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LE CHOLÉRA PEUT-IL NAITRE SPONTANÉMENT A LA POINTE- A-PITRE SOUS DES INFLUENCES HYGIÉNIQUES, TELLU- RIQUES ET MÉTÉOROLOGIQUES ANORMALES ?...
L’épidémie de 1704 i la Hartioiqoe. — Cas de choléra sporadique constatés à ia Pointe-à-Pitre. — Causes hygiéniques et telluriques prédisposantes, causes occasionnelles. — Le Canal-Vatable, son insalubrité actuelle, le sang de l'abattoir. — Causes météorologiques, l’ouragan du 6 septembre 1865, ses phénomènes électriques, son influence sur l’évolution spontanée du fléau.
On lit dans l’ouvrage du R. P. Labat, de l’ordre des frères prêcheurs, qu’en 1704, à la Martinique, une maladie extraordinaire se déclara sur les bestiaux ( chevaux, bœufs , moutons, cabrits) et qu’elle tomba ensuite sur les nègres (1).
« Nous perdîmes vingt-sept noirs en huit mois dit le P. » Labat ; nous ne fûmes pas les plus maltraitez.
» D’autres habitants en perdirent bien plus que nous et, » un, entre les autres, qui en avait plus de soixante, les » perdit réellement tous, sans qu’il lui en restât un seul.
(1) Voyages aux Isles d’Amérique, par le R. P. Labat, de l’ordre des frères prêcheurs, T. 8. Chap. xi, page 248, nouvelle édition, mdccxlii.
» Je fis ouvrir quelques-uns de ceux qui étaient morts » chez nous; l’on y trouva les mômes symptômes que l’on » avait trouvé dans tous ceux qui étaient morts dans les » autres quartiers del’isle ; c’est-à-dire, le foie, lespoulsmons I) et les intestins secs et retirez comme du parchemin grillé » et le reste dans son état ordinaire.
» Il y en a qui furent emportez dans huit ou dix heures,
» d’autres languirent cinq ou six jours et les autres mouru- » rent avec d’étranges convulsions,
» Je n’ai point connaissance qu’il en soit échappé un seul » de tous ceux qui furent attaquez de ce mal.
» Il no passa pas aux blancs.— Si cela était arrivé, je crois » qu’il eût emporté tous les habitants qui sont, généralement I) parlant, d’une complexion bien moins forte que les nègres.
Le R. P. Labat attribue cette maladie extraordinaire à l’intempérie de l’air, de môme que le mal de Siam (la fièvre jaune).
Il est très-probable qu’il a dû se passer bien des faits de môme nature, depuis la relation saisissante du P. Labat, laits qui ne permettent pas la moindre ambiguïté sur la nature de la maladie et ce qui s’est passé de nos jours. On sait, en effet, aujourd’hui, qu’il existe une grande analogie entre les symptômes, les lésions, le mode de propagation du choléra et le typhus contagieux des hèies à cornes. L’épizootie qui a sévi en Angleterre et en France en 1865 l’a prouvé. Cetfè analogie est si grande, que M.Decroix, premier vétéri- •'naife dè la garde de Paris, a cru devoir engager les médecins et les vétérinaires à rechercher si les connaissances acquises et les découvertes qui seront faites en vue de combattre le
typhus des hôtes à cornes, ne pourraient pas être utilement appliquées pour combattre le choléra. (1)
Chaque année de nombreux cas de cholérines, môme des cas de choléra sporadique, sévissent à la Pointe-à-Pitre. Le tableau nosologique des hôpitaux en est une preuve, mais ce n’est pas là seulement que des faits de cette nature se sont montrés, et .les observations médicales qui vont suivre le pi'ouveront d’une manière irrécusable.
