‹ Épidémie de la GuadeloupeChapitre 32 sur 33 · BESTIAUX · texte numérisé non relu

BESTIAUX

abattus sur le chemin du cimetière dans le courant du trimestre de 1865.

Comme on le voit, on a versé dans la partie nord du Canal-Vatable, qui avoisine le cimetière, celle où L’épidémie a pris naissance, 7126 litres de sang par trimestre, soit 28501 litres chaque année. '

Je ne compte pas les animaux tués à la boucherie du chemin des Petites-Abymes, dont le sang a été répandu dans les marécages de la partie Est de la ville.

Ces faits ont-ils besoin de commentaires ?

Les terrains meubles, et cultivés, plus élevés que le Canal- Vatable, y laissent donc couler leurs eaux pluviales où elles n’arrivent qu’à l’état de véritables lessives, chargées qu’elles sont de toutes les matières solubles qu’elles ont pu recueillir pendant leurs parcours.

Ce n’est pas, en effet, à la nature ni à l’abondance des sels que CCS eaux contiennent, qu’elles doivent leur insalubrité, mais bien aux cadavres d’animaux : cochons, chiens, chats, poulets, rats morts qu’on jette dans le canal, ainsi qu’aux matières fécales accumulées sur plusieurs points;

C’est au sang des abattoirs, celte chair coulante si facile- ‘ ment putréfiable, aux poissons, aux poulpes, aux mollusques uni-valves ou bi-valves (moules et huîtres), aux animalcules phosphorescents, fournis par la mer à chaque marée ;

C’est aux mycodermes, à ces produits ultra-cellulaires, aux conferves, aux herbes touffues, aux racines, aux branches et aux feuilles mortes, à la vase argilo-ctjcaire, surtout à l’humus, etc. ;

C’est à toutes ces matières végéto-animales qui pourrissent au sein de l’eau très-saumâtre du Canal, qu’on doit le perpétuel dégagement de gaz sulfhydrique, de suKbydrate d’ammoniaque, d’hydrogène proto-carboné, d’acide carbonique, d’hydrogène phosphore, etc., qui s’en échappent.

C’est le gaz sullhydrique excrété par les mollusques qui, à l’état naissant, transforme en ammoniaque l’acide azotique des azotates qui se produisent. Il se forme encore dans les dépôts : des carbonates, des sulfates, des phosphates alcalins et terreux dont certains des éléments favorisent le développement des sporules suspendues dans l’air, et dont le résultat ultérieur est de faire naître des mucédinées, des mycrophytes etc. M. Pasteur a en effet démontré que les êtres infiniment petits peuvent produire des putréfactions et des fermentations. D a prouvé encore que le phosphate de chaux gélatineux possédait spécialement la propriété d’activer la putréfaction des matières végéto-animales. Or, que se passet-il dans le Canal-Vatable, où stagnent tant de substances animales et phosphorées, dans ce véritable laboratoire de chimie, creusé, ainsi que les lavoirs du cimetière, dans une roche calcaire (roche à ravets), si ce n’est une production , constante de phosphate de chaux ?

On le voit, le Canal-Vatable contient aujourd’hui tous les ' éléments capables de donner spontanément naissance à un choléra endémique, effluve réputée jusqu’à ce jour comme ne pouvant surgir que du fleuve indien. Pourquoi établir alors en axiome qu’il ne peut prendre naissance que dans l’Inde, lorsqu’ailleurs on. rencontre réunies, toutes les causes de production de cet agent morbide ?

Le choléra n’a-t-il pas pris naissance spontanément à la Mecque au milieu des pèlerins agglomérés, sous l’influence de la putréfaction des matières animales amassées en si grande quantité autour de la Ville Sainte ? — C’est de là qu’il s’est étendu partout.

Peu de temps avant l’épidémie, des prisonniers de la geôle

curaient, au moyen des cuillères dont a parlé M. Gaillard, la partie Nord du Canal -Valable, laissant comme de coutume les vases fétides sur la berge. Dans le Sud de la ville, les godets de la drague saturaient les quais d’émanations sulfbydriques. C’est donc sous l’influence des conditions insalubres que je viens d’énumérer, que les riverains du Canal présentèrent, des le mois de mai 1863, des cas de fièvres à détermination gastro-intestinale, des fièvres pernicieuses algides cholériformes, dyssentériques ou typhoïdes, enfin des cas de choléra sporadique.

