CHAPITRE II
La division de la riche succession de Glovis en plusieurs royaumes occasionna entre ses héritiers de nombreuses guerres. Uniquement occupés a s'entre-détruirc, ils dévoraient leur patrimoine et portaient la désolation dans leur héritage en ruinant les plus belles provinces; et, pour mettre le comble à leur misère et à celle des peuples, Frédégonde et Brunehaut, deux reines qui remplissaient deux trônes de la France, ces deux furies que l'enfer avait vomies sur la terre pour la désolation du royaume, gorgées de sang et de carnage, montrèrent a l'univers effrayé ce que l'ambition et la vengeance ont de plus terrible. Les palais de ces deux furies n'étaient remplis que de tombeaux qui renfermaient les princes qu'elles avaient massacrés ou empoisonnés. Ces princes, qui les avaient élevées au faîte des grandeurs, furent leurs premières victimes. Aûn de régner plus souverainement, elles s'attachèrent ensuite à se renverser l'une l'autre des trônes qu'elles occupaient, et elles employèrent les peuples à leur vengeance et à satisfaire leur ambition.
Toutes ces actions cruelles nous représentent les idées que nous devons avoir de la nation française dans le commencement de sa domination. La religion chrétienne n'avait point adouci sa barbarie, ni le commerce qu'elle avait avec les Bourguignons et les Goths ses voisins, nations qui s'étaient établies dans les Gaules avant les Français, et qui étant d'un caractère plus doux et plus humain, n'avaient
point adouci leur cœur, qui se plaisait dans la destruction. Glotaire accusa Brunehaut d'avoir fait périr dix rois par le fer et par le poison. Mais deux de ces crimes étaient de la façon de ce prince, qui, après avoir fait cruellement périr Brunehaut, fit massacrer ses enfants. Il n'en fut pas de môme de Frédégonde. Chargée d'assassinats et d'empoisonnements, elle descendit tranquillement dans le tombeau.
A peine les orages, qui avaient si violemmeut ébranlé la monarchie française par les fureurs de Frédégonde et de Brunehaut, furent-ils calmés, qu'il en succéda d'autres non si cruels, mais toujours fomentés par la môme ardeur de régner. La faiblesse des rois descendus de Clovis avait donné lieu à tous les troubles ; cette môme incapacité donna occasion aux maires du palais de profiter de l'imbécillité de ces princes, de s'emparer de leur autorité. Ils se firent entre eux des guerres violentes, jusqu'à ce que Charles Martel, l'un des maires du palais, plus heureux que ses rivaux, les ayant abattus, disposa alors de tous les membres de l'Empire français, et transmit à ses enfants cette autorité sur cette vaste monarchie, dont Pépin s'empara, et dont Charlcmagne, son petit-fils, porta la gloire et les frontières jusqu'en Hongrie.
Il est à présumer que pendant la violence de ces guerres, qui se répandirent dans toutes les parties de l'Etat, Epernay ne fut pas tranquille, et que cette ville, qui sortait de son enfance, a été souvent la proie des plus puissants et la victime de tous ces troubles. La preuve que l'on peut tirer de l'agrandissement d'Epernay pendant le cours des convulsions que la France ressentit, est que l'église bâtie par saint Remy dans son château d'Epernay ne se trouva plus suffisante pour contenir tout le peuple de la ville. Les archevêques de Reims, successeurs de saint Remy, firent élever, dès l'an 596, un temple à l'honneur de Notre-Dame pour servir de paroisse â la ville. Dans la suite, les comtes
de Champagne joignirent à cette église une collégiale (1).
Pendant ces malheureuses guerres, les archevêques de Reims firent fortifier le château d'Epernay pour y avoir un refuge et mettre autant qu'il était possible les habitants à couvert de surprises. En l'an 720, Charles Martel ayant triomphé de ses ennemis, s'avança avec son armée vers Reims pour piller le trésor de cette église; saint Rigobert, qui en était archevêque, averti de cette entreprise, envoya à son château d'Epernay le corps de saint Rcmy avec ses richesses.
