L.Jb oct le- Q&caïed ^/ocuter
H&raf/uc/c'ur.
Mon g h eu fils ,
J’espère que tu connaîtras un jour combien est heureux celui qui, embrassant la profession qu’ont exercée ses ancêtres, peut, à son entrée dans la carrière , poser son pied sur les traces mêmes qu’y ont laissées un père et un aïeul : il n’a pas à vaincre d’anxieuses hésitations , à supporter les pénibles incertitudes d’une longue attente , les labeurs imposés à l’homme nouveau que son isolement oblige à tracer lui-même sa voie , à fonder , à agrandir un domaine où nul des siens ne l’a précédé ; et que celui-là est mille fois plus heureux encore qui , à ses débuts , trouve dans l’auteur de ses jours un guide , un maître dont il commence par être l’émule et dont il ne tarde pas à devenir l’égal.
J’ignore si le ciel t’accordera un bonheur dont je jouis encore dans toute sa plénitude , celui de conserver , âgé de quatre-vingts ans /le meilleur des amis, le plus sûr des conseillers , un père vénéré , dont le cœur garde toute sa chaleur, l’intelligence toute sa force. Ta naissance tardive a placé entre ton âge et le mien un bien long intervalle. Puissent seulement mes jours se prolonger assez pour qu’il me soit donné de te voir entrer à ton tour dans la carrière que je me suis ouverte, de t’y servir d’introducteur, et, compagnon de tes premières visites, d’aller appuyé sur ton
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jeune bras , demander à mes clients aimés , comme une dernière et suprême faveur, de reporter sur le fils ce que le père a toujours considéré comme la part la plus précieuse de son patrimoine : leur amitié fidèle , leur confiance et leur estime !
Mais , au médecin , moins qu’à tout autre , il est permis de compter sur une vie que remplissent et qu’abrègent les agitations de chaque heure , le travail non interrompu de chaque jour. Dans cette pensée, j’ai voulu te dédier ce livre , et t’adresser les pages qui lui servent d’introduction , afin que, lorsque le moment sera venu pour toi de passer delà vie d’étude à la vie active, et, te fixant sur le choix d’un état , de franchir le seuil de la carrière médicale ou de l’en détourner , tu puisses , à défaut de ma voix , trouver dans cet écrit un tableau fidèle qui le fasse connaître l’excellence et le but de notre art , les joies et les amertumes de notre profession , l’étendue enfin des devoirs qu’elle t’imposerait envers toi-même et envers la société.
La vie est courte , l’art est long , a dit , dans le premier de ses aphorismes, celui-là même qui , proclamant la médecine le plus élevé des arts (Hippocrate, La Loi) , indique dans un langage à la fois sévère et plein d’images les conditions sociales, les qualités d’intelligence et de cœur, le tempérament moral qu’elle exige dans scs adeptes : Celui qui veut arriver à la connaissance intime de la médecine , doit réunir les dispositions naturelles , une science acquise , un séjour favorable (aux études) , une instruction commencée dés r enfance , l’amour clu travail et une longue application. Ce qu'on observe dans la culture des plantes s’applique également à l’élude de la médecine. Notre nature, c’est le champ j le précepte du maître, c’est la semence ; l'étude commencée dés l'enfance , c’est la saison oh la semence doit être confiée à la terre ; le séjour favorable à renseignement , c’est l’air qui, nourrit les plantes qu’il en-
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tourc ; r assiduité à V étude c’est le labourage ; enfin , le temps fortifie toute ces choses pour les mener à parfaite maturité (Hipp. La Loi. §. 2. Trad. de M. Daremberg).
Si telles étaient les conditions réclamées , il y a plus de deux mille ans , par Hippocrate , à l’époque où, résumant dans une féconde synthèse les données éparses , les connaissances incomplètes de la science , il jetait les premières et impérissables assises de l’édifice médical , combien le cercle de ces conditions ne doit-il pas s’être agrandi , aujourd’hui que l’art élargit de plus en plus son domaine , ajoute à l’observation , déjà si vaste , de l’homme considéré en luimême , l’étude météorologique des deux mondes , l’analyse chimique des trois règnes de la nature , la recherche des vertus inhérentes à chaque minéral et à chaque plante , et semble en un mot ne devoir poser sa dernière borne qu’aux limites extrêmes de l’univers ; ubi desinit orbis hic meta laborum !
Il est donc indispensable que celui qui se destine à la médecine se livre plus que tout autre , et aujourd’hui plus que jamais à des études préliminaires fortes et soutenues, et qu’il reçoive cette culture littéraire , profonde autant que variée, qui est le fonds commun où toutes les professions libérales jettent leurs premières racines , et d’où toutes les branches des connaissances humaines tirent leur sève e leur fécondité.
Ce n’est même pas assez que l’instruction agrandisse et vivifie l’esprit du futur médecin ; il faut que le développement des forces physiques et l’habitude de la fatigue endurcissent son corps, et donnent de bonne heure à sa constitution une indispensable vigueur. Ilote assidu de l’Académie , il doit avoir un pied dans le gymnase des athlètes. Car , bien qu’il vive avant tout par la pensée , son œuvre est loin d’être exclusivement intellectuelle : ne doit-il pas faire à scs clients l’abandon de toutes scs journées , souvent d’une partie de scs nuits ?
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Où trouver cette double santé de l’esprit et du corps ? dans la mise en pratique du précepte suivant : Que sa vie soit pure et sainte comme son art (îïipp. Le Serment). Admirable précepte qui semble sorti d’une lèvre chrétienne, et qui fut la règle de conduite , la loi de celui que les siècles ont surnommé le divin vieillard. Les peuples ont prodigué le surnom fastueux de grand à presque tous ceux d’entre les hommes qui se sont élevés au-dessus de leurs semblables sur des bouleversements et des ruines. Mais ce nom de divin } ils ne l’ont décerné qu’à ces rares génies qui jettent d’immenses clartés dans le monde des intelligences, ainsi du divin Platon ; ou à ces sages qui, par leurs découvertes et leurs œuvres, sont devenus les bienfaiteurs de l’humanité, ainsi du divin Hippocrate.
L’excellence et la noblesse de l’art ressortent de son objet même : il met entre nos mains plus que le soin de la fortune des hommes et de leur honneur , dont les brèches et les pertes peuvent être réparées; plus que le gouvernement des cités et des empires, où les fautes peuvent être redressées , les injustices arrêtées. 11 met entre nos mains une chose dont l’homme n’a pas la libre disposition ^ lors même qu’il n’y trouve qu’une source de douleurs , une chose que Dieu seul peut créer : la vie humaine. Ce mot mesure toute l’importance de la mission qui nous est confiée, toute l’étendue de la responsabilité que cette mission fait peser sur nous.
Avant donc , Mon Fils , de te vouer à l’étude et à l’exercice de la médecine, médite sérieusement, examine longtemps et sous toutes ses faces celte pensée , à savoir , que la pratique de la médecine , c’est le maniement de la vie , la défense de la vie , sa conservation ou sa ruine ; et que ce maniement , cette défense , ce sera ton œuvre de chaque jour : œuvre ardue, pleine de difficultés; où tu n’auras, il est vrai , le plus souvent pour témoins et pour juges que toi-
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même, et l’œil de celui qui voit tout, et que cependant l’on ne saurait appeler une œuvre muette, mutas artes (Virgile) , en présence de la publicité que donne en nous à toute faute la voix, retentissante de la conscience; œuvre, enfin, où les revers multipliés par la condition de mort attachée à l’humanité, rempliraient sans cesse ton cœur de trouble et d’amertume , si tu ne pouvais te rendre à toi-même le témoignage d’avoir toujours agi selon tes forces et ta capacité (Hipp. Le Serment).
Ces forces , tu auras dû les accroître ; cette capacité , la développer et l’étendre , durant tout le cours de tes études , par ton assiduité aux leçons de tes maîtres , par ton courage à surmonter les premiers dégoûts de l’amphithéâtre, dégoûts qui disparaissent si rapidement sous l’intérêt croissant des découvertes. Tu sauras braver avec sang-froid et sans forfanterie les quelques périls passagers des hôpitaux ; surtout (tâche plus légère et néanmoins plus difficile) , tu feras constamment, dans l’arrangement de ta jeune existence , la part la plus large aux austérités du travail , la part la plus petite aux distractions et aux amusements du inonde.
C’est une des nécessités de la vie médicale , qu’à peine au sortir de l’adolescence , l’élève doive , en quelque sorte , franchir la jeunesse et entrer de plain pied dans la virilité. En échange de ses secrets , la science demande le sacrifice des heures riantes et légères de la jeunesse : car l’avenir entier du médecin dépend de ses premières années d’étude.
Dans la profession médicale , l’instruction ne s’improvise pas. Toute acquisition coûte un effort , toute connaissance est le prix d’un labeur : on n’y devine rien par intuition ; on ne se tire d’aucune difficulté avec ce fonds commun de connaissances qui] est la monnaie courante de tout homme intelligent. L’art exige du] travail, 'toujours du travail. Celui qui ne travaille pas reste ignorant. En médecine, être ignorant, c’est être coupable. L’impéritie est un mauvais avoir,
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un mauvais fonds pour ceux qui la portent jour et nuit avec eux : étrangère à la confiance et au contentement , elle
l’ impuissance ; la témérité , qui décéle V inexpérience. Il y a en effet deux choses , savoir et croire savoir : savoir , c'est la science ; croire savoir } c’est l’ignorance (Hipp. La Loi. §. 4).
Dans la pratique de l’art , ce sont les mêmes sacrifices avec des devoirs plus étendus. S’y dévouer , c’est renoncer à s’appartenir ; c’est se donner à chacun et à tous , faire à la chose publique l’abandon de son temps, de son repos , de sa volonté, de ses plaisirs, même de ses tristesses ; c’est se déclarer prêt à quitter, au premier appel, fêtes du monde, réunions de famille , plaisirs intimes du foyer domestique. Les fatigues d’une journée de courses et de labeur n’ont pas un poids suffisant pour retenir inactif le médecin vraiment digne de la confiance qu’il inspire : ses membres lassés demandent quelques instants de repos ; mais une existence est peut-être en péril : l’élan de son cœur l’a déjà porté au chevet du malade. La souffrance même , qui suspend pour les autres l’accomplissement des devoirs les plus pressants, est un privilège que la confiance de ses clients ne lui permet d’invoquer que dans la plus stricte mesure. Pourquoi te le cacher ? la clientelle est une sorte de glèbe à laquelle nous lie une chaîne librement acceptée , il est vrai , que le sentiment du devoir rend supportable et que l’estime publique ennoblit, mais qui, comme toute chaîne, fait bien souvent douloureusement sentir son entrave et son poids.
Je ne te parle pas des qualités que le médecin doit partager avec tous les hommes bien nés et bien élevés: l’égalité d’humeur , l’aménité de caractère , la compassion pour ceux qui souffrent , le respect pour l’humble et pour le pauvre; et ce juste degré de modestie aussi éloigné de la timidité qui empêche d’agir, (pie de la suffisance qui se
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complaît en paroles vaniteuses, et oublie que la bonne leçon est celle qui émane de V œuvre (ïïipp. De la Conduite honorable. §. 3), et que V homme de l’art ne doit pas ressembler au frelon qui fait beaucoup de bruit et peu d’ouvrage (Hipp. Les Préceptes. §. 6). En un mot, la médecine , c’est la science au service du dévouement : on ne saurait V aimer sans aimer les hommes [Ibid. §. 3) ; et les hommes tels qu’ils sont., changeants , légers, quelquefois ingrats , trop souvent injustes.
Mais cet art dont, il y a plus de deux mille ans , Hippocrate proclamait l’excellence , cet art dont le but est si élevé et qui fait peser sur ceux qui l’exercent une immense et incessante responsabilité , n’est-il pas hérissé de difficultés et plein d’incertitudes ? Quant aux difficultés, loin de les nier et de les amoindrir, je voudrais avoir assez de temps et d’espace pour les énumérer et les mettre dans tout leur jour : car elles témoignent de la grandeur de l’art , et c’est l’honneur du médecin de les aborder de front et de les vaincre , dans la mesure et les limites des forces humaines.
Relativement à l’incertitude de l’art , à ne regarder que* la lutte entre les systèmes , que les ruines entassées sur les ruines , que le combat sans cesse renouvelé des opinions les plus diverses, on pourrait croire que les bases de l’art n’ont pour s’appuyer qu’un sable mobile et sans consistance. Au fond , il n’en est rien : la clarté brille toujours derrière les nuages passagers qu’amoncelle le vent des disputes ; l’orage bouleverse la surface , mais n’atteint pas le fonds , ne le frappe pas de stérilité ; et il se trouve qu’après chaque secous. se, le domaine de l’art s’est étendu et enrichi. Le temps, qui juge tout , laisse tomber dans l’oubli les erreurs éphémères et donne aux vérités le caractère d’évidence et de fixité quj est leur apanage.
En examinant d’ailleurs les choses de près et avec impartialité , comme on peut le faire à une époque de sang-froid
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et d’apaisement , telle que la nôtre, on s’assure que c’est toujours sur un point partiel , accessoire de la science , qu’a porté la lutte et le dissentiment ; point, tout de théorie et de suppositions, tandis que l’ensemble des vérités qui constituent la partie active, pratique de l’art, reste en dehors des changements et des révolutions.
Interrogeons le passé : si l’on embrasse d’un coup d’œil rétrospectif l’histoire de la médecine dans son ensemble , on peut la diviser en deux grandes époques dont chacune a un caractère propre , des tendances et une marche particulières. La première s’étend depuis le siècle de Périclès jusqu’à la renaissance des lettres en Europe : elle se résume et se personnifie dans Hippocrate. La seconde commence au siècle de Léon X et se continue encore de nos jours. Nous verrons plus tard s’il n’y aurait pas justice à lui donner pour chef et pour parrain l’auteur des Épidémies et Ephémérides , Guillaume de Bâillon.
En exposant d’une manière succincte la doctrine du père de la médecine , cette doctrine que Barthez a désignée par les mots de génie d’Hippocrate, je te ferai connaître l’esprit ^ le génie de la première époque. L’exposition des idées du divin vieillard aura un autre avantage : c’est de servir de préparation indispensable à la lecture de l’ouvrage que je traduis. Si, avant de lire le médecin de Paris, on ne s’était pas bien pénétré de la doctrine hippocratique; si l’on ne s’en était pas rendu familiers les points culminants, essentiels , on ne pourrait lire avec fruit l’œuvre de Bâillon , forcé que l’on serait de s’arrêter à chaque pas , comme un voyageur à qui la clarté fait défaut sur une route qui lui est inconnue.
Avant de commencer cet exposé , je dois faire une observation importante : c’est que j’en puise les matériaux dans toute la collection hippocratique. Ce n’est pas que, dans la succession des siècles , d’habiles critiques ne se fussent ap-
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pliqués à distinguer les ouvrages que le génie du divin vieillard a plus particulièrement marqués de son empreinte , d’avec ceux de ses successeurs immédiats , et d’avec ceux que des auteurs d’une époque moins reculée ont placés sous son nom. Mais, en subissant la domination du père de la médecine, les médecins de cette première époque n’ont pas cru devoir faire cette distinction ; toute l’œuvre d’Hippocrate est légitime à leurs yeux : ils en invoquent avec une égale piété toutes les parties. Baillou lui-même , qui certes n’ignorait pas les travaux d’une savante et précieuse critique , ne fait aucune réserve , quel que soit le passage du maître qu’il cite ou qu’il commente. Comme lui et comme ses devanciers, laissons donc à Hippocrate tous les traités placés sous son nom , de même que la Fable glorifie sous le nom d’un seul demi-dieu tous les travaux herculéens de l’antiquité.
Pour Hippocrate, le fait dominant de l’être qui vit, c’est l’unité. Par suite de la solidarité que toutes les parties du corps ont entre elles , tous les organes concourent à l’entre, tien de la vie ; tous les organes conspirent au l'établissement de la santé: consensus unus , conspiratio una , consentientia omnia (Hipp. De Alimento). L’ensemble des organes forme un cercle où chaque partie est commencement et tin ( Ibidem î.
