LA POINTE-A-PITRE C
Insalabrité de la ville. — Topographie des lieux où l'épidémie s’est dé- ' clarée. — Début, propagatiou, caractère, période d'accroissement, décroissance de la maladie. — Résumé. — Chiffre de la mortalité. — Observations météorologiques pendant l’épidémie. — Moyens de rendre la Pointeà-Pitre salubre.
Ce qui précède montre déjà ce qu’est la Poiute-à-Pitre ; on ne saurait donc admettre que cette ville soit « dans les » meilleures conditions de salubrité. »
Pour nous, Européens, une ville salubre est celle dont on peut sans répugnance longer les trottoirs; où l’on ne voit pas, échelonnés le long de ruisseaux nauséabonds dont ils remuent les boues, des canards ou des cochons; celle dont ces mômes ruisseaux sont chaque jour nettoyés, les ordures complètement enlevées, les égouts curés. Rien de cela n’existe à la Pointe-à-Pitre, malgré la vigilance de l’édilité, sans cesse en lutte contre les routines de la population.
La ville étant plate et au niveau de la mer, il en résulte que les ruisseaux, privés d’une pente suffisante, retiennent
(1) La Pointe-à-Pitre, ville de 15,000 âmes, est située au niveau de la mer. — Le point culminant est l’hôpital de la Marine, construit sur iin morne de 9 mètres d’élévation.— La pression moyenne du baromètre y est de 765.2, la température de 25°, 6.— Le degré d’humidité en centièmes, de 71.
une eau stagnante, enrichie encore le soir, dans beaucoup de quartiers, d’urine et dé matières fécales. L’eau courante faisant défaut, on ne possède, pour les Usages domestiques, que l’eau saumâtre et souvent impure des puits, employée aussi, pendant les fortes chaleurs de l’hivernage, à l’arrosage des rues.
Si, malgré l’état dé malpropreté que je signale, la Pointeà-Pitre « se trouve dans (es meilleures conditions de salubrité, » que dire alors des marais des faubourgs, de leurs vases envahies par d’impénétrables palétuviers, de l’eau corrompue du Canal- Va table, dans lequel, jusqu’au moment de l’épidémie, le sang des abattoirs coulait en abondance.
Longeantdans leN.O., un marais sur lequel ondépose toutes les ordures de la ville, ce canal va se perdre à la mer. Autrefois, après chaque dépôt d’immondices , on répandait sur çes fumiers une charretée de terre calcaire qui, desséchant le sol vaseux, s’opposait aux émanations fétides. — Aujourd’hui ces détritus de la ville restent impunément exposés au soleil, à ciel ouvert.
‘ La moitié de ce terrain est donc seule solidifiée, l’autre étant encorjs liquide et plantée de palétuviers faisant face au cimetière.
Rapidement incliné vers l’O. N. 0. où il forme une vallée, le morne du cimetière se dirige en pente plus douce vers le S. S. 0. De cette disposition, il résulte que les pluies torrentielles de l’hivernage coulent en partie dans la vallée de l’O. N. 0. où, se confondant avec les boues d’un terrain couvert de végétaux, elles forment des ruisseaux qui aboutissent à la mer. *
Dans la partie E. et E. S. E. du morne, ces eaux se mélangent à des flaques exposées au contraire à la brûlante ardeur
du soleil. Aussi, comme d’une chaudière en pleine ébullition, voit-on pendant riiivernage, saison la plus chaude de l’année, siwgir de ces mares, ainsi que du Canal-Vatahle, de volumineuses bulles de gaz méphitique, exhalaisons fétides qui font fuir les passants.
Sort-on du cimetière, on traverse d’abord un petit pont sous lequel coule en serpentant un ruisseau infect qui se rend à la mer. A gauche de la grille de l’enclos funéraire et adossé au mur d’enceinte, sont deux lavoirs creusés dans un roc calcaire, le sous-sôl du morne. Or, pénétrant seulement les couches superficielles et suivant les ondulations imperméables de la roche, les eaux pluviales arrivent jusque dans la partie la plus déclive, au sud du morne, autrement dit dans ces lavoirs alimentés déjà par une source d’eau saumâtre. Une fois dans ces bassins, ces eaux chargées des principes solubles enlevés aux cadavres en voie de putréfaction qu’elles ont rencontrés, abandonnent leurs matières putrides, laissant échapper dans l’atmosphère leurs gaz délétères.
Le fond de ces lavoirs est donc tapissé d’une couche épaisse, d’un bleu verdâtre, formée de matières, grasses : oléates, stéarates et margarates calcaires insolubles, produits de l’action de l’eau séléniteuse du morne et de l’eau saumâtre de la source, sur le savon journellement employé par les blanchisseuses. Ces grumeleux corps gras retiennent encore la crasse des linges ainsi que les matières putrides enlevées au champ du repos.
C’est à partir de ces lavoirs et en se dirigeant vers la route desAbymes que s’élèvent les cases malsaines dont j’ai parlé. Situées en face d’un épais fourré de palétuviers, de vases profondes et voisines de l’abattoir, ces maisons, par
suite de rexhaussement du chemin, sont restées endiguées au milieu de flaques puantes sans aucun écoulement.