Ayant étudié le choléra à Paris en 1832, M. le docteur de Montmédan crut reconnaître dans la commune de Sainte-. Rose où il exerçait la médecine, plusieurs cas de choléra sporadique, de 1834 à 1848. Il fut tellement convaincu de la présence de ce fléau dans la commune, qu’il fit hâter les inhumations afin, dit-il, d’éviter la contagion. Or, ce choléra de Sainte-Rose, dit le docteur Diavet, son successeur, n’était autre que la fièvre algide cholériforme hc.{\\û\q, que M. Montmédan prit alors pour le fléau indien !...
En 1838, plusieurs cas de cholérines mortelles se montrèrent encore à la Basse-Terre.
De 1856 à 1864, M. le docteur Diavet recueillit dix nouvelles observations de fièvre algide cholériforme.
Ce médecin cite, entre autres, M. Saint-llilaire qui, au mois d’octobre 1839, fut atteint de vomissements rizacés, de diarrhée blanche, de refroidissement avec pouls filiforme. Il avait la face crispée, une cyanose légère, des crampes ; ce malade vit encore. , • :
Le 29 décembre 1862, le docteur Granger, le doyen , du corps médical de la ville, fut appelé par le sieui’i Samin
(I) Brochure in-8”, 20 pages, Pillet fils, 1 SGG, Paris — par Dccroix, Yélérinaire en premier, à la garde de Paris.
(Léonce), atteint de vomissements et de diarrhée rizacée, de crampes, de sueurs froides et visqueuses ; ce malade vit encore.
En 1863, le docteur Demay perdit madame Coro, atteinte de tous les accidents du choléra.
Le 4 juillet 1864, il régna au Lamentin, à Sainte-Rose et dans les environs, une épidémie qui, au dire du docteur Diavet, fut des plus meurtrières. Elle était caractérisée par tous les symptômes du choléra et la mort arrivait en quelques heures ; on compta 45 victimes dans la classe noire.
Le 27 décembre 1864, le docteur Henri Léger fut appelé au milieu de la ville (rue de l’Eglise), chez le nommé Caniquit, bijoutier, âgé de 45 ans. Cet homme, atteint depuis huit jours de fièvres intermittentes, venait d’ètre subitement prisd une fièvre algide cholériforme à laquelle il succomba en quatre heures.
Le 17 mai 1865, M. le docteur Descorps soigna, sur la roule de Darboussier, appelée encore chemin de la Source, M™e Louisy (Mathieu), épouse de f ex-représentant du peuiïle en 1848. .M™e Louisy (Mathieu), âgée de 45 ans, était atteinte d’algidilé, de sueurs visqueuses, de diarrhée incoercible blanche et rizacée ; sa ligure était hippocratique et elle mourut au bout de trois jours. — Le docteur Descorps déclara, dès cctt(î époque à M. Louisy (Mathieu), que sa femme venait de succomber à une cholérine .
En juillet 1865, le nommé Pamphile, brigadier de police du Lamentin, tomba malade, présentant tous les symptômes du choléra. Après lui avoir donné des soins, sa belle-mère succomba de la môme affection. (Observation du docteur Diavet.)
Le 9 août 1865, le docteur Henri Léger perdait sur le
chemin de la source , presque en face de la demeure de madame Louisy(Malhieu),le nommé Séraphin, âgé de 30 ans, ouvrier mécanicien, après avoir présenté des évacuations cl)olériqucs ainsi que les autres symptômes du choléra.
Le 12 août 18G3, la femme Louisiette, demeurant à la Petite-Terre, près du canal, soignée par le docteur LTlerminier père, guérissait d’une affection cholériforme.
Les symptômes cholériques observés chez la femme Louisiette étaient tellement caractérisés, dit le docteur L’IIerminier, qu’en sortant de chez sa malade il ne put s’empêcher de dire à madame Hilaire Thionville : « Si nous avions le choit léra à la Guadeloupe, je pourrais certifier que j’en possède » un cas des plus certains.» Cette maladie se termina par une péritonite et Louisiette vit encore (1).
Le 15 août 1803, mourait dans la rue du Bouchage (quartier de la Soui’ce), la nommée Corine (Aune-Marie), âgée de 27 ans, des suites d’une fièvre algide cholériforme. (Docteur Descorps.)
