‹ Epidémie de la Guadeloupe, 1863-1866Chapitre 6 sur 34 · LA BASSE-TERRE (D · texte numérisé non relu

LA BASSE-TERRE (D

Topographie. — Début et période d’intensité de l’épidémie. — Inhumations, projet d’immersion des cadavres. — Décroissance de l’épidémie. Causes qui ont pu concourir à faire mourir plus de monde à la Basse- Terre qu’à la Pointe-à-Pitre. — Influence de l’eau. - — Influences diverses. — Tableau de la mortalité.

Les communications incessantes qui existent entre les différents points de la Guadeloupe, soit par les diligences, soit par les bateaux à vapeur, soit par les goélettes ou les caboteurs de tous genres, devaient forcément importer à la Basse- Terre le fléau de la Pointe-à-Pitre.

Bâtie sur le versant des montagnes de la Guadeloupe proprement dite, la Basse-Terre, ville très-aérée et n’ayant aux alentours aucun marécage, devait certainement se croire dans les meilleures conditions, sinon pour échapper au fléau, du moins pour n’en subir qu’une très-légère atteinte. Il n’en

(1) Située sur le versant des montagnes, élevée de 18 mètres au -dessus du niveau de la mer, la Basse-Terre est une ville de 9480 habitants non compris la garnison. La pression moyenne du baromètre y est de 761.5. — La température de 26.9. — L’humidité relative en centièmes de 70.

fut pas ainsi. Dii 13 novembre, jour où l’épidémie y fit son apparition, jusqu’au 18 inclus, on y perdit dix-sept personnes.

La pluie et l’humidité ayant été abondantes dans la nuit suivante, le chiffre de la mortalité s’éleva à trente-deux ; puis à soixante-et-un dans la nuit du 20 au 21 , et à çent-sept vingt-quatre heures après.

La surprise de voir sévir tout-à-coup à la Basse-Terre, et avec une telle intensité, une affection qu’on avait crue jusqu’alors localisée à la Pointe-à-Pitre, jeta partout l’épouvante. Les personnes qui avaient fui la Pointe-à-Pitre quelques jours auparavant, se voyant de nouveau menacées, regagnèrent leurs demeures en toute hâte; mais trop tard déjà î — Ramenant avec elles des germes de mort, beaucoup succombèrent dans la nuit même de leur retour. Ce fut à ces fuites précipitées qu’on dut la recrudescence des décès observés à la Pointe-à-Pitre pendant plusieurs jours.

Gagnant la partie de la ville la plus élevée, le Champ-d’Arbaud, la maladie y fit mourir quelques personnes blanches, ainsi que des jeunes filles du pensionnat de Versailles, qu’on évacua fiussitôt (1).

Dès le 23 novembre, la Basse-Terre devint méconnaissable, une panique inimaginable s’étant emparée de la population.

Rien ne saurait décrire l’aspect de tristesse de cette ville

de moins de 10,000 âmes déjà privée de 4 ou 5,000 de ses habitants. Véritable nécropole, on ne rencontrait dans ses rues désertes, que des cercueils, des mourants, des cadavres qu’en toute hâte on portait au cimetière.

La moyenne de la mortalité était alors de cent-neuf par jour, chiffre énorme qui, pour la population de Paris, %

(1) Institué en 1822, ce pensionnat se trouve établi sur l’ancienne habitation appelée Versailles.

eût représenté au moins trente-deux mille décès par vingtquatre heures.

C’était donc au bruit des cercueils qu’on clouait dans toutes les directions, que chaque soir on se mettait au lit.

Personne n’osait se livrer au sommeil, tant on redoutait au réveil les prodromes du mal ou l’algidité.

C’est en présence de pareilles calamités que les grands cœurs se révèlent : on put constater alors de nobles dévouements, de sublimes abnégations.

Le chef de la magistrature, M le Procureur général Baffer, se fit surtout remarquer. Son caractère connu devait le placer au premier rang. Aussi, dès le début de l’épidémie, le vit-on partout où frappait la mort. Sa parole consolait les victimes et sa bourse assurait la satisfaction de leurs besoins : ses vêtements, sa cave, furent livrés à la misère, et sa propre demeure se transforma en une ambulance pour recevoir les malades fournis par son service. Mais la panique n’en contb nuait pas moins ; elle augmentait avec l’intensité du fléau.

Les magasins se fermèrent et on ne sut comment se procurer désormais les choses les plus nécessaires : on craignit même de manquer de vivres. Les médicaments essentiels firent défaut pendant quatre ou cinq jours; le pain faillit disparaître aussi, faute de farine et surtout de bras pour la pétrir.

C’était un hasard lorsqu’on pouvait se procurer un morceau de viande de boucherie.

