‹ Épidémie de la GuadeloupeChapitre 30 sur 33 · RENSEIGNEMENTS SUR LA SAINTE-MARIE ET LA VERA-CRUZANA · texte numérisé non relu

RENSEIGNEMENTS SUR LA SAINTE-MARIE ET LA VERA-CRUZANA

« L’administration s’empresse de donner de la publicité au » document ci-après, joint à une dépêche de Son Excellence » le ministre de la marine et des colonies, du 20 avril 1866.

» C’est le résultat des investigations auxquelles l’adminis- » tration de la marine, à Bordeaux, s’est livrée, à la demande » de l’administration de la Guadeloupe, sur les faits de la » navigation du navire la 5am^e-3/aric et de l’état sanitaire » de son équipage, depuis le départ de Bordeaux jusqu’à son » départ de Bagdad (Mexique). »

Demandes de l' administration de la Guadeloupe.

« Comment a été formé l’armement à Bordeaux du navire la Sainte-Mariel Est-ce par des marins de Bordeaux et de la circonscription, ou par des hommes venus d’autres points où régnait le choléra ?

» Deux matelots de ce navire étaient de Marseille, (les nommés Millo et Gallisthy) : sont-ils venus de Marseille à Bordeaux, à l’effet de s’embarquer sur la Sainte-Marie, au moment de l’armement, ou avaient-ils une autre provenance?

Enfin depuis quand étaient-ils à Bordeaux ?

» Béponscs de l’administration maritime de Bordeaux. — Le

navire la Sainte-Marie, capitaine Moufflet, a été armé à Bordeaux, le 12 septembre 1866.

» Son équipage se composait de 10 personnes, qui appartenaient aux localités ci-après, savoir :

Bordeaux i

Pauillac \

Blaye 3

Marseille 2

Dinan \

Binic t

Pau. (le cuisinier) 1

Total. 10

» Les nommés Millo (Joseph) et Gallisthy (Orcste-Paiilin), marins du quartier de Marseille, n’arrivaient point de celte ville, lors de leur embarquement sur la Sainte-Marie.

» Embarqués au Havre, le 7 juin I860, sur le navire le Palmier, ils en avaient été débarqués à Bordeaux, le 7 septembre, et avaient immédiatement contracté un nouvel engagement pour \di Sainte- Marie.

» D. — Le choléra régnait-il à Bordeaux ou dans les environs, même à l’état sporadique, lors de l’armement et du ‘ départ de la Sainte-Marie, contrairement à ce que constatait la patente de santé nette dont il était pourvu ?

» R. — Le choléra ne régnait point à Bordeaux, lors de l’armement de la Sainte-Marie. Il n’y a régné ni avant ni après, môme à l’état sporadique. "

» Pendant toute l'année dernière, Ja santé publique a été aussi satisfaisanté quepossible^ •' ■ ■ *

<»;Dy,^iCef navire est-il entré à Bordeaux, ou y a-t-on eu des nouvelles! de sa 1 traversée de la Poinle-à-Pitre à Matamores ? '

» Quelles ont été les circonstances de cette traversée ?

ù Le choléra a-t-il régné à bord et y a-t-il fait des victimes ?

B A quelle particularité a-t-oii attribué cette épidémie à bord ? n’a-t-on pas regardé comme une des causes ou comme la seule cause du mal rembarquement à la Pointe-à-Pitre, d’un marin du pays, remplaçant un autre décédé dans la tra-r versée de Bordeaux à la Guadeloupe ?

)) R. — La Sainte-Marie est encore en cours de voyage ; mais, par un singulier concours de circontances, je n’en ai pas moins eu ses papiers entre les mains.

I) En effet, ce navire ayant été obligé de s’éloigner momentanément de la rade de Matamores, par suite d’un coup de vent, le consul de France, qui ne comptait plus, à ce qu’il paraît sur son retour, s’est empressé d’adresser au ministre, le rôle d’équipage et le journal du bord, déposés dans sa chancellerie, et ces deux documents m’ont été transmis, par dépêche du 17 mars (inscription maritime) à laquelle j’ai répondu le 28 du môme mois.