Dans ce temps de troubles, l'ignorance était affreuse parmi les ecclésiastiques, puisqu'on les obligeait d'entendre l'oraison dominicale pour l'apprendre. On eut bien de la peine à les instruire et à les rendre capables de faire quelques exhortations aux peuples. Pour dissiper ces ténèbres, Charlemagne, étant monté sur le trône, ordonna que dans tous les évêchés et abbayes il y aurait des écoles. Ainsi sous des pasteurs, la plupart si ignorants, le peuple ne pouvait être que fort grossier et mal instruit, et comme l'ignorance est la mère de la superstition, presque toute la religion était convertie en superstition païenne.
En l'an 846, Charles le Chauve tint les Etats à Epernay. Les ayant convoqués pour le mois de juin, il y eut une assemblée générale de ses sujets, où se trouvèrent un grand nombre d'évêques et de seigneurs. Le clergé répéta les grands domaines dont la noblesse s'était emparé. L'empereur chassa les évèques de l'assemblée. On choisit quelques canons des synodes précédents, et on leur déclara que ce serait les seuls qu'on observerait. On ne leur accorda que ce qu'on ne pouvait pas leur refuser.
(1) L'église paroissiale, à sa fondation, a été dédiée à la Sainte-Croix, et n'a pris que longtemps après le nom de Notre-Dame, et il y a apparence que la collégiale y a été établie par la même érection. Consulter la chronologie des curés et des prévôts, chanoines séculiers d'Epernay.
(Note de Berlin du Rocheret.)
La coutume de partager le royaume entre les fils des rois existant encore parmi les descendants de Charlemagne comme elle avait eu lieu dans la ligne (race) précédente, la division, qui en fut faite entre les fils de Louis le Débonnaire, et la subdivision avec les enfants de ces princes coupèrent la monarchie en plusieurs pièces et la déchirèrent par de sanglantes discordes. Ces princes demeurèrent sans force et sans courage après la perte de cent mille hommes des plus braves de la nation, qui avaient été tués à la bataille de Fontenay. Cette grande plaie affaiblit tellement ces princes qu'ils ne furent pas en état de se défendre contre les Normands, qui ont ravagé ces provinces pendant plus de quatre-vingts ans. Les grands de l'Etat, au lieu de se réunir pour sauver la monarchie, se joignirent avec les barbares et avec ceux qui aimaient le pillage, et se servaient de l'occasion des troubles pour ruiner l'Etat et s'en approprier les lambeaux. C'est ce qui donna lieu aux grands officiers et aux gouverneurs des provinces à se maintenir dans leurs charges et dans la possession des places et des provinces qu'on leur avait confiées, de sorte qu'ils les rendirent héréditaires dans leurs maisons. Dans la suite est venue la confirmation des fiefs et des arrière-fiefs et une infinité de petits seigneurs répandus dans toutes les provinces du royaume.
Les Normands, joints avec les Danois, n'étant pas contents de la situation de leur pays, en sortirent en grand nombre, et entrèrent en France par les provinces septentrionales, que ces nations ravagèrent et où elles portèrent avec elles la terreur et la désolation. Ayant pénétré en Champagne, les Normands prirent et pillèrent Reims.
L'archevêque Hincmar (1), qui s'était sauvé la veille de la ville, vint en son château d'Epernay apportant les corps de saint Remy et de saint Rigobert. En passant, il fit rompre le
(1) Hincmar, 845-883 ou 82.
pont de la Marne, afin que cette rivière servît de barrière à ces étrangers, lesquels, après avoir pillé Reims, quittèrent cette ville et s'avancèrent sur la Marne, ce qui obligea Hincroar, ne se croyant pas en sûreté à Epernay, de quitter cette ville et d'emporter ces deux corps saints, qu'il alla déposer en l'abbaye d'Orbais (1), située dans les bois.