Mais l’horizon devint moins sombre par suite de l’arrivée de la goélette locale Virginie , chargée de soixante bœufs de Porto- Rico.

• Ce chargement, destiné à la Trinidad, fut accaparé à la Guadeloupe par M. Brunerie.

La.conliance revint alors; le calme commença à se faire; mais la vie resta d’une difficulté et d’une cherté inouïes.

Les malades étaient portés à l’hôpital de la marine et dans les ambulances qu’on venait d’établir à chaque extrémité de la ville; des conseillers municipaux en avaient la surveillance.

Celle du bas était dirigée par M. Brunerie, négociant. Se souvenant des six années de services qu’il compte dans la marine, en qualité de médecin, M. Brunerie s’empressa de se mettre à la disposition de l’autorité supérieure.

Non-seulement ce citoyen honorable paya de sa personne, mais il abandonna encore ses propres affaires de commerce, pour se dévouer au service des malades. Démontant sa distillerie, tous les appareils de son usine, il en fit une ambulance de quatre-vingt-quinze lits, qu’il livra gratuitement à l’édilité de la ville. Enfin, chargé seul du soin de plus de

mille malades, M. Brunerie fit preuve d’un dévouement dont

la Basse-Terre doit lui être reconnaissante, et l’administration de la colonie ne saurait laisser dans l’oubli le négociant désintéressé, le généreux citoyen, le médecin dévoué (1).

Répondant à la demande de son collègue de la'Guadeloupe, le Gouverneur de la Martinique, M. le capitaine de vaisseau de Lapelin, expédia les avisos le Styx et le Roland , pourvus de médicaments et de 600 barils de farine.

Sur ces navires arrivèrent M. Deproge, médecin de 3e classe de la marine, deux sœurs de Saint Paul et trente disciplinaires. M. le Gouverneur de la Martinique ayant en outre fait appel au dévouement du corps médical de Saint-Pierre, M. le docteur Arnaud offrit ses services, ainsi que MM. Léon de Hell et Eugène Ruffin.

(1) Par décret impérial du 7 juillet 18GC, M. Brunerie a été nommé chevalier de la Légion d’honneur.

Du 1er au 8 décembre, la moyenne de la mortalité lut de 62 décès par jour, et à cette époque, la ville comptait déjà 1703 morts.

La situation devint subitement périlleuse par suite de l’amoncèlement des cadavres au cimetière, où, des sépultures ne pouvant plus être assurées d’avance, on enterra comme i on put. Les cercueils passaient fréquemment de longs jours et de longues nuits simplement déposés sur le sol, répandant alors des miasmes dont l’abondance faillit, un moment, menacer la colonie d’un autre fléau... la Peste!

C’est alors que la compagnie de discipline, casernée aux Saintes, fut appelée au chef-lieu et mise à la disposition du maire.

Au nombre de quatre-vingts, ces soldats furent tout d’abord dirigés au cimetière où ils creusèrent des fosses dans lesquelles entraient de douze à quatorze cercueils.

Les cercueils manquèrent faute d’ouvriers. M. D. de Monchy, négociant et membre du conseil municipal, fut chargé d’en faire construire. L’administration eut, pour cela, recours aux directions de l’ artillerie et de l’infanterie de marine, et chaque matin de grands tombereaux déposaient aux endroits dési-

gnés, de 100 à 120 caisses. M. D. de Monchy s’acquitta avec zèle et beaucoup d’activité de ce soin ; on le trouvait partout où il savait pouvoir être utile.

Les détenus de la geôle devinrent insuffisants pour le transport des cadavres, et, frappés eux-mêmes dans une grande proportion, ils ne purent continuer leur service. On fit appel aux Indiens des habitations voisines de la ville et l’on employa les camions qui, dans le commerce, servaient au transport des marchandises.

Le jour, le roulement de ces camions impressionnait cer-

tainement. beaucoup de monde; mais la nuit, leur bruit sinistre, réveillant bien des personnes en sursaut, occasionnait, chez la plupart d’entre elles, des émotions tellement violentes que les premiers symptômes cholériques ne tardaient jamais à se produire. On dut à cette simple cause un grand nombre de décès.

Enfouis à une profondeur insuffisante, les trop nombreux cadavres du cimetière menacèrent le pays d’infection; il fallut rapporter de la terre sur les fosses et y mettre une grande quantité de chaux vive. Cette déplorable situation donna un instant l’idée à l’administration supérieure de faire immerger les cadavres à six milles au large. Elle avait à craindre, en effet, qu’à un moment donné, il fut matériellement impossible de pourvoir aux inhumations.

Le vapeur Celle quitta dans ce but la Pointe-à-Pitre, le 4 décembre, traînant à sa remorque une grande chaloupe du port, destinée à recevoir les victimes. Mais, dès qu’ils eurent connaissance de ce fait , les journaux de la colonie et ceux de la Martinique blâmèrent la mesure qu’on allait prendre. Un communiqué, adressé au journal V Avenir, fit savoir que cette détermination extrême n’avait pas reçu d’exécution.