Le 3 septembre 1865, Nicolas Jonas, vieillard de 65 ans, demeurant au faubourg de Nozières, fut pris à 8 heures du soir, à la suite d’une violente contrariété qu’il éprouva dans la journée, de diarrhée rizacée, de vomissements, d’algidité, de sueurs visqueuses et mourut à 2 heures du matin. (Ohser vation du docteur Descorps.) .
(t) Le docteur L'Herminier père (Ferdinand- Joseph), est mort le 12 décembre 186G, à l’âge de 64 ans. La Guadeloupe a perdu en lui un savant distingué, un homme de bien, un de ses enfants les plus chers. ^
Je dois encore une marcpic de mou plus vif regret à M. Pierre-Mathieu Guesde, auquel j’avais dédié ce livre. Guesde est môrt le 3 janvier 1867, encore jeune. Artiste de mérite, il avait un cœur dévoué, une âme d’élite; la Guadeloupe a également très-vivement ressentie cette perte.
Le 6 septembre 1865, Alcide Charron, âgé de 36 ans, mourait de fièvre algide cholériforme, rue des Abymes. (Observation du docteur Descorps.)
Le 8 septembre 1865, le docteur Lauriat, m’a-t-on assuré, constatait deux cas de choléra véritable à Marie-Galante. (Ile voisine de la Guadeloupe.)
En 1865, dans les premiers jours d’octobre, l’aumônier de l’hospice Saint-Jules prévint le docteur Loyscau,l’im des praticiens distingués de la Poinle-à-Pitre, qu’il avait vu mourir dans le faubourg des Abymes et près du Canal- Valable, liuit malades sur onze, d’une affection qui lui avait paru être le choléra (1).
Le il octobre 1865, Pauline Rozor, âgée de 43 ans, récureuse chez M. L’herminier, père, mourait à l’hospice Saint- Jules, d’une affection cholériforme, après deux jours de maladie.
Enfin, du 1er au 11 octobre, le docteur Loyscau perdit douze malades de fièvres cholériformes, sur le chemin du cimetière. La dernière fut Pauline dont je viens de parler. Après avoir mangé de la morue, de la farine de manioc et bu de l’eau, cette femme se coucha le 9, bien portante. Subitement prise de diarrhée pendant la nuit, de vomissements, enfin d’algldité et de crampes, elle fut transportée à l’hospice Saint-Jules où ellp succomba le 11, avant le jour.
En présence I de faits émanants de sources aussi authentiques, est-il possible de,|mpttre,, en doute l’existence des cholérines morfeUes et d’un c/?q/çra,5/>or^ à la Guadeloupe depuis 1831, c’est-à-dire, depuis trente-trois ans?
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(1) Parun décret du 7 juillet 18G6, M. Loyseau (Sainte-Croi.\), a été nommé cbevalior de la Légion-d’lloiiiieur.
Or , si ce choléra sporadique sévissait en 1865, et six mois avant l’arrivée à la Pointe-à-Pilre de la Virginie et de la Sainte-Marie, d’où provenait-il donc?...
Localisé jusqu’alors aux environs du Canal-Vatable et des marais saumâtres qui l’avoisinent, n’a-t-il pu, du caractère endémique qu’il avait toujours présenté, devenir tout à coup infectieux, éjûdémique, sous l’empire d’une climatologie anormale ?... Qu’y a-t-il d’extraordinaire à un fait aussi simple ?
En consultant l’iiistoire des maladies on reconnaît chaque jour qu’un grand nombre d’entr’elles se sont successivement montrées dans tel ou tel point du globe, à l’état sporadique et essentiellement transitoires d’abord, puis à l’état permanent : Simples hôtes, elles ont pris droit de cité. Les fièvres graves, les fièvres erruptives : rougeole, scarlatine, variole, Syphilis, etc., sont dans ce cas.
Le choléra qui, jusqu’en Î781, ne s’était jamais montré sur les hords du Gange qu’à f état sporadique, y règne aujourd’hui à fétat épidémique.
