‹ Épidémie de la GuadeloupeChapitre 4 sur 33 · CC · texte numérisé non relu

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pour sa beJle-môre qui, en peu d’heures, venait de succomber à une maladie semblable à celle de son petit-fils Basile.

La femme de Calibal arriva, portant le déjeuner de son mari, et, s’étant assise auprès de lui, elle attendit qu’il eût fiui son repas : cette femme tomba malade le soir et mourut dans la nuit.

Le 30, c’est-à-dire le lendemain, Anjoin, passant le matin devant la porte de Calibal, aperçut sa femme étendue morte sur son lit. Saisi de frayeur, il se hâta de gravir le cimetière, prit ses outils et s’en revint, abandonnant là sa besogne. En arrivant près de Joseph Parfait, il lui dit de ne pas rester plus longtemps au cimetière, parce que le séjour en était devenu très-dangereux.

11 insista même pour qu’il sortît en même temps que lui ; mais Joseph voulut terminer sa journée. Une fois son travail achevé, il descendit se laver la figure, les mains et les jamhes dans l’eau du bassin de la source, dont il s’était déjà plusieurs fois servi pour composer ses laits de chaux ; il y nettoya ses outils et rentra chez lui. — Le lendemain , 31 octobre, il n’existait plus.

Joseph fut d’autant plus imprudent de ne pas accompagner Anjoin qu’il connaissait parfaitement le mauvais état du cimetière. Quelques jours auparavant, il avait indiqué à M. Boirard, conseiller municipal, une fosse d’où sortaient d’abondantes vapeurs; puis, ayant lancé une pierre sur cette tombe, il en avait fait surgir aussitôt une légion de mouches.

« Les cadavres, ajouta-t-il, ne sont pas profondément B enfouis; voyez jilutôt. » Prenant alors une tige de fer, il fit un sondage et enfonça sa tige à 30 centimètres. Quand ensuite il frappa légèrement sur le bois du cercueil, on en distingua parfaitement le bruit. — « Les pluies ont été si

» abondantes cette année, continua-t-il , qu’un matelot en- » terré là, à -30 centimètres tout au plus, se trouve en ce » moment littéralement dans l’eau : je vais vous en donner » la preuve.... ! » Mais M. Boirard s’y opposa et, s’empressant de quitter le cimetière, il donna à Joseph le conseil de faire de même. — On sait le reste !

Tels furent les débuts d’une maladie dont la contagion allait, si peu de temps après , couvrir de deuil la colonie et ses dépendances.

Dès le 29 octobre, M. Picard^ maire de la Pointe-à-Pitre (4), s’empressa de convoquer tous les médecins de la ville, et (^gns une séance tenue à la Mairie, on décida à la majorité de 7 voix, contre 2 qui soutinrent que c’était le choléra, que la maladie’ observée jusqu’alors devait être qualifiée de : « fièw'c perni- I) cieuse algide cholériforme; que cette fièvre était occa- » sionnée par la grande humidité existant depuis quelque » temps, à l’élévation des plus hautes marées, ainsi qu’au » mauvais état des habitations. »

Réuni le lendemain (30 octobre), le conseil d’hygiène et de ‘salubrité publique (2) fut consulté sur les moyens à prendre pour éviter l’arrivée en ville d’un fléau qui menaçait de devenir épidémique.

Le conseil ayant aussi à s’occuper des dispositions relatives à la propreté et à l’assainissement de la Pointe-à-Pitre, j’exposai les principales causes d’insalubrité de la ville et des faubourgs , et je rappelai les moyens d’assainissement que j’avais déjà proposés en 1864 (3).

(1) ,M. Picard a été nommé chevalier de la Légion d honneur, par un / décret impérial du 6 juillet 1866.

(2) Créé par un arrêté du 24 février 1864.

(3) Voir mon Hydrologie de la Pointe-à-PHre.

