LE CHOLÉRA A-T-IL ÉTÉ IMPORTÉ A LA
Incrimination de la Sainte-Marie, de la Virginie, des Paquebots.
« Le choléra a été importé par le navire la Sainle-Marie\ » telle a été la première incrimination.- — Elle s’est produite tout d’abord avec un tel caractère de conviction eide certitude, qu’elle a dû être acceptée par tous ceux qui ajoutent foi à l’exactitude d’un fait sans en rechercher la vérité ou même la possibilité. Ceci explique la persistance de cette accusation au sein de l’opinion publique.
Parti de Bordeaux, le 14 septembre 1865, avec une patente nette, le trois-mâts la Sainte-Marie , jaugeant 175 tonneaux et monté par dix hommes d’équipage, fit voile pour Matamoros (Mexique). Il mouilla le 20 octobre, en tête de rade de la Pointe-à-Pitre, hissant aussitôt après le pavillon jaune de la quarantaine.
C’est que pendant le cours de la traversée, le capitaine s’était aperçu de la faiblesse de son équipage, de l’insuffisan-
ce du chargement de son navire (1), qui, trop lége, inclinait beaucoup sous l’effort de simples rafales. Craignant d’exposer la vie de ses matelots et redoutant surtout les coups de vents de Nord qui, dans cette saison, régnent dans le golfe du Mexique, le capitaine Moufflet jugea prudent de relâcher à la Guadeloupe, pour parfaire son lest et remplacer numériquement un homme mort pendant la traversée. A son arrivée, en effet, il ne comptait à bord que quatre matelots, deux novices et un cuisinier.
La Sainte-Marie ayant perdu en mer son maître d’équipage, Martin Duveaux, le pilote aurait dû réglementairement le faire mouiller sous le fort Fleur-d’Epée ; mais il ne se souvint pas de cette prescription qui n’avait été appliquée jusqu’alors que très-rarement, et il le fît entrer en tête de rade, attendant la décision du conseil sanitaire.
Le docteur Senelle, médecin de lre classe de la marine, alla arraisonner la Sainte-Marie. Le capitaine lui déclara que le marin décédé était tombé malade deux jours après le départ de Bordeaux, qu’il était mort le 9 octobre, onze jours avant d’arriver à la Guadeloupe. Le capitaine prévint encore qu’il avait un homme atteint de fièvre, compliquée d’un léger dérangement de ventre. Mais cet homme qui se promenait sur le pont, vint lui-même rendre compte de son état au docteur Senelle.
Des symptômes de la maladie et de la médication suivie, qui avait consisté en purgatifs et vomitifs, M. Senelle, crut devoir conclure que le maître Duveaux avait succombé à une fièvre typhoïde. Son rapport au conseil sanitaire présentait les conclusions ci-après :
(1) Le chargement de la Sainte-Marie se composait de 985 caisses diverses (Modes de Paris), fret d’encombrement et non de poids.
« L’homme qui est mort, est tombé malade deux jours » après le départ de Bordeaux; il est mort le 9 octobre. Sa » maladie a duré vingt-deux jours ; il a présenté des symp- » tômes-qui, mal observés par le capitaine, ne permettent » pas de décider d’une manière certaine quelle a été sa ma- » ladie. Je suis porté à croire que c’est à une fièvre typhoïde » qu’il a succombé.
» L’homme malade présentement a pu se présenter à moi. » Il m’a semblé, d’après ce qu’il m’a dit, être en proie à des » accès de fièvre intermittente, se compliquant de gastralgie » et de diarrhée.
» Le traitement a consisté pour le mort, en ipéca à doses » vomitives, en purgatifs de sulfate de magnésie, en sinapis- » mes, vésicatoires, etc. Somme toute, l’état sanitaire du » navire Sainte-Marie ne me paraît pas être de nature à » compromettre celui de la Pointe-à-Pitre.»
Ne voyant dès lors aucune raison pour refuser la libre pratique à la Sainte-Marie , le maire de la Pointe-à-Pitre, M. Picard, président du conseil sanitaire, l’accorda aussitôt sans réunir les membres de ce conseil, se conformant ainsi aux usages admis par la commission elle-même.