La fièvre bilieuse néphrorragique, improprement nommée fièvre jaune des créoles (fièvre bilieuse hématurique) , ne faisait pas de victimes parmi la race blanche des Antilles avant 1838.'
Le choléra existant donc à l’état sporadique à la Pôinteà-Pitre, je dois examiner si des causes hygiéniques, telluriques et météorologiques anormales n’ont pu éii' 1865, étré*' de nature à lui faire acquérir un caractèré épidélniqüè' 'cl infeclieux. > ■ '.si!
Quand on considère les mauvaises conditions hygiéniques et telluriques dans lesquelles vit une partie de la population des faubourgs de laPoinlc-à-Pitre, il devient impossible de nier
les nombreuses causes prédisposantes et occasionnelles qu’elle offre au miasme cholérique.
De même que dans l’Inde, on a observé que le choléra sévissait principalement aux époques de l’année où dos nuits trèsfroides succèdent ides journées très-chaudes; des conditions semblables ont de môme engendré le choléra sporadique chez les riverains du Canal-Vatable.
C’est, en effet, aux mois de novembre et de décembre qu’apparaissent les fièvres graves avec toutes leurs nuances ainsi que les affections des voies digestives. Ces mois amènent d’humides et fraîches nuits, de brusques transitions de température contre lesquelles les noirs, naturellement insouciants, ne se précautionnent jamais. Habitués à négliger ,’hygiène la jdus élémentaire, ils se couchent sur un plancher disjoint, peu ou pas vêtus. Aussi les vents de Nord de cette saison leur sont-ils toujours funestes et, passés en proverbe, on entend dire ; Vents de Nord, vents de Mort !
A Paris, on a remarqué que les habitations situées sur les parties basses et humides avaient offert beaucoup plus de malades et de morts que les parties sèches et bien aérées. Il en a été ainsi à la Guadeloupe où la mortalité a exercé ses plus grands ravages, dans les cases basses, étroites, trèschaudes dans la journée et au contraire très-froides la nuit, mal closes quelles sont généralement.
Situées sur le chemin de la source ou de Darboussier, sur la route qui mène au cimetière, ces cases sont établies au-dessus de flaques puantes. Sous le plancher de plusieurs d’enlr’ elles, à peine isolé du sol, vivent des canards et des cochons. Les habitants répandent encore aux alentours de ces demeures, les détritus de leur nourriture: des têtes de poisson cru, des intestins de volailles, des légumes, même
(le l’urine et leurs matières fécales. C’est donc au-dessus de ces bourbiers, sans cesse fouillés par les animaux dont j’ai parlé, que vivent des familles nombreuses.
Entassés en grand nombre dans ces demeures insalubres, les noirs peuvent-ils échapper à l’absorption des miasmes ? Cette agglomération n’est-elle pas, au contraire, de nature à porter à son summum de développement, la réceptivité de ces effluves mortelles?
Qu’un cas de choléra sporadique vienne à se produire dans ces cases, ne sera-t-il pas la conséquence toute naturelle de la putréfaction des matières animales dans les eaux croupies et saumâtres qui séjournent sous la maison? — Qu’arrivera t-il ensuite ?...
La fermentation des déjections alvines va développer le virus cholérique, et cette unique faute suffira pour embraser toute la colonie : c’est ce qui a eu lieu !
Lorsque M. Saint-Clair Jugla, maire par intérim de la Pointe-à-Pilre, guida la commission chargée d’aller faire comprendre aux habitants de la route du cimetière, le danger auquel ils s’exposaient en restant dans ces parages, ne trouva-t-il pas tous ces pauvres gens entassés dans une chambre étroite et autour d’un cadavre déjà en putréfaction?... On voyait en effet, lrc7ite ou quarante personnes plongées dans la douleur, au milieu des émanations infectieuses des déjections de la victime, ne voulant pas sortir,, ne songeantj plus au danger des miasmes qu’elles respiraient. — Ceux qui firent usage des linges ou de matelas empreints de ces déjections furent rapidement emportés par la maladie.'