Telle était la constitution médicale de la Pointe-à-Pitre, lorsque l’ouragan du 6 septembre éclata, ouragan qui se fit surtout remarquer par une émission considérable de fluide électrique et qui modifia si profondément les qualités vivifiantes de l’air, rimpressionnabililé des habitants et des animaux, enfin l’intégrité du sol, rompant l’équilibre si nécessaire à la santé. Ces causes puissantes déterminèrent alors la terrible épidémie dont je me suis fait l’historien.

One se passe-t-il habituellement dans ces tourmentes électriques?

Les vents enlèvent à la surface des marcs, des rotifères, des brachions, une multitude d’animalcules invisibles. Immobiles et offrant toutes les apparences de la mort, ces êtres flottent suspendus dans les airs, jusqu’à ce que la pluie les ramène à la terre nourissante, dissolve l’enveloppe qui enferme leurs corps tourbillonnants et diaphanes, et queloxigène que l’eau contient donne à leurs organes une nouvelle irrüabilité.

Les météores de l’Allantique, formés de vapeurs jaunes et poudreuses, qui, des îles du Cap-VeiT, s avancent vers 1 Est, dans le Nord de l'Afrique, en Italie et dans l’Europe centrale,

sont, d’après les belles dècoiiverles d’Elirenberg, des amas d’organismes microscopiques enfermés dans des enveloppes siliceuses. Beaucoup errent durant de longues années, à travers les couches les plus élevées de l’almosplière, jus(iu’à ce que des courants d’air verticaux ou les vents alizés qui soufflent dans les hautes régions, les ramèneni, capables encore de vie et tout prêts à se mulliplier par la division spontanée.

On a donc remarqué que le choléra s’est souvent déclaré après de violon I s orages, de violentes perturbations de l’atmosphère, après surtout une émission anormale d’électricité. C’est précisément ce qui a eu lieu pendant l’ouragan dont je vais décrire bienlot la marche et les phénomènes principaux.

Mais, bien avant l’ouragan, la colonie subissait les effets de causes météorologiques anormales. Les ciels étaient fréquemment gris, sombres, chargés d'électricité et, quoique le tonnerre ne se fît pas entendre, les éclairs chaque soir embrasaient l’horizon. Ces temps lourds indisposaient non seulement les Européens, mais aussi les Créoles. La foudré éclata enfin.

L’histoire de la Martinique relate l’ouragan de 1766, à la suite duquel une épidémie enleva plus de deux mille personnes à Saint-Chrislophê, à la Guadeloupe et à la Marlinique.

Ce fait, non écrit pour les besoins de la cause, prouve combien la décomposition organique peut devenir active dans de pareilles conditions et imprimer aux maladies qui se montrent dans le moment, un caractère épidémique inconnu jusqu’alors.

M. Moreau de Jonès cite plusieurs autres coups de vents qui n’eurent pas les mômes conséquences. Après celui de 182o,

dont on se souvient encore à la Guadeloupe, vient celui du 23 juin 1831, qui ravagea la Dominique. Ceux des 21 septembre 1834 et 1835, qui n’éprouvèrent que la Basse-Terre.

Le 26 juillet 1837, un autre ouragan ravagea la Barbade, jetant vingt -deux bâtiments à la côte dans le port de Bridegetown.

Le 2 août de la même année, les îles sous le vent furent éprouvées.

Le 13 septembre 1846, un coup de vent de peu d’importance passa sur la Guadeloupe et ses dépendances.

Le 21 août 1848, la Désirade fut ravagée ainsi que plusieurs communes de la Grande-Terre (Guadeloupe).

Rien dans ces coups de vents ne peut être comparé à ce qui a eu lieu dans l’ouragan électrique du 6 septembre 1865 — (1).

La journée du 6 septembre 1865 fut belle dans toutes les Antilles.