M. le docteur L’IIerminier , père , se rallia à mes idées (1). 11 exprima la pensée que l,a maladie qui débutait « ne provenait » pas d’importation; qu’elle devait être attribuée aux causes » méphitiques permanentes, signalées dans les localités infec- » tées ». M. L’Herminier désigna même la route du cimetière comme étant le siège de l’infection,

« Cette route a été exhaussée , dit-il, laissant de chaque » côté des maisons enfouies dans des marécages qui n’ont » pour limite que le mur du cimetière. Je propose donc l’éva- » cuation d’urgence des maisons qui bordent cette route afin

» que, par cette mesure indispensable, le reste des habitants » ne succombe pas, infailliblementatteintparlefléau. Sans cela » la maladie ne peut que s’étendre ; elle gagnera la ville, si » les terrains de production restent dans de semblables condi- » lions d’hygiène. — Je propose encore de faire entrer tous » les malades à l’hospice Saint-Jules (2); de loger ailleurs les » habitants du chemin du cimetière, afin qu’on puisse com- » hier les terrains submergés, dès que l’évacuation des cases » sera accomplie. »

Le conseil discutant ensuite d’autres mesures prophylactiques urgentes , décida :

1“ — Qu’on ferait évacuer d’office toutes les cases insalubres de la route du cimetière ;

2° — Que le cimetière, habituellement très-fréquenté les

(1) Par décret impérial du 6 juillet 186G, M. L’Herminier père a été élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur,

(2) La fondation de cet hospice remonte à 1843. Sa destination toute spéciale aux malades de la ville, s’étendit aux malades des autres localités après l’émancipation.

jours de la Toussaint et des Moi ts, serait fermé à partir du 31 octobre, jusqu’à nouvel ordre, afin d’empècher les habitants de s’exposer aux miasmes délétères de ces parages.

3° — Sur ma proposition , il fut arrêté qu’à l’avenir le sang des abattoirs ne serait plus déversé dansleCanal-Vatable, qu’on le recueillerait dans des baquets et qu’il serait ensuite jeté à la mer, si l’agriculture ne voulait en tirer parti.

M. Michelon, vétérinaire, fit savoir au conseil qu’àl’abaltoir du chemin des Petites-Abymes, dont le sang va se perdre dans les terres marécageuses de la partie Est de la ville, on tue des animaux malades. « Celte viande, dit-il, d’un prix inférieur » à celui du marché de la ville, y est apportée et vendue. J’ai » vu, ajouta M. Michelon, abattre sur ce terrain un troupeau » de trente moutons galeux que j'ai refusés à l’abattoir de la » ville , les jugeant dangereux pour l’alimentation. Malgré » cela, ces moutons ont été débités sur le marché de la Pointe- » à-Pitre. »

4° — Le conseil décida que des feux seraient allumés chaque soir le long du canal, sur les routes voisines, môme dans ' les rues de la ville, afin de purifier et de renouveler l’air ;

5° — Que la police serait chargée de faire transporter à l’hospice Saint-Jules tous les malades ainsi que les morts qu’on lui désignerait.

Avant de se séparer, M. le Maire proposa de nommer une commission chargée d’aller faire comprendre aux habitants de la route du cimetière, le danger auquel ils s’exposaient en restant désormais dans ces parages, devenus un foyer épidémique. Cette commission — composée : du Maire, du procureur impérial Chazot, du chef du service de santé Ch. Senelle, du curé de la ville Duthu, de l’aumônier du faubouig Belmont, de M. Duhois de la Sauzais, négociant, de M. Guesd?,

pharmacien — fut convoquée pour le lendemain à 8 heures, à l’hospice Saint-Jules.

Dès le lendemain, en elTet, M. Saint-Clair Jugla, l-^r adjoint, mù par un dévouement dont il n’a cessé de donner des preuves durant l’épidémie, guidait la commission dans toutes les cases malsaines des faubourgs.

Le 31 octobre, M. le Gouverneur arriva de la Basse-Terre et avec lui M. le docteur Walther, l®'' médecin en chef de la marine.

Le 1er novembre, après avoir visité les malades de Thôpital de la marine, M. Walther se rendit avec M. L’Herminier à l’hospice Saint-Jules, pour y faire l’autopsie d’une nouvelle victime.