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Pcitenkoffer et Delbrück ont démontré en effet, que « ce )i sont les déjections des indioidus infectés de virus cholérique
» qui, probablement toujours et certainement le plus souvent » servent à transmettre le choléra à d’autres individus. »
« Un grand nombre de faits jusque là obscurs et en apparence contradictoires, se trouvent expliqués par cette découverte importante. Un seul individu infecté de virus cholérique et chez lequel les phénomènes d’intoxication peuvent ne consister qu’en une diarrhée simple, non dangereuse pour lui, peut transporter la maladie dans un lieu jusque-là épargné. Le malade peut continuer de voyager et se trouve bientôt délivré de sa diarrhée, mais dans le cabinet où il a satisfait ses besoins, sur son passage, il laisse une substance qui peut devenir la source d’une épidémie meurtrière. On comprend alors pourquoi les épidémies de choléra ne suivent pas une direction déterminée dans leur migration, pourquoi elles suivent toujours les grands chemins de communication, plutôt que la direction des vents.
» Dans les agglomérations, les maisons et les rues où habitent des cholériques sont les lieux les plus exposés, parce que généralement on verse les déjections dans les fossés, sur la rue ou dans les rigoles. » (Niemeyer, T. 2. P. 732, ‘ Ed. 186C).
Tous les essais qui ont été tentés pour inoculer le choléra soit avec le sang, avec les larmes, la sueur, la salive, les déjections alvinos fraiches ou toute autre humeur, ont été complètement infructueux. Ce n’est qu’à la suite de la fermentation des selles cholériques, que le virus s’est dévoppé et que la mort a foudroyé ceux qui en ont absorbé les miasmes.
A son début, le fléau a donc atteint la classe la moins aisée des faubourgs de la Pointc-à-Pitre, surtout les riverains du Canal-Vatable, ceux dont les cabanes avoisinent les flaques
du bas du morne du cimetière. Les privations que subissent ces malheureux, leur misère, leurs vêtements insuffisants les plaçaient dans les conditions les plus favorables pour contracter la maladie.
En raison de leur peu de force de réaction, de leur faiblesse, les enfants furent les premiers foudroyés ; i)uis les femmes, les vieillards, les constitutions usées par le tafia ou par des , excès de toute nature. Lorsqu’après de pénibles travaux exécutés sous le soleil, les hommes robustes avaient l’imprudence de boire une trop {grande quantité d’eau froide, ils succombaient bientôt, atteints par la maladie. Ce n’étaient pas la farine de manioc, la morue salée, les haricots secs, les fruits acides et le gros sirop, dont ils se nourrissent habituellement, qui pouvaient tonifier ou réparer les forces déprimées de ces travailleurs. Trop insuffisante, cette alimeu’ lation peu substantielle et malgré cela indigeste, était plutôt pour eux une cause prédisposante au choléra.
Aux causes générales qui précèdent, après celles de l’hygiène et de la nature du sol, je citerai encore une période exceptionnelle de sécheresse de trois années consécutives : 1802, 18fi3, 1864.
Tarissant les mares des habitations rurales, cette sécheresse fit périr les bestiaux de soif, anéantissant du môme coup les récoltes. A la Pointe-à-Pitre les puits étaient à sec et ceux
qui faisaient exception ne contenaient qu’une eau saumâtre, très-chargee en sels de chaiLx et en chlorures. L’eau de citerne se vendait de 20 à 30 centimes la dame-jeanne, ^et 1 on était heureux quand. plie n’9.vait pas,, été préalablement additionnée d’eau de puits. Appréhendant le retour des pluies, la population redoutait, comme conséquence inévitable, l’apparition de la fièvre jaune.
