‹ Epidémie de la Guadeloupe, 1863-1866Chapitre 30 sur 34 · PRINGLE · texte numérisé non relu

PRINGLE

Dès que les décès augmentèrent à la Pointe-à-Pitre, les fosses devinrent insuffisantes faute de bras pour en creuser d’avance. On utilisa alors deux grands caveaux vides, restés sans acquéreurs et situés à droite de l’entrée du cimetière. On entassa trente-quatre cadavres dans l’un et trente-huit dans l’autre. Mais, l'activité prodigieuse avec laquelle marchait la putréfaction de tant de morts réunis, en fit bientôt éclater les murailles et des miasmes se firent jour de toute part.

Comblant aussitôt ces caveaux de chaux vive, on en maçonna avec soin les nombreuses fissures, et les exhalaisons cessèrent.

Ces caveaux une fois remplis, on vit des corps rester toute

la nuit sur le sol, les travailleurs ne pouvant plus parvenir à creuser chaque jour un nombre de trous en rapport avec la mortalité toujours croissante. Le morne calcaire qui constitue le cimetière rendant par sa nature le travail très-long et pénible, on songea au Morne-à-Savon, ancien lieu de sépulture des marins et des soldats, et dont le sol argileux est de beaucoup plus perméable à la pioche. Chaque soir donc, desgabares chargées de cadavres par les soins de M. Trouillé, l’infatigable voyer de la Pointe-à-Pitre, traversaient la rade et se rendaient à cet ancien cimetière, où des fosses communes recevaient les victimes.

Au début de l’épidémie, la Basse-Terre fut divisée en quatre circonscriptions médicales. On y créa trois 'ambulances : au Mont-Carmel, à l’hôpital de la marine et au bas du bourg. Les deux premières furent confiées aux médecins de la marine, dont le nombre était alors très-restreint attendu que le médecin en chef, M. Walther, désireux d’assurer les secours dans les communes, s’était empressé de mettre une partie de son personnel à la disposition de M. le directeur de l’intérieur.

A partir du 19 novembre, le nombre des morts augmentant beaucoup, les cercueils firent complètement défaut. On plaça alors les cadavres dans des tombereaux qui les portaient au cimetière, les déposant sur le sol où ils restaient ensuite un temps plus ou moins long, attendant que leur tour d’inhumalion arrivât. Au plus fort de l’épidémie ces charettes mortuaires parcouraient les rues nuit et jour : on y déposait les victimes au fur et à mesure qu’on les découvrait. Il arriva que les personnes chargées de celte police des inhumations se virent contraintes de pénétrer dans les maisons après en avoir

défoncé les portes, pour s’assurer si elles ne recelaient pas de cadavres. Elles furent plusieurs fois obligées dé mettre ellcsmêmes les victimes dans les voitures, les habitants de ces maisons ayant déjà fui pour se soustraire à la contagion, abandonnant là leurs morts.

Un grand nombre de décès devait donc forcément échapper à la surveillance de l’état-civil par suite de cette manière d’opérer; d’autant mieux qu’on ne se donnait plus la peine d’aller faire des déclarations à la mairie

Des agents de police se tenaient à l’extrémité de la ville, sur la route du cimetière et prenaient note du nombre de cadavres entassés dans les voitures, ainsi que de ceux qu’on transportait isolément. Tel était le seul moyen auquel on put avoir recours. Mais, la ville étant ouverte de toutes parts, il en résulta que beaucoup de morts échappèrent à ce contrôle du bas du bourg.

On enterrait en effet ailleurs qu’au cimetière, même dans des communes voisines, car les personnes qui voulaient rendre elles-mêmes les derniers devoirs à leurs parents, fuyaient le cimetière principal, redoutant les effets pernicieux des miasmes repoussants qui s’en exhalaient déjà. — Ce fut ainsi que M. Delmas de la Coste, notaire de la Basse-Terre, fut inhumé dans la commune de Gourbeyre.

Je ne parlerai pas du cimetière Monréduit, situé au sommet de la rue du Sable, où les personnes du voisinage furent enterrées, sans qu’on en eût connaissance dans le moment.

Il est donc nécessaire qu’un recensement vienne faire connaître le véritable chiffre des décès de la Basse-Terre, le nombre ofliciel de 1960 que j’ai déjà indiqué, étant certainement inférieur de deux ou trois cents au chiffre réel des morts.

Les inhumations sans cercueils cessèrent et on eût recours pour en confectionner aux directions de l’artillerie et de l’infanterie de marine. Un dépôt de ces caisses fut établi à la gendarmerie où un brigadier les distribuait à tous ceux qui venaient en demander.

L’entassement des corps au cimetière principal, situé pourtant sous le vent de la ville , faillit compromettre sérieusement la Basse-Terre, par suite de l’abondance des émanations. On se rappelle que la puanteur était telle que des hommes furent trouvés morts sur la route et que le docteur Douënel, se rendant au Baillif, n’échappa à cette infection qu’en lançant son cheval au galop.

Pour éviter les désastres qui pouvaient résulter de ces sépultures hâtives, on eut recours alors au comblement d’une ravine qui reçut les milliers de victimes de l’épidémie. De longs sillons naturels, creusés par les eaux pluviales, servirent de fosses communes, et après y avoir aligné les cadavres on les recouvrait de chaux vive et de terre.

Cette triste corvée s’opéra sous l’habile direction du capitaine au long-cours Bouzeran, et sous celle non moins dévouée de M. Thomas, sous-lieutenant de la compagnie indigène. C’est cette idée d’utiliser les crevasses naturelles qui fit abandonner le premier projet d’immersion des cadavres au large. Enfin, l’épidémie étant complètement terminée, on acheva le travail de la ravine en y rapportant une épaisse couche de terre qu’on fit tasser et fortement damer.

