‹ Epidémie de la Guadeloupe, 1863-1866Chapitre 3 sur 34 · LA POINTE-A-PITRE · texte numérisé non relu

LA POINTE-A-PITRE

Insalubrité de la ville. — Topographie des lieux oii l’épidémie s’est déclarée. — Début, propagation, caractère, période d’accroissement, décroissance de la maladie. — Résumé. — Chiffre de la mortalité. — Observations météorologiques pendant l’épidémie. — Moyens de rendre la Pointeâ-Pitre salubre.

Ce qui précède montre déjà ce qu’est la Pointe-à-Pitre ; on

ne saurait donc admettre que cette ville soit « clans les

» meilleures conditions de salubrité. »

Pour nous, Européens, une ville salubre est celle dont on

peut sans répugnance longer les trottoirs ; où l’on ne voit

pas, échelonnés le long de ruisseaux nauséabonds dont ils

remuent les boues, des canards ou des cochons ; celle dont

ces mêmes ruisseaux sont chaque jour nettoyés, les ordures

complètement enlevées, les égouts curés. Rien de cela n’existe

à la Pointe-à-Pitre, malgré la vigilance de l’édilité, sans cesse

en lutte contre les routines de la population.

La ville étant plate et au niveau de la mer, il en résulte que les ruisseaux, privés d’une pente suffisante, retiennent

(1) La Pointe-à-Pitre, ville de 15,000 âmes, est située au niveau de la mer. — Le point culminant est l’hôpital de la Marine, construit sur un morne de 9 mètres d’élévation.— La pression moyenne du baromètre y est de 705.2, la température de 25°, 6.— Le degré d’humidité en centièmes, de 71.

une eau stagnante, enrichie encore le soir, dans beaucoup de quartiers, d’urine et de matières fécales. L’eau courante faisant défaut, on ne possède, pour les usages domestiques, que l’eau saumâtre et souvent impure des puits, employée aussi, pendant les fortes chaleurs de l’hivernage, à l’arrosage des rues.

Si, malgré l’état de malpropreté que je signale, la Pointeà-Pitre « se trouve dans les meilleures conditions de salubrité , » que dire alors des marais des faubourgs, de leurs vases envahies par d’impénétrables palétuviers, de l’eau corrompue du Canal-Vatable, dans lequel, jusqu’au moment de l’épidémie, le sang des abattoirs coulait en abondance.

Longeant dans le N. O., un marais sur lequel on dépose toutes les ordures de la ville, ce canal va se perdre à la mer. Autrefois, après chaque dépôt d’immondices , on répandait sur ces fumiers une charretée de terre calcaire qui, desséchant le sol vaseux, s’opposait aux émanations fétides. — Aujourd’hui ces détritus de la ville restent impunément exposés au soleil, à ciel ouvert.

La moitié de ce terrain est donc seule solidifiée, l’autre étant encore liquide et plantée de palétuviers faisant face au cimetière.

Rapidement incliné vers l’O. N. O. où il forme une vallée, le morne du cimetière se dirige en pente plus douce vers le S. S. 0. De cette disposition, il résulte que les pluies torrentielles de l’hivernage coulent en partie dans la vallée de l’O. N. 0. où, se confondant avec les boues d’un terrain couvert de végétaux, elles forment des ruisseaux qui aboutissent à la mer.

Dans la partie E. et E. S. E. du morne, ces eaux se mélangent à des flaques exposées au contraire à la brûlante ardeur

du soleil. Aussi, comme d’une chaudière en pleine ébullition, voit-on pendant l’hivernage, saison la plus chaude de l’année, surgir de ces mares, ainsi que du Canal-Valable, de volumineuses bulles de gaz méphitique, exhalaisons fétides qui font fuir les passants.

Sort-on du cimetière, on traverse d’abord un petit pont sous lequel coule en serpentant un ruisseau infect qui se rend à la mer. A gauche de la grille de l’enclos funéraire et adossé au mur d’enceinte, sont deux lavoirs creusés dans un roc calcai re,le sous-sol du morne. Or, pénétrant seulement les couches superficielles et suivant les ondulations imperméables de la roche, les eaux pluviales arrivent jusque dans la partie la plus déclive, au sud du morne, autrement dit dans ces lavoirs alimentés déjà par une source d’eau saumâtre. Une fois dans ces bassins, ces eaux chargées des principes solubles enlevés aux cadavres en voie de putréfaction qu’elles ont rencontrés, abandonnent leurs matières putrides, laissant échapper dans l’atmosphère leurs gaz délétères.

Le fond de ces lavoirs est donc tapissé d’une couche épaisse , d’un bleu verdâtre , formée de matières grasses : olêates, stéarates et margarates calcaires insolubles, produits de l’action de l’eau séléniteuse du morne et de l’eau saumâtre de la source, sur le savon journellement employé par les blanchisseuses. Ces grumeleux corps gras retiennent encore la crasse des linges ainsi que les matières putrides enlevées au champ du repos.

C’est à partir de ces lavoirs et en se dirigeant vers la route des Abymes que s’élèvent les cases malsaines dont j’ai parlé. Situées en face d’un épais fourré de palétuviers, de vases profondes et voisines de l’abattoir, ces maisons, par

suite de l’exhaussement du chemin, sont restées endiguées au milieu de tlaques puantes sans aucun écoulement.