B Or, j’ai pu constater ainsi que personne li’était mort à bord pendant la traversée de la Pointe-à-Pitre à Matamoros,’*' et je ne saurais supposer que la moindre épidémie ait sévi sur l’équipage après avoir lu ce qui suit dans le journal du bord. ^ , , ;i il ^ ■ Jir -rr'fî' ii.'l

B Je suis parti de la Guadeloupe 1qj25 octobre 1865, sui-ii vant ma navigation pour Matamoros; arrivé sur cette rade le 11 novembre-sans événement remarquable. ,jn ,2ir,l ûiy-. ;<uc 8 D. — Comment le capitaine Moufflet a-t+il rendu compte à son armateur de sa relâche j à la Pointe-à-Pitre et de la i> mort d’un de ses hommes en mer ? "." toin

B Sur quels besoins a-t-il motivé cette relâche? il.

» A quelle affection a-t-il attribué ce décès ?

» Dans le cas où la Sainte-Marie serait rentrée àBordeaux, quelles sont les indications de son journal, quant à sa relâche à la Pointe-à-Pitre ; à la mort du maître d’équipage Duveaux, le 9 octobre; à l’état d’un autre homme de l’équipage, qui était malade à l’arrivée à la Pointe-à-Pitre ?

» Qu’est devenu ce dernier après le départ de la Pointe-à- Pitre; s’est-il rétabli ; a-t-il succombé, et à quelle maladie ?

,) — Les motifs de la relâche de la Sainte-Marie à la

Pointe-à-Pitre sont exposés comme suit dans le journal du bord et dans une lettre du 24 octobre, adressée à M. Granval, armateur du navire. »

Journal du bord.

« Navigué sans événements remarquables jusqu’au 27 septembre. Vent Ouest, cap au S.-S.-O. ; toutes voiles dessus.

» Le navire incline beaucoup et me donne des inquiétudes.

» Serré les perroquets et amené les volants; le 28, le vent cesse et passe à l’Est. Mis le cap à l’Ouest, vent arrière et continué mon droit chemin jusqu’au 9 octobre. Latitude Nord, 19 degrés; longitude Ouest, 35 degrés, où le maître d’équipage est mort. Le 10, jeté lé cadavre à la mer; continué ma navigation, et reconnaissant l’impossibilité de continuer mon voyage sans compromettre la sûreté de mon navire et des hommes qui sont à bord, fait route pour, la Pointe-à- Pitrc, poury prendre une quarantaine de tonneaux de lest.

„ À onze heures, aperçu laDésirade et mouillé à la Pointeà-Pitre, le 20, à huit heures du matin. »

Lettre à M. Granval.

'■> - ' „ Pointe-à-Pitre, le 24 octobre 1865.

,) Je suis ici depuis le 20 octobre, pour y faire du lest. Je ne pouvais continuer mon voyage sans compromettre le navire et notre propre vie.

» hnSaintc-Marie?,Qi couchait d’une manière épouvanlable, ce qui me donnait beaucoup d’inquiétude. Obligé de serrer mes perroquets, d’amener mes volants*,' malgré cela j’ai continué ma navigation, en surveillant le navire avec beaucoup de soin. Voyant l’impossibilité de continuer, et me trouvant en position de relâche, j’ai consulté mon équipage sur le parti à prendre, et alors tous, d’un commun accord, ont décidé de relâcher. Immédiatement j’ai fait route pour la Guadeloupe, le lieu le plus proche pour prendre du lest. J’ai embarqué quarante tonneaux de lest.

» Monsieur Granval, j’ai perdu mon maître d’équipage, Duveaux (Jean), d’une fluxion de poitrine.

1) Veuillez, je vous prie, vous charger de cette affreuse nouvelle, en la faisant annoncer à sa dame par l’entremise de M. le curé de Plassac, près de Blaye. »

« L’embarquement du lest se trouve constaté, en outre, par un compte transmis à M. Granval et ainsi conçu ;

» Doit le navire Sainte-Marie, à Rousseau frères et G**, embarquement de deux gabares lest, ci 200 fr.