Le coffre de Duveaux fut débarqué le lendemain et déposé au bureau de M. le sous-commissaire Morau, chef du service maritime, où vêtements et linges sales furent successivement étendus sur le plancher par des agents de race noire , dont la santé n’éprouva ultérieurement aucune atteinte.
On procéda en présence de M. Morau, à un nouvel inventaire qui fut reconnu conforme à celui que le capitaine avait antérieurement fait établir à bord. La malle de Duveaux séjourna au bureau jusqu’au 3 novembre, époque à laquelle on l’expédia en France sur le navire Vera-Cruzana.
Le lest de la Sainle-Marie ayant été complété au moyen de deux gabares de galets de rivière, le maître décédé fut remplacé numériquement par un noir de la Guadeloupe, le nommé Ierrocca, provenant du navire la Lëonie mouillé*en rade.
Quant au matelot atteint de fièvre (1) compliquée de gastralgie et de diarrhée, il resta à bord et continua la campagne, de l’avis de M. le médecin Senelle et de M. H. Léger, médecin civil à la Pointe-à-Pitre.
La Sainte-Marie fit voile pour Matamoros le 24 novembre, quatre jours après son entrée en rade.
Les gabariers, de race noire , qui portèrent le lest à bord, n’ont pas été malades; ils vivent tous, ainsi que jern’en suis assuré.
Or, que doit-on conclure de ce qui précède ?...
Il est évident que si la Sainte-Marie avait eu le choléra dans ses flancs, les noirs qui lui apportèrent les quarante tonneaux de lest l’eussent tout d’abord contracté : cela n’a pas eu lieu !
Les employés de la marine qui ont manié les linges sales de Duveaux, auraient du également succomber à la suite de cette opération, de beaucoup plus dangereuse que la précédente : cela n’a pas eu lieu. J’ai déjà démontré jusqu’à quel point la contagion par les vêtements était à craindre.
On sera donc étonné de voir l’un des journaux de la Pointeà-Pitre (2), publier cinquante jours après le départ de la Sainte-Marie , dans un article intitulé la sainte-marie, les réflexions suivantes :
« Nous ne voulons certainement pas dire que ce soit ce
(1) Cet homme avait contracté ces fièvres intermittentes à la côte d’Afrique, elles dataient de quatre mois.
(2) Journal Y Avenir, numéro du 12 décembre 1865.
» navire qui a introduit le choléra à la Pointe-à-Pitre, une .) telle accusation est si grave, qu’elle ne peut se formuler » qu’appuyée de preuves plus éclatantes que la lumière du » soleil. Ma’is l’on ne peut s’empêcher de reconnaître que ce » navire a été bien malheureux et que les apparences sont » terriblement accusatrices contre lui.
» Les objets cle literie ont été jetés à la mer pour éviter la » contagion. Ce qui est malheureux, c’est la déclaration faite » par le capitaine au commis greffier, à la suite de laquelle » celui-ci ne pût s’empêcher de dire tout haut :
» Cet homme ne dit pas la vérité , il va nous jouer q uelque » vilain tour !
» Ce qu’il y a de malheureux, c’est le pressentiment de » M. Dupont qui, voyant entrer en rade la Sainte-Marie , dit » en présence de vingt personnes dont nous faisions partie :
» Vous voyez ce navire , eh bien ! il nous apporte le choléra.
» M. Dupont tombe une des premières victimes du fléau » qui nous dévore (1).
» Ce qu’il y a de malheureux, c’est que le pilote qui a con- » duit la Sainte-Marie en rade est puni de 15 jours de fort » (punition insuffisante pour infraction à son devoir).
» Ce qu’il y a de malheureux, c’est que jusqu’à l’arrivée de » la Sainte-Marie, l’état sanitaire était des plus satisfaisants ; » non-seulement dans notre ville, mais parmi les équipages » du commerce présents sur rade et que quatre jours après, » au moment même où le navire s’en allait, l’épidémie écla- » tait, commençant par des lessivières qui auraient lavé, » non le linge du malade décédé, mais du linge provenant
(1) J’ai déjà fait connaître l’erreur de cette assertion en donnant les détails de la mort de M. Dupont, décédé le 10 novembre.