Telles sont, il faut le dire, les mauvaises conditions de salubrité dans lesquelles vivent journellement de nombreuses familles. Souvent au nombre de vingt, dans une chambre très-petite, ces personnes couchent sur un plancher disjoint, n’ayant même pas un drap pour se couvrir. Elles restent le corps nu, exposées à l’influence de miasmes perfides auxquels vient s’ajouter la fraîcheur des nuits des mois de novembre, décembre et janvier, saison ordinaire des fièvres paludéennes graves.

Or, dans l’une des cases du chemin du cimetière, mourut, le 23 octobre, un noir de 22 ans, nommé Charles Tidor, danseur de corde (1).

Le 24 octobre , la blanchisseuse Scolastique, veuve Pimer (connue sous le nom de Colas), âgée de 61 ans, après avoir lavé toute la journée dans les bassins du cimetière, mourait à 6 heures dusoir, atteintede crampes, de vomissements, dediarrhée rizacée et de sueurs froides. — Elle habitait la cour de la maison de Mme Renard, située au bord du Canal-Vatable.

La même nuit, à 11 heures, Colmar Gauthier, dit Basile, enfant de 13 ans, expirait après 4 heures de souffrances.

Basile était le fils de la femme de Calibal, le fossoyeur de

(1) D’une enquête faite plus tard par le commissaire de police, il résulte que Tidor, rentrant à 9 heures du soir, après une représentation; but avant de se coucher une grande quantité d’eau froide; qu’on le transporta le lendemain dans la case de sa mère, située sur le chemin du cimetière, n° 23, où il succomba à une pleurésie aiguë. — Ainsi qu’on le verra plus tard, on attribuera à Tidor l’introduction du choléra à la Pointe-à-Pitre.

la Pointe-à-Pitre. Cet homme a constamment fait son service pendant l’épidémie, conservant une santé robuste, malgré les périls auxquels l’exposait son état ainsi que la proximité de sa case, à peine éloignée de cinquante mètres de la porte du cimetière et plus rapprochée encore du lavoir contaminé de la source.

Un soir, le 24 octobre, Calibal, revenant du travail, dit à Basile d’aller lui acheter une bouteille de rhum. La commission faite, l’enfant vint s’asseoir à quelques pas de sa case (n° 22) sur le parapet du pont du cimetière et, charmé du calme et de la beauté de la nuit , il y resta le temps de manger une canne à sucre. — A peine rentré, cet enfant se sentit pris de coliques violentes, de vomissements, de diarrhée rizacée, de crampes, de sueurs froides , et à onze heures il n’existait plus.

L’aumônier de l’hospice l’ayant assisté dans ses derniers moments, fit demander à M. le docteur l’Herminier père si les symptômes de la maladie à laquelle venait de succomber Basile ne seraient pas ceux du choléra ?

Rien dans l’état sanitaire de la colonie ne pouvant justifier une pareille crainte, le savant doyen des médecins de la Pointe-à-Pitre n’hésita pas à répondre négativement.

Alarmé de cette mort aussi violente que rapide, le public l’attribua à un empoisonnement, et M. le procureur impérial Chazot chargea le docteur Senelle, médecin de lre classe de la marine, de se rendre chez Basile, afin de renseigner la justice. Les déjections de l’enfant n’avant point été conservées, M. le docteur Senelle déclara, d’après ce qui lui avait été dit , et après un examen du cadavre, que « Basile avait du succombe r a une fièvre intermittente , revêtant la forme

algide cholériforme. » Le parquet pensant que l’autopsie devenait inutile ne l’ordonna point.

Le lendemain de la mort de la blanchisseuse Scolastique (25 octobre), Renard alla, accompagnée de sa servante, chercher son linge resté dans la chambre de la défunte. Dès le soir elle fut prise de diarrhée, de crampes et de vomissements; soignée à temps, elle put être guérie.

Le 27, deux noirs moururent encore dans la même cour. M. le docteur Jouannet , appelé pour leur donner des soins , sortit en disant qu’il venait de constater deux cas de choléra foudroyant. C’est à partir de cet instant que la frayeur commença à se répandre en ville.

Le 28 octobre, expirait, au faubourg de Nozières, le nommé Tabagi , enfant de 16 ans.

Le 29,. ce fut la blanchisseuse Gligli , surnommée Sans- Pareille, âgée de 38 ans. Cette femme, qui habitait la rue de Nassau, avait lavé du linge à la source du cimetière pendant toute la journée précédente. Puis mourut Fontanges, pêcheur dans le faubourg des Abymes.

A cette même époque, des maçons réparaient les tombes et blanchissaient les caveaux, ainsi qu’on a coutume de le faire faire tous les ans avant la Toussaint : c’est à ce genre de réparations que Joseph Parfait et Célestin Anjoin travaillaient alors au cimetière.

Anjoin ayant remarqué que certaines fosses de la partie 'du morne, appelée le Doublon , laissaient échapper de trèsmauvaises odeurs, prit la précaution de travailler constamment au vent de ces miasmes, afin de n’en pas être incommodé.

Le 29 octobre, il vit le fossoyeur Calibal creusant une fosse

pour sa belle-mère qui, en peu d’heures, venait de succomber à une maladie semblable à celle de son petit-fils Basile.

La femme de Galibal arriva, portant le déjeuner de son mari, et, s’étant assise auprès de lui, elle attendit qu’il eût fini son repas : cette femme tomba malade le soir et mourut dans la nuit.