Ce fut dans ce temps, après que les Normands chargés des dépouilles de la France s'étaient retirés, que cet archevêque fit réparer l'église de Saint-Jean, bâtie dans son château d'Epernay par saint Remy, et la consacra sous Finvocation du prédécesseur. Quelques années avant cette réparation, Hincmar avait fait élever cette magnifique basilique qui fait l'ornement de Reims; et tout somptueux que soit ce temple, il se ressent cependant des ténèbres de ce temps.
Hincmar, accablé sous le poids des années, occupé à réparer l'église qu'il venait de consacrer à saint Remy, décéda en son château d'Epernay, en l'an 883, et les habitants, pour accomplir l'intention de leur archevêque, achevèrent les réparations qu'il avait commencées.
Peu d'années après cet événement, il en succéda d'autres dans le royaume, qui causèrent la ruine d'Epernay.
Charles le Simple, successeur au trône, ayant été sacré par Foulques, archevêque de Reims, le couronna dans son église en 893. Ce prélat avait fait agrandir et fortifier la citadelle d'Epernay pour s'y retirer dans les troubles de l'Etat avec les habitants.
Eudes, comte de Paris, tout puissant dans le royaume, et qui avait gagné les grands seigneurs, qui l'avaient reconnu
(1) Cette abbaye avait été fondée en 680 par Réol ou Rieul, archevêque de Reims; enrichie par les libéralités des prélats, des princes et des rois, elle subit de nombreuses vicissitudes ; elle fut pillée et dévastée par les Normands en 936, par les Anglais dans le xv« siècle, par les protestants en 1562 et 1568. La chapelle de l'abbaye, aujourd'hui l'église d'Orbais, est encore, malgré les mutilations que le temps et les guerres lui ont occasionnées, un des monuments les plus remarquables de la Champagne.
roi à l'exclusion de l'héritier légitime, irrité contre Foulques de ce qu'il avait sacré et couronné Charles, ravagea les terres de cet archevêque et fit renverser la citadelle d'Epernay. Hervé fut le successeur de Foulques dans son siège, mais non dans sa probité ni dans la fidélité qu'il devait à son prince et à son bienfaiteur ; et, par une perfide trahison, après la mort du roi Eudes, il assembla les grands du royaume à Fismes, et proclama Robert roi de France. Ainsi il se trouva encore deux rois assis sur le même trône. Le roi Charles, pour se venger de la perfidie d'Hervé, vint en Champagne, détruisit la citadelle d'Epernay et abandonna la ville au pillage en 922. Peu de temps après, le roi Robert ayant défait l'armée de Charles, son compétiteur, l'archevêque Hervé vint à Epernay, fit réparer la ville et la citadelle.
Cette citadelle, tant de fois renversée, était construite sur le même terrain qu'occupait la maison de campagne d'Euloge, au-dessus de l'établissement des tanneurs, et par ses agrandissements et ses fortifications, elle comprenait la partie basse du faubourg de la Folie et la partie haute de celui des Mariniers, entre la porte de Chàlons et la Tour-le-Comte. L'église de Saint-Remy se trouvait toujours enveloppée dans l'enceinte de cette citadelle.
II y avait près d'un siècle que le royaume était déchiré par des guerres civiles, qui en épuisaient toutes les forces, causées par la concurrence des princes, qui prétendaient a la couronne. Les grands, divisés suivant leur inclination, ou plutôt conduits par leur ambition et par leur intérêt, nommaient pour souverain le prince qui leur était le plus favorable, et tournaient ensuite leurs armes contre le concurrent soutenu par son parti.