Telles sont, il faut le dire, les mauvaises conditions de salubrité dans lesquelles vivent journellement de nombreuses familles. Souvent au nombre de vingt, dans une chambre très-petite, ces personnes couchent sur un plancher disjoint, n’ayant môme pas un drap pour se couvrir. Elles restent le corps nu, exposées à l’influence de miasmes perfides auxquels vient s’ajouter la fraîcheur des nuits des mois de novembre, décembre et janvier, saison ordinaire des fièvreè paludéennes graves.
Or, dans l’une des cases du chemin du cimetière, mourut, le 23 octobre, un noir de ^ ans, nommé Charles Tidor, danseur de corde (1).
Le 24 octobre, la blanchisseuse Scolastique, veuve Pimer (connue sous le nom de Colas), âgée de 61 ans, après avoir lavé toute la journée dans les bassins du cimetière, mourait à 6 heures dusoir, atteinte de crampes, de vomissements, dediarrhée rizacée et de sueurs froides, — Elle habitait la cour de la ‘ maison de M®e Renard, située au bord du Canal-Vatable.
La môme nuit, à H heures, Colmar Gauthier, dit Basile, enfant de 13 ans, expirait après 4 heures de souffrances.
Basile était le fils de la femme de Calihal, le fossoyeur de
(l) D’une encpiête faite plus tard par le commissaire de police, il résulte que Tidor, rentrant à 9 heures du soir, après une représentation, but avant de se coucher une grande quantité d’eau froide; qu’on le transporta le lendemain dans la case de sa mère, située sur le chemin du cimetière, n“ 23, où il succomba à une pleurésie aiguë. — Ainsi qu’on le verra plus tard, on attribuera à Tidor l’introduction du choléra à la Pointe-à-Pitre.
la Poinle-à-Pitre. Cet homme a constamment fait son service pendant l’épidémie, conservant une santé robuste, malgré les périls auxquels l’exposait son état ainsi que la proximité de sa case, à peine éloignée de cinquante mètres de la porte du cimetière et plus rapprochée encore du lavoir contaminé de la source.
Un soir, le 24 octobre, Calibal, revenant du travail, dit à Basile d’aller lui acheter une bouteille de rhum. La commission faite, l’enfant vint s’asseoir à quelques pas de sa case (n° 22) sur le parapet du pont du cimetière et, charmé du calme et de la beauté de la nuit , il y resta le temps de manger une canne à sucre. — A peine rentré, cet enfant se sentit pris de coliques violentes, de vomissements, de diarrhée rizacée, de crampes, de sueurs froides , et à onze heures il n’existait plus.
L’aumônier de l’hospice l’ayant assisté dans ses derniers moments, fit demander à M. le docteur l’Herminier père si les symptômes de la maladie à laquelle venait de succomber Basile ne seraient pas ceux du choléra ?
Rien dans l’état sanitaire de la colonie ne pouvant justifier une pareille crainte, le savant doyen des médecins de la Pointe-à-Pitre n’hésita pas à répondre négativement.
Alarmé de cette mort aussi violente que rapide, le public l’attribua à un empoisonnement, et M. le procureur impérial Chazot chargea le docteur Senelle, médecin de l>-e classe de la marine, de se rendre chez Basile, afin de renseigner la justice. Les déjections de l’enfant n’ayant point été conservées, M. le docteur Senelle déclara, d’après ce qui lui avait été dit , et après un examen du cadavre, que « Basile avait dù succomber à une fièvre intermittente, revêtant la forme
aUjidp. cholériforme. » Le parquet pensant que l’autopsie devenait inutile ne l’ordonna point.
Le lendemain de la mort de la blanchisseuse Scolastique (25 octobre), M^e Renard alla, accompagnée de sa servante, chercher son linge resté dans la chambre de la défunte. Dès le soir elle fut prise de diarrhée, de crampes et de vomissements; soignée à temps, elle put être guérie.
Le 27, deux noirs moururent encore dans la même cour. M. le docteur Jouannet , appelé pour leur donner des soins , sortit en disant qu’il venait de constater deux cas de choléra foudroyant. C’est à partir de cet instant que la frayeur commença à se répandre en ville.
Le 28 octobre, expirait, au faubourg de Nozières, le nommé Tabagi, enfant de 16 ans.
Le 29, ce fut la blanchisseuse Gligli , surnommée Sans- Pareille, âgée de 38 ans. Cette femme, qui habitait la rue de Nassau, avait lavé du linge à la source du cimetière pendant toute la journée précédente. Puis mourut Fontanges, pécheur dans le faubourg des Abymes.
A cette môme époque, des maçons réparaient les tombes et blanchissaient les caveaux, ainsi qu’on a coutume de le faire faire tous les ans avant la Toussaint ; c’est à ce genre de réparations que Joseph Parfait et Célestin Anjoin travaillaient alors au cimetière.
Anjoin ayant remarqué que certaines fosses de la partie du morne, appelée le Doublon, laissaient échapper de trèsmauvaises odeurs, prit la précaution de travailler constamment au vent de ces miasmes, afin de n’en pas être incommodé.
Le 29 octobre, il vit le fossoyeur Calibal creusant une fosse