Les inhumations ont laissé à désirer dans presque toutes les communes. On ne pouvait, en effet, songer à faire enterrer les morts dans les cimetières, les moyens de transport

manquant etces sortes de translations, effectuées souvent à de grandes distances, pouvant augmenter l’effroi des populations.

Les personnes qui moururent au delà d’un certain rayon des cimetières, furent inhumées là où on les trouvait, ou bien dans le voisinage de leurs demeures. C’est ainsi que la Guadeloupe se couvrit rapidement d’une multitude de fosses éparses, établies souvent par l’imprévoyance au vent des habitations.

Bien que là gendarmerie et la police se transportassent partout où un décès était signalé, leurs efforts restèrent souvent infructueux. On avait déjà creusé à la bâte et seulement à quelques centimètres du sol, une fosse dans laquelle on oubliait la victime. Les cercueils et la chaux manquant, les cadavres restaient ainsi ignorés jusqu’au moment où de fortes émanations venaient enfin déceler leur présence.

Ces émanations furent la cause des recrudescences épidémiques dans plusieurs communes : dans celles du Lamentin,

de la Baie-Maliault, du Petit-Bourg, de Sainte-Rose, de Bouillante, des Vieux-Habitants, dans F île de la Désirade même.

Un fléau d’une nouvelle espèce pouvait donc surgir de ce mauvais état des inhumations. Pour le conjurer et afin de remédier à ces sépultures défectueuses, l’administration envoya dans les communes une commission composée de M. Brugére, chef de bureau de la direction de l’intérieur, de M. Lefébure, capitaine de gendarmerie (1), et de M. Richaud, médecin de 2e classe de la marine.

Parcourant les communes de la Désirade, celles de la Baie- Mahault, du Petit-Bourg et du Lamentin; procédant maison

(1) Par décret du 7 juillet 1866, M. Lefébure a été nommé chevalier de la Légion d’honneur.

par maison, habitation par habitation, cette commission inspecta aussi chaque cimetière. Ses membres sondèrent euxmêmes plus de 2,000 fosses, à l’aide'de tiges en fer.

Dressant le plan topographique des cimetières, elle figurait sur ces dessins le travail que nécessitait chaque tombe, laissant à la gendarmerie de la commune le soin d’en surveiller l’exécution. Ce travail consistait généralement à mettre une couche de chaux vive sur les fosses, à les exhausser de terre fortement damée, à maintenir le tout au moyen d’un entourage de piquets.

Ce sont MM. Miorcec, médecin de 2e classe de la marine et M. Deffès, lieutenant de gendarmerie qui, dans la commune du Lamentin, furent chargés de ces soins. En peu de temps, avec l’assistance des propriétaires et de leurs travailleurs, aidés encore d’une partie des ateliers de discipline, et de la surveillance si active de la gendarmerie, ils obtinrent des résultats inattendus.

De nombreuses crevasses ou fissures, d’où s’échappaient d’infectes exhalaisons, furent obstruées, et plus de six cents tombes furent couvertes de chaux, exhaussées de terre foulée et damée.

M. Bochard, médecin de 2e classe de la marine, fut plus tard chargé d’une mission analogue dans les communes de - Sainte-Rose, de Bouillante, des Vieux-Habitants. — Il trouva des corps à peine enfouis, d’autres seulement recouverts de sable sur le bord de la mer. Mis à nu par le flux et le reflux de la marée, ces corps restaient en plein soleil à l’état de pourriture.

Comme ses collègues, M. Bochard déploya tout son zèle, toute son énergie. Il sonda les fosses, les restaura, et un solide

macadam protégea désormais les morts contre l’invasion des eaux delà mer ou des torrents, et les mit à l’abri de la voracité des crabes.

La commission a émis l’opinion que les fosses, malgré leur mauvais état, n’ont exercé aucune influence sur la prolongation du fléau dans les communes ;

Que les inhumations défectueuses n’ont déterminé aucune affection de forme typhique, ainsi qu’il y avait lieu de le craindre.

Elle attribue enfin la prolongation du fléau dans les communes, seulement à la contagion !

On a cependant remarqué que les recrudescences de la mortalité coïncidèrent, dans plusieurs localités, avec l’arrivée dans le bourg des miasmes des cimetières.

Ce fait s’est également produit à la Basse-Terre.

On peut citer encore dans la commune du Petit-Bourg, l’exemple de l’habitation Belle-Vue, située sous le vent, à cent cinquante mètres du cimetière. On y a perdu plus de travailleurs que sur les autres propriétés, par suite de cette mauvaise exposition.

L’habitation Montlézard a également vu de plus fréquents cas se produire lorsque les brises lui apportaient des émanations.

On se rappelle l’effet produit au cimetière de la Pointe-à- Pitre par le caillou que lança sur une tombe le maçon Anjoin. Des vapeurs, puis une légion de mouches s’échappèrent aussitôt de cette fosse, profonde seulement de trente centimètres. Ces miasmes ont tué Joseph Parfait, la femme du fossoyeur Calibal, etc.

« Nous savons désormais, dit le journal Y Avenir, ce que » coûtent les imprudences et de combien de vies précieuses » il faut les payer. Nous savons qu’il faut creuser des fosses » larges, profondes, insondables , aux victimes de l’invisible, » de l’insatiable bourreau ; car il se sauve des fosses mal closes » pour en ouvrir de nouvelles, il renaît de la mort pour re- » donner la mort. »

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