A la Pointe-à-Pitre, le baromètre resta à 0,766 millimètres jusqu’à 4 heures du soir. Mais à partir de cet instant, le ciel chargé d’électricité commença à s’assombrir ; la mer déferla sur les récifs de l’entrée de la rade et le baromètre descendit de deux millimètres. <

A 6 heures il marquait 0,760 millimètres. Alors commencèrent les grains mêlés de rafales, se succédant bientôt avec beaucoup de violence, sans interruption; une pluie torrentielle ne cessa de tomber.

A 7 heures les bourrasques vinrent du N. E.

(1) Voir le Journal de YAgricuUure des pays chauds, numéro de septembre 865 — l'Illustration, journal universel, n“ des 10 et 23 octobre 1865,

A 8 heures apparurent les éclairs, des météores fulgurants qui, sans répit éclairaient le ciel ; des trépidations du sol, variant du Nord à l’E. N. E. L’ouragan éclata dans toute sa

fureur de 8 heures à '9 heures, le baromètre restant à 0,757

millimètres. Des éclairs sans tonnerre, d’une nature particulière, se succédaient, ressemblant à l’embrasement que produit la projection d’une poudre inflammable sur des charbons ardents.

A 9 heures et demie, le baromètre remonta de 3 millimètres; alors passant à l’Est, le vent commença à mollir et vers 10 heures, les grains diminuant de violence, le calme se ' fît peu à peu.

A minuit, le baromètre s’éleva à 0,763 millimètres et à 0,766 le lendemain matin ; le pluviomètre contenait 0,038 millimètres d’eau.

A Marie-Galante où l’ouragan a été le plus terrible, le vent ne changea que dans l’après-midi ; le temps très-calme jusqu’alors commença îi s’assombrir, le vent souffla du Sud, le ciel se chargea de nuages noirs.

A 4 heures, éclata un raz de marée formidable, couvrant d’écume les récifs du Nord de la rade du Grand-Bourg, et déferlant sur la plage à une distance de cent mètres environ".

Passant au Nord puis au N. E., l’ouragan éclata vers six heures avec une rapidité incroyable. La terre sembla trembler à deux reprises, les éclairs répétés mettaient l’atmosphère en feu ; on assure môme que des flammes sortirent du sol.

Le vent passant au Sud, des trombes emportèrent les toitures; la rue de la marine fut ravagée, une maison fut, sur un autre point, lancée comme une flèche dans une savane à 300 mètres de son emplacement primitif. L’usine de M. de Retz s’écroula écrasant sous ses ruines plusieurs victimes. Le

baromètre, à 0,705 millimètres le malin, était alors à 0,711 millimètres.

Après 9 heures, le vent toinl)a cl l’ascension du baromètre se fit de plusieurs lignes ; le ciel s’éclaira des faibles lueurs de la lune, mais la campagne était ravagée dans toutes le^ directions, ainsi que la partie S. E. de la ville.

A la Basse-Terre, le temps ne changea qu’à 4 heures ; le baromètre étant à 0,750 millimètres. Les premiers tourbillons venant du N. O., se firent sentir et la colonne de mercure s’affaissa tout à coup de 5 millimètres. Une trombe passa à un mille au large.

A 6 heures, le vent se fixa au Nord et, de 7 heures 15 minutes à 8 heures 25 minutes, le baromètre descendit à 0,727 millimètres. Le vent de Nord augmentant graduellement à chaque rafale, la tempête devint imminente.

A 8 heures 15 minutes, les vents sautèrent au N. E. et peu d’instants après à l’Est, les rafales devenant très-violentes. La mer monta furieuse, brisant tout sur son passage, envahissant les quais. Le baromètre ayant subi 32 millimètres de dépression, était à 0,718 millimètres.

A 9 heures, le vent saula à l’E.-S.-E., et mollit à 9 heures 15 minutes; le baromètre remonta à 0,734 millimètres. — A 9 heures 50 minutes, le vent s’apaisa, les bourrasques diminuèrent de fréquence, le ciel s’éclaircit et la lune apparut.

A 10 heures, le mercure alleignil 0,741 millimètres; à 11 heures 30 minutes, il était à 0,745, ‘limite qu’il conserva jusqu’au lendemain 7 heures, slalionnanl alors à 0,748 millimètres.