À cette unité préside un principe général , la nature. C’est elle qui suffit aux animaux pour toutes choses , et qui leur tient lieu de tout? Elle fait d’elle-même tout ce qui leur est nécessaire, sans avoir besoin qu’on le lui enseigne et sans l’avoir appris de personne ( Ibidem . Voir Daniel Leclerc, Histoire de la Médecine). Elle gouverne au moyen d’une faculté ou de facultés qui sont scs servantes. 11 y a une faculté et il y en a plus d’une. C’est par ces lacultés que tout est administré dans le corps des animaux; ce sont elles qui font passer le sang , les esprits et la chaleur dans toute
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les parties , qui reçoivent , par ce moyen , la vie et le sentiment. C’est la faculté qui nourrit et fait croître toute chose. La nature attire , prépare , change ce qui est utile , sépare ou rejette ce qui est superflu ou nuisible ( Ibidem ) .
Nature, principe général , faculté , impetum faciens , sont des mots synonymes dont Hippocrate se sert pour exprimer une même chose , le fait de la vie.
Trois éléments entrent dans la composition du corps : les solides , ou ce qui contient ; les fluides , ou ce qui est contenu; les esprits, ou ce qui donne le mouvement.
Les solides., ce sont les chairs , les vaisseaux, les membranes, les os, etc.
Ce qui est contenu est constitué par quatre humeurs : le sang ; la pituite , ou phlegme ; la bile jaune ; la bile noire , ou atrabile, humeur mélancolique.
Ce qui donne le mouvement, c’est l’esprit: matière qui tient de la nature de l’air dont elle tire son origine et qui est répandue dans tout le corps.
Le sang est naturellement chaud et humide , doux au goût et de couleur rouge. La pituite est froide et humide , blanche, gluante et un peu salée. La bile jaune est sèche , gluante , amère , tirée de ce qu’il y a de plus gras dans le sang et les aliments. L’atrabile est amère, froide sèche , très-gluante , flatueuse facile à fermenter.
La santé et la maladie dépendent de l’état de ces quatre humeurs. On se porte bien lorsqu’elles demeurent dans leur état naturel , et qu’elles sont dans une juste proportion par rapport à leur quantité , à leur qualité et à leur mélange. Cet équilibre , ce mélange régulier des humeurs, Hippocrate lui donne le nom de crase. L’une d’elles est-elle produite en moindre quantité ou en plus grande quantité que dans l’état naturel? se tient-elle séparée des autres en quelque partie du corps ? l’équilibre est. rompu ; il y a inégalité dans leur mélange ; il y a maladie. 11 y a encore
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maladie , lorsque ces humeurs ne conservent pas leurs qualités requises.
Quelle est l’altération de ces qualités qui constitue l’état morbide? Ce n’est, dit Hippocrate, ni du sec, ni de l’humide , ni du chaud , ni du froid , ni d’aucune autre de ces choses que l’homme souffre, mais c’est de ce qu’il y a de plus fort dans chaque qualité... Or, ce qu’il faut entendre par ce qu’il y a de plus fort , c’est , parmi les qualités douces , la plus douce; parmi les amères , la plus amère ; parmi les acides , la plus acide ; en un mot , le summum de chaque. Dans le corps de l’homme, en effet , se trouvent l’amer, le salé, le doux , l’acide , l’ acerbe , l’insipide , et mille autres , dont les propriétés varient à l’infini par leur qualité et par leur force. Ces choses , mêlées ensemble et tempérées l’une par l’autre, ne sont pas manifestes et ne causent pas de souffrance ; mais si l’une d'elles se sépare et s’isole du reste , alors elle devient nuisible et cause de la douleur (Hipp. De l’ Ancienne Médecine. §. 15. Trad. de M. Littré).
Quand l’humeur se sépare et devient nuisible , Hippocrate dit qu’elle se meut : d’où sont venues les expressions , si fréquemment employées par les anciens auteurs, de mouvement , turgescence , tumulte , impétuosité des humeurs’, et celle à’ orgasme (de ôpyav , impetu ferri , libidine accendi ) , qui est le terme scientifique de cette espèce de mouvement.
Suivant un des livres de la collection hippocratique, l’esprit ♦ icveupia , les esprits , 7tveu[/.aTa , ne concourraient pas moins que les humeurs à l’entretien comme au dérangement de la santé , selon que leurs mouvements sont réguliers et normaux, ou inégaux et désordonnés.
Tout ce qui agit sur le corps de l’homme au dehors ou au dedans peut, en portant le trouble dans la qualité , la quantité et le mélange égal des humeurs, ou dans les mou-
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vements des esprits ^ devenir cause de maladie. Ainsi de l’air, des aliments, des boissons, du sommeil, des veilles, de l’exercice, du repos, des choses qui sortent de notre corps ou de celles qui y retournent , des poisons , des virus de certains animaux ; ainsi des passions.
Au-dessus de toutes les causes productrices des maladies, viennent se placer les intempéries de l’air et des saisons, et le régime de vie.
Enfin notre santé, notre vie et notre mort sont encore sous la dépendance des choses élevées au-dessus de nous , des choses d’en haut, du cjuid divinum : soit qu’on l’entende , avec les uns , d’un principe caché dont les dieux se sont réservé le secret , ou de la volonté divine elle-même ; soit que l’on en restreigne le sens à des influences météorologiques et sidérales avec Galien et Baillou (Baillou. Épid. et Éphém. Livre 1er, au commencement).
La maladie produite , que se passe-t-il ? Les exemples qu’Hippocrate va mettre sous tes yeux te feront connaître , mieux que ne le ferait une longue exposition , l’idée que le père de la médecine se faisait de l’origine , de la marche , des phases diverses et de la terminaison de la maladie.
Quand on est affecté d'un coryza , et qu’il se fait un écoulement par les narines , cette humeur devient plus âcre que celle qui était rendue auparavant et que le nez fournit chaque jour , le fait enfler , et excite une chaleur excessive et un sentiment de brûlure ; et si l'on y porte souvent la main et que le flux persiste longtemps , la partie , quoique sèche et peu charnue , s’excorie. L’inflammation du nez s’apaise , non pas tant que dure le catarrhe et que la phlogose existe ; mais quand l’humeur devient plus épaisse , moins âcre , et quand , par la coction , elle se mêle davantage au liquide primitif , alors seulement l’inflamma- (ion cesse (Hipp. De /’ Ancienne Médecine. §. 18. Trad. de M. Littré).
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Autre exemple : Les fluxions qui se jettent sur les yeux, ayant des âcretés violentes et diverses , ulcèrent les paupières , excorient les joues, etc. Inflammation , chaleur extrême, tout cela dure jusques à quand ? jusqu’au moment ou la fluxion s’épaissit par le travail de la coction , et ou l'humeur qui. s'écoule devient chassieuse. Avoir subi la coction, c'est , pour les humeurs , avoir été mélangées , tempérées les unes par les autres , et mêlées ensemble. Quant aux fluxions sur la gorge, qui produisent les angines, les inflammations , les péripneumonies , toutes jettent d'abord des humeurs salées , aqueuses et âcres , et c’est alors que croit la maladie. Mais quand les humeurs s’épaississent par la coction et perdent de leur âcreté , alors
se résolvent les fièvres, etc Toutes les humeurs du corps
sont d’autant plus douces et meilleures qu elles ont subi plus de mélanges. L’homme se trouve en l'état le plus favorable , quand tout demeure dans la coction et le repos , sans que rien manifeste une qualité prédominante ( Ibidem , §. 19.). Voyez, quand le suc amer , qu’on appelle bile , prédomine , quelle anxiété, quelle chaleur, quelle faiblesse se manifestent. Tant que ces humeurs sont en mouvement , sans coction et sans mélange, la médecine n’a aucun moyen de faire cesser la douleur et la fièvre. Et quand il se développe des acidités âcres et crugineuses , quelles irritations furieuses , quelles douleurs mordantes, quelles angoisses! Ces accidents ne peuvent se talmer que lorsque les acidités ont été épurées, calmées , tempérées par le reste La coc-
tion, le changement , l'atténuation et l’ épaississement s’opèrent de plusieurs manières différentes. Aussi les crises et le calcul des jours ont en ceci une grande puissance (Ibidem , même §.).
La coction des humeurs en prépare l’expulsion : un effort delanature, ou, à défaut, l’intervention de l’art, opère cette expulsion. L’acte par lequel la nature opère l’expulsion a
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reçu le nom de crise. En général , la nature dirige l’humeur morbide, cuite, vers les émonctoires qui, dans l’état de santé , débarrassent le corps des matériaux superflus , ou des matériaux devenus impropres à la nutrition ; tels sont la peau , la membrane pulmonaire , la vessie, les intestins; et élimine cette humeur par la voie de la sueur , de l’expectoration, de l’urine, et des évacuations intestinales.
Un autre mode de crise est signalé souvent par Hippocrate, c’est Yapostase, ou dépôt. Il en sera question dans ces Épidémies de Bâillon. «La théorie du dépôt, ditM. Littré, est intimement liée à celle des autres crises et n’en est qu’une extension. Quand la matière morbifique n’a pas trouvé une issue convenable , la nature la pousse et la fixe sur un point particulier. Le dépôt n’est pas un abcès, c’est tantôt une inflammation externe , telle qu’un érysipèle; tantôt la tuméfaction d’une articulation , tantôt la gangrène d’une partie. De là cette distinction , obscure au premier coup d’œil, mais réelle, des maladies qui sont un vrai dépôt , et qui amènent une amélioration , et de celles qui ne sont un dépôt qu’en apparence et qui ne jouent aucun rôle dans la solution de la maladie. Ces érysipèles funestes qu’on remarque dans certaines fièvres typhoïdes , et qui , loin d’en atténuer les accidents, les aggravent, fournissent dans la clinique moderne, un bon exemple de cette distinction. » (Littré. Œuvres d’Hipp. t. 1. p. 470.)
Nous avons vu qu’Hippocrate considérait l’être vivant comme un tout harmonieux dont chaque partie est à la fois commencement et fin, et qu’il le compare à un cercle. Or, une cause de trouble est-elle introduite dans ce cercle ? elle ne retentira pas sur tel ou tel point, sur tel ou tel rayon , mais à la fois sur tous les rayons et sur toute la circonférence. La maladie sera donc un dérangement, non pas de telle ou de telle partie, mais de l’ensemble de toutes les
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parues , à l’occasion , avons-nous dit , de la moditication contre nature éprouvée par l’une des quatre humeurs, sang , pituite , bile jaune , ou atrabile. Par conséquent , ce ne sera pas le retour de tel ou de tel organe, de telle ou de telle fonction à son état naturel , qui fera cesser la maladie : l’organisme ne reprendra son jeu régulier , la santé ne sera rétablie que lorsque l’humeur aura été ramenée par la cochon à son état primitif, ou qu’elle aura été rejetée au dehors par la crise. Cette œuvre de la cochon et de la crise, l’organisme entier l’accomplit , aucun organe n’y reste étranger ; conspiratio wia.
Pour les médecins hippocratiques , l’expression phénoménale de la maladie différait radicalement de ce qu’elle est pour les modernes. Ouvre un de nos traités de pathologie : la description d’une maladie a toujours pour point de départ les souffrances et l’altération d’un organe spécial, les symptômes locaux de cette altération. Vient ensuite, suivant l’étendue de cette altération et la prédominance de l’organe (on aurait dit autrefois sa noblesse) , la réunion , sous le titre de symptômes généraux, des troubles, des souffran-. ces , des désordres, des divers phénomènes que l’affection locale suscite sympathiquement dans les grandes fonctions de l’économie animale , phénomènes communs à presque toutes les inflammations viscérales, et qui très-souvent, aux yeux mêmes des médecins modernes, l’emportent en valeur séméiotique et en gravjté sur les désordres de l’organe primitivement affecté. Dans la majorité des cas cependant , les symptômes généraux des maladies aiguës suivent les différentes phases de la scène locale ; et le rapport entre l’état général et l’état local est assez fidèle, assez constant, pour que l’on puisse juger et conclure de la gravité de l’un à la gravité de l’autre. Eh bien ! supprime un des termes du rapport , ne laisse subsister du tableau descriptif des maladies tel qu’il est dressé actuellement, que la collection ou
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le groupe des symptômes généraux , et tu auras une idée exacte de ce qu’Hippocrate entendait par maladie , de ce qui sert de base à son diagnostic , à son pronostic et à ses préceptes de thérapeutique.
Cette manière d’envisager la maladie était la conséquence forcée du peu de connaissances que les anciens possédaient sur la composition anatomique et sur les fonctions des viscères, et de l’ignorance absolue où ils étaient des modifications que les organes internes subissent pendant le cours de la maladie , ainsi que des altérations qu’ils présentent après la mort. Ils ne pouvaient pénétrer dans les entrailles du sujet , si je puis m’exprimer ainsi ; ils expliquaient donc par de pures hypothèses ce qui se passe au dedans de l’homme malade ou en santé. Mais tout ce qui émergeait à la surface , tout ce qui se produisait en actes extérieurs , le dehors de la scène , ils le saisissaient avec une admirable précision ; ils en pénétraient le sens et la signification avec une justesse infinie; ils en traçaient le tableau avec des couleurs que vingt siècles n’ont pas effacées ; ils en déduisaient des axiomes que les attaques des écrivains systématiques n’ont pu ébranler , et auxquels la sanction des grands observateurs de tous les temps a donné force de loi.
C’est surtout à tirer de l’appréciation de ces symptômes généraux des signes heureux ou funestes, que s’appliquait Hippocrate ; c’est dans le pronostic que se révèle toute la force de son génie : dans cet art difficile de connaître et d’indiquer d’avance, par l’état actuel de la maladie , son passé et son avenir... Car, le médecin , dit-il, dirigera d’autant mieux le traitement qu’il saura prévoir les événements futurs d’après les phénomènes présents. S’il désire pronostiquer avec sûreté quels malades guériront et quels mourront , chez quels la maladie sera longue et chez quels la maladie sera courte, il faut qu’il juge de la valeur de tous les signes qui se manifestent , en calculant leur puis -
INTHODUCIilm.
iunca comparative (Hipp. Le Pronostic. §. 1 . et §. 25.
Trad. de M. Daremberg).
\ proprement parler, « Hippocrate, dit M.Daremberg, ne reconnaît pas de symptômes mais seulement des signes qui sont communs à toutes les maladies aiguës, et dont l’étude doit servir à faire juger toutes choses. » (Daremberg , Trad. d’Hipp. in— 12. p. 64.)
« La prognose, dit M. Littré, est, si je puis m’exprimer ainsi,, le diagnostic de l’état général : diagnostic dans lequel le médecin ne tient qu’un compte très-secondaire de l’organe malade ou, pour me servir du langage d’Hippocrate , du nom de la maladie. » (Littré. OEuvrcs d’Hipp. t. 1. p. 454.)
Bien que , dans les maladies fébriles , aucune fonction ne reste étrangère aux troubles suscités dans l’économie , ce sont surtout les grandes fonctions qui y prennent la part la plus large et la plus active : ainsi de l’appareil sanguin , ainsi du système nerveux , ces deux grandes sources d’où les organes tirent le principe de leur sensibilité et de leurs mouvements, les éléments de leur nutrition et de leur calorification ; ainsi de l’appareil gastro-intestinal, si prompt à donner le premier signal du danger par le dégoût et le refus instinctif d’une nourriture désormais inutile ou malfaisante.
C’est sur ces répugnances de l’estomac , sur cette désertion d’une des premières fonctions de l’animalité par l’organe destiné à la remplir , et sur l’étendue plus ou moins grande de sa tolérance pour les aliments, qu’ont été fondées les premières règles de la diététique dans les maladies aiguës, de cette diététique qu’Hippocrate a portée au plus haut point de perfection dans l’un de ses traités le plus justement admiré.
Le surcroît d’activité qui se manifeste dans les vaisseaux sanguins, l’excitation qui survient dans la sensibilité géné-
INTRODUCTION
raie, l’ébullition fébrile, sont , dans la doctrine d’Hippocrate , l’œuvre de la nature , un moyen employé par elle pour cuire l’humeur morbide et pour en rendre possible l’élimination. Dans cette œuvre, la nature est omnipotente: le médecin doit respecter les actes de cette souveraine dont il n’est que le ministre.
Cependant, si le médecin ne doit , en général, jouer qu’un rôle secondaire, Hippocrate est loin de le condamner à une inaction qui l’annihilerait. Ce serait nier l’art dont le divin vieillard a proclamé l’excellence. La nature peut s’égarer ; ses efforts peuvent, en dépassant le but, compromettre la vie du malade; ils peuvent rester en deçà, et, par leur insuffisance , laisser la maladie stationnaire , sans solution. L’art intervient alors , à la condition, toutefois, d’agir toujours dans le sens de la nature (J).