» .Acquitté au compte, ce jour 24 octobre 1865.

» Signé : P. P, Vigneau fils. »

« Le marin qui se trouvait malade lors de l’arrivée de la Sainte-Marie a reçu des soins du docteur Léger, dont la note pour honoraires porte : .. .

» Doit le navire .9am^e-J/ariôàM. Léger, docteur-médecin, une visite faite à bord, le 21 octobre, à un homme atteint de fièvres intermittentes avec embarras gastro-instestinal , ci 10 fr.

» Pour acquit, signé : H. Léger. »

« D’après le rapport fait par le capitaine Moufflct à son arrivée à Matamoros, tout prouve ce semble, d’une façon péremtoire, que l’indisposition du marin arrivé malade à la Pointeà-Pitre, n’a eu aucune espèce de suite.

i> D. — On parle de passagers qui seraient morts du choléra à bord, dans la traversée de la Pointe-à-Pitre à Matamoros.

» Comment expliquer ce fait et le concilier avec la noninscription de passagers sur le rôle d’équipage, ni à Bordeaux, ni à la Pointe-à-Pitre; y aurait-il eu infraction aux dispositions du décret du 19 mars 1852 ?

» R. — Le capitaine Moufflet s’étant fait expédier régulièrement à la Pointe-à-Pitre, je ne puis pas croire qu’il ait embarqué clandestinement des passagers.

» Dans tous les cas, il n’y aurait trace du fait ni sur le rôle d’équipage, ni sur le Journal du bord.

» En résumé, mon opinion est qu’il n’est rien survenu à bord de la Sainte-Marie de nature à justifier les suppositions de l’administration de la Guadeloupe.

» Bordeaux, le 6 avril 1866.

Le commissaire général, chef du service de la marine,

» Signé : Autran. »

« Il résulte en outre d’une lettre du 28 mars dernier, » adressée à M. le commissaire général de la marine, à Bor- » deaux, par le capitaine du trois-màts Vera-Gruzana, na- B vire à bord duquel a été placé le sac du marin mort sur la B Sainte-Marie (le maître d’équipage Duveaux), que, depuis B son départ de la Pointe-à-Pitre pour Saint-Thomas , le 3 B novembre 1865, jusqu’à son retour à Bordeaux, effectué le B 22 mars, après un séjour de plus de deux mois sur la rade

» de Jackmel (Haïti), personne de son équipage n’a été atteint » de maladie pouvant donner quelque crainte de contagion.

)) (Gazette of/icielte du mai 1866.) »

Comme on le voit, la Sainte-Marie est désormais complètement hors de cause, et il est impossible de lui attribuer l’importation du choléra à la Pointe-à-lMtre.

Ne pouvant établir la culpabilité de ce navire, on incrimina la Virginie.

Partie de Marseille, Je 29 août, la Virginie, capitaine Mony (Jacques), avait treize hommes d’équipage. Elle mouilla le 9 octobre à la Pointe-à-Pitre, après quarante-deux jours de mer, et resta trente jours en rade, sans avoir eu un seul horame malade.

Elle appareilla le 8 novembre pour la Martinique, sans que

nul ne songeât à suspecter ce navire de contagion.

Le soupçon ne se, manifesta que lorsque l’inocuité de la Sainte-Marie commença à faire naître le doute dans les esprits. On attribua alors l’importation cholérique aux ballots de lainages apportés par la Virginie, on assura même que c’était à l’usage de deux descentes de lits venues par ce navire que M. Dupont avait dû sa mort.

Des plus scrupuleux renseignements que j’ai pris sur ce navire, il résulte que pas un homme de la Virginie n’a été indisposé pendant le déchargement. ,

Les noirs qui ont travaillé à bord, les gabariers qui ont conduit à terre les marchandises, ont ïou5 joui de la même immunité. C’étaient certainement tous ces hommes qui devaient succomber les premiers : — Cela n’a pas eu lieu.