Les grands puisèrent dans le trouble et la confusion une élévation qui les approchait du trône et une puissance à laquelle ils ne seraient point parvenus dans la tranquillité de
l'Etat. Ils profitèrent habilement de ces dissensions pour s'approprier les provinces dont ils n'étaient que les gouverneurs, se récompensant ainsi d'avoir exclu de la couronne le légitime héritier, qui s'en était rendu indigne par la bassesse qu'il eut de prêter foi et hommage à l'empereur Olhôn, de la province de Lorraine. Ces grands, irrités de cette action, indigne de la gloire de la nation, nommèrent a sa place Hugues Capet, l'un d'eux, comte de Paris, qui s'empara de la souveraine autorité. Ce prince, content de monter sur un trône auquel il n'avait point de droit, accorda libéralement, pour se maintenir dans son usurpation, la confirmation de ces grands démembrements de sa couronne, à la charge cependant de la foi et hommage envers le prince et de reversion à la couronne au défaut de la ligne.
Telle est l'époque des grandes seigneuries du royaume et la naissance des comtes de Champagne, de Toulouse, des ducs de Bretagne et autres seigneuries. La Neustrie, depuis appelée Normandie, avait été abandonnée par Charles le Simple à Rollon, chef des Normands. Cette nation inquiète et turbulente continua encore pendant bien des années ses courses et ses brigandages dans les provinces voisines. Charles le Chauve avait aussi démembré de l'Etat les provinces de Flandres, qu'il avait données avec la princesse Judith, sa fille, en mariage à Baudoin, nommé Bras-de-Fcr.
Une guerre étrangère troubla la tranquillité dont les peuples commençaient à jouir après avoir souffert tant de maux. Epernay, pendant ce calme qui fut de peu de durée, travailla avec ardeur à rétablir ses ruines. Ses cendres fumaient encore, lorsqu'on 969 la nation reprit les armes. L'empereur Othon 11 s'était emparé subitement de la Lorraine. Le roi Lolhairc répéta cette province comme étant un membre de sa couronne. La Champagne était trop voisine du théâtre de la guerre pour ne s'en pas ressentir. Epernay
fut la victime de cette contestation ; la ville fut pillée et brûlée en 969.
Lorsque le royaume était en combustion, il s'y était élevé une infinité rie petits tyrans, qui avaient construit dans leurs seigneuries des châteaux, dont les garnisons étaient souvent composées de brigands et de scélérats qui couraient la campagne, détroussaient les passants et ruinaient le commerce. Tel était le château construit proche Vertus, sur le mont Aimé, avec de vastes souterrains qui s'étendaient dans la campagne et qui avaient des sorties pour surprendre les passants. Ce château a été détruit en 1420, du temps de la guerre des Anglais. Il en reste encore une tour qui brave depuis plus de trois siècles les injures du temps et dont le ciment est aussi dur que la pierre (1). On se servait dans les anciens temps d'un mastic ou ciment, qui s'endurcissait ; secret perdu depuis bien des siècles. Tel était aussi le château do Marcuil-sur-Ay, au bord de la Marne, redoutable par sa force et ses brigandages, se rendant maître du passage, et dont la garnison rançonnait les bateliers. Le château a été démoli en 1617 par l'ordre de Louis XIII, et les matériaux accordés aux Récollets de Châlons pour bâtir leur maison.
(1) Ce château, construit par les comtes de Champagne, fut pris et ruiné en partie en 1407 par le bailli de Vitry; en J431, Barbazan, gouverneur de Champagne pour Charles VU, en chassa les Anglais qui s'y étaient établis, et dirigeaient de là des excursions dans les contrées voisines; en 1443, ce château fut démoli par les habitants réunis de Troyes, de Reims et de Chalons, sous les ordres du capitaine de Châtillon. Cet édifice servait alors de repaire à de nombreux routiers. La dernière tour du château appelée le Donjon, s'est écroulée en 1802.
CHAPITRK III
En 102i, Eblcs, comte de Roucy, quoique laïque et marie, était cependant archevêque de Reims et seigneur d'Epernay. Par un traité qu'il fit avec Eudes I«, comte de Champagne, il lui céda la ville d'Epernay, qui depuis Tan 496 faisait partie du domaine de l'Eglise de Reims, et qui, au moyen de ce traité, en fut séparée pour entrer dans celui des comtes de Champagne.