(1) «Tous les médecins qui ont suivi la doctrine d’Hippocrate ont poussé trop loin , dit Barthez , les idées qu’ils lui ont prêtées sur la puissance médicatrice de la nature. Il importe sans doute d’en fixer le vrai sens et les limites nécessaires que doit avoir ce principe.
« Il est certain que ce doit être par les opérations mêmes de la nature que les maladies sont guéries , puisque la nature du corps vivant doit produire tous les mouvements qui constituent et la maladie et le retour à la santé.
« Des maladies simples et peu graves étant laissées à elles-mêmes , peuvent se guérir par les seuls mouvements spontanés de la nature que ces maladies déterminent, soit par les impressions directes de leurs causes, soit par les accidents qu’elles occasionnent.
« Mais on ne peut prouver par les faits que ces mouvements spontanés et salutaires soient dépendants d’une volonté prévoyante, que les Animistes attribuent au principe vital du malade. Il paraît seulement que ces mouvements sont alors nécessairement dirigés vers la guérison , comme ils le sont le plus souvent vers la destruction dans les maladies de mauvais caractère , par les lois primordiales du corps humain vivant , qu’a fixées la Cause universelle. C’est ce quTIippocrate a pensé quand il a dit que « la nature opère sans intelligence, ou sans dessein , lorsqu’elle guérit les maladies. »
« Lorsque les maladies sont graves , elles ne se guérissent que rarement d’clles-mêincs ; et l’art , ne pouvant [dus avoir assez de confiance
INTRODUCTION
Les deux grandes armes qu’IIippocrale mettait aux mains de l’art pour combattre les affections fébriles , sont la saignée et les évacuants.
La nature suscite-t-elle dans le sang des mouvements trop tumultueux , une ébullition exagérée? la saignée était préconisée , et la saignée telle que la pratiquaient les Grecs, largci manu , sans hésitation et sans parcimonie.
L’action de la nature se traduisait-elle par une surabondance d’humeur bilieuse ou atrabilaire qui encombrait les premières voies, par un orgasme humoral ? c’était aux évacuants d’en seconder les tendances médicatrices, d’en accroître , d’en accélérer les résultats.
Les Épidémies de Baillou , écrites dans l’esprit et sur le modèle de celles d’IIippocrate , offrent surtout une étude approfondie des indications et des contre-indications soit de la saignée, soit des évacuants, déduites du génie particulier que chaque constitution saisonnière imprimait aux maladies qui naissaient sous son influence.
On y voit aussi que Baillou avait toujours présents à la pensée un certain nombre d’aphorismes que le Père de la Médecine a posés comme étant de ces lois suprêmes qui ne souffrent que de bien rares exceptions , tels que ceux-ci :
Quand la crise se fait ou quelle est faite , il ne faut rien remuer ni innover , soit par des remèdes purgatifs , soit par d’autres choses qui excitent , mais il faut laisser agir la nature (Trad., de Dézeimeris. Aph. 20. Section I).
Il faut mettre en mouvement et évacuer par des remèdes purgatifs les humeurs cuites , mais il ne faut pas évacuer les humeurs crues : il faut s’en abstenir au commencement des maladies y à moins qu’il n’y ait turgescence j mais la
aux mouvements spontanés de la nature, qui sont irréguliers ou trop faibles et avortés , doit leur imprimer des mouvements qu’il gouverne par des moyens et suivant des règles qui lui sont propres. » (Barthez , Discours sur le Génie d’ Hippocrate p. 24.)
INTRODUCTION
plupart du temps il ny a pas turgescence (Aph. 22. Sect. I.).
Les humeurs qu'il faut évacuer doivent être conduites là où elles se portent principalement d’elles-mêmes , et par des voies convenables (Aph. 22. Sect. 1.).
Et enfin, cette observation d’une grande vérité, d’une importance pratique essentielle, à savoir, que dans les mouvements du sang, comme dans celui des humeurs, déterminés par la nature médicatrice , ceux qui s’opèrent du bas vers le haut, s’accompagnent le plus souvent de danger , tandis qu’un effet favorable suit les mouvements qui s’accomplissent du haut vers le bas.
Tels sont les points culminants de la médecine hippocratique. Pour les présenter dans un ordre doctrinal , il faut interroger l’œuvre entière du divin vieillard , rapprocher les uns des autres des passages disséminés dans ses nombreux traités, rassembler en un tout les membres épars de sa pensée : car Hippocrate s’est plus appliqué à tracer un tableau fidèle des actes morbides, qu’à donner une théorie didactique des phénomènes bygides et pathologiques ; ses écrits n’en contiennent que les germes.
11 était réservé à l’exubérante imagination de Galien de développer ces germes et d’en faire sortir un système de médecine complet. Ce système satisfit si pleinement le besoin inné chez l’homme de tout connaître et de tout expliquer, qu’il régna pendant plus de quatorze siècles. Galien et son dogmatisme hypothétique ont exercé sur les théories médicales de Haillon une influence profonde. Il est donc nécessaire que je t’expose avec quelques détails les idées qui constituent le fonds commun de la physiologie et de la pathologie du médecin de Pergame et du médecin de Paris, Haillon participant non moins de Galien que d’Hippocrate. Toutefois je ne prendrai dans Galien que ce qui me paraît être absolument indispensable pour que tu comprennes bien une certaine portion de ces Epidémies et Ephéméridcs.
INTRODUCTION
Suivant Galien (1) , les éléments primitifs des corps échappent par leur petitesse à l’investigation de nos sens. L’analyse est forcée de s’arrêter aux éléments secondaires, qui sont le feu, l’air , l’eau et la terre.
Le feu est chaud, l’air est froid, l’eau est humide, la terre est sèche. Le chaud, le froid, l’humide , le sec , sont des qualités premières ; elles n’existent jamais pures dans les corps : ceux-ci n’ont que des qualités composées ou secondes.
Le corps humain est formé de parties similaires ou homogènes, et de parties instrumentales (les organes), dont la réunion constitue l’ensemble de l’être.
Comme Hippocrate , Galien admet, dans le corps humain, l’existence de quatre humeurs: le sang, la pituite , la hile jaune, l’atrabile. Ces trois dernières humeurs sont engendrées par le sang ; le sang l’est par l’aliment. Le sang est formé des éléments les plus simples; il fournit à la génération et à la nutrition du corps. Les trois autres humeurs , provenant du sang, ne doivent être considérées que comme des humeurs excrémentitielles, parce que leur sécrétion surabondante, ou leur rétention, porte le trouble dans l’économie.
Le sang est chaud et humide; la pituite, froide et humide; la bile jaune, chaude et sèche; l’atrabile , froide et sèche.
Pour les anciens, le foie est l’organe fabricateur du sang. Après que l’estomac a élaboré le chyle, il le dirige vers le foie par le canal des veines mésaraïques. Ce chyle , le foie le convertit en sang. C’est dans le foie même que se fait la dépuration du sang : la vésicule en sépare ce qu’il contient de doux et de jaune ; la rate, ce qu’il a d’épais et de limo-
(1) Voir, outre les œuvres de Galien, Daniel Leclerc, Dézeimeris , l'article Galénisme du grand Dictionnaire des sciences ined. etc. , etc.
INTRODUCTION
neux ; l’excès d’eau contenu dans le sang est éliminé par les reins.
C’est dans le foie que se séparent du sang des vapeurs subtiles qui constituent ce que Galien appelle les esprits naturels.
Du foie, les esprits naturels se rendent au cœur, et, s’y mélangeant avec l’air introduit par la respiration, se changent en esprits vitaux. Ceux-ci , transportés à leur tour dans le cerveau , s’y transforment en esprits animaux.
Dans la doctrine hippocratique , une faculté ou plusieurs facultés mal définies président à nos fonctions. Dans l’hypothèse galénique , immédiatement au-dessous de la nature , viennent se placer trois forces ou facultés :
1° Les facultés naturelles. Elles sont l’apanage du foie. Par elles il accomplit la nutrition, l’accroissement du corps et la propagation de l’espèce. La faculté, ou force naturelle, est servie par les esprits naturels dans son œuvre matérielle, nous dirions aujourd’hui dans son travail plastique.
2° Les facultés vitales. Elles appartiennent au cœur. C’est par elles qu’il distribue, au moyen des artères, dans tout le corps, le principe de la chaleur et de la vie. La faculté, ou force vitale, est servie par les esprits vitaux dans ses actes de calorification et de vivification.
3° Les facultés animales. Elles résident dans le cerveau, qui , par elles , imprime à tout le corps le sentiment et le mouvement. La faculté, ou force animale, est servie par les esprits animaux dans les actes de la sensibilité , du mouvement et dans les opérations de l’intelligence.
Ces facultés agissent à l’intérieur et à l’extérieur. Les facultés naturelles accomplissent, à l’intérieur, la digestion, la coction et la sanguification ; à l’extérieur , la distribution du sang veineux dans toutes les parties du corps.
Des facultés vitales relèvent, à l’intérieur, tout ce qui est du domaine des passions de l’âme ; à l’extérieur , le
INTRODUCTION. 29
mouvement des artères , et la distribution du sang , de la chaleur et de la vie.
Les facultés animales ont sous leur dépendance, à l’intérieur , les opérations de l’imagination , du jugement et de la mémoire; à l’extérieur, les actes de la sensibilité et du mouvement.
A ces forces générales l’imagination complaisante de Galien subordonne des facultés spéciales. Ainsi , tout organe de nutrition et de sécrétion possède quatre facultés : une faculté attractive , par laquelle il attire à lui les matériaux propres aux fonctions qu’il exerce ; une faculté rétentrice , par laquelle il retient ces matériaux ; une faculté altérante, par laquelle il se les assimile, et une faculté excrétrice , par laquelle il se dépouille des résidus devenus impropres à son entretien, ou fournit à l’économie l’humeur qu’il a élaborée.
Galien ne s’arrête même pas là : il dote encore certains organes d’une faculté particulière pour les aider dans l’accomplissement de leur œuvre: telle est la faculté concoctrice dont jouit l’estomac , etc. , etc.
En ce qui concerne l’état de santé et de maladie , les idées de Galien diffèrent trop peu de celles d’Hippocrate pour qu’il soit nécessaire de m’y arrêter longtemps. Disons seulement que la maladie d’une partie, ou d’un organe, peut consister dans la lésion de son action , ou dans la lésion de sa structure. L’action seule est-elle lésée ? il y a, dans le langage de Galien, intempérie. Cette intempérie est avec matière ou sans matière : elle est sans matière , si la partie pèche seulement par excès ou par défaut de chaud , de froid , de sec ou d’humide ; elle est avec matière , si à l’intempérie d’une partie se joint la congestion, sur cette partie, d’une humeur affectée d’une intempérie analogue. L’intempérie est simple, composée , égale ou inégale.
Les humeurs peuvent pécher par excès, par défaut et
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par cacochymie. C’est surtout le sang qui pèche par excès ou par défaut. Les trois autres humeurs pèchent plutôt par cacochymie, et elles peuvent, dans ce cas., altérer la composition du sang.
L’excès des qualités propres à chacune des humeurs constitue Y acrimonie. Pour Hippocrate, le chaud, le froid, le sec et l’humide étaient étrangers à la production de la maladie, ou n’y jouaient qu’un rôle secondaire. C’était le doux, l’amer, l’acerbe le salé, etc., qualités essentielles des humeurs, qui, portées à leur summum de puissance, constituaient une dyscrasie , génératrice de la maladie. Dans le langage de Galien , le mot de dyscrasie est remplacé par ceux d’acrimonie et de cacochymie. La hile jaune offre-t-elle un excès d’amertume ? la pituite est-elle plus salée ? il y a acrimonie.
Le médecin de Pergame établit sa théorie pathologique en sens inverse de celle d’Hippocrate. L’acrimonie et la cacochymie sont rejetées au second pian. Le chaud , le froid , le sec , l’humide , prennent la tête dans la série des causes morbifiques.
Au fond, l’une et l’autre théorie découlent du même procédé. Le médecin de Cos et le médecin de Pergame se servent pour expliquer l’homme, des connaisances que l’aspect et le contact des objets terrestres avaient révélées aux sens de l’homme: le froid de l’hiver; la chaleur et la sécheresse de l’été; l’acidité, la douceur, le goût acerbe ou amer des fruits de la terre , ces sources diverses et multiples de nos sensations agréables ou pénibles , étaient autant de points de comparaison dont ils se servaient pour deviner et expliquer l’impénétrable énigme de la vie.
En résumé, suivant les deux princes de la médecine antique , la Nature (1) préside seule à l’entretien de la santé
(1) Je trouve, dans Ferncl , le beau commentaire suivant sur cette force universelle que la doctrine d’Hippocrate et le langage des modernes, comme celui des anciens , désignent par le nom de Nature :
INTRODUCTION
et à son rétablissement. L’état de santé consiste , pour Hippocrate, dans la crase des humeurs; pour Galien, dans
« Cette Nature, dont l’action universelle embrasse le monde entier et s’étend à chaque objet particulier, de même qu’elle règle à la fois le cours et les révolutions du soleil , de la lune et des astres, les variations des temps, les changements des saisons et les fluctuations alternatives de l’Océan , soumet aussi l’universalité des êtres à l’ordre fixe et constant de ses lois immuables. Mais comment gouvernerait-elle l’univers et vivifierait-elle chaque être avec tant de régularité , si elle n’obéissait pas à une intelligence divine , qui , régulatrice et conservatrice , administre et soutient toute chose suivant un plan et un dessein souverainement sages ? L’ accomplissement de la pensée divine constitue donc la loi de la Nature ; hxc autem ipsius [Del) ratio , lex est naturæ. La Nature s’est trouvée ainsi douée d’une force suprême qui administre l’univers , conserve et fait vivre chaque être, sorte d’empire à qui tout obéit, et sans lequel ni la nature des choses, ni le monde lui-mêine ne continueraient à exister ; et cette loi, née avec le monde, émane de la pensée même et de la volonté de Dieu. Car, comme l’a dit Platon , lorsque le Père des dieux créa le monde, il lui imposa les lois qui devaient le régir.
« Tout ce que renferment les trois règnes compris dans la région inférieure que nous habitons , le règne animal , le règne végétal et le règne minéral , possède aussi une nature particulière (et chaque objet a la sienne propre,) par laquelle il entretient et régit ce qu’il a engendré. Et, à son tour, cette nature particulière de chaque objet obéit à une loi suprême, non moins certaine et non moins stable, par laquelle elle accomplit tous ses actes. Cette nature particulière est soumise à la nature universelle, comme sa loi propre l’est à la loi générale; de façon que tous les êtres unis par des rapports consensuels, se plient aux ordres de la loi suprême. Ainsi donc , tout ce que la nature soumet à son empire existe en vertu d’une stabilité perpétuelle, d’un dessein suivi et d’une loi préétablie.
« Si nous faisons à l’art médical l’application de ce qui précède , nous voyons que tout dans l’homme, à l’exception du principe de son intelligence et de sa volonté , est gouverné par ces lois de la Nature. La médecine, l’œil toujours fixé sur la Nature, et comme faite à son image et ressemblance, prend sa loi pour guide, s’étudiant et mettant toute son œuvre à l’imiter, afin de conserver la santé de l’homme constante et exempte de maladie , de la relever et de la rétablir, lorsqu’elle chancelle et se dérange, de prolonger enfin la vie elle-même saine et sauve aussi longtemps qu'il est possible.
« L’une est la loi née ou plutôt éternelle de la Nature ; l’autre en
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leur température : l’état de maladie consiste , pour le premier,, dans la cliscrasie des humeurs; pour le second, dans leur intempérie , leur acrimonie et leur cacochymie .