Le 30, c’est-à-dire le lendemain, Anjoin, passant le matin devant la porte de Calibal, aperçut sa femme étendue morte sur son lit. Saisi de frayeur, il se hâta de gravir le cimetière, prit ses outils et s’en revint, abandonnant là sa besogne. En arrivant près de Joseph Parfait, il lui dit de ne pas rester plus longtemps au cimetière, parce que le séjour en était devenu très-dangereux.

Il insista même pour qu’il sortît en même temps que lui ; mais Joseph voulut terminer sa journée. Une fois son travail achevé, il descendit se laver la figure, les mains et les jambes dans l’eau du bassin de la source, dont il s’était déjà plusieurs fois servi pour composer ses laits de chaux ; il y nettoya ses outils et rentra chez lui. — Le lendemain , 31 octobre, il n’existait plus.

Joseph fut d’autant plus imprudent de ne pas accompagner Anjoin qu’il connaissait parfaitement le mauvais état du cimetière. Quelques jours auparavant, il avait indiqué à M. Boirard, conseiller municipal, une fosse d’où sortaient d’abondantes vapeurs; puis, ayant lancé une pierre sur cette tombe, il en avait fait surgir aussitôt une légion de mouches.

« Les cadavres, ajouta-t-il, ne sont pas profondément » enfouis; voyez plutôt. » Prenant alors une lige de fer, il fit un sondage et enfonça sa tige à 30 centimètres. Quand ensuite il frappa légèrement sur le bois du cercueil, on en

distingua parfaitement le bruit. — « Les pluies ont été si

» abondantes cette année, continua-t-il , qu’un matelot en- » terré là , à 30 centimètres tout au plus, se trouve en ce » moment littéralement dans l’eau : je vais vous en donner » la preuve.... ! » MaisM. Boirard s’y opposa et, s’empressant de quitter le cimetière, il donna à Joseph le conseil de faire de même. — On sait le reste !

Tels furent les débuts d’une maladie dont la contagion allait, si peu de temps après, couvrir de deuil la colonie et •ses dépendances.

Dès le 29 octobre, M. Picard, maire de la Pointe-à-Pitre (1), s’empressa de convoquer tous les médecins de la ville, et dans une séance tenue à la Mairie, on décida à la majorité de 7 voix, contre 2 qui soutinrent que c’était le choléra , que la maladie observée jusqu’alors devait être qualifiée de : « fièvre per ni- » cieuse algide cholériforme ; que cette fièvre était occa- » sionnée par la grande humidité existant .depuis quelque » temps, à l’élévation des plus hautes marées, ainsi qu’au » mauvais état des habitations. »

Réuni le lendemain (30 octobre), le conseil d’hygiène et de salubrité publique (2) fut consulté sur les moyens à prendre pour éviter l’arrivée en ville d’un fléau qui menaçait de devenir épidémique.

Le conseil ayant aussi à s’occuper des dispositions relatives à la propreté et à l’assainissement de la Pointe-à-Pitre, j’exposai les principales causes d’insalubrité de la ville et des faubourgs, et je rappelai les moyens d’assainissement que j’avais déjà proposés en 1864 (3).

(1) M. Picard a été nommé chevalier de la Légion d’honneur, par un décret impérial du 6 juillet 18GG.

(2) Créé par un arrêté du 24 février 1864.

(3) Voir mon Hydrologie de la Pointe-à-Pilre.

M. le docteur L’Herminier , père , se rallia à mes idées (1). 11 exprima la pensée que la maladie qui débutait « ne provenait » pas d’importation; qu’elle devait être attribuée aux causes » méphitiques permanentes, signalées dans les localités in fec- » tées ». M. L’Herminier désigna même la route du cimetière comme étant le siège de l’infection,

« Cette route a été exhaussée , dit-il, laissant de chaque » côté des maisons enfouies dans des marécages qui n’ont » pour limite que le mur du cimetière. Je propose donc l’éva- » cuation d’urgence des maisons qui bordent cette route afin » que, par cette mesure indispensable, le reste des habitants » ne succombe pas, infailliblement atteint par le fléau. Sans cela » la maladie ne peut que s’étendre ; elle gagnera la ville, si » les terrains de production restent dans de semblables condi- » fions d’hygiène. — Je propose encore de faire entrer tous » les malades à l’hospice Saint-Jules (2) ; de loger ailleurs les » habitants du chemin du cimetière, afin qu’on puisse com- » hier les terrains submergés, dès que l’évacuation des cases » sera accomplie. »

Le conseil discutant ensuite d’autres mesures prophylactiques urgentes , décida : '

1° — Qu’on ferait évacuer d’office toutes les cases insalubres de la route du cimetière ;

2° — Que le cimetière , habituellement très-fréquenté les

(1) Par décret impérial du 6 juillet 1866 , M. L’Herminier père a été élevé au grade d'officier de la Légion d’honneur,

(2) La fondation de cet hospice remonte à 1843. Sa destination toute spéciale aux malades de la ville, s’étendit aux malades des autres localités après l’émancipation.

jours de la Toussaint et des Morts , serait fermé à partir du 31 octobre, jusqu’à nouvel ordre, afin d’empêcher les habitants de s’exposer aux miasmes délétères de ces parages.