» du navire et appartenant soit au capitaine, soit au second : » ce fait est à éclaircir.
» Ce qu’il y a de malheureux, et c’est par là que nous tcr- » minerons, c’est la déclaration de la femme Zoé demeurant » rue des Ripes, pleine de vie encore, déclaration de noto- » riété publique au moment où nous écrivons et qui consiste » à dire :
» Au moment de mourir, le nommé N... m’a avoué avoir » reçu deux eents francs , pour avoir enterré pendant la nuit, » au Morne-à-Savon, un matelot de l’un des navires mouil- » lés en rade.
» Nous le répétons, toutes ces circonstances réunies ne » prouvent pas que c’est la Sainte-Marie qui nous a apporté » le choléra ; mais elles forment un faisceau d’apparences » bien graves et qui demandent une enquête sévère. Nous la » demandons hautement celte enquête, et il y a quelque » chose qui la demande bien plus haut et bien plus fort que » nous, c’est la voix de ces milliers de victimes du fléau, c’est » la voix de ces milliers de familles qui pleurent leurs » morts ! — a. vallée. »
Si j ’ai reproduit ces réflexions, écrites sous l’influence d’une impression plus pénible que juste, c’est que, fidèle au but que je me propose, rechercher la vérité , j’ai voulu du même coup détruire cet échafaudage de faits, non justifiés jusqu’à présent.
En effet, les objets de literie ont été jetés à la mer parce que les habitudes du bord et la police de l’hygiène navale l’exigent. Il n’y a donc pas lieu d’en incriminer le capitaine •qui n’a fait que son devoir et qui, par crainte exprimée dans son rapport, n’a voulu que justifier le jet à la mer de laliterie du mort.
« Le greffier a déclaré n’avoir jamais tenu le langage que Y Avenir lui prête. Ce n’est, a-t-il déclaré à la commission d’enquête, que bien longtemps après que l’épidémie sévissait, que j’ai dit :
« Il ne serait pas impossible que ce fut ce navire qui nous » eût apporté le choléra , car le capitaine avait un air qui » ne me revenait pas. »
La femme Zoé a d’abord nié, lors d’un premier interrogatoire, les paroles qu’on lui attribuait. Mais, pressée par M. le Procureur impérial, elle a avoué que c’était une histoire de son invention, faite dans le but de se donner de l’importance, et dont elle n’avait pas soupçonné les conséquences.
M. le sous-commissaire Morau ayant fait appeler le gardien du cimetière du Morne-à-Savon, cet homme assura qu’il était de toute impossibilité qu’on enterrât quelqu’un de jour sans qu’il le sût : que de nuit, son chien, qu’il laisse libre, l’aurait averti, attendu qu’on ne creuse pas une fosse sans faire de bruit.
Le 19 décembre, Y Avenir publia encore une lettre de M. Pélissier de Montémont, ainsi conçue :
« Le 21 octobre, quatre noirs allèrent à bord de la Sainte- » Marie pour demander du travail. Ils n’en trouvèrent pas, » mais il leur fut envoyé par dessus le bord, un paquet de » linge avec recommandation de le faire laver par une les- » sivière de la Pointe-à-Pitre.
» Ce paquet de linge fut remis à l’une d’elles et le lende- » main celui qui l’avait porté mourait de l’épidémie.
» Quelques jours après, les trois autres étaient frappés » également. — Quant à la lessivière, elle succomba une des
» premières et tout le monde sait qu’ensuite il mourait sept » ou huit personnes subitement (1).
» Ce fut dans la source située au bas du morne du cime- » tière que le linge fut lavé. — Celui qui le porta à la lessive » a pour père un nommé Charles qui réside à la Pointe-à- )•» Pitre, mais qui travaille en ce moment à la coupe des bois, » sur l’habitation Lucadou, appartenant à M. Soûlez.