Depuis 7 heures et demie jusqu'à 10 heures du soir, la pluie tomba par torrents.

Au Camp-Jacob, situé à 545 mètres au-dessus du niveau de

la mer, le baromètre descendit de 0,721 millimètres à 0,G90 pendant la durée de l’ouragan, autrement dit de 31 millimètres.

En résumé, les dépressions barométriques ont été ; de 0,011 millimètres à la Polnte-h-Pilrc, de 0,012 millimètres à la Basse-Terre, de 0,031 millimètres au Camp-Jacob et de 0,0o4 millimètres à .Marie-^Galante.

Le vent de Nord a d’abord frappé Marie-Galante et les Saintes, commençant une œuvre de destruction que le vent du Sud a complétée.

A la Guadeloupe, les vents de N.-E. et d’Est ont frappé le Pclil-Bourg, Sainte-Marie, La Capeslerre, les Trois-Ili'vièrcs-

Les vents d’Est et de S.-E. ont dévasté les hauteurs du Camp-Jacob, du Matouba où des arbres deii.\ ou trois fois centenaires ont été déracinés aussi facilement qu’on pourrait arracher du sol une balsamine. Ainsi sont tombés des acajous énormes que dix hommes réunis n’auraient pu embrasser. Ces vents se sont encore violemment faits sentir à la Basse-Terre, dans les communes du Baillif, des Vieux-Habitants et de la Pointe-Noire.

La Grande-Terre, cette partie plate et la plus cultivée de la Guadeloupe, a peu souffert. La Pointc-à-Pilre, sa ville principale, a été à peu près épargnée. Les dégâts ont été minimes dans les communes de Saint-François, du Moule, de l’Anse- Bertrand.

L’électricité a produit des effets surprenants; des barres de fer d’un très-gros volumeont été tordues; la grillede l’ancien gouvernement, à la Basse-Terre, a été coupée, tordue et arrachée de son scellement. Courbée à angle droit, la girouette de l’hôpital du Camp- Jacobest restée en cet état. Des jantes de

roues ont été brisées sous le retrait de leurs cercles en fer, faisant aussi sortir leur moyeu.

• A Marie-Galante, les tij^es de fer qui servaient de coulisses à la lanterne du phare ont été coupées.- Les colonnes, les • piliers de fonte qui supportaient la longue toiture en fer de l’usine de Retz ont été brisés, tordus, fixés en réseau; les tuyaux métalliques de cette usine ont été brouillés comme pourrait l’être un écheveau de fil.

Des globes s’enflammaient dans l’air, emportés par les rafales et semblables à des lampes funèbres ; on pouvait les suivre un instant dans leur course rapide.

Tel est le résumé succint de cette tempête électrique, dont la violence et les conséquences ultérieures seront si terribles que le souvenir ne s’en effacera jamais dans la colonie !

L’ouragan ne s’est pas fait sentir à la Martinique, mais à cent lieues dans le Nord, le brick du commerce la Loire fut démâté.

A la Dominique, on ne l’a pas ressenti dans la partie Sud, tandis que toute la partie N. O. de cette île a vu ses cases et ses plantations détruites.

La Guadeloupe fut couverte de trombes d’eau salée se résolvant en pluies diluviennes. Aussi, dès le lendemain de la tourmente, trouvait-on très-saumâtre l’eau des puits de la Pointe-à-Pitre, celle des mares environnantes, ainsi que celle des sources.

Doit-on s’étonner encore, si le Canal-Vatable, enrichi d’un surcroît de sels et de matières organiques enlevées à l’Océan, soit devenu des plus meurtriers ?

Marche du baromètre, force et direction des vents pendan t l’ouragan du 6 Septembre 1865.

Un mois s’était à peine écoulé, que sous l’inllueuce de cet ouragan électrique , et les grandes chaleurs de l’hivernage* aidant, le Canal-Vatable, ses artères bourbeuses et les marécages voisins, ressemblaient à autant de chaudières en ébullition. De volumineuses bulles de gaz montaient en chapelet et sans interruption, du fond à la surface, répandant dans l’air une prodigieuse quantité de miasmes fétides. L’Épidémie commença !!!...

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