3° — Sur ma proposition , il fut arrêté qu’à l’avenir le sang des abattoirs ne serait plus déversé dansleCanal-Vatable, qu’on le recueillerait dans des baquets et qu’il serait ensuite jeté à la mer, si l’agriculture ne voulait en tirer parti.

M. Michelon, vétérinaire, fit savoir au conseil qu’à l’abal tondu chemin des Petites-Abymes, dont le sang va se perdre dans les terres marécageuses de la partie Est de la ville, on tue des animaux malades. « Cette viande, dit-il, d’un prix inférieur » à celui du marché de la ville, y est apportée et vendue. J’ai » vu, ajouta M. Michelon, abattre sur ce terrain un troupeau » de trente moutons galeux que j’ai refusés à l’abattoir de la » ville , les jugeant dangereux pour l’alimentation. Malgré » cela, ces moutons ont été débités sur le marché de la Pointe- » à-Pitre. »

4° — Le conseil décida que des feux seraient allumés chaque soir le long du canal, sur les routes voisines, même dans les rues de la ville, afin de purifier et de renouveler l’air ;

50 Que la police serait chargée de faire transporter à l’hospice Saint-Jules tous les malades ainsi que les morts qu’on lui désignerait.

Avant de se séparer, M. le Maire proposa de nommer une commission chargée d’aller faire comprendre aux habitants de la route du cimetière, le danger auquel ils s’exposaient en restant désormais dans ces parages, devenus un foyer épidémique. Cette commission — composée : du Maire, du procureur impérial Chazot, du chef du service de santé Ch. Senelle, du curé de la ville Duthu, de l’aumônier du faubourg Belmont, deM. Dubois delà Sauzais, négociant, de M. Guesd ',

pharmacien — fut convoquée pour le lendemain à 8 heures, à l’hospice Saint-Jules.

Dès le lendemain, en effet, M. Saint-Clair Jugla, 1er adjoint, mû par un dévouement dont il n’a cessé de donner des preuves durant l’épidémie, guidait la commission dans toutes les cases malsaines des faubourgs.

Le 31 octobre, M. le Gouverneur arriva de la Basse-Terre et avec lui M. le docteur Walther, 1er médecin en chef de la marine.

Le ler novembre, après avoir visité les malades de l’hôpital de la marine, M. Walther se rendit avec M. L’Herminier à l’hospice Saint-Jules, pour y faire l’autopsie d’une nouvelle victime.

Je fus chargé, à son retour, d’analyser l’eau de la source du bas du morne du cimetière ainsi que celle des marais environnants.

Voici les conclusions du rapport que j’adressai à M. le premier médecin en chef :

« 1° L’eau cle la source du bas du morne du cimetière ne

contient aucune substance toxique , contrairement au bruit

qui s’en est répandu dans la population noire.

» Elle laisse par litre 2 gr. 20 centig. derésidu grisâtre, contenant des traces de fer et une forte proportion de sel marin, représentée par 866 milligr. de chlore combiné.

» 2° L’eau des marais renferme beaucoup de matières organiques, laisse dégager une prodigieuse abondance de bulles de gaz hydrogène proto-carboné et d’hydrogène sulfuré.

» Elle donne par litre, après une évaporation ménagée, 20 centig. d’un résidu brun, argileux, noircissant par lachalcurct répandant d’abondantes vapeurs empyreumatiques. »

J’avais le plus vif désir de recueillir les gaz de la source cl

des marais pour en faire l’analyse; je voulais aussi rechercher quelle était la quantité d’ozone contenue dans l’air, durant l’épidémie ; mais le service de santé de la marine ne possédant pas de laboratoire de chimie à l’hôpital de la Pointe-à- Pitre, je n’ai pu, faute des instruments indispensables, me livrera ces importantes et très-utiles recherches.

Du 28 octobre au 1er novembre, la maladie donna une moyenne de deux à trois décès par jour.

Le 2 novembre, le chiffre des morts s’éleva tout-à-coup à sept. Dans les vingt-quatre heures suivantes, on comptait vingt-sept décès inscrits à l’état-civil.

La panique s’empara de toute la population. Les familles aisées quittèrent la ville pour se rendre dans la partie montagneuse qui constitue la Guadeloupe proprement dite, allant se réfugier, soit au Petit-Bourg, soit à la Basse-Terre, au Camp-Jacob ou au Matouba.

Le mot choléra volant de bouche en bouche, on en attribua l’introduction au navire la Sainte-Marie , de Bordeaux, venu en relâche le 28 octobre. Nous examinerons plus loin la valeur de cette primitive accusation.

Convoqué à la Basse-Terre le 5 novembre, le jury médical fut appelé à délibérer sur le caractère de l’affection qui sévissait à la Pointe-à-Pitre. Il déclara :

« Que cette maladie lui paraissait être une fièvre algide » cholériforme.

» Que, née dans un marais infect qui avoisine le cimetière,

» cette maladie n’avait, jusqu’alors, étendu ses ravages que » sur les quartiers voisins et qu’elle paraissait s’ètre localisée » dans la partie nord du Canal-Vatable.

» Qu’elle était conséquemment infectieuse, quelle avait

» une gravité excessive, mais que jusqu’ici il n’y avait pas » eu d’exemple de contagion. »

Le jury médical décida donc que les patentes de santé porteraient désormais la formule suivante :

« Il règne à la Pointe-à-Pitre, depuis le 2i2 octobre 1865, » une fièvre pernicieuse algide cholériforme , qui sévit épi- » démiquement, mais qui n’a pas, jusqu’à ce jour, présenté » de caractère contagieux. »

S’étendant d’abord le long du chemin du cimetière, la maladie gagna :

Au Nord, les faubourgs des Abymes et de Nozières ; à l’Est, le faubourg d’Ennery.