Les négociants auxquels appartenaient les ballots d’elîets en laine ( casaques, chemises, caleçons, paletots, bonnets,

ele., etc.,) m’ont assuré que ces marchandises n’avaient occasionné aucun malaise parmi les nombreux acheteurs.

MM. Ferret, Sahourdin, Frésiaet Bachet, ont non-seulement vendu ces effets, mais ils en ont fait porter à leurs domestiques noirs qui s’en sont très-bien trouvés.

M, Célie Espaignet, de Marie-Galante, déclare que ces effets de laine arrivés à temps, ont préservé au contraire beaucoup de gens du froid et de l’humidité de la saison, du choléra très-probablement.

Quant aux tapis de M. Dupont, ce sont trois descentes de lit. Elles ont été déballées le 11 octobre, dans le magasin de son beau-frère (M. Raby), où elles sont restées une couple de^ jours étendues sur les comptoirs, maniées et remaniées par les allants et venants. M. Dupont en était possesseur depuis vingt-huit jours, lorsqu’il se trouva atteint des premiers symptômes de la maladie qui l’a si rapidement enlevé à toutes ses affections. Les tapis n’ont donc exercé sur M. Dupont aucune pernicieuse influence , pas plus que sur M"»® Chardon, safdle, qui n’a jamais été atteinte du choléra, ainsi qu’on en a encore répandu le bruit. L’indisposition nerveuse dont cette dame a été prise par suite des émotions qu’elle ressentit de la mort de son père, n’a pas duré.

En résumé ; la Virginie a fait voile le 8 novembre pour la Martinique, alors que le fléau régnait à la'Pointe-à-Pitre depuis seize jours. iElle est restée quinze jours en quarantaine dans cette île, sans avoir eu de malades à bord et sans laisser dans cette colonie le plus petit germe de l’épidémie de la Guadeloupe.

La cause de ce navire n’est-elle donc pas de nouveau complètement gagnée?...

Quelle raison invoquera-t-on maintenant ? II faut absolu-

ment démontrer l’importation du fléau à la Poinle-à-Pitre, puisqu’on dit que partout où apparaît le choléra, il y a été importé.

On accusa les paquebots !

Une seule observation suffit pour démontrer le peu de valeur de cette nouvelle assertion. L’épidémie, dans ce cas, eût en effet tout d’abord éclaté à Saint-Thomas où à la Martinique, colonies dans lesquelles les paquebots français font aux Antilles leur première escale.

C’est dans ces colonies que s’opère le déchargement des marchandises et des malles destinées à la Guadeloupe. Leur transbordement sur les vapeurs inter-coloniaux, s’clïectue par les noirs, aidés de matelots européens.

Les marchandises se trouvant dans la cale du paquebot, c’est le môme air qui les pénètre pendant tout le voyage. Or, les équipages de tous les bâtiments de la ligne des Antilles ont à cette époque joui de la plus complète immunité. Il faudrait, en vérité, avoir eu bicu du malheur, pour que les colis expédiés à la Guadeloupe, se soient trouvés être les seuls contaminés de tout le chargement : ce qui n’est pas admissible.

Dans toutes les raisons alléguées en faveur de l’importation, je ne vois donc qu’ autant d’hypothèses.

Coi’tainement il est très-regrettable que l’apparition d’un choléra endémique et localisé aux alentours du Ganal- Vatablc, ait coïncidé avec celle du choléra épidémique en Europe. Mais, si l’alToclion pernicieuse cholériforme qui annuellement sévit sur les bords du Canal-A’atable, ainsi que je le démontrerai bientôt, est devenue spontanément infectieuse, si elle a revêtu un caractère épidémique aussi terrible, ne

faut-il pas en rechercher la cause dans les conditions climatériques toutes nouvelles qui se produisirent depuis quelques années à la Guadeloupe, et voir si ces causes n’ont pas été de nature à changer la constitution médicale de la Pointe-à- Pitre?...

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