Je fus chargé, à son retour, d’analyser l’eau de la source du bas du morne du cimetière ainsi que celle des marais environnants.

Voici les conclusions du rapport que j’adressai à M. le premier médecin en chef ;

« 1° L’eau de la source du bas dù morne du cimetière ne contient aucune substance toxique, contrairement au bruit qui s’en est répandu dans la population noire.

B Elle laisse par litre 2 gr. 20 cenlig. de résidu grisâtre, contenant des traces de fer et une forte proportion de sel marin, représentée par 866 milligr. de chlore combiné.

)) 2° L’eau des marais renferme beaucoup de matières organiques, laisse dégager une prodigieuse abondance de bulles de gaz hydrogène proto-carboné et d’hydrogène sulfuré.

I) Elle donne par litre, après une évaporation ménagée, 20 centig. d’un résidubrun, argileux, noircissant par la cbaleuret répandant d’abondantes vapeurs empyreumatiques. b

J’avais le plus vif désir de recueillir les gaz de la source et

des marais pour en faire l’analyse; je voulais aussi rechercher quelle était la quantité d’ozone contenue dans l’air, durant l’épidémie; mais le service de santé de la marine ne possédant pas de laboratoire de chimie à l’hôpital de la Pointe-cà- Pitre, je n’ai pu, faute des instruments indispensables, me livrer à ces importantes et très-utiles recherches.

Du 28 octobre au 1" novembre, la maladie donna une moyenne de deux à trois décès par jour.

Le 2 novembre, le chiffre des morts s’éleva tout-à-coup à sept. Dans les vingt-quatre heures suivantes, on' comptait vingt-sept décès inscrits à l’état-civil.

La panique s’empara de toute la population. Les familles aisées quittèrent la ville pour se rendre dans la partie montagneuse qui constitue la Guadeloupe proprement dite, allant se réfugier, soit au Petit-Bourg, soit à la Basse-Terre, au Camp-Jacob ou au Matouba.

Le mot choléra volant de bouche en bouche, on en attribua l’introduction au navire la Sainte-Marie, de Bordeaux, . venu en relâche le 28 octobre. Nous examinerons plus loin la valeur de cette primitive accusation. '

Convoqué à la Basse-Terre le 5 novembre, le jury médical fut appelé à délibérer sur le caractère de l’affection qui sévissait à la Pointe-à-Pitre. Il déclara :

« Que cette maladie lui paraissait^ être nnc fièvre algide » cholériforme.

» Que, Tiée dans un marais infect qui avoisine le cimetière,

» cette maladie n’avait, jusqu’alors, étendu ses ravages que » sur les quartiers voisins et qu’elle paraissait s’être localisée » dans la partie nord du Canal-Vatable.

» Qu’elle était conséquemment infectieuse, qu’elle avait

» une gravité excessive, mais que jusqu’ici il n’y avait pas » eu d’exemple de contagion. »

Le jury médical décida donc que les patentes de santé porteraient désormais la formule suivante ;

'(( Il règne à la Pointe-à-Pitre, depuis le 22 octobre 1865, » une fièvre pernicieuse algide cholériforme, qui sévit épi- » démiquement, mais qui n’a pas, jusqu’à ce jour, présenté » de caractère contagieux. »

S’étendant d’abord le long du chemin du cimetière, la maladie gagna ;

Au Nord, les faubourgs des Abymes et de Nozières ; à l’Est, le faubourg d’Ennery.

Au Sud, le quartier de la Source, le Morne-à -Caille, la route de Darboussier; enfin, le Canal-Vatable sur tout son prolongement.

Cernée de toute part, la ville ne pouvait désormais tarder à être envahie, et les premières maisons atteintes furent celles dont les domestiques ou les habitants avaient des relations avec les personnes des faubourgs ou des abords du Canal- Vatable.

On crut donc voir dans cette marche progressive et localisée du fléau, l’indice de son caractère tout local, peut-être celui de sa véritable origine ; sa nature véritablement contagieuse commençait à paraître.