L’immersion de ces cadavres, si nombreux chaque jour, pouvait, en effet, avoir de terribles conséquences, non-seulement pour la Guadeloupe, mais aussi pour les autres îles de l’archipel.

On empoisonnait du même coup toutes les Antilles.

Déjà, sur les premiers bruits d’immersion répandus à Saint-François, des pêcheurs ne purent trouver à vendre leur poisson.

Les conséquences ne pouvaient échapper à l’administration,

et dans sa pensée, elle ne devait recourir à ce moyen qu’en présence de la situalion désespérée que pouvaient lui faire les événements.

Le 8 décembre, de nouvelles provisions de farine, de médicaments, d’objets de literie, arrivèrent de la Martinique, sur l’intercolonial le Cacique et sur la goélette l’ Amamnthe.

M. Miorcec, médecin de 2e classe, et M. Hallais, médecin de 3e classe de la marine, furent dirigés à la Guadeloupe^sur leur demande. Le Gouverneur envoya encore, comme auxiliaires, deux sœurs de Saint-Paul-de-Chartres, trois bouchers, six boulangers, pris parmi les soldats de l’artillerie et de l’infanterie de marine, ainsi que de la compagnie disciplinaire.

Le jeune Deproge, enfant de la Martinique, et la sœur Marie-Romaine , payèrent de la vie leur généreux dévouement. La Guadeloupe reconnaissante ouvrit une souscription pour élever un monument destiné à perpétuer leur mémoire.

Malgré l’activité et le courage des soldats disciplinaires, malgré le secours d’une centaine d’indiens venus des habitations voisines, on fut débordé de nouveau par la mortalité. Sur vingt-huit disciplinaires employés au cimetière, dix-huit contractèrent l’affection et moururent.

Les ateliers furent moissonnés à ce point, qu’en vingt-quatre heures, la propriétaire de l’habitation des Pcres -Blancs, madame Page, perdait dix-huit travailleurs sur les vingt qui

La puanteur était telle que plusieurs hommes furent trouvés morts près du cimetière; on brûla leurs cadavres sur place.

M. le docteur Douënel, se rendant au Baillif, fut pris de vomissements devant le cimetière, il serait infailliblement tombé, si son cheval, qu’il lança au galop, ne l’eût prompte-

ment emporté. Malgré cela, il conserva une diarrhée incoercible pendant plusieurs jours.

Un homme d’élite fit des prodiges : étant allé solliciter de l’administration supérieure l’occasion de se rendre utile, il réclama le poste le plus périlleux; celui des inhumations lui fut désigné. Embrassant alors sa femme et ses enfants, il se saisit d’une pioche et se rendit au cimetière.

Plusieurs fois on le vit creuser lui-même les trous, et y déposer de ses propres mains les cadavres puants. Souvent atteint, de vomissements, il ne voulut jamais abandonner le poste d’honneur qui lui avait été dévolu. Ce ne fut pas tout.

Passant toutes ses journées au cimetière, il se rendait le soir à l’ambulance du bas du bourg et y restait une partie delà nuit à soigner les malades. C’est encore lui qui avait accepté la mission pénible d’aller immerger les cadavres. Le nom de cet homme, car il appartient désormais à l’histoire de notre époque, est Bouzeran, capitaine au long cours! (1)

Avant l’épidémie, le cimetière de la Basse-Terre était divisé en deux parties. La première était occupée par les personnes dont les familles se réservent des sépultures à perpétuité. La deuxième contenait tous les malheureux. Ce champ funèbre, bordé du côté de la mer par la route, était circonscrit, dans sa partie opposée, par de profondes excavations provenant de l’exploitation d’anciens gisements de sable ou de pouzzolane. Les deux parties élaient séparées par une ravine que les pluies transformaient en torrent. On imprima au moyen d’un barrage, une autre direction aux eaux pluviales et l’on profita du creux de la ravine pour y faire de longs sillons de cinq à six

(1) Par décret du 7 juillet 1866, M. Bouzeran a été nommé chevalier de la Légion d’honneur.

cents cadavres chacun. On put alors inhumer les morts au fur et à mesure qu’on les apportait; ce fut le salut de la ville.

Les soixante-sept disciplinaires arrivés par le Cacique , con-

coururent aux fouilles des cavernes, au comblement de cette ravine, et du jour où les cadavres ne restèrent plus exposés sur le sol, on vit la mortalité décroître rapidement à la Basse- Terre, ainsi que parmi les travailleurs du cimetière. La mortalité augmenta à l’époque des brises variables, alors que les miasmes putrides du champ de repos, à peine éloigné d’un kilomètre, infectaient la ville dans toutes les directions.

