Croiset, Histoire de la Littérature grecque, V, p
2. GuRTius, Histoire grecque, trad. Bouché-Leclercq, t. V, p. 449.
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par le métier de mercenaires, usée par les courtisanes, détraquée par les philosophies à la mode; une dissolution universelle, une agitation bruyante, une exaltation fiévreuse à laquelle succède la détente et l'hébétude, tel est le tableau déplorable de la vie grecque d'alors... (A Athènes en particulier) ces deux choses, la légèreté la plus coquette et la plus abandonnée, et la culture délicate, aimable et spirituelle qu'on a désignée depuis sous le nom d'atticisme, sont les traits caractéristiques de la vie d'Athènes sous la domination de Démétrius de Phalère. C'est une affaire de bon ton de visiter les écoles des philosophes; l'homme à la mode est Théophraste, le plus adroit des disciples d'Aristote, sachant rendre populaire la doctrine profonde de son illustre maître, réunissant 1000, 2000 élèves autour de lui, plus admiré, plus heureux que ne le fut jamais son maître. Cependant ce Théophraste et quantité d'autres professeurs de philosophie étaient éclipsés par Stilpon de Mégare. Quand Stilpon venait à Athènes, les artisans quittaient leur atelier pour le voir, quiconque pouvait accourait pour l'entendre; les hétaïres affluaient à ses leçons pour voir et pour être vues chez lui, pour exercer à son école cet esprit piquant par lequel elles charmaient tout autant que par leurs toilettes séduisantes et l'art de réserver leurs der-
kS ÉPICURE.
nières faveurs. Ces courtisanes jouissaient de la société habituelle des artistes de la ville, peintres et sculpteurs, musiciens et poètes; les deux plus célèbres auteurs comiques du temps, Philémon et Ménandre, louaient publiquement dans leurs comédies les charmes de Glycère et se disputaient publiquement ses faveurs, sauf à l'oublier pour d'autres courtisanes le jour où elle trouvait des amis plus riches qu'eux. De la vie de famille, de la chasteté, de la pudeur, il n'en est plus question à Athènes ; c'est tout au plus si on en parle encore ; toute la vie se passe en phrases et en traits d'esprit, en ostentation, en activité affairée. Athènes met aux pieds des puissants l'hommage de ses louanges et de son esprit et accepte en retour leurs dons et leurs libéralités... On ne craignait que l'ennui ou le ridicule et on avait les deux à satiété. La religion avait disparu et l'indifférentisme de la libre pensée n'avait fait que développer davantage la superstition, le goût de la magie, des évocations et de l'astrologie ; le fond sérieux et moral de la vie, chassé des habitudes, des mœurs et des lois par le raisonnement, était étudié théoriquement dans les écoles des philosophes et devenait l'objet de discussions et de querelles littéraires ^ ». « L'Épi-
1. Droysen, Histoire de V Hellénisme , trad. par Bouché-Leclercq, t. II, 1. III, ch. m.
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curisme, dit de son côté M. Denis \ ne corrompit rien et ne tua rien en Grèce parce qu'il n y avait plus rien à corrompre ni à tuer. »
Le mérite d'Epicure, c'est d'avoir compris ce que réclament un grand nombre d'esprits et de leur avoir donné admirablement satisfaction -. Bien des hommes en effet se préoccupent par-dessus tout d'être heureux; le bonheur, c'est le dernier terme de leurs aspirations; mais, comme ils sont intelligents, ils ne peuvent refuser de tenir compte des exigences de leur esprit; ils ne sauraient être complètement heureux que s'ils donnent une raison plausible de la règle de leur conduite ; ils éprouvent le besoin de concevoir une explication du spectacle
1. J.Denis, Hist. des Idées morales dans l'antiquité, t. I, p. 294. — Il est curieux d'opposer à ces jugements l'opinion de M. J. Soury : « C'était le bon temps pour philosopher... Ces doctes loisirs, ce détachement du monde, des devoirs et des passions du citoyen, jamais Épicure ne les aurait trouvés dans les cités turbulentes, dévorées d'envie et de soupçons jaloux, oscillant sans cesse de la démagogie à la tyrannie, du monde grec antérieur à Alexandre et à Antipater ». J. Soury, Théories naturalistes du monde et de la vie dans l'antiquité, 1881, ch. VII, p. 293.
2. C'est ce qu'a fort bien vu Nietsche : « Pour être fondateur de religion, dit-il, il faut de l'infaillibilité psychologique dans la découverte d'une catégorie d'âmes moyennes et qui n'ont pas encore reconnu qu'elles sont de même espèce. Ces âmes, c'est le fondateur de religion qui les réunit (relligio). C'est pourquoi la fondation d'une religion devient toujours une longue fête de reconnaissance. »
que présentent les êtres et les phénomènes du monde, mais ils ne sont pas bien difficiles, bien exigeants en matière d'explication ; ils se contentent volontiers de la première théorie qu'on leur propose, qu'ils croient comprendre et qu'ils acceptent avec confiance ; ils ne se donnent pas la peine de la critiquer, de l'approfondir ; si leurs doctrines offrent quelques contradictions, ils ne s'en aperçoivent pas ou ne s'inquiètent pas de les résoudre. L'épicurisme leur apportait précisément ce qu'ils demandaient : « 0 apertam et simplicem et directain viam, » dit CicéronV Dans la lutte contre le Stoïcisme, les Epicuriens conservèrent une attitude défensive plutôt qu'offensive; ils répondaient aux accusations de leurs adversaires, mais n'entreprenaient guère la critique des dogmes sur lesquels ceux-ci fondaient leur système. De tels hommes, considérant l'immensité de l'univers et le peu de place que nous y tenons, l'impossibilité où nous sommes de triompher des forces et des lois de la nature, n'entreprennent pas la lutte; ils prennent facilement leur parti de notre faiblesse, ils tâchent de s'accommoder le mieux possible de la condition qui nous est faite et s'arrangent pour passer agréablement le peu de temps que nous avons à vivre.