Ce qui contribua le plus à propager cette maladie, fut l’habitude du pays de se réunir en grand nombre pour veiller les morts.

Dans une chambre étroite, autour d’un cadavre déjà en putréfaction, au milieu d’émanations pestilentielles, d’un air vicié, s’entassaient trente ou quarante personnes plongées dans la douleur, ne voulant plus sortir, ne songeant pas au

danger des miasmes qu’elles absorbaient et dont pourtant elles allaient bientôt disséminer partout les germes pernicieux.

En effet, l’inhumation du mort à peine achevée, ces personnes déjà préparées à devenir des victimes et ayant regagné leurs demeures, succombaient peu de temps après, atteintes par le fléau.

Conservant dans leurs cases les linges sales empreints de déjections alvines, se couchant môme sur des matelas souillés, ou à côté des cadavres, les parents du mort ne pouvaient échapper à la contagion.

Le docteur Jarrin de Chambéry attribut avec raison la transmission du miasme cholérique aux matières fécales et aux vomissements ayant subi une certaine fermentation qui, dit-il, « ne se développe que du 3^ au oc jour. L’incubation » se développerait alors d’autant plus vite que les déjections » seraient maintenues sous l’inlluence d’un air chaud et » humide. »

C’est précisément ce qui a eu lieu à la Guadeloupe.

« La fermentation serait au contraire retardée par un » courant d’air sec et froid. — A. part l’idiosyncrasie de » chaque individu, les vomissements et les déjections fraîches » ne sont pas aptes à propager immédiatement la maladie.

» Il résulte d’après cela que les linges contaminés ne se- » raient pas d’abord aptes à transmettre la maladie, si les

» déjections qui les souillent étaient rapidement séchées.

» Mais, renfermés et maintenus à l’état humide, ces linges » acquièrent au bout de quelques jours la propriété conta- » gieuse.

» Ils peuvent alors transporter le germe du mal à une » grande distance. »

Partageant cette opinion, M. Bonjean propose la désin-

fection immédiate des déjections et des vomissements cholériques par le charbon ferrugineux préparé ainsi :

Charbon de bois pulvérisé, 1,000; sulfate de fer, SOO.

Se couchant bien portant un soir, sur un matelas souillé de déjections qu’il venait de voler, un noir mourut dans la nuit atteint de crampes, de vomissements et de diarrhée.

Les exemples de la contagiosité de cette maladie seraient trop nombreux s’il fallait les énumérer tous. L’occasion se présentera d’en citer d’autres.

Semblable à une traînée de poudre, la maladie se propage donc sur toute la Guadeloupe, dans ses dépendances, im portée toujours par les personnes parties de la Pointe-à- Pitre.

S’il ne m’appartient pas de qualifier cette maladie, que j’avais en quelque sorte prédite dès le mois d’octobre 1864 (1) , je puis toutefois assurer l’avoir vue prendre à son début les caractères d’une fièvre algide 'pernicieuse cholériforme.

Qu’elle se soit modifiée plus tard par son introduction dans des milieux différents, tels que la Basse-Terre, ville élevée de 18 mètres au-dessus de la mer, au camp Jacob situé à 540 mètres, au Matouba dont l’altitude est plus grande encore, peu importe! — Il s’agit de démontrer qu’à la Pointeà-Pitre, située au niveau de la mer, elle a revêtu, à sa sortie des marais, les caractères d’une fièvre cholériforme algide, et nullement ceux du choléra proprement dit. — Je laisse parler un moment M. le docteur Henri Léger, dont le défi) Voir le journal^ le Commercial du 29 octobre, des 2, 5, 16 novembre, 3 décembre 18G4. — Voir ma brochure sur VHydroloyie de la Voinieà-Pitre, pages 6 et 7 (1866).

vouement dans cette triste période a été au-dessus de tout éloge ;

« La maladie est caractérisée chez les uns par des vomis- » sements seulement; chez d’autres, la diarrhée choléri- » forme (eau de riz, lavure de vaisselle) est le seul symptôme » qui vienne se joindre au refroidissement général. D’autres » fois, il n’y a ni vomissements, ni diarrhée; on observe un » frisson initial, puis le malade se plaint d’une grande » chaleur, il repousse ses couvertures, et cependant la tem- » pérature s’abaisse, la peau devient froide, se couvre d’une » sueur abondante et visqueuse. Le malade est calme et la » mort survient sans l’agitation, les convulsions, les cris or- » dinaires aux cholériques, sans surtout cet aspect caracté- » ristique de la face.