Au Sud, le quartier de la Source, le Morne-à -Caille, la route de Darboussier; enfin, le Canal-Vatable sur tout son prolongement.

Cernée de toute part, la ville ne pouvait désormais tarder à être envahie, et les premières maisons atteintes furent celles dont les domestiques ou les habitants avaient des relations avec les personnes des faubourgs ou des abords du Canal- Vatable.

On crut donc voir dans cette marche progressive et localisée du fléau, l’indice de son caractère tout local, peut-être celui de sa véritable origine ; sa nature véritablement contagieuse commençait à paraître.

Ce qui contribua le plus à propager cette maladie, fut l’habi tude du pays de se réunir en grand nombre pour veiller les morts.

Dans une chambre étroite, autour d’un cadavre déjà en putréfaction, au milieu d’émanations pestilentielles, d’un air vicié, s’entassaient trente ou quarante personnes plongées dans la douleur, ne voulant plus sortir, ne songeant pas au

danger des miasmes qu’elles absorbaient et dont pourtant elles allaient bientôt disséminer partout les germes pernicieux .

En effet, l’inhumation du mort à peine achevée, ces personnes déjà préparées à devenir des victimes et ayant regagné leurs demeures, succombaient peu de temps après, atteintes par le fléau.

Conservant dans leurs cases les linges sales empreints de déjections alvines, se couchant même sur des matelas souillés, ou à côté des cadavres, les parents du mort ne pouvaient échapper à la contagion.

Le docteur Jarrin de Chambéry attribue avec raison la transmission du miasme cholérique aux matières fécales et aux vomissements ayant subi une certaine fermentation qui, dit-il, « ne se développe que du 3e au 5e jour. L’incubation » se développerait alors d’autant plus vite que les déjections » seraient maintenues sous l’influence d’un air chaud et » humide. »

C’est précisément ce qui a eu lieu à la Guadeloupe.

« La fermentation serait au contraire retardée par, un » courant d’air sec et froid. — A. part l’idiosyncrasie de » chaque individu, les vomissements et les déjections fraîches » ne sont pas aptes à propager immédiatement la maladie.

» Il résulte d’après cela que les linges contaminés ne se- » raient pas d’abord aptes à transmettre la maladie, si les » déjections qui les souillent étaient rapidement séchées.

» Mais, renfermés et maintenus à l’état humide, ces linges » acquièrent au bout de quelques jours la propriété conta- » gieuse.

» Ils peuvent alors transporter le germe du mal à une » grande distance. »

Partageant cette opinion, M. Bonjean propose la désin-

fection immédiate des déjections et des vomissements cholériques par le charbon ferrugineux préparé ainsi :

Charbon de bois pulvérisé, 1,000; sulfate de fer, 500.

Se couchant bien portant un soir, sur un matelas souillé de déjections qu’il venait de voler, un noir mourut dans la nuit atteint de crampes, de vomissements et de diarrhée.

Les exemples de la contagiosité de cette maladie seraient trop nombreux s’il fallait les énumérer tous. L’occasion se présentera d’en citer d’autres.

Semblable à une traînée de poudre, la maladie se propage donc sur toute la Guadeloupe, dans ses dépendances, im portée toujours par les personnes parties de la Pointe-à- Pitre. s

S’il ne m’appartient pas de qualifier cette maladie, que j’avais en quelque sorte prédite dès le mois d’octobre 1864 (1), je puis toutefois assurer l’avoir vue prendre à son début les caractères d’une fièvre algide 'pernicieuse cholériforme.

Qu’elle se soit modifiée plus tard par son introduction dans des milieux différents, tels que la Basse-Terre, ville élevée de 18 mètres au-dessus de la mer, au camp Jacob situé à 540 mètres, au Matouba dont l’altitude est plus grande encore, peu importe! — Il s’agit de démontrer qu’à la Pointeà-Pitre, située au niveau de la mer, elle a revêtu, à sa sortie des marais, les caractères d’une fièvre cholériforme algide , et nullement ceux du choléra proprement dit. — Je laisse parler un moment M. le docteur Henri Léger, dont le dé-

(1) Voir le journal le Commercial du 29 octobre, des 2, 5, 16 novembre, 3 décembre 1864. — Voir ma brochure sur YHydroloyie de la Pointe -

à-Pitre , pages 6 et 7 (1865).

vouement dans celte triste période a été au-dessus de tout éloge :

« La maladie est caractérisée chez les uns par des vomis- » scments seulement; chez d’autres, la diarrhée choléri- » forme (eau de riz, lavure de vaisselle) est le seul symptôme » qui vienne se joindre au refroidissement général. D’autres » lois, il n’y a ni vomissements, ni diarrhée ; on observe un » frisson initial, puis le malade se plaint d’une grande » chaleur, il repousse ses couvertures, et cependant la tem- » pérature s’abaisse, la peau devient froide, se couvre d’une » sueur abondante et visqueuse. Le malade est calme et la » mort survient sans l’agitation, les convulsions, les cris or- » dinaires aux cholériques, sans surtout cet aspect caraclé- » ristique de la face.