Le 12 décembre, la Basse-Terre comptait près de 1800 victimes, dont 150 blancs de toutes conditions.

A partir du 20 décembre, le chiffre des décès tomba graduellement et, le 22, on n’enregistra personne à l’état-civil. Les jours suivants la mortalité reprit avec une moyenne quotidienne de près de trois, jusqu’au 1er janvier 1866.

Habitués à l’air salubre de la ville, les habitants turent littéralement foudroyés dès l’apparition du fléau, qui frappa sans égard pour la position, pour l’àge, le sexe ni la race.

La Basse-Terre a donc vu périr plus du tiers de la popula tion restée en ville pendant l’épidémie, alors que la Pointe-à- Pitre, malgré ses marécages, n’en a perdu que le quinzième environ.

Quelles peuvent être les causes d’une aussi grande disproportion dans cette mortalité?...

Les habitudes des populations sont semblables pour les deux villes. Mais il n’en est plus de même pour l’eau qu’elles boivent, l’eau de pluie étant la seule en usage à la Pointe-à- Pitre, tandis que l’eau de fontaine est la plus employée à ta Basse-Terre.

L’eau qui sert à l’alimentation est, à la Basse-Terre, celle

(le la Rivière-aux-Herbes. En temps ordinaire, celle eau produit sur toutes les personnes qui n’en ont pas l’habitude, un dérangement des fonctions digestives, de la diarrhée ou la dyssenterie.

Cette Rivière-aux-Herbes, peu considérable, traverse à ciel ouvert plusieurs habitations qui toutes ont perdu beaucoup de monde de l’affection régnante, au moment où elle faisait en ville le plus de victimes. Des linges ayant appartenu aux malades ont été lavés dans les canaux qui aboutissent à cette rivière, et les déjections alvines qu’on y a ainsi mélangées ont, par ce seul fait, transmis à ces eaux de nombreux principes morbides. Introduites dans l’économie, ces eaux courantes devaient nécessairement déterminer ou développer la maladie.

Ainsi, l’habitation du Moulin -à-l’Eau, à la Capesterre, n’avait plus de malades depuis 14 jours, lorsqu’une recrudescence subite vint faire de nouvelles victimes. Après quelques recherches, le Géreur finit par savoir que les linges des morts de l’habitation Fond-Cacao sont lavés dans le canal qui apporte l’eau à ses travailleurs. Il en informe la gendarmerie qui interdit ce blanchissage, et la maladie cesse au Moulin-à-l'Eau.

A la Basse-Terre, sur les trois cents hommes qui composent la garnison, on ne constate que cinq ou six décès, parce que ces hommes sont consignés dans le quartier où ils ne peuvent boire que de l’eau de pluie.

Sur soixante-quinze disciplinaires employés chaque jou en ville ou au cimetière, on en perd dix-huit; ces hommes buvaient de l’eau de rivière.

Les communes qui ont été les plus maltraitées, sont encore celles dans lesquelles on ne buvait que de l’eau courante.

Pendant la plus grande phase de l’épidémie, un bœuf est tombé d’une falaise dans la rivière, sur l’habitation Desmarets, à un kilomètre environ du réservoir. Le cadavre de cet animal, resté un mois dans ces parages, macéré par les pluies

torrentielles, n’en a été retiré par la gendarmerie, qu’à l’état

de putréfaction complète.

A ces causes, déjà plus que suffisantes pour expliquer le chiffre énorme des décès de la Basse-Terre, je joindrai encore les suivantes :

1° L’insuffisance des médecins qui, malgré leur bon vouloir, leur dévouement éprouvé, ne pouvaient visiter tous les

malades ;

2° Le manque des médicaments indispensables, pendant plusieurs jours ;

3° Les ambulances dépourvues de matériel, d’un personnel en rapport avec la grande quantité de malades qu’on y entassait. Les soins y furent, malgré tout, prodigués avec le plus grand empressement;

4° L’insouciance de la population attendant la dernière période du mal, avant de songer à venir réclamer des secours;

5° La misère et les privations que supportaient beaucoup de gens, par suite du ralentissement commercial, de la diminution des produits, de leur avilissement, conséquences forcées des grandes sécheresses exceptionnelles des trois années précédentes ;

6° Les sinistres commerciaux qui ont créé tant de ruines à la Basse-Terre, modifié tant d’existences;

7° Les dégâts occasionnés par l’ouragan du 5 septembre, après lequel tant de malheureux sont restés sans cases, exposés à toutes les intempéries;

8° La peur, ce mal qu’on ne peut dominer, surtout quand

Des Décès attribués

RELEVÉ JOURN l'Epidémie pendant la période du 13 Novembre 1865

ALIER

jour de son apparition à la

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