» Dans beaucoup de cas, on a vu les vomissements cesser » ainsi que les déjections alvines; c’était alors pour nous d’un I) pronostic très-fâcheux. Le malade, jouissant de toiües ses I) facultés intellectuelles, se trouvait dans un état de calme, . » de bien-être même, s’éteignait sans souffrances au bout de » 5, 6, 10, 24 heures, et quelquefois plus. Le pouls, petit, » misérable, disparaissait graduellement.

I) Je n’ai jamais constaté les crampes dont on a parlé; » j’entends les vraies crampes du choléra. U y avait quélque- » fois, pas loujoLirs, une grande fatigpe des membres, des » douleurs articulaires et musculaires, en tout semblables à » celles qu’on observe dans nos accès de lièvre ordin ire.

» Il en est de même de la cyanose, et chez les blancs que » nous avons perdus ce phénomène eût été visible. Ccpcn- » dant, je dois dire que je tiens démon confrère, le docteur ). Loyscau, qui exerce à la Pointe-à-Pitre depuis quatorze ans,

» que souvent clans les lièvres algides cholériques, il a observé » et des crampes véritables et la cyanose.

») Alibert et les autres auteurs qui se sont occupés de la » matière, mentionnent ce symptôme.

». Il y a dans celle maladie une sidération très-remarquable

» du système nerveux et principalement du grand sympa-

» thique. Les malades sont dans la prostration la plus com-

» plète : iuterrogez-les, ils ne se plaignent pas, ils ne souffrent

« de nulle part; la sensation de chaleur leur est seule insup-

» portable. Toujours cet état est précédé de prodrômes : * \

» malaise, un peu de fièvre, de la diarrhée, le plus souvent » bilieuse, et ces prodrômes, même dans les cas dits fou- » droyants, m'ont toujours paru ' marqués du sceau de l'in- » termittence.

» Il y a eu, pour moi, comme une bouffée de fièvres perni- .) cieuses alïectant toutes les formes et principalement la » forme algide.

» Nous avons, en effet, tous eu à traiter des accès perni- » cieux que j’appellerai simples, des fièvres hématuriques, » des fièvres à vomissements noirs, des lièvres convulsives, » et môme, j’ai eu un cas de fièvre intermittente syncopale » chez un jeune homme de 15 ans que j’ai perdu.

» A la suite de plusieurs visites faites à l’hospice St-Jules, un » de mes plus proches parents a subi l’influence épidémique. » Après deux accès de fièvre, deux nuits de suite, de 1 1 » heures à 4 heures du matin, il a eu aux mêmes heures, » les nuits suivantes et avec la môme durée, un accès dans » lequel, après le frisson initial, il y a eu refroidissement » général, algidité complète, à l’exception du ventre et de la » poitrine qui avaient conservé leur température normale.— » Pas de vomissements, pas de diarrhée.

» Les cinq ou six nuits qui ont suivi cet accès pernicieux,

» aux mômes heures , état de prostration , sensation do » bouffées de chaleur à la face et à la partie supérieure du » tronc, refroidissement des membres. Les cas semblables à » celui-ci ont été nombreux; ils constituent pour moi les cas » simples de notre épidémie.

» La convalescence a toujours été longue, même chez les » gens légèrement atteints. Pendant près d’un mois , le » parent dont je viens de parler, est resté affaibli, énervé,

I* privé de sommeil, d’appétit, vivant dans un état d’inquiélu- I) de qu’il attribuait à la secousse de la maladie. Et c’est là » micas bénin.

» Chez d’autres malades, il y a un état typhoïde parfaite- » ment caractérisé : c’est une seconde maladie à traiter.