En outre , dans la doctrine de Galien , chaque être et chaque partie du corps ont une qualité qui leur est propre et qui constitue son individualité et son tempérament; et il y a autant de tempéraments qu’il y a de combinaisons possibles des quatre qualités premières : chaud sec , chaud humide, froid sec, froid humide. Ainsi, la femme comparée à l’homme , est froide et humide : Omnino aulem , répète Baillou, millier viro frigidior est, ut cjuœ in suo genere calidissima sil , viro etiam frigido frigidior existât (De virginum et mulierum morbis . Cap. Y. p. 40). Ainsi le cœur est la partie la plus chaude du corps humain, cor igneum ■ les poumons sont chauds et humides ; le foie est chaud et sec; le cerveau froid et humide. Dans les hypothèses antiest la loi écrite. La première est le type , le modèle primordial ; la seconde en est l’image parfaitement fidèle. Ces lois , nulle force humaine , nulle diversité de climats et de lieux , nulle révolution d’années ne les détruira. Elles restent inviolables et fixes, et se perpétueront immuables durant l’éternité des siècles. Sous ces lois courbent la tête , bon gré malgré (car la mort est commune à tous) , ceux-là mêmes qui prétendent soumettre et pliera leur domination les peuples de l’univers. A ces lois obéissent les empereurs et les rois , ou du moins ce n’est pas impunément qu’ils les enfreignent. Ces lois, supérieures à toutes les lois, également communes à toutes les nations, sont par conséquent nécessaires et immuables.
« Cette absolue nécessité et cette supériorité nous imposent l’obligation de n’épargner aucun effort pour puiser ces lois aux sources les plus salubres et les plus pures de la nature , afin qu’exemptes de rudesse et de dureté , elles soient capables , par leur douceur et leur agrément , de soulager et de guérir ceux qu’affligent de graves souffrances ; tellesi enfin , qu’elles revêtent de dignité, et placent haut dans l’estime publique celui qui s’appuie sur elles pour l’exercice de la médecine, et deviennent une source d’honneur pour ceux qui en recommandent l’application , de résultats fructueux pour ceux qui les observent avec docilité , et de salut pour le genre humain tout entier. » (Fernel, Préface du premier livre de la Thérapeutique Universelle , t. II. p. 273.)
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qucs, co dernier organe est un réservoir d’humidités d’où découlent les flux et les catarrhes, clestillaiiones , qui se portent sur les yeux, les poumons, etc., et les fluxions rhumatiques, qui envahissent les articulations, etc. , etc. ; théorie dont la trace subsiste encore dans le nom vulgaire de rhume de cerveau donné au coryza.
Tu retrouveras dans Baillou cette stérile abondance du galénisme , ces intempéries , ces acrimonies ces cacochymies, toute la cohorte des esprits en désordre et en révolte, à laquelle viennent se joindre les capricieuses évolutions de flatuosités atrabilaires, mélancoliques, malignes et vagabondes. Et quelle ne sera pas ta surprise, lorsque tu verras le médecin de Paris , renchérissant sur celui de Pcrgamc , produire sur la scène morbide une cinquième humeur , qui y prend à son tour la suprématie et refoule ses devancières au second plan ! Cette humeur, c’est l’ichor, 1 e sérum, la sérosité qui, tantôt âcre, tantôt salée, ténue, bilieuse, indomptée , dépravée, maligne, cacoethe , joue le principal rôle dans la production des constitutions épidémiques , dont ce grand médecin saisit d’ailleurs les caractères , le génie et les indications thérapeutiques avec ce coup d’œil observateur et profond qui lui a valu d’être placé au nombre des plus grands maîtres de notre art.
Le génie delà médecine, qui avait pris, avec Hippocrate, le plus vaste essor , et s’était rapproché du but presque autant qu’il est permis à l’esprit humain de le faire, resta plongé, durant plus de deux mille ans, dans un sommeil que troublèrent , mais que ne dissipèrent pas les rêves ambitieux et pompeusement stériles du médecin de Pergame. Après une si longue nuit , la fin du XY° siècle vit poindre les premières lueurs d’une ère nouvelle.
C’est le commencement de la seconde époque.
Constantinople était tombée au pouvoir des Turcs. Les derniers fils de l’ancienne Grèce, fuyant le despotisme et la
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barbarie musulmane , avaient transporté sous le ciel plus clément (le nos terres hospitalières les chefs-d’œuvre de la Grèce et de Rome, que la découverte de l’imprimerie devait bientôt répandre parmi les nations civilisées , ces chefsd’œuvre dont les immortels auteurs sont aujourd’hui les hôtes assidus et comme les dieux lares de tout foyer littéraire. En même temps que l’art nouveau faisait revivre les ouvrages de Platon , de Sophocle , de Thucydide , etc. , les écrits de celui qui fut leur contemporain et leur égal en génie et en gloire, les écrits d’Hippocrate étaient répandus parles presses des Calvo , des Aides, des Froben, discutés et épurés par les érudits les plus éminents , médités et interprétés par les médecins les plus fameux , par les Duret, les Mercuriali , les Foës, lesHoullier, dont les admirables commentaires, devenus non moins célèbres que l’œuvre du maître , sont encore aujourd’hui une source féconde d’où l’érudition tire de vives lumières, et la science pratique , de fructueux enseignements.
Notre Bâillon resta, moins que tout autre, étranger à cette restauration hippocratique. Non-seulement il a écrit, sous le titre de Definitionum medicarum liber , un traité spécial dans lequel il s’applique moins à examiner au point de vue philologique les mots eux-mêmes , qu’à rechercher la nature précise et les propriétés des choses exprimées par ces mots , sorte de commentaire destiné à élucider les passages obscurs d’Hippocrate et de Galien. Mais on peut dire que ses ouvrages sont, dans leur entier, une méditation constante , une étude pieuse , quoique indépendante , une critique le plus souvent admiratrice , jamais servile , des pensées, des opinions, des observations, des aphorismes du médecin grec. Et, soit qu’il en invoque les préceptes pour servir d’appui aux résultats de sa propre expérience , soit qu’il fasse fléchir la parole du maître devant l’inflexible autorité des faits pratiques , Bâillon , grandissant dans un coin-
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OO
mcrce si intime et clans un voisinage si dangereux, se montre sans cesse cligne de marcher à côté du divin vieillard, et de porter le nom glorieux d 'Hippocrate français que la postérité lui a décerné.
Avec ce retour aux sources pures de l’Hippocratisme coïncida un mouvement non moins heureux qui ouvrit à l’art de nouvelles perspectives, et qui devait en modifier profondément les tendances et l’esprit : « Un homme que les préjugés de son temps obligèrent d’étudier l’anatomie au cimetière des Innocents et au gibet de Montfaucon, Vésale, publiait ^ à vingt ans, son traité De humani corporis fabrica , qui nous frappe encore d’admiration , ainsi que l’écrit un des membres les plus distingués du corps médical delà marine, mon condisciple, le docteur Jules Roux; et dès lors , la connaissance intime du corps humain fut comme un nouveau monde à conquérir ; et des hommes éminents, Béranger de Carpi , Sylvius , Eustachi , Fallope, Ingrassias, Colombo, etc., se précipitèrent de toute part dans la voie de sa découverte.... Tous les appareils, tous les organes , tous les tissus , et pour ainsi dire toutes les fibres du corps de l’homme, furent aperçus, disséqués , déterminés par ces investigateurs ardents. Chaque coup de scalpel amenait pour eux une découverte. Ce fut alors que, dans l’insuffisance ou l’absence des dénominations, on imposa à l’organe nouvellement aperçu le nom de l’anatomiste qui venait de le découvrir. Heureuse et noble idée que celle d’associer à la durée de la science le nom et la gloire des hommes qui avaient le plus contribué à ses progrès ! Cette perspective brillante enflamma les esprits ; elle excita l’enthousiasme: tous voulurent inscrire leur nom sur les parties du corps humain, comme venaient de le faire, sur le continent de l’Amérique, les hommes intrépides qui y conduisirent les premiers vaisseaux... Et c’est pour les récompenser de leurs veilles assidues et des services qu’ils ont
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rendus à la science, que la Renommée a inscrit leurs noms sur les principaux organes du corps humain , devenus pour eux des tables immortelles ; comme , selon la belle expression de Bichat , elle a gravé sur la portion pierreuse du temporal , mieux que sur le marbre que le temps use , les noms d’Eustachi , de Fallope et de Glazer. » (Jules Roux, Discours d’ouverture au Cours d’ Anatomie et de Physiologie , etc. , etc. 184*2. page 10 et suiv.)
Dans ces investigations minutieuses , dans ces fouilles répétées, dont le cadavre de l’homme était devenu l’objet , les viscères et les tissus , suivant qu’ils étaient sains ou qu’ils étaient altérés par la maladie , offraient à l’œil de l’anatomiste des différences tranchées. Pour établir et distinguer ces différences , ce n’était pas assez que de multiplier les ouvertures et les dissections : il fallait surtout faire un retour vers le passé , et s’enquérir des signes de souffrance qu’avait donnés , dans le cours de la maladie , tel ou tel organe. Rien n’était , en outre , plus variable que le degré , la forme et la nature des altérations cadavériques. On dut être forcément amené à comparer la durée, la gravité , le caractère des actes morbides avec l’étendue et le genre des désorganisations des viscères et des tissus. Dès lors, la symptomatologie générale n’eut plus une existence à part. Cependant l’altération viscérale ne fut d’abord considérée que comme un produit de l’affection générale , comme un effet secondaire de la dégénérescence d’une matière morbide, sang, bile, pituite, atrabile ou sérum, dyscrasic , acrimonie , cacochymie primitive , qui continuait à jouer le premier rôle , et se jetait sur telle ou telle partie du corps.
Mais les cas se multipliaient où les symptômes observés avant la mort n’avaient pas été en proportion des désordres matériels révélés par l’autopsie, et où même la désorganisation complète d’un ou de plusieurs organes avait
ÛUUl v*CI
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-oient miné et détruit l’organisme, sans susciter des troubles notables dans les grandes fonctions vitales. On ne pouvait , en présence de pareils faits , méconnaître l’importance de l’altération organique et son indépendance. Le premier pas fut fait dans la voie de la localisation des maladies , voie dans laquelle la médecine ne marcha longtemps qu’avec une réserve prudente , jusqu’au moment où Bicliat s’écria : Qu’est l’observation , si on ignore là ou siège le mal? e t où l’école anatomique voulut régner sans partage dans le domaine de l’art.
Tout en repoussant ses prétentions à un empire absolu , on ne saurait disconvenir que l’anatomie pathologique n’ait jeté sur l’histoire de l’homme malade d’immenses et fécondes clartés. A notre Baillou revient la gloire incontestable d’avoir, le premier, en multipliant les autopsies, et en poursuivant incessamment dansla mort les secrets de la vie , porté la lumière sur ce point essentiel de l’art, où jusques à lui avaient régné l’erreur et l’ignorance.
Ce n’est pas qu’il faille s’attendre à trouver dans les descriptions d’un médecin du XVIe siècle le tableau des altérations précises , spécialisées , tel que peuvent le tracer avec une si rigoureuse exactitude les auteurs de nos jours , après trois siècles de découvertes et de progrès. Trop souvent Baillou n’indique que par un mot l’altération subie par un organe ou un tissu : Putruerat pulmo ; jecur ercil aridum j sphacelus ventriculi , etc. Cependant on lit dans ses Œuvres des histoires de maladies , et en assez grand nombre , qui laissent bien peu à désirer , tant sous le rapport de l’exposé des symptômes que sous celui des détails nécropsiques, et qui sont loin de justifier le reproche que leur a adressé Bordeu lorsqu’il dit, avec plus d’esprit que de justice, que ces petites histoires sur les bourgeois de Paris sont trop étranglées pour être utiles .
Dans les Epidémies cl Ephéinérides souvent , il est vrai ,
INTRODUCTION
Baillou n’emprunte aux faits de sa pratique journalière que les symptômes anormaux, les caractères particuliers, les traits exceptionnels , dont le rapprochement et l’appréciation lui ont permis de saisir le caractère dominant , le génie de la constitution saisonnière, et d’en tracer le tableau. Dans une œuvre de cette nature , toute d’ensemble, la physionomie générale des faits est seule mise en saillie ; tout ce qui est ordinaire et commun est passé sous silence. L’oubli est volontaire. Les anciens maîtres de notre art , lorsqu’ils énonçaient d’une manière succincte les précieux résultats de leur observation , ne croyaient pas que leur loyale parole pût être tenue en suspicion, et que, pour raffermir leur autorité, il fût nécessaire de ces relevés des moindres accidents , de ces longues descriptions de phénomènes et d’épiphénomènes ^ de cette recherche minutieuse des choses les plus banales, qui auraient donné plus de pesanteur à leurs ouvrages, et n’en auraient accru ni le poids ni la valeur.
Dans la description d’une constitution épidémique, la brièveté des histoires des maladies, produites à la suite et comme preuves à l’appui, ne saurait être reprochée à notre auteur, commandée qu’elle est par le sujet même.
Mais s’agit-il de signaler une maladie nouvelle , de jeter un jour inattendu sur un point resté obscur et inexploré , de produire un fait rare , exceptionnel ? les exigences ne sont plus les mêmes; on ne saurait entrer dans trop de développements; l’obscurité et l’incertitude naîtraient de trop de sobriété dans les détails : ici l’abondance n’est plus stérilité. Baillou n’ignorait pas ces conditions, et il sait s’y soumettre lorsque le cas l’exige. Ainsi sa manière se modifie dans une foule de ses Conseils, et surtout dans le recueil publié sous ce titre : Paradigmata et Ihstonœ morborum ob raritatcm observationc digmssimœ , quarum lectio non minus rei ipsius gravitate et admiratione , quam utilitatis ubertale est ad mcdendum et prœsentiendum
INTRODUCTION
■profutura ; Exemples et Histoires de maladies , etc. , etc. Je vais en traduire quelques-unes, non moins pour montrer avec quel soin Baillou explorait toutes les parties de son art , et avec quelle sûreté de coup d’œil il a entrevu tout d’abord ce que les recherches anatomiques et les ouvertures de cadavres réservaient à l’avenir de découvertes et de progrès , que pour donner une idée de ce qu’était déjà , vers la fin du XVIe siècle, cette anatomie pathologique que l’on croirait ne dater que des travaux de Morgagni, et être une science toute moderne.
Dans le cours de ses Épidémies et Éphémérides , Baillou revient à plusieurs reprises sur les signes distinctifs de la vraie et de la fausse grossesse. Cette circonstance me détermine à extraire des Paradigmata les deux faits suivants qui ont trait au même sujet :
« N° 6. Une femme pauvre se croyait enceinte. Son ventre s’était beaucoup développé. Le temps de la grossesse passé , il ne se fit aucun mouvement d’expulsion ; le développement du ventre persista. Les uns croient qu’elle est hydropique , les autres, qu’elle porte une mole. L’événement prouva que cette dernière opinion était la plus fondée, car , après avoir souffert pendant seize mois de cette tumeur, elle périt dans le marasme. A l’ouverture du cadavre, l’utérus apparut occupant toute la cavité abdominale. 11 offrait l’épaisseur , la dureté et le volume d’une grosse courge. 11 était devenu tellement dur que les doigts ne pouvaient y imprimer de dépression. Il avait presque cinq travers de doigt d’épaisseur , et pesait neuf livres et demie. Dans sa cavité, une masse charnue s’était développée qui adhérait fortement à sa paroi interne , au point de se confondre presque avec elle. On la considéra comme une mole, qui, par suite d’un contact et d’une adhésion prolongés, s’était confondue avec la propre substance de l’utérus. Dans le col , il existait un dépôt de nature sléatomateuse ; les
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cornes do la matrice étaient très -apparentes. 11 n’y avait qu’un ovaire. Cette pièce pathologique fut montrée à un
grand nombre de personnes comme une des plus extraordinaires. »
Au nom de mole substituez ceux d’hypertrophie de l’utérus résultant du développement d’un corps fibreux ou d’une tumeur semi-cartilagineuse , l’observation ne figurerait-elle pas avec honneur dans nos modernes traités d’anatomie pathologique ? (1)
«N° 186. Une femme était considérée comme enceinte de neuf mois : il existait chez elle quelques-uns des signes qui indiquent une véritable grossesse. Arrivée à terme , elle sc trouva si mal, par suite de la douleur que lui causait la tumeur abdominale , que ses parents, craignant que l’enfant ne pérît en même temps que la mère , voulurent , pour sauver au moins celui-ci , que l’on pratiquât sur elle l’opération césarienne au moment même où elle expirait. Tout l’intérieur du corps, l’épiploon , le mésentère, le foie, la rate , les poumons , le cœur lui-même et le péritoine, étaient parsemés de vésicules pleines d’une eau très-claire , trèslimpide et sans odeur; et, ce qui est plus remarquable , chacune de ces vésicules était entourée d’une triple enveloppe et pouvait être détachée et retirée , intacte et sans déchirure, du point qu’elle occupait soit à la superficie , soit dans la substance intérieure du corps. Hippocrate (Aph. 55. liv. 7.) a observé des hydatides ; mais jamais on n’en avait vu de disséminées ainsi dans le corps tout entier. »
Je rapporterai encore le fait suivant , relatif à une affection de l’estomac, organe qui joue un rôle important dans la production des maladies , d’après les vues de Bâillon , ainsi que t’en convaincra la lecture des Épidémies :
(1) Voir , dans l’Atlas du Journal des Connaissances Médico-Chirurgicales , les planches 92 et 93 , reproduction des planches Nos 5 et G de l’Atlas de l’Anatomie pathologique de l’utérus de Llooper.