Ce fut dans ce temps que cette ville, tant de fois pillée et brûlée, fut réparée par le comte; et comme le château se trouvait totalement détruit, le comte flt construire un nouveau château au-dessous de l'ancien avec une chapelle attachée aux bâtiments; le tout placé dans le jardin de l'ancien château, arrosé du ruisseau de Cubry. Ce comte, pour garantir les bâtiments de l'humidité, en Gt relever le terrain par l'apport de beaucoup de terre et couler le ruisseau dans les fossés de son château, qui se déchargeait ensuite dans les jardins. Lorsqu'on fortifia Epernay pour le mettre à couvert des partis, on se servit des matériaux de la démolition de ce château et de ceux des ruines de la citadelle, qui avait beaucoup d'étendue, pour construire les murs, les portes et les retenues d'eaux. Il ne reste à présent que la place appelée le Château.
En 1032, Eudes II, comte de Champagne, fit bâtir le monastère d'Epernay et l'attacha à l'église paroissiale. Il dédia l'église de ce monastère à saint Martin. Il y établit douze chanoines qu'il fonda. Celui qui présidait au cha-
pitre, prenait indifféremment le titre d'abbé, de prévôt ou de doyen (I).
Etienne, comte de Champagne, lils de Eudes II, fonda en la collégiale d'Epernay un service annuel et perpétuel pour le repos de l'âme de son père, au 4 décembre. Il est décédé en cette ville en son château, Tan 1050. L'abbé Thibaut, président de la collégiale, avec les habitants, pour marquer leur reconnaissance envers le fondateur de l'abbave, lui avaient érigé un mausolée dans l'endroit où est à présent la sacristie du chœur. Le mausolée est détruit; il n'en reste plus pour monument qu'une épitaphe que l'on a mise sous une arcade du mur, au coté méridional de la nef de la paroisse.
La porte de Saint-Thibaut de cette ville tire son nom de l'abbé Thibaut, qui était doyen des chanoines de l'abbaye, dénommée en l'article ci-dessus. Il était originaire de Provins en Brie, parent et de la famille des comtes de Champagne. Il vint à Epernay avec Thibaut II, son parrain, lorsque ce dernier prit possession de celte ville. Peu de temps après, il se retira en un oratoire qu'il avait fait bâtir dans le faubourg de l'Orme, autrement le Haut-Pavé, où il demeura neuf années en pénitence, proche l'endroit où il y a maintenant une croix.
L'abbaye d'Epernay manquant absolument de sujets propres à desservir une paroisse aussi considérable, tous les . religieux n'étant occupés que de leurs plaisirs, la plus grande ressource qu'avait le Père Faguier, pour lors prieur et curé de cette paroisse, pour être aidé dans ses fonctions pastorales, était l'espérance qu'il avait conçue d'un novice, homme simple de mœurs et presque d'esprit, religieux fervent, auquel il avait été obligé de faire apprendre par cœur le canon de la messe, séparément en latin et en français, pour
(I) Voir la pièce n° 1 du cariulairc de l'abbaye Saint-Martin d'Epernay, lorae II.
pouvoir en tirer quelque secours, sans jamais avoir pu lui faire rapporter les mots d'une langue avec une autre pour en faire une interprétation convenable.
Dans le récit que le P. Faguier fit à l'archevêque de Reims des désordres de sa maison, il ne lui put taire l'ignorance de ce religieux et le besoin qu'il avait d'en faire un prêtre pour prêcher d'exemple à ses confrères, l'assurant qu'il l'aiderait et le seconderait de toute son assistance- L'archevêque (c'était Gabriel de Sainte-Marie), se reposant sur les * soins du prieur, dont il connaissait le mérite, et sachant qu'en pareil cas la bonne conduite doit prévaloir sur la science, ce prélat voulut bien l'admettre aux ordres pour peu qu'il lui répondît aux quelques interrogations qu'il lui ferait.