» D’autrefois ce sont les méninges qui se prennent et alors » le malade est enlevé à la suite d’accidents cérébraux très- » marqués. Enfin, le plus souvent, il y a faiblesse générale,

» peu de force de réaction, petites fièvres revenant périodi- » quement le soir.

» J’allais oublier, comme terminaison, l’état comateux ou B plutôt la fièvre comateuse, presque toujours mortelle, qui B venait remplacer, la fièvre algide.

B Pour moi , la maladie tout entière était le fait de ce que B nous appellerons l’état pernicieux ou la perniciosité, qui B primait tout. A cette perniciosité venait se joindre (pas B toujours, puisque j’ai cité des accès pernicieux de toutes » sortes) comme épiphénomènes ; la diarrhée et les vomis- » sements qui ont fait caractériser la maladie de cholèriquo. B Mais, avant tout, l’accès pernicieux; — la diarrhée, les B vomissements cessant , le malade reste sous 1 influence de

» celto perniciosité et il succoml)c. Aussi le sulf-.Uc de quinine » m’a-l-il été d’un grand secours. »

» En résumé, ne pourrais-je pas répéter avec M. Rossy-Bey, » lorsqu’il observait le début de l’épidémie cholérique au » Caire, qu’il ne faut pas appeler choléra cette forme morbide » qui s’est présentée à la Pointe-à-Pitre, sans risquer de » prendre une partie pour le tout?.. »

En présence de la rapide augmentation de la mortalité, M. le Gouverneur de la Guadeloupe demanda des médecins de la marine à la Martinique. M. Batby-Berquin fut envoyé à la Pointe-à-Pitre et dirigé sur la commune de la Baie Mahault pour y créer une ambulance.

Le 4 novembre , M. le Directeur de l’intérieur vint, de la Basse-Terre , présider le conseil d’hygiène et de salubrité |)ublique. Ordinairement composé de quinze membres , ce conseil fut cette fois, sur la demande du maire, augmenté des médecins de la ville (1).

(1) Le conseil d’hygiène, présidé par M. le Directeur de l’intérieur, so composait ce jour : I" de M. Picard, maire de la Pointe-à-Pitre ; 2° de M. Chazot, procureur impérial; 3° de M. le Juge d’instruction ; 4" de M. Senclle, chéf du service de santé de la marine ; 5" de M. le docteur L’Herminier , père ; 6“ de M. Morau , chef du service maritime ; 7" de M. Cuzent, chef dn service pharmaceutique de la marine; 8° de M. Barbe, chef du génie; 9“ de M. Guesde, pharmacien civil ; 10" de M. Ncsly, chef du service des ponts-et-chaussées de l’arrondissement; ! 1° de M. Noirlin. commissaire de l’immigration ; 12° de M. Michelon, vétérinaire; 13" de M. Dupont, négociant ; 14° de M. Dubois do la Saussaye, négociant ; 15" de M. APgo, propriétaire. — MM. BalTer,. procureur général, W’alther, 1" médecin en chef de la marine; Saint-Clair-Jugla, 1" adjoint, assistaient à cette séance.

Les médecins appelés ce jour furent; MM. Granger, Sainte-Croix - Loyseau, Demay de Goustine, Alfred L’Ilerminier, Henry Léger. MM. Descorps et Jouannet, également convoqués, ne se présentèrent pas.

Dès rouvcrtiirc do cotte séance, qui eut lieu le 6 novembre, M. le Directeur de l’intérieur assura que le concours de l’administration supérieure ne saurait faire défaut à l’édilité de la Pointe-à-Pitre, décidée qu’elle était à combattre, par les moyens les plus énergiques, le choléra, ce nouvel ennemi.

A ce mot de choléra, une intempestive discussion médicale s’éleva. Elle parut impressionner vivement l’un des membres de l’assemblée, M. Dupont, qui tomba malade dès le lendemain (7 novembre). Agé de 61 ans , d’une constitution usée , cct honorable négociant mourut le 9 , devenant la première victime de la race blanche.