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« N° 51. J’ai observé cliez un menuisier un cas digne d’être cité. A la suite d’hémorrhoïdes mal traitées et d’un coup reçu sur le fondement, il survint un relâchement de l’inlestin rectum. Le malade était sujet à une certaine disposition catarrhale, c’est-à-dire qu’il rendait par l’anus une sanie fétide et purulente , par intervalles. Il était gros mangeur , très-amateur du bon vin ; d’une complexion maigre, sèche. Ce flux sanieux ne se fit plus aussi bien ; il en résulta des douleurs dans le bas-ventre , de l’agitation, l’absence de sommeil , l’inappétence , puis du dégoût pour les aliments et des vomissements continuels. Cependant les purgatifs avaient amélioré son état, et la nature supportait mieux leur action qu’elle n’avait de tolérance pour la nourriture. Buvait-il ou mangeait-il quelque chose ? il éprouvait dans l’estomac la sensation d’un poids et d’une barre. Rien ne put arrêter les vomissements. Il s’établit une fièvre lente. Enfin , consomption générale , affaissement du basventre, refroidissement des extrémités, mort. A l’ouverture du cadavre, on trouva la convexité de l’estomac livide ; son fond et le pylore sphacélés (1). Tout l’estomac en putrilage se déchirait à la moindre traction opérée par les doigts. »
Existe-t-il dans Bordeu beaucoup d’observations moins étranglées et plus utiles ?
Je borne mes citations à ces trois exemples , et je ne fais qu’indiquer l’histoire et l’autopsie de l’un des favoris de Henri III , M. de Maugiron , mort, à la suite d’un duel, d’une blessure de la veine azygos ; une collection de faits
(1 ) Sphacelus , Syderatio. Ces expressions de sydération , sphacélisme , servent à désigner plusieurs sortes d’état morbide. C’est la mortification d'une partie atteinte d’inflammation (Gorrée); c’est la désorganisation d’un organe par la gangrène , par la fonte ichoreuse ou putrilagineuse de sa substance ; c’est aussi l’anéantissement d’une faculté par une apoplexie foudroyante , par une paralysie subite ; la mort produite par une affection maligne, pernicieuse, qui frappe et tue avec la rapidité de la foudre.
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intéressants sur les maladies des voies urinaires, vessie , reins , etc. ; sur des calculs trouvés dans un grand nombre de cavités, vessie, reins, intestins, estomac, vésicule cystique ; deux exemples de hernie de l’estomac et de l’intestin, à travers une perte de substance du diaphragme , et dans l’un desquels : Inventum est diaphragma parte sua carnosa perforatum superiore iclu. Atque foramen illud aliqua ex parte obductum eral caruncula quœ circum accreverat. T amen per reliquam rimulam totum intestinum sensimsubiverat thoracis région em; deirideper attractionem quamdam majore sua parte ingressum fuit : idemque contigit quod tenui vulpeculœ, apud Horatium; cum enim intumuit, egredi non potuit. Denique ut fit enterocele in scroto , ita enterocele facta est in pulmonis capacitate (n° ll); l’exemple d’une hernie inguinale , guérie radicalement à la suite dTfdéveloppement , de la suppuration, de l’ouverture et de la cicatrisation d’un bubon vénérien (n° 25) ; etc. , etc.
Je regrette surtout d’avoir à m’imposer la même réserve relativement aux observations que Baillou a rassemblées sur les affections du cœur et des vaisseaux sanguins, et dont la réunion constitue un ensemble de connaissances déjà fort avancées, et que l’on est loin de soupçonner chez un auteur placé au berceau de l’anatomie pathologique , chez celui qui en a été le premier créateur. On en pourra juger par la simple énumération que je vais en offrir. Ces observations concernent l’hydropéricarde (n° 171); une collection de pus dans la cavité du péricarde, à la suite d’un vaste abcès (n° 96) ; l’inflammation du cœur (n° 172) ; des palpitations et une névrose intermittente de cet organe (n° 74) ; l’influence exercée par les maladies du cœur sur la production de l’apoplexie (n° 175) ; les concrétions fibrineuses , polypeuses de ses cavités (n° 10) ; l’hypertrophie de scs parois , cor bovinum (n° 75) ; l’abcès de ees mêmes parois (n" 94) ; le développement de vapeurs flatulenles , de (la-
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luosités dans la cavité du péricarde, où elles se condensent en eau (n° 96) ; l’anévrisme de l’aorte ventrale (n° 15) ; l’usure et la déviation des côtes produites , dans l’anévrisme de l’aorte par les pulsations de la crosse de cette grande artère (n° 150) ; un cas fort curieux d’anévrisme de l’artère rénale (n° 26) ; le ramollissement et la rupture de la rate, affection désignée sous le nom d’anévrisme splénique (n° 14) ; etc. , etc.
Que de réflexions ne faisaient pas naître de pareils faits ! que d’éléments nouveaux ne fournissaient-ils pas au diagnostic ! quelles bases solides ne lui préparaient-ils pas ! quelle ardeur n’excitaient-ils pas à en rechercher, à en découvrir de semblables ou de plus curieux ! En lisant les Paradigmcita , on voit que la vaste pratique de Baillou multiplia pour lui ces sortes de trouvailles, considérées encore de no&? jours comme de bonnes fortunes médicales.
Cette collection, la première de ce genre, contient 200 observations. Ce n’est qu’une ébauche, une esquisse, prima lineamenta ; mais elle n’en témoigne pas moins de la rare sagacité d’esprit, du génie de progrès et d’invention dont l’auteur était doué. Pour apprécier à sa véritable valeur un pareil recueil , il faut oublier un instant l’état actuel de la science et se garder d’établir entre les ouvrages d’aujourd’bui et l’œuvre d’ autrefois une comparaison dont les objets n’ont et ne peuvent avoir entre eux aucune propor-
tion. Dans l’histoire de la médecine , comme dans celle de la politique, de la philosophie, des sciences physiques , comme en toute chose, il ne faut pas isoler l’homme du milieu d’idées , d’habitudes, de connaissances où il a vécu , il faut le juger dans son époque et sur place. Considérée comme le point de départ d’une science nouvelle, l’œuvre de Baillou nous révèle, par des traits nombreux , un pressentiment instinctif d’un avenir lointain, une sorte de divination de vérités encore cachées , mais entrevues à tra-
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vers les ténèbres qui couvraient le champ médical au XVIe siècle. Au reste , cette révélation anticipée ne se rencontre pas chez Baillou seul ; elle lui est commune avec les grands médecins de tous les âges. Elle naît chez eux de la contemplation passionnée des actes de la nature; et elle nous explique comment on retrouve chez la plupart des grands observateurs le germe , l’idée première d’une foule de découvertes qu’il n’était réservé qu’au travail successif des siècles et aux progrès ultérieurs de l’esprit humain de féconder, d’accroître et d’amener à parfaite maturité.
Ces Paradigmata doivent être regardés comme la première assise de cette anatomie pathologique qui , restée longtemps stationnaire malgré les efforts de Th. Bonnet, de Licutaud , etc, etc , ne se développa qu’à dater du Traité du siège et des causes des maladies de l’illustre Morgagni , pour arriver ^ de nos jours , grâce aux riches et nombreux tributs qu’elle a reçus de Bicliat, deLaennec, deDupuytren, de MM. les professeurs Àndral , Cruveilher, et d’une foule d’autres , à fournir au diagnostic des maladies une de ses hases les plus solides.
Un besoin secret me semble, en outre, travailler et tourmenter Baillou, d’une manière confuse, il est vrai, et pour ainsi dire comme à son insu , le besoin de sortir , même en y restant plongé, du vague des théories galéniques, et de donner à la pathologie un appui plus sûr que celui des humeurs, des esprits et des flatuosités. On en trouve la preuve, presque à chaque page des Épidémies et Éphémérides, dans les doutes qu’il émet , dans les cris de surprise qu’il fait entendre , dans les réserves sans nombre qu’il pose, etdans les points d’interrogation répétés qu’il place comme un appel à l’avenir. Ce besoin a dicté à Baillou quelques passages où il paraît entrevoir l’immense question de la localisation des fièvres et des maladies, sujet de luttes passionnées mais fécondes , à laquelle ont pris pari les plus célèbres
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médecins de notre âge, et qui a valu à notre art de précieuses conquêtes , aux écrivains de la première moitié du XIXe siècle un impérissable honneur.
« Des fièvres, dit Baillou, les unes sont veineuses, les autres gastriques , c’est-à-dire qu’il en est qui dépendent plutôt de la phlogose du système veineux que du vice des humeurs contenues dans la région précordiale. Les premières , même à leur début, cèdent à la saignée ; la résolution des secondes s’obtient difficilement par la saignée ; elles réclament plutôt la purgation ; de sorte qu’il n’est pas étonnant que la saignée fasse cesser comme par enchantement certaines fièvres , tandis qu’il en est d’autres qu’elle exaspère. » ( Epid . et Éphém. Liv. 2. Constitution cle l’été de l’année 1575. Alinéa 6.)
a D’autres ont leur racine dans la substance même des organes, comme l’hectique pulmonaire, la fièvre cérébrale, la fièvre splénique , la fièvre hépatique , qui toutes sont liées à une obstruction et à un vice caché de ces viscères. » (Ibid, Alinéa 11.)
« Même dans les fièvres essentielles , le médecin doit se préoccuper de l’état des poumons et des autres organes , lesquels deviennent le foyer d’une nouvelle maladie plus grave que l’ancienne. De là des successions de maladies ; et suivant que varie le siège de l’affection , varie la nature des crises. » (Epid. et Épliém. Liv. 2. Constitution de l’ hiver de l’année 1576. Alinéa 20.)
Et ailleurs: « En nous écartant un peu de la doctrine de Galien , nous disons qu’il existe une fièvre du cerveau , une fièvre de la rate , une fièvre de l’estomac : cela arrive dans le cas d’obstruction profonde , d’engorgement humoral tenace , de corruption de ces organes ; et ceux-là commettraient une grande erreur, qui soutiendraient que les fièvres continues et les intermittentes, et les hectiques, et les fièvres de consomption, ont leur foyer dans le bas-ventre : c’est le
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contraire qui est la vérité. Hippocrate lui-même 3 chose digne de remarque , place dans la tête le foyer des fièvres ardentes que Galien place dans les veines des poumons. » (Traité des maladies des femmes et des jeunes filles. Chap. 7.)
Cette manière de considérer la fièvre ne s’écarte pas seulement un peu, paululum , de la doctrine de Galien et d’Hippocrate , elle ouvre entre les idées de Bâillon et celles de l’antiquité grecque un sillon qui ira , plus tard , en augmentant sans cesse d’étendue et de profondeur. Cette division des fièvres en veineuses et phlogistiques, en gastriques, en essentielles et en fièvres d’organes, était une idée des plus lumineuses. Malheureusement ce ne fut qu’un éclair. Il faut arriver au commencement de ce siècle pour que la lumière se fasse , de plus en plus éclatante ^ sur la localisation des maladies.
C’est à Bichat que revient l’honneur d’avoir rallumé ce flambeau éteint durant plus de deux cents ans. « Combien sont petits , s’écriait-il , les raisonnements d’une foule de médecins , grands dans l’opinion , quand on les examine , non dans leurs livres, mais sur le cadavre. La médecine fut longtemps repoussée du sein des sciences exactes ; elle aura droit de leur être associée , au moins pour le diagnostic des maladies , quand on aura partout uni à la rigoureuse observation l’examen des altérations qu’éprouvent nos organes. Qu est l’ observation , si on ignore là oîi siège le mal ? » (Anal. Génér. t. 1 p. 69.)
En outre , depuis l’ère ouverte à l’anatomie par Yésale , les progrès de la physiologie avaient ajouté à la connaissance matérielle des organes une notion de plus en plus claire de leurs fonctions. Ce progrès inspira la pensée , et sembla justifier la prétention qu’eut le plus célèbre réformateur de nos jours de donner à la pathologie , pour double base , les altérations matérielles des viscères et le dérange-
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ment de leurs fonctions : doctrine dont il traça le programme avec une véhémente éloquence dans les lignes qui suivent :
« Les traits caractéristiques des maladies doivent être puisés dans la physiologie. Formez un tableau aussi vrai qu’animé des malheureux livrés aux angoisses de la douleur ; débrouillez-moi, par une savante analyse, le cri souvent confus des organes souffrants ; faites-moi connaître leurs influences réciproques ; dirigez habilement mon attention vers le douloureux mobile du désordre universel qui frappe mes sens, afin que j’aille y porter le baume consolateur qui doit terminer cette scène déchirante : alors j’avouerai que vous êtes un homme de génie. Mais tant que vous vous bornerez à rassembler quelques traits saillants des désordres pathologiques; tant que vous me défendrez de vérifier par des rapprochements physiologiques la vérité de toutes ces observations ; tant que vous n’aurez pas rallié les désordres les plus violents aux lésions les moins prononcées, et même au degré d’action de chaque viscère qui constitue l’état de parfaite santé ; je dirai que vous n’avez point compris l’énigme de la nature vivante,, et vos déclamations ne me feront pas plus d’effet que les cris de vos aveugles partisans. » (Broussais. Examen des doctrines.)
« L’observateur scrupuleux ne saurait se dispenser de tracer isolément l’histoire complète des maladies , jusqu’à ce qu’il croie avoir passé en revue la très-grande majorité des cas. En recommandant des histoires complètes, nous entendons que cette appréciation soit prise dans son acception la plus étendue. Toute maladie a deux terminaisons possibles : ainsi ^ lorsque les efforts du médecin n’auront pas été couronnés du succès désiré, il ne pourra regarder l’observation comme terminée, qu’autant qu’il aura suivi la maladie jusqu’à la dissolution de l’organisme. Je dis jusqu’à la dissolution , car il n’est point d’affection pathologique (pii
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ne puisse imprimer une modification particulière au phénomène qui restitue nos corps aux lois de la matière inorganique. Si les cadavres nous ont quelquefois paru muets } c’est que nous ignorions l’art de les interroger. » (Histoire des phlegmasies chroniques. Préface, p. vj. 2e édit.)
En même temps qu’il dictait avec autorité ces préceptes , Broussais donnait un admirable modèle de leur application dans son chef-d’œuvre et son plus beau titre de gloire: L’histoire clés phlegmasies ou inflammations chroniques, fondée sur de nouvelles observations de clinique et d’anatomie pathologique (en 1808).
C’était l’époque où un esprit nouveau vivifiait la science et lui communiquait une fécondité merveilleuse. Corvisart , en composant son Essai sur les maladies et les lésions organiques du cœur et des gros vaisseaux (1 806) ouvrait une voie nouvelle pour l’histoire des maladies du cœur: histoire qui, enrichie successivement par les recherches de Bcrtin (1811) , de Laennec (1819) , d’Andral (1823), etc. , etc. , se complète enfin et se résume dans l’œuvre de M. le professeur Bouillaud (1841), à qui était réservé l’honneur de découvrir cette loi de coïncidence de l’endocardite et de la péricardite avec le rhumatisme et avec quelques-uns des exanthèmes fébriles ; un des témoignages les plus irrécusables en faveur de la doctrine qui s’efforce de rattacher sans cesse à des lésions viscérales les troubles généraux de l’organisme. Tout signe extérieur et sensible du rhumatisme a disparu ; la fièvre persiste ; on la dirait sans siège , essentielle. Il n’en est rien: son foyer, comme eût dit Baillou, s’est porté sur le cœur; et si l’on ne se hâte d’y éteindre l’incendie qui s’y est allumé, et par un traitement local énergique, et par le rappel de la fluxion rhumatismale sur les points antérieurement affectés, il se produira avec rapidité dans l’agent central de la circulation d’irrémédiables désordres, .l’ai vu plus d’une fois des médecins , dans
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l’ignorance de cette insidieuse localisation , ne considérer cette fièvre que comme un reste d’effervescence sanguine, et laisser misérablement périr des malades qu’ils auraient pu sauver.