Cette sécheresse changea donc le niveau de tous les canaux, celui des mares, dessécha les marais saumâtres du littoral, le Canal-Vatable, dont le fond était à sec sur plusieurs points de son étendue. Lesrayons solaires tombant directement sur ses vases restées à découvert, activaient bien plus que de coutume la décomposition de toutes les matières animales enfouies dans ses limons, ainsi quele développement d’une foule d’èires microscopiques, d’infusoires, dont les générations se succèdent avec une si prodigieuse activité.
Quand les pluies torrentielles commencèrent, elles tombèrent sans interruption du mois d’avril 1863 au mois de mars 1866, précipitant alors sur le sol toutes les matières organiques ainsi que les gaz tenus en suspensions dans l’atmosphère.
Ces grandes pluies n’arrivent en effet à la terre, qu’après avoir balayé — pour me servir de l’expression de Bergman — toutes les immondices de l’air, tous ces matériaux charriés par ses couches, arrachés du sol ou à la mer par les vents, ceux produits par le passage de la foudre qui éclate, ceux . vomis par la soulrière ou dégagés des marais, ceux qui naissent par mille causes diverses dans les couches aériennes, ceux crées au sein de l’air par la fécondation des germes ailés. Tous ces corps organisés revinrent donc à la terre, entraînés ou dissous par l’eau pluviale.
Le gisement de l’ammoniaque et de l’acide azotique atr mosphérique (formé par l’action de l’ozone sur l’azote de l’air), se trouve dans les couches aériennes les plus proches de la surface de la terre, ainsi que l’hydrogène proto-carboné des marécages, et l’hydrogène phosphoré résultant de la putréfaction souterraine des matières animales. Ces gaz, ainsi
que l’azotate d’ammoniaque énrichissaient encore les pluies torrentielles. ”
Le Canal-Vatable ceint la ville de toute part, aboutissant à la mer à chacune de ses extrémités. Ne mesurant que sept mètres de largeur sur deux mètres de profondeur, chaque marée y apporte une grande quantité d’animalcules, de mollusques, de poissons, et par suite du mauvais état actuel du fond, ce Canal ne rend plus à la mer que la moitié du volume d’eau qu’il devrait lui rendre. Créé dans un but d’assainissement, le Canal-Vatable est donc devenu un réceptacle d’eaux stagnantes, d’immondices de toutes sortes, un foyer de putréfaction ti’ès-pernicicux pour ses riverains.
« Quand le Canal-Vatable fut creusé pour donner un écou- I) leinent aux eaux des marais qui environnaient la Pointe-à- » Pitre, dit M. Gaillard, capitaine au long cours (1), on oublia » d’affecter des fonds pour son entretien. On supposait sans I) doute, qu’une œuvre d’une utilité aussi incon testai île ne » serait jamais négligée; ce fut une erreur !
» Depuis 1825, une seule opération complète de nettoyage » fut tentée, et nous pouvons dire hardiment qu’elle lai.ssa B beaucoup à désirer.
8 II y a peu de temps, les riverains dd Canal, et je suis un 8 de ces riverains, adressèrent une pétition au maire, alors » M. Léger, pour appeler son attention sur la mortalité cau- I) sée par les fièvres qui nous désolaient, fièvres engendrées 8 par les exhalaisons putrides du Canal, o
M. Gaillard, comme on le voit, est de mon avis. Il attribue les fièvres mortelles du Canal à ses exhalaisons putrides. Or, ces lièvres ne sont autres que celles que j’ai signalées dans ces
(1) Journal {'Avenir, n“ du 16 février 1866.
parages et qui ont tué : Madame Louisy Mathieu, le bijoutier Ganiquit, le mécanicien Séraphin, etc., morts de choléra endémique. (Observations des docteurs H. Léger et Descorps.)
« Notre pétition fut accueillie, ajoute M. Gaillard, mais on » n’y put donner la suite que nous espérions, l’argent faisant » défaut dans la caisse municipale. On se contenta “de faire » retirer une portion de la vase du canal à l’aide de grandes- » cuillères manœuvrées par des condamnés. Quand la mer » était basse, le travail allait assez bien; mais le temps de la » basse mei‘ dure peu, et à peine l’eau du canal commen(;ait- » elle à s’élever que les cuillères ne rapportaient itlus rien, la » vase au fond du canal étant déjà délayée avant d’atteindre » la surface de l’eau. J’ai bien longtemps suivi ce travail et » j’en parle en connaissance de cause.