Le prieur ne pouvait se persuader qu'il y eût quelque question qui fût à la portée de ce religieux. 11 en avertit le prélat.
* N'importe, lui dit l'archevêque, faites venir votre religieux. »
Ce dernier parut extrêmement consterné en sa présence.
« Eh bien ! lui dit le prélat, d'où êtes-vous? Comment vous appelez-vous ?
Je suis de Cramant, lui dit ce religieux. Je m'appelle Jean le Cerf, fds du seigneur de cette paroisse.
Bon, répondit le prélat, et que me demandez- vous ?
L'ordre de prêtrise, lui dit le candidat, si Votre Révérence veut bien m'y admettre, quoique j'en sois indigne.
Cela est vrai, lui répondit l'archevêque, mais croyez-vous à Madame sainte Hélène ?
Assurément, et sur ma part de paradis, répondit l'aspirant.
Oh ! parsambleu, dit l'archevêque, vous serez prêtre, car vous en croyez plus que moi (1). »
(I) Il existe à Hautvillers une fontaine dédiée à sainte Hélène dont l'eau passe pour avoir la vertu de favoriser les mariages. Est-ce à cette particularité que Gabriel de Sainte-Marie fait ici une allusion Y
Ce trait d'histoire qui concerne la collégiale d'Epernay, justifie pleinement l'ignorance d'un de ses membres et le libertinage dans lequel les autres étaient plongés (1).
Le désordre et scandale que causait dans le public le libertinage des chanoines d'Epernay, furent la cause qu'on les chassa de la maison. En voici l'événement :
Depuis plusieurs siècles, l'ignorance avait banni les sciences de presque tout le royaume, même de l'Europe, a l'exception de quelques parcelles imparfaites qui s'étaient sauvées du naufrage universel dans le fonds et l'obscurité de quelques monastères. L'irruption continuelle des nations septentrionales, qui s'étaient emparées de ses plus riches portions, avaient en même temps déclaré la guerre aux arts et aux sciences et introduit leurs mœurs corrompues. Cette corruption avait gagné tout le royaume et pénétré dans les cloîtres les mieux fermés. Ainsi il ne faut pas être surpris si les chanoines d'Epernay, qui vivaient en pleine liberté, n'en furent point garantis. Autorisés par des exemples pervers, ils s'endormirent dans cet état d'indolence et de mollesse, et y seraient peut-être encore si saint Bernard, abbé de Clairvaux, ne les avait éveillés de leur assoupissement. 11 travailla à la réforme de ce collège et en obtint les pouvoirs nécessaires. Le comte de Champagne fit venir douze religieux de Saint-Léon de la ville de Toul, avec le nommé Foulques, qui fut reconnu pour leur abbé, ce qui arriva dans l'octave de la Pentecôte 1128.
Ces nouveaux chanoines réguliers portaient une robe de laine blanche, qui leur tombait jusqu'aux pieds, et par-dessus un petit rochet à manches étroites qui ne venait que jusqu'à la ceinture, avec un bonnet carré (2).
(1) Ici Stapart manque complètement de logique. L'ignorance de Jean le Cerf n'implique pas le libertinage de ses collègues.
(2) Voir la pièce n° 5 du cartulaire de l'abbaye Saint-Martin d'Epernay, tome II de cette publication.