» Dans beaucoup de cas, on a vu les vomissements cesser » ainsi que les déjections alvines ; c’était alors pour nous d’un » pronostic très-fâcheux. Le malade, jouissant de toutes ses » facultés intellectuelles, se trouvait dans un état de calme,

» de bien-être même, s’éteignait sans souffrances au bout de » 5, 6, 10, 24 heures, et quelquefois plus. Le pouls, petit,

» misérable, disparaissait graduellement.

» Je n’ai jamais constaté les crampes dont on a parlé;

» j’entends les vraies crampes du choléra. Il y avait quelque- » fois, pas toujours, une grande fatigue des membres, des *> douleurs articulaires et musculaires, en tout semblables à » celles qu’on observe dans nos accès de fièvre ordin ire. •

» Il en est de même de la cyanose, et chez les blancs que » nous avons perdus ce phénomène eût été visible. Cepen- » dant, je dois dire que je tiens démon confrère, le docteur » Loyseau, qui exerce à la Pointe-à-Pitre depuis quatorze ans,

» que souvent dans les lièvres algides cholériques, il a observé » et des crampes véritables et la cyanose.

» Alibcrt et les autres auteurs qui se sont occupés de la » matière, mentionnent ce symptôme.

» Il y a dans cette maladie une sidération très-remarquable » du système nerveux et principalement du grand sympa- » thique. Les malades sont dans la prostration la plus com- » plète : interrogez-les, ils ne se plaignent pas, ils ne souffrent « de nulle part; la sensation de chaleur leur est seule insup-

)> portable. Toujours cet état est précédé de prodromes : » malaise, un peu de fièvre, de la diarrhée, le plus souvent » bilieuse, et ces prodrômes, même clans les cas dits fou- » droyants, m’ont toujours paru marqués du sceau de l’in - » tcrmittence.

» H y a eu, pour moi, comme une bouffée de fièvrps perni- » cieuses affectant toutes les formes et principalement la » forme algide.

» Nous avons, en effet, tous eu à traiter des accès perni- » cieux que j’appellerai simples, des fièvres hématuriques, » des fièvres à vomissements noirs, des fièvres convulsives, » et même, j’ai eu un cas de fièvre intermittente syncopale » chez un jeune homme de 15 ans que j’ai perdu.

» A la suite de plusieurs visites faites à l’hospice St-Jules, un » de mes plus proches parents a subi l’influence épidémique. » Après deux accès de fièvre, deux nuits de suite, de 11 » heures à 4 heures du matin, il a eu aux mêmes heures, » les nuits suivantes et avec la même durée, un accès dans » lequel, après le frisson initial, il y a eu refroidissement » général, algidité complète, à l’exception du ventre et de la » poitrine qui avaient conservé leur température normale.—

» Pas de vomissements, pas de diarrhée.

» Les cinq ou six nuits qui ont suivi cet accès pernicieux,

)) aux mêmes heures, état de prostration , sensation de » bouffées de chaleur à la face et à la partie supérieure du » tronc, refroidissement des membres. Les cas semblables à » celui-ci ont été nombreux; ils constituent pour moi les cas » simples de notre épidémie.

» La convalescence a toujours été longue, même chez les » gens légèrement atteints. Pendant près d’un mois , le » parent dont je viens de parler, est resté affaibli, énervé,

» privé de sommeil, d’appétit, vivant dans un état d’inquiétu- » de qu’il attribuait à la secousse de la maladie. Et c’est là » un cas bénin.

» Chez d’autres malades, il y a un état typhoïde parfaite- » ment caractérisé : c’est une seconde maladie à traiter.

» D’autrefois ce sont les méninges qui se prennent et alors » le malade est enlevé à la suite d’accidents cérébraux très-. » marqués. Enfin, le plus souvent, il y a faiblesse générale,

)) peu de force de réaction, petites fièvres revenant périodi-

» quement le soir.

» J’allais oublier, comme terminaison, l’état comateux ou » plutôt la fièvre comateuse, presque toujours mortelle, qui » venait remplacer, la fièvre algide.

» Pour moi , la maladie tout entière était le fait de ce que » nous appellerons l’état pernicieux ou la perniciosité , qui » primait tout. A cette perniciosité venait se joindre (pas » toujours , puisque j’ai cité des accès pernicieux de toutes » sortes) comme épiphénomènes : la diarrhée et les vomis- » sements qui ont fait caractériser la maladie de cholérique. » Mais, avant tout , V accès pernicieux ; — la diarrhée, les » vomissements cessant , le malade reste sous l'influence de

» celte perniciosité et il succombe. Aussi le .9 id frite de quinine » m’a-t-il été d’un grand secours. »

» En résumé, 11e pourrais-je pas répéter avec M. Rossy-Bey, » lorsqu’il observait le début de l’épidémie cholérique au » Caire, qu’il 11e faut pas appeler choléra cette forme morbide » qui s’est présentée à la Pointe-à-Pitre, sans risquer de # prendre une partie pour le tout?.. »

En présence de la rapide augmentation de la mortalité, M. le Gouverneur de la Guadeloupe demanda des médecins de la marine à la Martinique. M. Batby-Berquin fut envoyé à la Pointe-à-Pitre et dirigé sur la commune de la Baie Mahaull pour y créer une ambulance.