Peu de jours après ce malheur, la geôle , qui recélait cent quatre-vingts condamnés à l’amende, fut envahie par le fléau. Ces détenus, qu’ou employait aux inhumations, rapportèrent bientôt dans l’établissement les germes de l’affection régnante, et vingt-cinq d’entre eux payèrent de la vie le service auquel on les avait affectés.

On s’empressa d’élargir tous les prisonniers valides, séquestrant seulement les voleurs sur le ponton de la rade le Cocyte.

Le passage de ces condamnés par les diverses [communes de la colonie fut, pour chacune d’elles, la première étape de la contagion.

L’hospice Saint-Jules, en recevant les personnes atteintes de l’affection régnante, devint aussi uji nouveau foyer éi)idémique, un second centre de contagion. Les infirmiers étant morts les premiers, on ne trouva plus personne pour soignei' les vivants et encore moins pour enterrer les morts.

Du 7 au 1*2 novembre, la moyenne des décès fut de 22.6 par jour, et les bières faisant défaut, la salle du théâtre fut convertie en atelier de cercueils que la municipalité faisait

délivrer gratuitement aux indigents. Aussitôt recouverts de diaux vive, les cadavres étaient portés au cimetière où ils passaient souvent la nuit, déposés sur le sol, faute de trouver d’avance une suffisante quantité de fosses pour les recevoir. Ce retard dans les inhumations, dùau manque de bras, fit ])i-endre le parti de porter les corps non réclamés au Morne à-Savon, dont le terrain gras et argileux offrait peu de résistance à la pioche. Des gabares portaient à ce cimetière, situé de l’autre côté de la rade, et réservé jadis aux militaires, un nombre plus ou moins grand de victimes, que recevait une fosse commune.

Ce fut ainsi qu’on parvint à conjurer le danger qui serait infailliblement résulté de l’inhumation de tant de monde dans le cimetière de la ville, dont l’étendue étaifdoin de répondre à une semblable accumulation.

Le 12 novembre, arrivèrent vingt soldats de la compagnie de discipline des Saintes. On leur confia, sur leur demande, les fonctions d’infirmiers à l’hospice Saint-Jules. Ces soldats rivalisèrent de zèle et de dévouement.

Une chose digne de remarque, c’est qu’aucun de ces hommes, à la Pointe-à-Pitre, ne fut atteint de la maladié régnante. Ils payèrent leur tribut aux fièvres intermittentes de fépoque, mais c’était à qui reprendrait au plus vite son service.

Le fléau perdit enfin de sa violence, on eut le temps de combattre le mal, d’obtenir quelques convalescences. Jus- ([u 'alors les malades étaient morts en très-peu d’heures, et souvent le médecin n’avait pas eu le temps d’arriver.

Le lo novembre, MM. Ferret et Boirard fils, firent dans leurs magasins des distributions de pain, de viande et de vin aux malheureux. Une souscription fut ouverte afin de pou-

voir continuer la répartition de ces secours. Le Imreau de bienfaisance délivra gratuitement des médicaments aux personnes pourvues d’un bon d’urgence signé d’un médecin. Le doyen des pharmaciens de fa ville, M. Napias, approvisionna à ses frais plusieurs communes, mettant aussi à la disposition dos hôpitaux de la marine, pendant la durée de l’épidémie et avec un désintéressement qui l’honore, toutes les ressources de ses magasins (1).

Le 18 novembre, le fléau s’étant tout-à-coup déclaré à la Basse-Terre, la préoccupation de la Pointe-à-Pitre devint moins grande et l’on ne songea plus qu’aux nouveaux affligés.

Le 23, on transforma en ambulance l’école communale tenue par les frères de Ploërmel ; on y plaça cinquante lits garnis, empruntés aux casernes, et l’on y évacua les malades de l’hospice Saint-Jules, autres que ceux atteints parle fléau.

Le 25, la mortalité, qui jusqu’alors n’avait jamais dépassé le chiffre de 39, s’éleva à 52. ''

Nuit et jour sur pied, les médecins ne pouvaient plus suffire. Chaque roulement de leur voiture portait, la nuit surtout, le trouble dans toutes les maisons. On ne pouvait se défendre d’une émotion pénible en songeant que cette course rapide était l’indice d’une nouvelle agonie.

