts de bois. Ils forment le paysage le plus beau qui soit dans la province. Il renferme dans son contour les excellents vins, les bons grains, le meilleur pâturage rempli de troupeaux, abondant de bois, de gros bourgs, de villages et de hameaux dont Epernay se trouve dans le centre. Cette abondance d'habitants, qui occupent ce canton, est une marque certaine de la beauté et de la bonté de ce lieu ; et pour plus grande preuve de la bonté de ce paysage, ce sont les abbayes et les monastères établis dans la ville et dans les lieux voisins, qui sont gens qui fuient les déserts et les Iles, terrains ingrats.
De plus Epernay étant située sur la Marne, cette ville est en état d'embrasser un commerce considérable, non-seulement avec Paris, mais encore avec les étrangers pour le
débit de ses fruits et particulièrement de ses vins et des bois qui sont des productions de son terrain. Elle peut encore s'enrichir par ses manufactures qu'elle peut établir, ayant la laine, le chanvre, l'eau, le bois communément. Elle est de plus située sur le grand chemin de Paris en Allemagne, ce qui contribue au débit de ses denrées. Le ruisseau de Cubry, qui coule dans les fossés, lui apporte bien des commodités, tant par la bonté de ses eaux que par la quantité de moulins qui sont construits sur ses bords et pour l'utilité des jardins que ce ruisseau arrose.
Par ces circonstances, il est aisé de voir qu'il est peu de villes dans le royaume qui aient toutes ces commodités et ces avantages réunis, quelque grandes et quelque riches qu'elles puissent être. Il leur manque toujours la plus grande partie des choses nécessaires à la vie et à ses commodités, que les habitants sont obligés de faire venir à grands frais des provinces voisines. Malgré tous ces avantages et la richesse du terrain que l'on recherche avec tant d'ardeur, la ville est cependant petite, bien peuplée pour sa petitesse, composée au plus de mille feux compris les faubourgs, et et d'environ six stades de tour. Encore diminue-t-elle insensiblement peu à peu. Les faubourgs qui s'étendaient au loin et qui étaient trùs-peuplés, sont peu de chose a présent ; la plupart sont ruinés. On laboure sur les foyers des maisons ; on a planté beaucoup de vignes sur un terrain que plusieurs familles habitaient. Combien de maisons sont à présent converties en jardins, et dans l'intérieur de la ville, les monastères que l'on y a introduits occupent de vastes quartiers, et les gens riches chassent leurs voisins pour étendre leurs maisons.
Cependant cette ville, toute petite qu'elle est, se trouve ornée comme les grandes d'une prévôté et d'un bailliage royal, d'une élection, d'un grenier à sel d'une assez grande étendue, et d'une juridiction pour les eaux et forêts. Le
bailliage était considérable, sa juridiction approchait Chàlons et passait par delà Reims. Mais lorsqu'on a érigé ces deux villes en présidiaux pour leur donner plus d'étendue que leurs bailliages n'avaient, on a rogné de part et d'autre celui d'Epernay. Tels sont les emblèmes de la ville et les vestiges de sa grandeur passée.
Revenons a la naissance d'Epernay. Le château ou la maison de campagne située au-dessus de l'établissement des tanneurs était placée dans le plus bel endroit de ce canton, élevée, proche la rivière de Marne, sur l'esplanade de la porte de Châlons, en tirant du midi au nord. Les jardins s'étendaient au couchant au ruisseau de Cubry qui les arrosait. Cette situation proche la Marne, en faisait l'agrément, et gardait le passage.