» Pendant l’epidémie qiœ nous venons de traverser, la » plus grande partie des victimes fournies par notre ville » appartenait aux riverains du canal.
» C’est sur ses bords qu’habitent les malheureux, et, si la 1) santé est la fortune des pauvres, n’est-ce pas la meilleure » des bonnes œuvres que de- la leur conserver 'i
» Il suffit d’abord de nettoyer complètement le canal, et » ensuite de l’entretenir dans un étal babiluel de propreté. » Il en résultera deux avantages sérieux ;
» La salubrité publique d’abord, puis récoulement plus » facile des eaux pluviales dans les grandes avalasses.
» Nous avons vu en 1860 les eaux déborder par-dessus les » berges du canal, inonder les terrains nouvellement con- » quis, les boulevards, et s’étendre jusque dans la rue de » Nozières. Le canal, alors, était comme aujourd’hui presque » comblé et ne donnait pas à la mer la moitié du volume » d’eau qu’il aurait du lui rendre. »
Cette publication de M. Gaillard facilite ma tâche. La partie de sa lettre que je viens de reproduire et dont j’ai souligné les passages les plus importants, prouvent une fois de plus que l’épidémie cholériforme de la Pointe-à-Pitre n’a été que locale, et qu’on peut nier son importation du dehors sans être taxé d’impartialité.
En décrivant le Canal-Va table, M. Gaillard n’a indiqué que ce qu’il voit dans la partie Est delà ville, dans celle qu’il habite. Mais ce canal possède encore de profondes ramifications dans le Nord, dans la vallée des Petites-Abymes, dans
les faubourgs d’Ennery et de Noziôres où des conditions d’insalubrité aussi graves existent. Dans ces parages, l’herbe croît sur certains points duchenal, encombré qu’il est de meubles brisés, de matières fécales, de cadavres d’animaux domestiques, ainsi que d’immondices de toutes sortes. Pendant l’épidémie on y a jeté des paillasses, des matelas, des draps de lit, des chemises souillées de déjections cholériques. Aussi les miasmes qui s’exhalaient de la partie Est du canal comprise entré la roule des Petites-Abymes et la rue de Provence faisaient-ils fuir les passants. On sait déjà combien les déjections au contact des matières animales en décomposition favorisent d’une manière extraordinaire la production du virus cholérique. Il n’était donc pas étonnant de voir le fléau sévir plus longtemps dans ces quartiers. Griesinger a encore prouvé que l’accumulation d’ordures et de déchets organiques contribue puissameiit à la propagation du choléra,
A l’abattoir de la route du cimetière passe un ruisseau qui, du faubourg des Abymes, charrie les ordures de l’hospice Saint-Jules dans le Canal-Vatable. Jusqu’au novembre
1865, 'c’est-à-dire jusqu’au moment de l’éiiidémie, tout le sang de cet abattoir a coulé de ce ruisseau dans le Canal.
Il est aisé de calculer la quantité de sang qui y a été introduite en observant que les bœufs de Porto-Rico, ainsi que ceux de la Guadeloupe qui n’ont pas subi de croisement avec ceux du Sénégal, ne donnent, lorsqu’ils sont gras, âgés de quatre ans et châtrés, que 150 kilogrammes de viande au plus. Or, d’après le rendement de l’abattoir, j’estime que la quantité de sang fournie par chaque espèce d’animal doit -être approximativement :
De dix-huit litres pour un bœuf, un litre trente centilitres pour un mouton ou cabrit, de cinq litres pour un cochon.
Le tableau suivant fera donc connaître le nombre des divers bestiaux tués dans le dernier trimestre de 1865 à cet abattoir, et la quantité de sang qu’on a laissé couler chaque année dans le Canal-Vatable.