Le 4 novembre , M. le Directeur de l’intérieur vint, de la Basse-Terre , présider le conseil d’hygiène et de salubrité publique. Ordinairement composé de quinze membres , ce conseil fut cette fois, sur la demande du maire, augmenté des médecins de la ville (1).

(1) Le conseil d’hygiène, présidé par M. le Directeur de l’intérieur, se composait ce jour: 1° de M. Picard, maire de la Pointe-à-Pitre ; 2° de M. Chazol, procureur impérial: 3° de M. le Juge d’instruction ; 4° de M. Senelle, chef du service de santé de la marine ; 5° de M. le docteur L’Herminier , père; 6° de M. Morau , chef du service maritime ; T de M. Cuzent, chef du service pharmaceutique de la marine; 8° de M. Barbe, chef du génie; 9° de M. Guesde, pharmacien civil ; 10° de M. Nesty, chef du service des ponts-et-chaussées de l’arrondissement; 1 1° de M. Noirtin. commissaire de l’immigration ; 12° de M. Michelon, vétérinaire; 13° de M. Dupont, négociant ; 14° de M. Dubois de la Saussaye, négociant; 15" de M. Ango, propriétaire. — MM. Baffer, procureur général, Walther, l,r médecin en chef de la marine; Saint-Glair-Jugla, 1er adjoint, assistaient à cette séance.

Les médecins appelés ce jour furent: MM. Granger, Sainte-Croix - Loyseau, Demay de Goustine, Alfred L’fJernvoier, Henry Léger. MM. Descorps et Jouannet, également convoqués, ne se présentèrent pas.

Dès l’ouverture de celle séance, qui eut lieu le 6 novembre, M. le Directeur de l’intérieur assura que le concours de l’administration supérieure ne saurait faire défaut à Fédilité de la Pointe-à-Pitre, décidée qu’elle était à combattre, par les moyens les plus énergiques, le choléra , ce nouvel ennemi.

A ce mot de choiera , une intempestive discussion médicale s’éleva. Elle parut impressionner vivement l’un des membres de l’assemblée, M. Dupont, qui tomba malade dès le lendemain (7 novembre). Agé de 61 ans, d’une constitution usée , cet honorable négociant mourut le 9 , devenant la première victime de la race blanche.

Peu de jours après ce malheur, la geôle , qui recélait cent quatre-vingts condamnés à l’amende, fut envahie par le fléau. Ces détenus, qu’on employait aux inhumations, rapportèrent bientôt dans l’établissement les germes de l’affection régnante, et vingt-cinq d’entre eux payèrent de la vie le service auquel on les avait affectés.

On s’empressa d’élargir tous les prisonniers valides, séquestrant seulement les voleurs sur le ponton de la rade le

Cocyte.

Le passage de ces condamnés par les diverses [communes de la colonie fut, pour chacune d’elles, la première étape de la contagions

L’hospice Saint-Jules, en recevant les personnes atteintes de l’affection régnante, devint aussi un nouveau foyer épidémique, un second centre de contagion. Les infirmiers étant morts les premiers, on ne trouva plus personne pour soigne]1 les vivants et encore moins pour enterrer les morts.

Du 7 au 12 novembre, la moyenne des décès fut de 22.5 par jour, et les bières faisant défaut, la salle du théâtre fut convertie en atelier de cercueils que la municipalité faisait

délivrer gratuitement aux indigents. Aussitôt recouverts de chaux vive, les cadavres étaient portés au cimetière où ils passaient souvent la nuit, déposés sur le sol, faute de trouver d’avance une suffisante quantité de fosses pour les recevoir. Ce retard dans les inhumations, dû au manque de bras, fil prendre le parti de porter les-corps non réclamés au Morne à-Savon, dont le terrain gras et argileux offrait peu de résistance à la pioche. Des gabares portaient à ce cimetière, situé de l’autre côté de la rade, et réservé jadis aux militaires, un nombre plus ou moins grand de victimes, que recevait une fosse commune.

Ce fut ainsi qu’on parvint à conjurer le danger qui serait infailliblement résulté de l’inhumation de tant de monde dans le cimetière de la ville, dont l’étendue était loin de répondre à une semblable accumulation.

Le 12 novembre, arrivèrent vingt soldats de la compagnie de discipline des Saintes. On leur confia, sur leur demande , les fonctions d’infirmiers à l’hospice Saint-Jules. Ces soldats rivalisèrent de zèle et de dévouement.

Une chose digne de remarque, c’est qu’aucun de ces hommes, à la Pointe-à-Pitre, ne fut atteint de la maladie régnante. Ils payèrent leur tribut aux fièvres intermittentes de l’époque, mais c’était à qui reprendrait au plus vite son service.

Le fléau perdit enfin de sa violence, on eut le temps de combattre le mal, d’obtenir quelques convalescences. Jusqu’alors les malades étaient morts en très-peu d’heures, et souvent le médecin n’avait pas eu le temps d’arriver.

Le 15 novembre, MM. Ferret et Boirard fils, firent dans leurs magasins des distributions de pain, de viande et de vin aux malheureux. Une souscription fut ouverte afin de pou-

voir continuer la répartition de ces secours. Le bureau de bienfaisance délivra gratuitement des médicaments aux personnes pourvues d’un bon d’urgence signé d’un médecin. Le doyen des pharmaciens de la ville, M. Napias, approvisionna à ses frais plusieurs communes, mettant aussi à la disposition des hôpitaux de la marine, pendant la durée de l’épidémie et avec un désintéressement qui l’honore, toutes les ressources de ses magasins (1).

