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SÉNÈQUE, Lettres, XXI

2. « Non ab Epicuro impulsi luxuriantur. sed vitiis dediti luxuriam suam in philosophise sinu abscondunt, et eo concurrunt ubi audiunt laudari voluptatem ». Seneca, De vita beata, XII.

caractère n'avaient rien de philosophique, affublant de ce nom des hommes qui n'avaient souci d'aucune doctrine, d'aucun système. Qu'on ne vienne donc plus nous parler des pourceaux du troupeau d'Epicure : ces pourceaux, car beaucoup ne méritaient pas d'autre nom, n'étaient pas des Épicuriens.

Pour bien saisir le caractère de l'Epicurisme, pour en expliquer le succès merveilleux et durable, il faut considérer les circonstances dans lesquelles il fut conçu et enseigné. C'était quelques années après les prodigieuses conquêtes et la mort subite d'Alexandre, alors que ses généraux se disputaient et se partageaient son héritage. Les républiques grecques avaient péri l'une après l'autre ; il n'y avait plus nulle part ni liberté ni vie politique. L'ancienne religion n'avait plus de croyants et ne pouvait satisfaire les esprits. Le temps aussi était passé des grandes constructions spéculatives. Platon était mort en 347, sept ans avant la naissance d'Epicure, Aristote, en 322 ; aucun métaphysicien original ne leur avait succédé. La pensée grecque manifestait de nombreux symptômes de lassitude. Les philosophes qui continuaient d'enseigner dans l'Académie et dans le Lycée manquaient d'initiative et rétrécissaient de plus en plus les doctrines de leurs maîtres. On ne s'intéressait plus qu'aux questions qui se rap-

l'école et le système. 45

portent directement à la vie pratique; et, comme il y a deux sortes d'esprits, deux manières d'envisager la nature de l'homme et ses rapports avec l'ensemble des choses, deux systèmes opposés prirent naissance et furent accueillis avec empressement par un grand nombre d'adeptes, l'épicurisme et le stoïcisme : l'origine et le développement de ces deux systèmes sont exactement contemporains et parallèles. Il y a plus : l'épicurisme et le stoïcisme sont de tous les temps ; les deux doctrines comptent encore dans les âges modernes un grand nombre de partisans * .

1. « Qui n'a rencontré, même de nos jours, un sage pratique, épicurien sans le savoir, modéré dans ses goûts, honnête sans grande ambition morale, se piquant de bien conduire sa vie? Il se propose de tenir en santé son corps, son esprit et son âme, ne goûte que les plaisirs qui ne laissent pas de regrets, que les opinions qui n'agitent point, se garde de ses propres passions et esquive celles d'autrui. S'il ne se laisse pas tenter par les fonctions et les honneurs, c'est de peur de courir un risque ou d'être froissé dans une lutte. D'humeur libre, éclairé, plus ou moins ami de la science, il se contente de connaissances courantes. Sans trop s'inquiéter des problèmes métaphysiques, il a depuis longtemps placé Dieu si haut et si loin qu'il n'a rien à en espérer ni à en craindre. Quant à la vie future, il l'a, pour ainsi dire, effacée de son esprit et ne songe à la mort que pour s'y résigner un jour avec décence. Cependant il dispose sa vie avec une prudence timide, se ramasse en soi, se limite, ne se répand au dehors que dans l'amitié qui lui paraît sûre, où il jouit des sentiments qu'il inspire et de ceux qu'il éprouve. Son égoïsme

M. A. Croiset, dans son histoire de la littérature grecque * , dit que le principe de la morale épicurienne était foncièrement dangereux et qu'il a fait au monde antique beaucoup de mal. Nous croyons au contraire que la vogue de Tépicurisme et, nous n'hésitons pas à le dire, la transformation qu'il a subie, sont l'effet et non la cause de la décadence des mœurs. Voici en effet le témoignage de Gurtius^ : « Tous les nobles sentiments qui avaient éclaté en Grèce avaient leur raison d'être dans l'idée de TEtat. Aussi lorsque le peuple se vit interdire ce terrain, lorsqu'il n'eut plus de patrie et que la vie municipale elle-même fut en souffrance, il dut perdre toutes les vertus qu'il avait héritées du passé... Le bien-être matériel, le confort delà vie de petite ville, voilà ce que la foule chercha à se procurer. Tous les nobles instincts allèrent s' affaiblissant de jour en jour. » Droysen trace un tableau plus sombre encore de l'état de la Grèce au commencement du iv^ siècle : « Les masses appauvries, immorales; une jeunesse assauvagie

qui est noble, et qui voudrait être délicieux, a compris que la bienveillance est le charme de la vie, qu'on en soit l'objet ou qu'on l'accorde aux autres. » Martiia, Le poème de Lucrèce y p. 7.

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