Bien que le chiffre des décès diminuât, les médecins attribuaient encore, le 29 novembre, le grand nombre des morts à la déraisonnable répugnance des rçalades pour l’hospice. Beaucoup préféraient mourir chez eux plutôt que de se laisser transporter à riiôpital.

(l) Le conseil municipal et le bureau de bienfaisance, dans leurs séances des 31 janvier et 1” février 186G, ont voté une adresse à M, Napias,

La mort trouvait une proie facile dans ces malheureux abandonnés à eux-mômes, se traitant à leur guise, souvent ne se traitant pas du tout, quelquefois même empoisonnés par d’amples libations de tafia camphré, par de trop fortes doses de laudanum, ou par quelque remède conseillé comme préservatif par des empiriques.

Les médecins retrouvaient donc intactes les potions prescrites 1a veille. C’est que beaucoup de ces moribonds, voyant que la maladie atteignait plus particulièrement les noirs, s’étaient imaginé que les blancs devaient avoir le plus grand intérêt à les empoisonner, afin de faire disparaître plus promptepient l’épidémie.

En six semaines, la Pointe-à-Pitre vit mourir près de mille habitants, presque le de sa population.

Malgré les feux allumés chaque soir le long du Canal- Valable et dans les rues de la ville, malgré les salves d’artillerie qu’on fil sur la place de la Victoire, l’état sanitaire de la Pointe-à-Pilre ne changea guères pendant tout le mois de novembre.

Ce ne fut qu’à partir du o décembre, que la véritable période de décroissance commença. Mais, l’épidémie dura encore longtemps, entretenue par une contagion difficile à déraciner et produite par les nombreux vols d’elTets et de matelas contaminés. La fermentation des déjections s’arrêtait-elle sous l’influence d’un air sec etchaudï C’est probable; car, dès que les pluies Reparaissaient, les tissus devenant humides tuaient alors sans mercj tous les gens possesseurs de ces linges ou effets volés dans les cases vidées par le lléau. Dans les dix premiers jours du mois de mars, qui furent secs et beaux, pn ne compta que trois décès; du 11 au 20, d’abondantes pluies d’orage étant survenues ainsi que des vents de

N. 0., temps complètement anormal dans celle saison, on perdit dix personnes dans le faubourg des Abymes.

C’esl d’une maison située en face de l’hospice Saint-Jules, qu’une femme porta de nouveau la contagion dans cet hôpital (1),

Voici, par période de dix jours, l’effectif de la moilalilé

depuis le début de l’épidémie jusqu’au 1“^ avril 1866;

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Du 21 au 31 Avril —

Au 31 Avril on comptait donc un total de 1328 décès provenant tous de l’épidémie.

(1) Dès le lendemain, neuf cas se déclarèrent; cinq de ces cas ont été suivis de mort,

Dans le tableau suivant, on remaniuera que le chiffre de la mortalité est plus élevé que celui que je viens d’indiquer. C’est que l’état-civil a porté sur ses registres toutes les mortalités de la ville indistinctement.

Et puis, la confusion fut telle au début de la grande mortalité, qu’il arriva d’enregistrer au moins deux fois la nwüme personne sous des noms différents. — On le comprendra aisément quand on saura que les noirs en général possèdent de nombreux sobriquets qui, à la longue, finissent par leur tenir lieu de noms véritables.

Dès que les employés de la Mairie s’aperçurent de ces irrégularités, ils mirent tous leurs soins à n’accepter les renseignements fournis par les parents ou par les amis qui se chargeaient de déclarer un décès à l’état-civil, qu’après les avoir préalablement contrôlés.

En déduisant donc notre total de celui de ce tableau, il reste 236 décès étrangers à l’épidémie.

Etat général numérique des décès survenus à la Pointe-à- -Pitre , depuis le 24 Octobre 186S au 51 Avril 1866 inclus.

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