Selon les conjectures que l'on peut tirer de ces temps éloignés, cette maison de campagne avait été bâtie par un Gaulois romain sur les terres qui lui appartenaient. Clovis, par ses conquêtes, étant devenu le maître de ce terrain, le donua à Euloge, un des officiers de ses armées, pour le récompenser de ses services, avec les habitants qui s'y étaient établis, lesquels, en conséquence de ses conquêtes, étaient tombés dans la servitude en perdant leurs biens et leur liberté, et dépendaient entièrement du victorieux. Clovis distribua ses conquêtes aux officiers de toutes les nations qui l'avaient suivi et qui l'avaient aidé dans ses combats et dans ses victoires, à titre de duché, de comté et autres titres suivant leurs états et leurs mérites ou suivant son inclination, à la réserve d'une portion dont il forma son domaine. Les donations étaient faites toujours à la charge d'assister le prince en toutes ses guerres, et encore d'assurer les fonctions de l'Etat contre les invasions des étrangers. Les officiers, à qui le prince avait donné un terrain considérable, en distribuèrent des portions a leurs soldats à titre de fiefs, et qu'on appelle arrière-ûefs, et le détenteur
vassal à charge de servir ces officiers en temps de guerre. Ils en donnèrent aussi aux habitants naturels pour les faire valoir à leur proflt à charge de cens et redevances annuelles, dont ils chargèrent les héritages. Tous les officiers et soldats, qui composaient les armées, étaient exempts de toutes contributions envers le prince pour les terres qui leur avaient été données, et qu'on appelle francs-fiefs. En sorte que les armées n'étaient composées que d'officiers et de soldats nobles et intéressés à bien combattre non-seulement pour la conservation de leur vie et de leur gloire, mais aussi pour la conservation de leurs terres. Les naturels du pays ne servaient point, puisqu'on leur avait otô l'usage des armes et par conséquent des fiefs; et ces naturels étaient tombés dans la servitude et appartenaient au seigneur de leur situation.
Ces seigneurs avaient le droit et étaient chargés de rendre la justice à leurs sujets, chacun dans l'étendue de leur territoire. Non-seulement ils avaient les commandements au fait de la guerre comme capitaines, mais ils avaient aussi l'administration de la justice, parce que, en ces nations belliqueuses, il n'y avait point d'autres officiers principaux que ceux de la guerre qui exerçaient la justice. Les charges de guerre et de justice n'étaient point séparées. D'où il s'ensuit que la charge de ces capitaines était ensemble office et fief; office en tant qu'ils avaient l'administration des armes et de la justice, et fief en tant qu'ils étaient seigneurs de leur territoire, et qu'ils tenaient en fief du prince souverain, à la charge de l'assister en guerre.
Telle est en abrégé l'origine des seigneuries et de la quantité de fiefs qui étaient répandus dans le royaume, et qui, avant Glovis, étaient inconnus dans toute la terre, et point de noblesse avant ce temps. Telle est aussi l'origine des justices seigneuriales.
Tel est l'état auquel les Gaules furent réduites par la conquête que Ciovis acheva d'en faire. Les peuples tombèrent i. 4
dans la servitude et dans la perte générale de leurs biens, dont les victorieux s'emparèrent. Etat bien différent de celui où ils se trouvèrent lorsque les Romains en firent la conquête 500 ans auparavant. Us ne firent alors que changer de maîtres sans changer de condition. Us laissèrent les peuples dans la possession de leurs biens; ils leur laissèrent même l'usage des armes, puisqu'ils les incorporèrent dans leurs armées, se servant des vaincus pour vaincre les autres nations.
Les Gaulois, dans ces temps, payaient à leurs princes la dîme des fruits que la terre produit. C'était un droit seigneurial que les princes de la terre avaient imposé universellement sur leurs sujets.
Clovis était devenu chrétien à la sollicitation de la reine et de saint Remy qui se trouvait souvent à la cour. Ce prélat était persuadé que la conversion du prince faciliterait celle des Français et des nations qui les avaient suivis. Ce qui arriva effectivement. Ce prince ayant été instruit d'un crime considérable commis par Euloge, seigneur d'Epernay, le condamna à perdre la vie ; mais, à la prière de saint Remy, le prince fit grâce au criminel à charge qu'Epernay appartiendrait à l'archevêque de Reims et à ses successeurs a ce siège, ce qui arriva en l'an 486 (1).
Depuis ce temps et pendant trois siècles presque, il n'est resté aucun vestige des événements qui ont pu arriver dans cette ville. Tout ce qu'on peut dire de plus certain est que cette ville, pendant un si long espace de temps, s'est considérablement augmentée, quoique la France fût dans de violentes agitations par de longues et sanglantes guerres qui la réduisirent à l'extrémité.
(1) Cela ne se passa pas ainsi : les grâces furent accordées à la prière de saint Remy sans condition. Il est vrai qu'Euloge, par reconnaissance, voulut donner sa terre d'Epernay au prélat; mais il la refusa, la lui acheta et la paya cinq mille livres pesant d'argent. Voyez le testament de saint Remy : Sparnacus villa quam datis quinque millibus argenti ab Eulogio comparavi. (Note de Berlin du Rocher et.)