C’est encore Corvisart qui introduisait et popularisait en France La Nouvelle Méthode de reconnaître les maladies internes de la poitrine par la percussion de cette cavité , par Avembruger ( 1808). Plus tard , Laennec , par l’invention du Stéthoscope et par son Traité de /’ auscultation médiate (1819), jetait la lumière la plus éclatante sur le diagnostic de ces mêmes maladies de poitrine , dont naguères Baglivi signalait l’incertitude et l’obscurité.
Les recherches du même Laennec, jointes à celles de Bayle (1810), et d’une foule d’investigateurs sagaces et ingénieux, complétées par le livre plus récent de M. Louis (1825) , monument de patience et d’exactitude , débrouillaient le chaos de la phthisie pulmonaire, et lui assignaient pour caractère la germination tuberculeuse ; attachant malheureusement à son développement le sceau presque fatal de l’incurabilité.
Une obscurité plus profonde , une confusion plus grande enveloppaient les manifestations morbides de l’encéphale. Rochoux (1814) , Parent et Martinet (1821), M. Rostan (1825), M. Àndral (1855), s’efforcent à l’envi d’en dissiper les ténèbres, et de rattacher à quelques-unes de ses lésions des symptômes spéciaux et pathognomoniques. Lallemand les comprend toutes dans ses savantes et laborieuses investigations , et se montre, par la sagacité de ses déductions et par la sévérité de sa féconde analyse , digne de marcher l’égal de Morgagni (Lettres sur Vencép haie, 1820 à 1856). Ollivier (d’Angers) tente un travail analogue pour les maladies de la moelle épinière (1824).
Guersent , M. Bretonneau et M. le professeur Trousseau s’appliquent à décrire avec plus de précision et à soumettre
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à une thérapeutique plus heureuse , cette terrible affection croupale entrevue par Baillou (1).
Les maladies du tube intestinal comptent comme explorateurs tout ce que notre époque a produit d’observateurs habiles et d’écrivains éminents. Broussais y domine de toute la hauteur de son génie. Nul n’en a mieux que lui connu les traits saillants comme les moindres nuances ; nul n’a mieux saisi et indiqué les nombreuses sympathies qui relient les souffrances des voies intestinales à celles d’une foule d’organes , et qui font retentir vers elles les troubles de presque chaque point de l’organisme. Il en fait son domaine. Malheureusement il vent plus et prétend en faire le centre de tous les désordres morbides, et donner au seul système gastro-intestinal et à une seule lésion de ce système , son inflammation , le gouvernement absolu de l’empire pathologique.
La grande classe des fièvres continues , ramenée au pied de la gastro-entérite par l’enthousiaste réformateur , étudiée sous le nom de fièvre erttéro-mésm tériq ue par MM. Serres
(1) «Un enfant, âgé de 7 ans, mourut du même mal (dyspnée, respiration bruyante , voix rauque). Il fut impossible de découvrir la cause d’une si cruelle maladie et de cette difficulté de respirer. Le fils de M. Le Noir mourut de cette difficulté de respirer ; sa voix rauque avait le caractère de U aboiement du chien , et sa gorge était tuméfiée. Le poumon était altéré dans sa partie droite. Gervais Honoré , mon beau père , mourut aussi de même, presque suffoqué. Un chirurgien qui avait fait l’autopsie d’un enfant mort de cette difficulté de respirer, eu , pour mieux dire , de cette maladie inconnue , m’affirma avoir trouvé une pituite épaisse , résistante , tapissant , à l' instar d'une membrane , la trachée artère , de telle façon que l'air extérieur ne pouvait y pénétrer ni en sortir librement. De là suffocation instantanée : Chirurgus affirmavit se secuisse cadaver piteri ista difficili spiratione , et morbo {ut, dixi) incognito sublati : inventa est pituita tenta, contumax, quœ , instar membranx cujusdam , arterix asperx erat obtenta , nt non esset liber exilas et introitus spiritui externo : sic suffocatio repenlina. » (Baillou. Constitution de l'hiver de l’année 1576. Annotation F.)
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Si
et Petit (1815), de dothinentérite par M. Bretonneau, d’entérite folliculeuse par M. le professeur Forget (1841) , remise en possession du nom de fièvre continue par M. Andral (1840) , reçoit de M. Louis (1829) le nom de fèvre typhoïde , adopté par M. Cliomel (1840) , et reste pendant assez longtemps caractérisée d’après un symptôme prédominant , la stupeur , et rattachée à la considération trop exclusive et trop bornée des altérations des follicules de Brunner et des plaques de Payer. Les désordres matériels qu’elle produit sont mieux décrits et mieux appréciés, c’est incontestable ; mais a-t-on eu raison d’abandonner la classification qu’en avaient donnée tous les auteurs du XV IIIe siècle, l’École de Vienne, et Pinel dans sa Nosographie philosophique’, classification moins arbitraire qu’on ne l’a prétendu, et qui , les divisant en fièvre inflammatoire , fièvre muqueuse , fièvre bilieuse , fièvre adynamique , fièvre ataxique , faisait mieux ressortir les indications thérapeutiques que réclame le caractère variable , le génie changeant de cette grande endémie (Littré) de la Grèce antique et de l’Europe moderne ? Il est permis d’en douter, et de regarder cet abandon comme un pas fait en arrière dans la voie du traitement de ces redoutables et fréquentes pyrexies , de ces maladies totius subs tan tiœ , comme s’exprime Maximilien Stoll.
Récamier , par l’invention du spéculum uteri et par l’application qu’il en fait aux maladies de la matrice , permet de porter à la fois sur elles la lumière qui les fait mieux connaître et les agents médicateurs qui doivent les guérir.
M. Rayer publie sur les maladies de reins une oeuvre magistrale et classique (1859).
Pour terminer , disons que les maladies de la peau , mêlées et confondues entre elles dans l’antiquité , arbitrairement dénommées par chaque auteur , mais déjà mieux classées et débrouillées , si je puis m’exprimer ainsi , dans le
INTRODUCTION
siècle précédent par Plenck, et surtout par Lorry, sont, dans le siècle actuel, pittoresquement décrites et magnifiquement illustrées par Alibert , et ramenées à des formes élémentaires constantes par Willan, Bateman, Biett, MM. Rayer et Cazenave, et par M. Gibert , dont le Traité pratique des maladies spéciales de la peau , mieux relié à la science ancienne , plus nourri de ce que Montaigne eût appelé la moelle de l'érudition , est le meilleur guide que l’on puisse choisir pour l’étude des dermatoses.
Je viens de passer en revue une partie des œuvres où règne ce que j’aimerais à appeler Y Esprit de Y École de Paris, afin de montrer cet esprit en action, de le faire juger par ses actes et sur pièces. Parmi les auteurs illustres que j’ai cités , la plupart ont été mes maîtres , vies maîtres de bonne mémoire, comme Lanfranc le disait de Guillaume de Salicet, son maître. Il est aujourd’hui de mise de dénigrer l’École de Paris et d’en renier les doctrines. Quant à moi , je puis , après vingt-cinq années de pratique , porter ce témoignage que je n’ai jamais eu à me repentir , dans l’exercice de la médecine, de m’être laissé guider par le souvenir des leçons orales de mes maîtres et par la lecture assidue de leurs œuvres écrites ; et je me fais encore aujourd’hui un honneur et un devoir de regarder comme un père chacun de ceux qui mont enseigné cet art (Hippoc. Le Serment).
Il en est un surtout, sans cesse attaqué, contesté , et pour lequel la justice et la postérité sont bien lentes à se faire : j’ai nommé Broussais. Et cependant, que d’idées neuves, vraies, pratiques, que de modes de traitement plus judicieux , plus efficaces n’a-t-il pas mis en circulation ! Mais ces idées justes , ces heureuses indications de thérapeutique , devenues usuelles et vulgaires , sont comme une monnaie courante dont le maniement continuel a effacé l’efii-
gie et le nom. Tu trouveras sur les rayons de ma bibliothèque l’œuvre médicale de ce praticien , placée à côté des écrits
INTRODUCTION
Ul V.- O |y* il b grands médecins, qu’il égale ou qu’il surpasse. Ne crains pas de le lire et de le méditer , malgré ses erreurs et ses exagérations, que je n’hésite pas d’ailleurs à reconnaître. Erreurs, exagérations inséparables des élans vigoureux de ces vastes intelligences, une condition peut-être de leur génie. A la médiocrité seule appartient le privilège de ne pas commettre de grands écarts , et de se tenir , par un prudent terre à terre , constamment plus près de la vérité pratique : que ce soit notre dédommagement et notre consolation ! (1)
Au surplus , tu trouveras un correctif puissant à des doctrines trop exclusives , un point d’appui solide pour t’arrêter sur la pente où Broussais et un certain nombre de ses disciples se sont laissé entraîner trop loin , tu trouveras ce modérateur dans l’étude et la méditation des doctrines de l’École de Montpellier. Je ne saurais mieux exprimer la haute estime en laquelle je tiens aussi cette École, qu’en reproduisant ici un hommage dont elle s’enorgueillit, et qui en caractérise l’esprit :
« C’est par la recherche des principes les plus élevés de la médecine considérée comme science et comme art , et par la bonne critique historique et philosophique des divers systèmes, que la Faculté de Médecine de Montpellier s’est constamment distinguée des autres grandes Écoles de médecine. » ( Rapport au Roi , par M. Guizot , ministre de /’ Instruction publique.)
J’aurais désiré procéder à l’égard de la moderne Cos comme je l’ai fait à l’égard de l’École de Paris. Malheureusement , depuis la fin du siècle dernier et le commencement
(I) J’écris ces lignes sous le ciel d’Avignon, in aere Avenionense , qu’épure et qu’avive l’impétueux vent du nord , au milieu d’un peuple ardent et vivace qu’abreuve un vin généreux et qui se nourrit de mets aromatisés et excitants; d’où une prédominance d’affections inflammatoires et d’irritations pulmonaires et gastriques; et je les écris dans la prévision que tu exerceras dans le lieu même où j’exerce.
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(Je celui-ci, l’École de Montpellier a produit peu de grands ouvrages. On dirait qu’elle se pique de donner peu à lire, beaucoup à réfléchir. Les oeuvres de Barthez, celles de M. le professeur Lordat , commentaire toujours refait et toujours nouveau des idées du maître ; le Traité des fièvres de Grimaud ; la Doctrine générale des maladies chroniques de Dumas ; les œuvres de Bordeu, étincelantes de verve et d’esprit , mais plus riches peut-être en idées cnidiennes qu’en idées hippocratiques; Y Exposition de la Doctrine médicale de l'École de Montpellier par Frédéric Bérard, sorte de compromis entre les deux Écoles, que Corvisart et Laennec eussent signé, et que lesultra-Barthéziens ne sauraient accepter sans réserve : voilà , avec quelques ouvrages moins importants, le fonds scientifique offert à tes lectures et à tes méditations par l’École dont il me reste à t’esquisser les idées de théorie et de pratique. Ces idées, après Fréd. Bérard, nul ne les a exposées avec plus de clarté que Cayzergues, dans son Discours sur les systèmes en médecine , et M. le professeur Golfm, dans ses Études thérapeutiques sur la pharmacodynamie: M. Golfm, un de ces hommes excellents qui, non moins éminents par la dignité de leur caractère que par l’étendue de leur savoir, perpétuent la race des Fernels et des Baillons. C’est à ces sources qu’il faut puiser la connaissance pleine et entière de la doctrine de l’École de Montpellier. Je voudrais cependant essayer de la resserrer en quelques lignes et de la résumer dans une formule abrégée. Peut-être serait-ce y réussir que de retourner la célèbre phrase de Bichat en la modifiant ainsi :
Qu est la connaissance du siège de la maladie , si Von est dans l’ignorance de l’ affection morbide?
L’affection morbide, voilà , ce me semble, la clef de voûte de l’édifice pathologique de la moderne Cos.
« Il importe de distinguer la maladie de l’affection , dit Cayzergues. La maladie résulte du concours de plusieurs
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symptômes par lesquels elle se manifeste. L’affection est cette modification de l’organisme vivant qui constitue la nature réelle de la maladie , en établit le caractère et peut seule être la source des indications thérapeutiques fondamentales. La maladie n’est que la manifestation ou l’expression d’un état intérieur qui en est la cause. Celui-ci est l’affection. » {Des systèmes , etc. p. 102.)
L’action des causes de maladie , tant internes qu’externes^ porte primitivement sur cet organisme vivant. Il n’y a d’exception que pour les lésions physiques. Le trouble et le désordre matériels de l’organisme ne sont que secondaires.
À ce point de vue, la fièvre n’est point le retentissement produit dans l’organisme par la souffrance primordiale d’un tissu ou d’un viscère : elle est le résultat de l’affection de l’organisme entier , un acte , une fonction (comme disent Cayol et M. Gihert (1 ) ) de cet organisme, ayant sa raison d’être en dehors de l’organe , et un but déterminé , une marche vers ce but, jusqu’à un certain point indépendante. Ainsi, ce ne sera pas dans l’état de telle ou de telle partie, ce sera dans la nature et le caractère de l’affection qu’il faudra chercher la nature et le caractère des pyrexies et des phlegmasies aiguës. Car autre est la fièvre inflammatoire, autre est la fièvre bilieuse, autre est la fièvre des prisons, etc. La pleurésie bilieuse ne saurait être confondue avec l’inflammatoire , la pneumonie gangréneuse avec la pneumonie nerveuse. A. Montpellier, on préfère même dire fluxion de poitrine que pneumonie, afin d’éviter une expression verbale qui semblerait préjuger la nature de l’affection ; on airne également à y dire fièvre pneumonique, fièvre rhumatismale, érysipélateuse, etc, etc.
Dans les maladies chroniques , l’affection est encore ce qui, comme dans les maladies aiguës , détermine le fond.
(I) Voir La Revue Médicale de Paris , n" du 15 avril 1855.
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l’essence de la maladie , son idiosyncrasie , fond souvent très-divers sous des apparences symptomatiques semblables. Ainsi, l’ulcération scrofuleuse, l’ulcération dartreuse, l’ulcération syphilitique, peuvent, à un moment donné de leur évolution , ne porter en elles aucun caractère distinctif, et ne constituer qu’un symptôme muet , une manifestation trompeuse. Il faut remonter à l’affection , c’est-à-dire à la diathèse scrofuleuse , dartreuse, syphilitique, pour déterminer la nature réelle de la maladie et en déduire une thérapeutique convenable.
« Le médecin ne doit se servir des caractères que la maladie présente que pour découvrir l’affection , c’est-à-dire cette modification , soit des forces, soit des solides, soit des fluides , qui est le principe de la maladie et le sujet de l’indication. » (Cayzergues. Ibid. p. 105.)
Je m’abstiens à dessein de toute expression qui pourrait rappeler les questions brûlantes du vitalisme et de Y organicisme, questions qu’aiment à débattre les ferrailleurs (1) des deux Écoles , et dont je suis loin de nier l’intérêt et la portée. Mais , m’étant placé, avec toi , à l’entrée de la carrière médicale , il y aurait peu de convenance , ce me semble , à mettre ici sous tes yeux le spectacle de discussions passionnées, où , dans ses prétentions exclusives , chaque lutteur se pose comme seul possesseur de la vérité et la dénie à son adversaire ; tandis que le combat , sans cesse renouvelé depuis que la médecine existe , sous des noms et sous des drapeaux différents , laisse , après plus de deux mille ans de disputes et de querelles , la victoire encore indécise entre les camps opposés. Naturisme d’IIippocrate, théorie des atomes , dogmatisme , empirisme , humorisme galénique , chémiâtrie de Paracelse , archéisme de Van-Helmout,
(1) O n a toujours aimé un peu h ferrailler dans notre École; c’est un des effets du climat (Frcd. Bérard, f)oct. Méd. de l’Êc. de Montp. p 66).