Le 18 novembre, le fléau s’étant tout-à-coup déclaré à la Basse-Terre, la préoccupation de la Pointe-à-Pitre devint moins grande et l’on ne songea plus qu’aux nouveaux affligés.

Le 23, on transforma en ambulance l’école communale tenue par les frères de Ploërmel ; on y plaça cinquante lits garnis, empruntés aux casernes, et l’on y évacua les malades de l’hospice Saint-Jules, autres que ceux atteints parle fléau.

Le 25, la mortalité, qui jusqu’alors n’avait jamais dépassé le chiffre de 39, s’éleva à 52.

Nuit et jour sur pied, les médecins ne pouvaient plus suffire. Chaque roulement de leur voiture portait, la nuit surtout, le trouble dans toutes les maisons. On ne pouvait se défendre d’une émotion pénible en songeant que cette course rapide était l’indice d’une nouvelle agonie.

Bien que le chiffre des décès diminuât, les médecins attribuaient encore, le 29 novembre, le grand nombre des moïts à la déraisonnable répugnance des malades pour l’hospice. Beaucoup préféraient mourir chez eux plutôt que de se laisser transporter à l’hôpital.

(I) Le conseil municipal et le bureau de bienfaisance, dans leurs séances des 31 janvier et 1er février 18GG, ont voté une adresse à M. Napias.

La mort trouvait une proie facile dans ces malheureux abandonnés à eux-mêmes, se traitant à leur guise, souvent ne se traitant pas du tout, quelquefois même empoisonnés par d’amples libations de tafia camphré, par de trop fortes doses de laudanum, ou par quelque remède conseillé comme préservatif par des empiriques.

Les médecins retrouvaient donc intactes les potions prescrites la veille. C’est que beaucoup de ces moribonds, voyant que la maladie atteignait plus particulièrement les noirs, s’étaient imaginé que les blancs devaient avoir le plus grand intérêt à les empoisonner, afin de faire disparaître plus promptement l’épidémie.

En six semaines, la Pointe-à-Pitre vit mourir près de mille habitants, presque 1 e quinzième de sa population.

Malgré les feux allumés chaque soir le long du Canal- Vatable et dans les rues de la ville, malgré les salves d’artillerie qu’on fit sur la place de la Victoire, l’état sanitaire de la Pointe-à-Pitre ne changea guères pendant tout le mois de novembre.

Ce ne fut qu’à partir du 5 décembre, que la véritable période de décroissance commença. Mais, l’épidémie dura encore longtemps, entretenue par une contagion difficile à déraciner et produite par les nombreux vols d’effets et de matelas contaminés. La fermentation des déjections s’arrêtait-elle sous l’influence d’un air sec et chaud? C’est probable ; car, dès que les pluies reparaissaient, les tissus devenant humides tuaient alors sans merci tous les gens possesseurs de ces linges ou effets volés dans les cases vidées par le fléau. Dans les dix premiers jours du mois de mars, qui furent secs et beaux, on ne compta que trois décès; du 11 au 20, d’ abondantes pluies d’orage étant survenues ainsi que des vents de

N. 0., temps complètement anormal dans celle saison, on perdit dix personnes dans le faubourg des Abymes.

C’est d’une maison située en face de l’hospice Saint-Jules, qu’ûne femme porta de nouveau la contagion dans cet hôpital (1).

Voici, par période de dix jours, l’effectif de la mortalité depuis le début de l’épidémie jusqu’au 1er avril 1866 :

Décès.

Du

au

Ote.

1865 il y a eu

Du

\ er

au

Nov.

Du

au

Nov.

Du

au

Nov.

Du

|er

au

Déc.

Du

au

Déc.

Du

au

Déc.

Du

ter

au

Janv.

Du

au

Janv.

Du

au

Janv.

Du

|er

au

Fév.

Du

au

Fév.

Du

au

Fév.

Du

|er

au

Mars

Du

au

Mars

Du

au

Mars

Du

jer

au

Avril

Du

au

Avril

Du

au

Avril

Au 31 Avril on comptait donc un total de 1328 décès provenant tous de l’épidémie.

(1) Dès le lendemain, neuf cas se déclarèrent; cinq de ces cas ont été suivis de mort,

Dans le tableau suivant, on remarquera que le chiffre de la mortalité est plus élevé que celui que je viens d’indiquer. C’est que l’état-civil a porté sur ses registres toutes les mortalités de la ville indistinctement.

Et puis, la confusion fut telle au début de la grande mortalité, qu’il arriva d’enregistrer au moins deux fois la meme personne sous des noms différents. — On le comprendra aisément quand on saura que les noirs en général possèdent de nombreux sobriquets qui, à la longue, finissent par leur tenir lieu de noms véritables.

Dès que les employés de la Mairie s’aperçurent de ces irrégularités, ils mirent tous leurs soins à n’accepter les renseignements fournis par les parents ou par les amis qui se chargeaient de déclarer un décès à l’état-civil, qu’après les avoir préalablement contrôlés.

En déduisant donc notre total de celui de ce tableau, il reste 236 décès étrangers à l’épidémie.

Etat général numérique des décès survenus à la Pointe-n- Pitre , depuis le 24 Octobre 1865 au ol Avril 1866 inclus.

Page 1