» C’est cet homme qui a révélé ce fait ; il a été entendu par » un de mes ouvriers qui me l’a rapporté et plusieurs fois » affirmé. — a. p. de montémont. »
Mandé au parquet, le nommé Charles déclara être le père de Tidor, le danseur de corde, mort le 23 octobre sur le chemin du cimetière. — On lui a dit que son fils était allé avec des amis à bord d’un navire mouillé en tête de rade; qu’on lui avait remis un paquet de linge sale pour le donner à la femme Colas lessivière, morte depuis.
« Mon fils, ajouta Charles, devait retourner le soir au na- » vire pour y taire une barbe , c’est-à-dire enterrer un hom- » me mort, moyennant une certaine somme ; mais tout cela » m’a été raconté et j’ignore ce qu’il peut y avoir de vrai dans » ce récit :
» Lorsque j’ai vu mon fils, il ne parlait plus. Quand on vint » me prévenir à l’habitation qu’il était bien malade, je me » mis aussitôt en route, et à mon arrivée il était mourant, » ne pouvant plus me répondre, me reconnaissant à peine. »
(1) Chose remarquable, c’est qu’au plus fort de l’épidémie, l’hôpital de la marine n’a perdu aucune lessivière. Ces femmes blanchissaient cependant tous les jours les draps de lit des cholériques décédés. — Une seule infirmière nommée Zélie, est morte à cette époque, mais non pas du choléra.
On a dit encore que le linge d’un matelot de l’équipage de la Sainte -Marie, mort en rade, celui qu’on prétend avoir été inhumé clandestinement, avait été lavé par une blanchisseuse, qu’il avait d’abord communiqué le choléra à celte ouvrière, laquelle, au moment de mourir, aurait fait connaître cette circonstance à M. le curé de la Pointe-à-Pitre.
Voici, à cette assertion, une réponse extraite du rapport officiel du chef du service maritime de la Pointe-à-Pitre à M. l’ordonnateur (18 novembre 1865).
« Le linge du mort n’a pas été lavé, puisque tous ses vête- » ments ont été déposés au bureau de l’inscription maritime.
» M. le curé de la paroisse, qui a bien voulu me donner » à cet égard quelques renseignements, m’a fait savoir qu’il » n’avait jamais dit qu’une blanchisseuse administrée par lui » à l’article de la mort, lui aurait fait connaître qu’elle attri- » huait la maladie dont elle était atteinte au lavage du' linge » d’un matelot décédé en rade après quelques heures de ma- » ladie. M. le curé, incidemment, et dans une conversation » où il était question de la marche du fléau, a seulement dit » que les parents de cette blanchisseuse lui auraient fait con- » naître qu’elle était revenue chez elle malade après avoir lavé » dans des bassins situés au pied du morne du cimetière.
» Les explications qui précèdent ne font donc que corro- » borer, en tous points, mes premières déclarations. (Qu’il » n’y a eu aucun décès en rade.)
» Il est d’ailleurs établi que le fléau qui décime la popula- » tion a pris justement naissance dans les quartiers soumis » à l’influence des miasmes provenant des mares fétides qui » existent principalement dans la partie des boulevards com- » prise entre la route du cimetière et le pont des Abymes. ,
» Les premiers cas de la maladie se sont donc déclarés chez
» les individus habitant ou séjournant dans ce rayon, et on » s’explique, dès lors, que les laveuses qui y passaient une » grande partie de leurs journées aient été les premières at- » teintes. ( Gazette officielle du 8 décembre 1865.) »
On le voit, l’histoire du linge et celle de l’inhumation clandestine ne peuvent être prises en sérieuse considération : elles sont des plus hypothétiques.
Il a été prouvé que le linge sale du mort se trouvait compris parmi les effets renfermés dans le coffre déposé au bureau de la marine et expédié en France.
Quant à l’inhumation clandestine, comment admettre que le capitaine de la Sainte-Marie ayant à se rendre coupable de ce fait, dont il ne pouvait ignorer la gravité, ait eu la pensée de prendre pour complices des noirs inconnus, témoins qu’il laissait à la Guadeloupe, alors qu’il lui eût été si simple de recourir à son équipage et de faire immerger le cadavre en dehors des passes ?...
A ces réfutations, il est nécessaire d’ajouter le document qui va suivre, que publia la Gazette officielle de la Guadeloupe le 6 avril 1866.