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animisme de Stahl , solidisme d’Hoffmann, mécanisme de Boerhaave , vitalisme de Barthez, chimie vivante de Broussais , explications sans cesse présentées , jamais acceptées de cette énigme , le fait de la vie , dont Dieu s’est réservé le secret.
A peine mettras-tu le pied sur le domaine médical que tu trouveras le vitalisme et Y organicisme dressés , comme deux phares , l’un à Montpellier , l’autre à Paris. On te criera bien haut , et il te semblera peut-être au premier coup d’œil j qu’un abîme existe entre les deux. Qu’il me suffise de t’assurer qu’au fond la distance qui les sépare est plus apparente que réelle. Barthez n’a-t-il pas dit que la cause de la vie nous était absolument inconnue ; qu’elle pouvait être distincte de la constitution matérielle des organes, comme n’en être peut-être qu’wne modalité ? N’a-t-il pas réduit la valeur et la portée de l’expression de principe vital, qu’il créait , à la valeur et à la portée d’un x algébrique ? Son profond génie sommeillait-il , lorsqu’il lui dictait ces prudentes réserves ?
Les organiciens les plus déterminés admettent une différence radicale entre les corps en possession de la vie et le cadavre rendu aux lois de la nature morte. Mais cette vie , ils n’en peuvent, disent-ils, saisir les manifestations et juger les actes en dehors et à part du support sensible , de l’organisation matérielle, à laquelle elle est intimement unie. Le mot de modalité leur plaît fort. Où est la barrière ?
La voici : Montpellier , à force de se préoccuper de la cause de la vie, et de s’absorber dans la contemplation et la recherche de Yx vital , en est arrivé à en isoler le principe , à lui créer une existence distincte, à le substantialiser, et à lui attribuer, comme substance, des modifications, des altérations, des affections, j’irai presque jusqu’à dire matérielles. La théorie de l’affection morbide , dans certains cas , participe elle-même, jusqu’à un certain point, de cet esprit
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de spéculation et d’hypothèse , de celte séparation des actes de la vie d’avec sa gangue matérielle. Le double dynamisme de M. le professeur Lordat est l’aveu, la proclamation de ce divorce.
Paris donne dans un excès contraire , et à force de chercher le secret de la santé et de la maladie dans les formes tangibles, visibles, accessibles à de grossiers instruments , en est arrivé , de son côté , à trop matérialiser la vie , à en oublier certaines conditions essentielles , à trop confondre l’être désorganisé avec l’être vivant , à trop expliquer l’homme physiologique et pathologique par les investigations de sa dépouille mortelle.
Entre ces deux extrêmes , l’abime reste ouvert.
Quelques efforts que l’homme fasse , la cause de la vie et l’essence de la maladie demeurent des mystères impénétrables. Mais, comme tout travail ne saurait être frappé d’une stérilité absolue, ces ardentes dissensions mêmes ont tourné au profit de la science. Montpellier, fidèle à l’esprit de la première des deux grandes époques médicales , continue , développe , complète l’œuvre d’Hippocrate , et excelle à saisir ce que les fonctions hygides et morbides de l’agrégat vivant offrent de commun , de général , d’universel : synergies , sympathies , mouvements d’ensemble , actes créateurs , conservateurs et réparateurs , réactions fébriles , diathèses chroniques. Paris , s’inspirant du génie moderne , et s’identifiant avec l’esprit de la seconde époque, s’illustre par l’appréciation sans cesse plus exacte , par la vue de plus en plus distincte des phénomènes , des troubles et des désordres organiques locaux , qu’il considère comme le point d’origine, ou l’aboutissant final de la presque universalité des maladies.
Ramenés sur le terrain plus ferme de la médecine pratique, les grands médecins , disons mieux , les bons praticiens de l’une et de l’autre École, nonobstant quelques dif-
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férences de langage , se rapprochent de si près que Ton dirait qu’ils vont se confondre. En les réunissant , on voit qu’ils s’éclairent , se complètent mutuellement et se fusionnent en un tout des plus riches et des plus harmonieux.
Libre d’une préférence exclusive tu devras , mon fds , t’efforcer d’embrasser avec la vue synthétique des maîtres du Midi , les phénomènes d’ensemble , les troubles généraux , et de poursuivre avec le scalpel analytique des maîtres du Nord , les secrets de l’état local. Arme-toi de la balance du physicien , des réactifs du chimiste , de la lentille des micographes , afin de saisir et de déterminer les variations des solides , des liquides et des fluides gazeux.
Convenablement instruit et préparé parce double enseignement, tu pourras enfin aborder le lit des malades.. Là , le doigt sur la veine et la main sur la partie souffrante , combine l’analyse et la synthèse , pour bien établir les rapports de l’état général et de l’état local , leur indépendance ou leur solidarité, leur prédominance constante ou alternative : œuvre tout à la fois d’érudition, de science, d’instinct et de tact, où l’on ne saurait complètement réussir si l’on oublie un seul instant que la maladie est, ainsi que la vie, selon la belle expression métaphorique d’Hippocrate, un cercle oh chaque partie est à la fois commencement et fin , et ^ ajouterai-je, dont l’état général et l’état local sont la circonférence et les rayons.
Ï1 est un département de la pathologie où les troubles universels et les dérangements survenus dans l’ensemble des fonctions, tiennent la première place, et où les indications fondamentales du traitement se tirent principalement de la détermination de l’état général , de la modification essentielle subie par l’agrégat entier, du génie de l’affection morbide régnante. Je veux parler des maladies populaires, épidémiques, désignées aussi sous les noms de constitutions médicales, constitutions épidémiques , annuelles , saisonnières, etc.
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L’honneur de la découverte des constitutions épidémiques revient au père de la médecine : c’est Hippocrate qui, le premier , a mis en lumière l’influence que les changements alternatifs , le cours régulier ou les vicissitudes des saisons et les intempéries de flair, exercent sur le nombre, l’espèce et la nature des maladies. Il a posé les fondements de cette doctrine dans un certain nombre de ses Aphorismes (Section III. Aphorismes 1, 2, 3, et 8.), et élevé sur ces fondements l’admirable édifice du premier et du troisième livre de ses Épidémies. Dans les temps modernes, Baillou fut le premier à ramener l’observation dans la voie, trop longtemps abandonnée , que le génie d’Hippocrate avait ouverte. Son livre des Epidémies et Éphémérides a été composé par lui dans l’esprit du divin vieillard, et écrit d’après les modèles contenus dans la collection hippocratique.
« Cette doctrine a été bien suivie par Baillou, qui paraît être le plus grand des médecins (c’est Barthez qui lui rend cet hommage) , et supérieur même à Sydenham , malgré tous les éloges exclusifs qu’ont fait donner à celui-ci le zèle patriotique des Anglais , les suffrages de quelques médecins célèbres et la routine d’adulation de tous les autres. » (Barthez, Discours sur le génie d’IIippocrate.) (1)
L’appréciation des variations météréologiques et de l’influence qu’elles exercent sur les maladies régnantes, et qu’elles exerceront sur les maladies des saisons ultérieures, a une valeur capitale.
« Celui qui se livre à l’exercice de la médecine , s’écrie
(1) « On ne peut dire que Baillou soit inférieur à Sydenham pour la sagacité d’observation , avec laquelle d’ailleurs il a embrassé un beaucoup plus grand nombre d’objets importants de médecine pratique.
« Baillou l’emporte totalement, quant à l’érudition nécessaire en médecine, sur Sydenham, qui n’a tiré aucune lumière de l’anatomie pratique , et que son défaut de lecture a privé des secours qu’il eût reçus des médecins hippocratiques et des bons observateurs qui l’avaient précédé. » (Barthez , loc. cit. p. 19.)
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Bâillon clans son Épître au lecteur , sans se préoccuper de l’étude des saisons , étude non moins importante pour traiter les maladies que pour les connaître , se conduit comme le voyageur qui entreprend un voyage sans s’enquérir de la route qu’il doit suivre.
« Par contre , ceux-là sont convenablement préparés aux fonctions de notre ministère , qui se sont familiarisés avec la connaissance des constitutions antérieures et la prévision des constitutions prochaines , de manière à ne pas crier à la nouveauté , lorsque des maladies se présentent avec tel ou tel génie.
« C’est pourquoi j’ai noté les changements annuels des saisons , leurs états rares et leurs variations , afin d’en conserver le souvenir et de le faire servir au profit de l’art que je cultive. »
Je ne voudrais pas exposer ici, même en abrégé^ la doctrine des constitutions épidémiques. M. le professeur Fuster a consacré à ce sujet un livre digne des grands médecins dont il expose les idées et commente les écrits : Le Traité des maladies de la France dans leur rapport avec les saisons. Mais je ne puis me défendre d’emprunter à cet excellent ouvrage quelques passages qui résument les points essentiels de cette doctrine, et qui montreront la part que notre Baillou a prise à sa fondation.
Le fond des affections populaires est le même , les formes seules sont sujettes à des changements. « Le fond d’une affection, écrit M. Fuster d’après l’École de Montpellier, c’est sa nature intime , le soutien des symptômes , la hase des indications ; la forme, c’est son enveloppe, ses dehors et ses apparences, et, pour ainsi dire, son écorce. Le fond de l’affection est le produit de la constitution médicale; ses expressions ou scs formes dérivent plutôt des circonstances , de la diversité des lieux et des sujets. Les formes de l’affection varient par mille causes ; son fond ou sa nature reste
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invariable, tant que la eonstitution épidémique ne se modifie point. Cette distinction du fond et de la forme est le trait le plus important de l’histoire de ces affections. Citons Baillou.
« Pendant le printemps de 1578, il régnait à Paris une affection catarrhale inflammatoire. Cette affection populaire se montrait indifféremment avec un grand nombre de formes et dans des sièges très-différents. Elle attaquait tantôt la gorge, la trachée ou les bronches, tantôt la plèvre et les poumons, du côté gauche principalement, tantôt la conjonctive,, tantôt une autre région. La diversité de ces parties était la source de la diversité de ses expressions. De là des ophthalmies , des odontalgies , des quintes de toux , des pleurésies , des douleurs costales , etc. Cependant l’affection régnante conserva toujours la même nature , sauf une interruption de quelques jours , jusqu’aux mois de juillet et d’août.
« Dans l’été de 1579, les maladies populaires se présentèrent à peu près avec les mêmes symptômes et dans les mêmes organes. Il y eut aussi des douleurs de côté , des maux de gorge, des odontalgies, etc. Malgré la conformité de leur siège , de leurs symptômes et de leurs lésions cadavériques (car on ouvrait dès lors beaucoup de cadavres), la nature de ces maladies était très-différente , puisqu’en 1578 elles exigeaient les antiphlogistiques, et qu’en 1579 les antiphlogistiques ne convenaient point, si ce n’est peut-être au commencement. C’est que les premières étaient veineuses et les secondes gastriques , comme aurait parlé Baillou. Nous pourrions reproduire toutes les observations de ce grand maitre, si ces deux exemples ne prouvaient pas suffisamment qu’il distinguait avec un soin extrême la nature essentielle et les formes de ces affections. » (Fustcr. loc. cit. p. 132,157 et 138.)
Le règne d’une constitution épidémique peut ne pas dépasser la durée d’une saison, ou se prolonger pendant plu-
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sieurs saisons, pendant une année entière, et même pendant une longue série d’années. Dans ce dernier cas, elle a reçu le nom de constitution épidémique fixe ou stationnaire. La réalité de leur existence a été mise hors de doute par l’expérience et le témoignage de grands observateurs, tels que Sydenham , Ramazzini, Stoll, Raymond (de Marseille), etc.
La persistance de certaines constitutions pourrait expliquer en partie les succès obtenus, suivant la prédominance de l’élément bilieux, nerveux, asthénique, ou inflammatoire, avec les vomitifs par Stoll , l’opium par Huxham , les excitants et les toniques par Brown , les antiphlogistiques par Broussais, etc. ; comme elle expliquerait aussi la direction diverse de leurs idées théoriques et pratiques, et l’enthousiasme avec lequel ont été accueillis leurs systèmes, quelque absolus et exclusifs qu’ils fussent. Ce qui a fait leur force , c’est qu’ils étaient en possession d’une vérité. Mais cette vérité n’était que de leur jour et de leur heure , si je puis m’exprimer ainsi : differente de celle de la veille, elle pouvait ne pas être celle du lendemain. Leur tort fut de généraliser et d’étendre à toutes les maladies, et aux maladies de tous les temps, un fait réel, actuellement vrai, mais d’une durée limitée.
Quoi qu’il en soit , je ne saurais trop insister , mon fils , sur la nécessité de te rendre de bonne heure familières l’histoire des constitutions médicales et la lecture des épi— démisles. La méditation de leurs écrits est, à mes yeux , pour le jeune médecin , l’aliment qui donnera le plus de vigueur et d’étendue à son intelligence, et qui mettra entre ses mains, pour l’exercice' de son art, les armes les mieux trempées. C’est la source où il puisera avec le plus d’abondance cette chose si rare et cependant si nécessaire, le tact médical , qui n’est peut-être que la vue rapide et distincte des rapports réciproques de l’état général et de l’état local.
On se tromperait étrangement si l’on s’imaginait qu’une
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maladie épidémique est une chose exceptionnelle qu’il est bon de saisir et de pénétrer , au moment de son passage mais dont la connaissance acquise ne saurait , plus tard , être d’aucune utilité dans la vie médicale ordinaire. Loin de là, l’épidémie n’est , en réalité, que la maladie sporadique accrue , grossie, développée outre mesure, portée à sa plus haute puissance. Elle n’en est en quelque sorte que l’exagération. L’épidémicité fait pour une maladie ce que fait le microscope pour les objets placés sur son objectif : elle lui donne des proportions telles que l’œil de l’intelligence en découvre mieux les caractères distinctifs et la nature cachée.
A son tour , le fait sporadique n’est jusqu’à un certain point qu’un analogue de la maladie épidémique , se présentant isolément, avec des proportions plus ou moins réduites. Il n’en conserve pas moins une physionomie, un type, une nature qui déterminent son espèce et son traitement , et il ne faut pas un œil très-exercé et une grande érudition pour découvrir entre l’un et l’autre une corrélation intime de caractère , de nature et de génie morbides. Cette corrélation ressort avec évidence de la décomposition du fait sporadique et du fait épidémique, en ce que l’on a appelé
les éléments de la maladie : on retrouve dans l’un et dans
l’autre les mêmes éléments.
Or , l’élément qui donne à chaque épidémie sa physionomie propre, ne varie pas à l’infini. On peut diviser les épidémies de la manière suivante :
À. Épidémies dans lesquelles domine l’inflammation , la phlogosc. Telles furent la constitution de l’hiver de 1575 , celle de l’été de 1575, et celle du printemps et de l’été de 1570, décrites par notre Baillou. Telles furent aussi la plupart des constitutions dont Sydenham a tracé le tableau. C’est le règne du mode fort de Raymond (de Marseille). La phlogosc était le fond des maladies observées par Broussais
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dans les armées de la République et de l’Empire , et avant lui ^ de celles traitées à l’hôpital Marie-Thérèse par de Haen , dont la thérapeutique , toute composée d’antiphlogistiques et d’émollients ^ a tant de rapports avec celle du professeur du Val-de-Grâce, qu’il ne serait peut-être pas déraisonnable de l’en regarder comme le précurseur. Les œuvres de Broussais forment le répertoire le plus complet de cette constitution.
B. Épidémies où domine l’état catarrhal des membranes soit muqueuses, soit séreuses, pulmonaires, gastro-intestinales, oculaires , etc. , etc. Elles confinent aux précédentes et pourraient n’en être qu’une sous-division. Baillou décrit une constitution catarrhale simple , celle de l’été de 1573, de l’hiver de 1573 , de l’été de 1578 et de l’été de 1579 ; et une constitution où l’élément inflammatoire s’unit à l’élément catarrhal , celle de l’automne de 1574 et de l’automne de 1576. Dans cet élément catarrhal vient se fondre ce que les anciens désignaient par les mots Ü a ffection rhumalique, fusion qui paraîtra légitime, si l’on considère la part que prennent aux expressions symptomatiques de l’affection catarrhale les souffrances musculaires et arthritiques. Les affections catarrhales forment la classe la plus nombreuse des constitutions épidémiques. Cayzergues a donné , dans son Rapport présenté à M. le Ministre clés Travaux publics , île l’ Agriculture et du Commerce , une description qui peut servir de modèle , de la plus commune des épidémies de ce genre , la grippe , ou influenza , qui , à plusieurs reprises , s’est étendue avec une inconcevable rapidité sur les quatre parties du monde. Notre Baillou a, le premier, esquissé le tableau de ces épidémies catarrhales et nerveuses , qui , sous le nom de coqueluche, moissonnaient, à l’époque de leur apparition, la plupart de ceux qu’elles frappaient, hommes et enfants, et qui, de nos jours encore, moins graves et moins dangereuses, présentent une si désespérante ténacité.