La postérité n'aurait jamais pu se persuader l'excès et jusqu'à quel degré l'ignorance était montée, si les historiens de ce temps n'en avaient coulé quelques traits dans leurs histoires. Elle avait gagné tous les ordres du royaume ; la noblesse en faisait gloire; s'attacher aux sciences aurait été pour un gentilhomme la marque la plus expressive du manque de cœur et d'incapacité dans l'art militaire. Peu instruits de l'ancienne histoire, les braves Français, éloignés des principes des Grecs et des Latins, méprisaient l'étude et les sciences, suivaient aveuglément l'ardeur de leur courage, passaient leur vie a faire la guerre aux hommes et aux bôtes et étaient, dès leur première jeunesse, plus occupés à manier les armes que les livres. A peine savaient-ils lire. Savoir écrire eût été un opprobre et une tache pour la famille. Dans les actes publics et particuliers, ces officiers y apposaient leur cachet, qui tenait lieu de signature pour assurer ces actes. 11 est à présumer que l'origine des cachets en France vient de ce temps (1).
Le comte Henry dit le Large, comte de Champagne, releva l'hôpital d'Epernay qui était détruit par les guerres. Il ordonna en 1179 que l'on y recevrait les pauvres de la ville de l'un et de l'autre sexe dans des salles différentes, et que cet hôpital serait régi par un des chanoines de l'abbaye (2).
Dans le même temps, fut établi au faubourg Saint-Laurent un hôpital pour y renfermer ceux qui seraient attaqués de la lèpre, sous le nom de Léproserie ou Ladrerie, maladie dans les anciens temps fort commune, à présent très-rare, presque inconnue, lequel hôpital était joint a la chapelle de Saint-Laurent et placé dans la môme terre où la chapelle était construite.
(1) Anne, duc de Montmorency, pair, maréchal, connétable et grand-mattre de France, ministre d'Etat, etc., ne savait ni lire ni écrire. Il fut tué à la bataille de Saint-Denis, 15G7. (Note de Bertin du Rocheret.)
(2) Voir le n° 14 du cartulaire de l'abbaye Saint-Martin d'Epernay, tome II.
La ville d'Epernay s'était déjà ressentie des bienfaits de ce prince, qui avait fait bâtir un hôpital hors de la ville, à l'orient du château Saint-Remy, en 1145, destiné à recevoir les pauvres et les malades étrangers. Cet hôpital était construit dans le faubourg de la Folie, sur le plan duquel M. de Bussy, lieutenant du roi à Epernay, avait fait mettre une croix de pierre qui désignait le lieu où cet hôpital était édifié, duquel il ne reste à présent aucun vestige ; et la croix, qui subsistait en 1746, est détruite à cause du chemin royal fait nouvellement, qui passe à l'endroit où cette croix était élevée (1).
En sorte que dans ce temps il y avait à Epernay trois hôpitaux : 1° l'hôpital ou Hôtel-Dieu dans la ville, près l'église dite l'Aumônerie, pour les pauvres et malades de la ville ; 2° l'hôpital ou Maladrerie ou Léproserie, au faubourg Saint-Laurent, pour les malades de la lèpre et autres maladies contagieuses, desservie anciennement par les Templiers ou Chevaliers du Temple, et depuis par les Hospita- Jiers ou Chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem ; 3° l'hôpital hors de la ville, au faubourg de la Folie (2), destiné pour les pauvres et malades étrangers.
De plus, il y avait deux abbayes : celle de Saint-Martin d'Epernay, au milieu de la ville, et celle d'Igny, dont il va être parlé (3). L'établissement de tant d'hôpitaux et d'abbayes est une preuve convaincante qu'alors Epernay élait une ville considérable par l'étendue de ses faubourgs et par le grand nombre de peuple qui l'habitait.
Voilà l'époque où la grandeur de cette ville est parvenue, les siècles suivants nous feront voir sa décadence.
(h On y Taisait tous les ans la procession du dimanche des Rameaux et on y lisait l'Evangile. Le P. Caradreux, prieur et curé, est le premier qui s'en est dispensé, en 1747. (Note de Bertin du Hocheret.)
(2) Peut-être était-ce une renfermerie pour les fous ou insensés qui lui a donné ce nom. (Idem.)
(3) Ce n'était qu'un prieuré dépendant de l'abbaye d'Epernay. (Idem.)