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Baillou en a fait ressortir, d’un seul trait, le signe pathognomonique : « Dans la coqueluche , appelée aussi quinte , quintane , le poumon est si irrité que , dans les efforts qu’il fait pour détacher ce qui l’incommode , il ne peut inspirer et expirer l’air qu’avec difficulté : on dirait qu’il se gonfle ^ et que le malade, étranglé (ou près de suffoquer), sent son souffle arrêté au milieu du gosier. Pulmo ita irri taiur , ut omni contenlione nitens excutere id quod molestum est,nec admittat spiritum, nec vicissim facile reddat. întumescere videtur , et quasi stragulabundus œger mediis faucibus hœrentes spiritus habet. » (Épid. et Ephém. Constitutif) œstiva anni Domini 1578.)
C. Épidémies bilieuses où prédomine l’élément bilieux , la suractivité de l’appareil hépatique, la polycholie. L’automne et l’été de 1575 offrirent à Baillou une constitution de ce genre. Finke, Stracht, Tissot Guideti , etc., en ont exposé les caractères et l’ont poursuivie dans ses manifestations les plus variées. Le Ratio medendi de Maximilien Stoll en offre une admirable description, où le génie de la plus profonde observation est rehaussé par les plus brillantes qualités de style. Pourrait-on rattacher à cette classe la fièvre jaune , en la considérant comme la plus formidable expression de la constitution bilieuse ?
D. Épidémies mali moris , caractérisées par un fond d’adynamie, de putridité, d’ataxie, de malignité , par l’engourdissement et la stupeur où sont plongés les sens , et par la résolution radicale des forces ; malignité variable dans ses degrés et ses formes , identique dans son essence. La constitution putride de l’automne et de l’hiver de 1570 signalée par Baillou , en est un exemple , ainsi que celle qu’il désigne par l’expression de cacoelhe , qui lui est si familière , constitution qui régna pendant le printemps et l’été de 1571 , l’été et l’hiver de 1573 et l’été de 1574; et encore la constitution pestilentielle de 1580 et 1581 , qu’il se borne
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à indiquer. Cette classe embrasse, dans son cadre, depuis la fièvre typhoïde légère jusqu’à ces affections meurtrières comprises sous les noms de fièvre typhoïde grave , gastro-entérite grave , fièvre pestilentielle de Baillou et des anciens, fièvre des hôpitaux et des prisons, typhus, peste d’Orient , et , ajouterai-je , jusqu’à cette terrible peste noire du XIVe siècle , pneumonie gangréneuse , qui enleva à la terre les deux tiers de ses habitants.
E. Épidémies , enfin , où domine l’élément nerveux , et qui embrassent depuis le tétanos des soldats blessés jusqu’aux désordres physiques et moraux observés dans le moyen-âge et reproduits en plein XVIIe siècle : lycanthropie , délires , monomanie suicide , danse de Saint-Guy , convulsions, etc. , aberrations des sens ou de l’intelligence , que l’on voit encore se renouveler, par intervalle, sur un théâtre plus borné, sous forme d’épilepsie ou de vésanies, et qui ont leur source dans les ébranlements qu’éprouve l’âme au milieu des bouleversements politiques , ou simplement dans ce penchant irrésistible qui porte celui qu’Aristote appelle Y animal imitateur à répéter les sensations et les actes de ses semblables. On pourrait rapprocher de cette classe ces apoplexies , ces morts subites si fréquentes en Italie à l’époque où écrivait Baglivi , et , jusqu’à un certain point , cette terrible et soudaine sydération du système nerveux, qui, dans le choléra asiatique, fait, en quelques heures , passer l’homme le plus robuste à l’état de cadavre noirâtre et glacé, quelquefois même sans l’épuiser préalablement par des évacuations profuses et irrésistibles.
Ces éléments, ces états morbides, on les retrouve, je le répète, dans les cas isolés de la pratique commune , suivant les conditions de force ou de faiblesse individuelle , de tempérament, de mœurs, suivant les habitudes de vie , de régime , les influences de localité, les dispositions morales du malade, conditions qui remplacent, dans la palhogénie
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sporadique, les influences générales, atmosphériques, cosmiques , telluriques , appréciables ou inconnues , génératrices des petites et des grandes épidémies. Ainsi , pour ne citer que la péripneumonie , ne s’en rencontre-t-il pas de franchement inflammatoires, et que la saignée arrête, jugule en quelques jours ? ne s’en présente-t-il pas de catarrhales, pcripneumoniœ nothœ , de rhuma tiques , comme disaient les anciens, de gastriques, comme les appelle Baillou, où la saignée échoue,, et où réussissent les évacuants , les incisifs et les sudorifiques , et dont Fouquet a donné des exemples dans ses Observations sur la constitution des six premiers mois de l’an V à Montpellier ? N’est- il pas arrivé à tous les praticiens de rencontrer la pneumonie bilieuse de Stoll , et d’y constater les bons effets des éméto-cathartiques? La pneumonie gangréneuse même , bien que plus rare , a été maintes fois observée , et le quinquina a été la meilleure arme à lui opposer. Souvent , dans ce cas , la rapidité de la mort n’a-t-elle pas reporté les souvenirs du médecin vers l’épidémie de 1348? Chez certaines personnes dont le système nerveux est d’une susceptibilité et d’une mobilité extrêmes, l’opium, lorsqu’elles sont atteintes d’une fluxion de poitrine, n’a-t-il pas sa place dans le traitement, et ne retiret-on pas de son emploi les avantages qu’en retirait Huxham ?
Je puis donc répéter , sans être accusé de soutenir un paradoxe , que les maladies sporadiques et les maladies épidémiques, quoiqu’en apparence placées aux extrémités de l’échelle pathologique , se relient entre elles et s’éclairent mutuellement : on dirait que c’est le même objet qui se présente à l’œil de l’observateur ; mais regardé par le petit ou par le gros bout , s’il m’est permis de hasarder cette comparaison familière.
Je m’arrête. Cédant à l’enchaînement des idées et à l’entraînement des sujets qui se pressaient sous ma plume, j’ai poussé plus avant et plus loin que je ne me l’étais d’abord
INTRODUCTION
proposé, et qu’il n’était peut-être convenable, l’excursion que je désirais faire dans quelques parties du domaine de l’art , pour te faire connaître l’excellence de cet art, et la solidité des bases sur lesquelles reposent la science médicale ancienne et la moderne.
Je t’ai dit, en commençant, les devoirs que t’imposera , envers toi-même et envers la société , l’exercice de notre
noble , mais pénible profession. L’indication de ces devoirs serait incomplète , si , avant de terminer , je ne touchais quelques mots d’un point des plus délicats , je veux parler de tes rapports avec tes confrères.
Ces rapports s’établissent dans deux circonstances principales : 1°. lorsqu’un cas grave et difficile réunit plusieurs médecins au chevet d’un malade ; 2°. lorsque » consulté dans son cabinet , l’homme de l’art doit remettre à un malade étranger son opinion personnelle dans un écrit destiné à être mis sous les yeux du médecin ordinaire.
Au début de cette Introduction , j’ai , pour mieux t’instruire, laissé le plus souvent que j’ai pu la parole au Père de la médecine antique : je suis heureux de trouver dans les œuvres de mon auteur deux passages qui ont trait à l’objet dont il me reste à te parler, et de pouvoir , en finissant , te faire entendre la voix de celui que je considère , à juste titre, je pense , comme le Père de la médecine moderne , je n’ose dire du divin , mais du sage, de l’bonnête Baillou.
<r Modeste , un médecin ne rougit pas , quelle que soit l’étendue de sa science,, d’apprendre des autres quelque chose encore (Conseil 49. Livre 2.) , à l’exemple de Socrate qui , déjà très-savant , répétait qu’il savait peu de chose , et qui , se considérant toujours comme trop pauvre pour ne pas beaucoup étudier, se fit si riche pour enseigner aux autres , car le désir d’apprendre est la lumière qui conduit à la connaissance consommée des choses. L’ignoraid ne doute de rien ; il a seul la science en partage : absorbé
I INTRODUCTION
dans son amour-propre, il n’a qu’un orgueilleux dédain pour les œuvres d’autrui, qu’il rabaisse ou qui le font sourire de pitié. Bien différent est le bon médecin au cœur plein d’urbanité, de candeur et de franchise [Conseil 36. Livr. 3). Dans les cas difficiles, il n’hésite pas à recourir aux lumières de ses confrères , car il sait que la vue d’un seul homme est moins clairvoyante que la vue de plusieurs hommes réunis, et que plusieurs pieds vont plus loin qu’un seul [Cons. 29. Liv. 3). Entre gens honnêtes, étrangers à tout sentiment bas , à toute passion mauvaise , une divergence d’opinions loyalement exprimée doit être non moins bien accueillie qu’une flatteuse approbation , le seul but d’une consultation étant la recherche et la découverte de la vérité poursuivies avec bonne foi et sans ambitieux désir de censure. Car la connaissance des choses est si difficile que, dans l’obscurité , la clarté même est incertaine et vacille. » [Ibidem.)
Ne reconnaît-on pas à ce langage le bon médecin au cœur plein d’urbanité , de candeur et de franchise ? Le second point n’est pas traité avec moins de délicatesse et de droiture :
« Voir de ses propres yeux est, pour le médecin qui assiste le malade , le moyen de redresser ou de confirmer son opinion. L’absence est pour le médecin que l’on consulte au loin une condition de doute et d’hésitation. Le médecin ordinaire pèse juste ; le médecin du dehors ne peut donner que des conseils approximatifs ou incomplets ; il ne peut , par lettre , fixer le moment du repas et du bain : il faut avoir pour cela le doigt sur la veine. C’est un ancien proverbe , que le gladiateur prend conseil de l’amphithéâtre, se décidant d’après l’expression du visage, un mouvement de la main, une inclinaison du corps de son adversaire. Il est impossible de prescrire et d’ordonner , en termes généraux , ce qui convient le mieux. Ce que je dis
INTRODUCTION
du médecin du dehors s’applique aux médecins qui viendront après nous. Comment établir longtemps d’avance ce qu’il faudra faire, quand et comment il faudra le faire , lorsque le parti à prendre dépendra des circonstances du moment ? Pour saisir l’ occasion favorable , a dit Sénèque dans ses Lettres , la présence même ne suffit pas : il faut la vigilance. C’est donc au médecin ordinaire à juger de l’opportunité , à lui seul d’ajouter , de retrancher suivant le lieu , le temps, le malade et le génie de la maladie (Cons. 24. Livr. 3). Le médecin habituel et ami de la maison , connaît mieux, d’après le tempérament de son client, le moyen de le préserver des maladies qui le menacent et de le débarrasser de celles qui l’atteignent, car il est plus facile de tenir la porte fermée au mal que de le chasser quand il s’est introduit. Le médecin ordinaire y réussit mieux que le médecin étranger. A égalité de science, le médecin qui est votre ami vous sera plus utile. C’est pourquoi Cicéron recherchait dans son médecin, non-seulement un homme instruit, mais encore un ami bienveillant et fidèle. » (Cons. 29. Liv. 3.)
Baillou mit toujours sa conduite d’accord avec ses paroles. Comme homme , il jouissait de l’estime la plus haute : il fut élu par ses confrères doyen de la Faculté de Paris. Sa sévérité dans les actes probatoires et dans l’argumentation des thèses, lui valut le surnom de fléau des bacheliers. Jaloux de la prospérité de la ruche médicale, il eût voulu en écarter tous les frelons. Il refusa d’être attaché à la Cour , pour rester le médecin de ses bourgeois de Paris. Et lorsque ceux-ci ouvrirent au Béarnais les portes de la ville , Baillou fut chargé par eux de présenter à Henri IV les clefs de sa capitale. Baillou était né en 1538 ; il mourut en 1616.
Comme médecin , il est au premier rang. J’ai cité l’bommage que lui a rendu Barthez. Un professeur de la même Ecole , l’auteur de la Doctrine des Maladies chroniques ,
INTRODUCTION
Charles-Louis Dumas , dans une lettre adressée au Journal de Médecine de Montpellier , a établi un long parallèle entre F Hippocrate anglais et l’Hippocrate français. Je passe sous silence les jugements portés par Dumas sur le médecin de Londres ; ils sont sévères jusqu’à l’injustice. Notre Baillou n’a pas besoin que , pour le grandir ,, on brise ou l’on abaisse le piédestal sur lequel la postérité a élevé l’illustre Sydenham: il n’a besoin que d’être mieux connu.
« Baillou fut supérieur par une érudition vaste et choisie qu’il eut l’art de répandre dans ses ouvrages et de tourner au profit de ses idées. La philosophie des anciens , qu’il fait toujours marcher à côté de la sienne , rend celle-ci plus instructive , plus imposante , plus digne d’être méditée et retenue. Les textes d’Hippocrate , qu’il invoque sans cesse à l’appui de ses principes., inspirent au lecteur plus de
vénération et de confiance Baillou interprète souvent les
textes qu’il cite d’Hippocrate , et comme il n’a pas de théorie à défendre, il n’a pas besoin de les altérer, de les contourner en mille manières pour y trouver ce qu’il a dessein d’y voir ; en sorte que ses interprétations sont toujours justes, précises, naturelles et jamais forcées ; il les étaie par l’autorité d’Hippocrate lui-même et par celle des anciens qui ont le mieux entendu cet homme incomparable ; il les enrichit , et les met à la portée du plus grand nombre ; il en facilite la lecture ; espèce de mérite dont la plupart des commentateurs ne semblent pas jaloux. Aussi pouvons-nous dire avec justice que Baillou, est non-seulement celui des médecins modernes qui a le mieux entendu Hippocrate , mais encore celui qui a le plus contribué à le bien faire entendre.
« Baillou n’est moins connu que parce qu’il y a moins d’esprits qui soient dignes de le connaître.
« Puissé-je déterminer quelques bons esprits à en faire l’objet de leurs méditations et de leur étude! »
INTRODUCTION
En traduisant les Épidémies et Éphémérides de Bâillon , je n’avais dans le principe qu’un but : celui de mieux connaître, grâce au commerce suivi, au contact intime qui devait résulter de mon entreprise , de mieux pénétrer , de me rendre plus familiers les idées , l’esprit , le génie de ce grand observateur. Si aujourd’hui je livre mon manuscrit à l’impression, c’est qu’il m’a semblé utile à notre littérature médicale, de mettre à la portée d’un plus grand nombre , en en facilitant la lecture , une œuvre qui est à la fois un excellent commentaire des doctrines d’Hippocrate , une étude profonde des constitutions médicales , et , ainsi que l’indique son second titre , Éphémérides , le journal d’un des plus grands maîtres de notre art.
Puissé-je, en vulgarisant cette œuvre , contribuer au retour qui s’opère vers l’étude , trop longtemps négligée , de cette médecine traditionnelle , de cette médecine où la science moderne doit se retremper , si elle veut sortir de ces alternatives d’élévation et de chute , de progrès et de recul, qui lui sont trop communes, et marcher d’un pas non moins ferme que rapide dans les voies nouvelles , mais incertaines, que tente incessamment le génie hardi et entreprenant des investigateurs de nos jours !
« Quand la pensée antique et la pensée moderne se trouvent en contact , elles se fécondent l’une l’autre » , a dit l’éminent traducteur des œuvres d’Hippocrate , M. Littré (Préface). « Il ne faut pas mettre les modernes en opposition avec les anciens, mais les relier entre eux, autant que faire se peut, par une filiation non interrompue. » C’est Baglivi, un novateur, qui s’exprime ainsi. Il faut se familiariser avec les livres des anciens hommes , ainsi que l’a dit Galien. Ce n’est qu’à cette condition que l’on devient bon médecin.
Avignon , le 10 juillet 185(5.
ET
EPHEMERIDES