‹ Epidémies et éphémérides. Traduites du latinChapitre 8 sur 24 · DEUXIÈME CONSTITUTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CONSTITUTION

L’an mil cinq cent soixante et onze , vers le mois d’août, époque où l’on fait un usage immodéré des fruits aqueux , il régna des coliques , des flux de ventre, des dyssenteries. Contre ces tortures abdominales, contre ces passions cœliaques, les remèdes ordinaires échouaient. Au déclin de la lune, il périt beaucoup de monde. Les fièvres étaient trèsdangereuses , aiguës , de mauvaise nature ; toutes s’étaient accompagnées d’exacerbations vespertines , de vomissements porracés de paraphrénésie , d’insomnie , d’anxiétés de presque tout le cortège „des constitutions pestilentielles. On observait une grande faiblesse du cerveau et du système nerveux. Le flux de ventre n’amortissait pas la fièvre. Les maladies étaient caco'dhes (malignes) ; nous perdîmes beaucoup de malades au moment où nous nous y attendions le moins. Chez un grand nombre , il y avait exulcérations de la gorge, saburres de l’estomac, impossibilité d’avaler

sans tenir la tête élevée, voix glapissante. C’est de ces derniers malades qu’IIippocrate semble avoir dit : Les exulcérations cle la gorge avec fièvre , c’est mauvais. S'i survient quelque signe fâcheux , il y a danger.

Vers le mois de septembre, beaucoup de femmes eurent un accouchement laborieux et finirent par succomber. La corruption des humeurs était à son comble. Je vis une femme, récemment accouchée, qui souffrait d’une douleur extrême à l’aine droite. Tout mouvement lui arrachait des cris ; elle avait de la constipation , de l’inappétence , une soif inextinguible. On accusait l’accoucheuse de s’être mal acquittée de ses fonctions. Les selles fournirent beaucoup de matières vertes. Le quinzième jour, une abondante matière purulente se fit jour par les organes sexuels ; un abcès s’y était formé. La malade guérit.

Une autre accouchée présenta à peu près les mêmes accidents : tuméfaction de l’hypocbondre , difficulté de respirer , douleurs très-fortes s’étendant delà hanche à l’épaule gauche , impossibilité de changer de place , de tousser et de tirer son baleine. La fièvre s’apaisait, la douleur reprenait ; des humeurs de diverse nature étaient vomies. Ces douleurs réclamaient-elles la saignée ? Si on la pratique , les lochies s’arrêtent. À ces cas se rapporte peut-être l’aphorisme : Dans les fièvres avec douleurs de côté peu fixes et en l’absence de tout autre signe indicateur , la saignée est nuisible , soit que le malade ait le dégoût , soit que V hypochondre soit météorisé (dans les Conques. n° 491). Et chez cette femme, il n’y avait pas de signes de pleurésie.

La violence d’une fièvre continue fit avorter une femme au cinquième mois. Les lochies coulèrent avec abondance. On soupçonna grandement qu’il existait chez elle une pneumonie. Comme si sa gorge eût été ulcérée , elle rejetait par la bouche une grande quantité de pus, sans effort , en toussant, à la première secousse de toux , soit qu’un abcès sié-

ET ÉPHÉMÉR1DES.

geât à la base de la langue , soit que les premières bronches des poumons eussent suppuré. Elle mourut. Je n’avais jamais observé rien de pareil. Il est à croire que la suppuration s’était emparée de la partie supérieure du thorax , et que le mal remontait plus haut que l’époque où nous le découvrîmes (A).

Chez les phthisiques, les dents deviennent noires. Cela tient-il à l’expuition catarrhale, ou plutôt à la corruption de leur haleine ? Si l’art leur rend leur blancheur, la souillure ne tarde pas à se reproduire (B).

Sous cette constitution , un grand nombre de personnes furent atteintes de fièvre quarte, qui, laissées sans remèdes, guérirent néanmoins presque toutes. Les malades à qui l’on prodigua les soins et les remèdes , périrent presque tous , surtout lorsqu’ils étaient maigris et bilieux, ces fièvres dépendant plutôt d’une bile brûlée que de la lie du sang. De là ressort la convenance d’agir avec douceur contre les fièvres quartes , de peur que des soins trop actifs ne soient plus nuisibles qu’utiles (C).

Ceux dont la tête fournit une desquammation furfuracée ne s’en portent que mieux. Ceux qui sont dans des conditions opposées , sont facilement atteints de maux de tête. Car les pores et les sutures restent fermés chez les uns, et librement ouverts chez les autres.

Dans le temps où règne la rougeole , il faut , lorsque les fièvres s’aggravent , faire surtout attention si l’aggravation est due à la suppuration de l’exanthème, ou si elle dépend d’une autre cause : dans le dernier cas , on devra s’abste-

nir de toute purgation ; dans le premier , on en retirera des avantages , car dans les exanthèmes , les cathartiques sont indiqués.

Hippocrate veut que l’on n’administre aux nourrices des jeunes enfants que les purgatifs que l’on administrerait à l’enfant lui-même. Ainsi les préparations de seammonée nui-

sent le plus souvent aux nourrices , et se mêlantau lait, déterminent des convulsions chez l’enfant.

Une tumeur que le fils d’un conseillerportaitsous l’aisselle, disparut. Des vomissements continuels et une douleur de côté se déclarent. La saignée apaisa les vomissements. La douleur reparut et s’étendit à l’estomac. On négligea d’administrer un purgatif que le médecin avait prescrit. La convalescence semblait se déclarer , lorsque la douleur se reproduisit encore à l’estomac. Il s’y fit un abcès. Les extrémités se refroidissent , la mort survient. Cacoethe. La purgation offrait la seule chance de salut (D).

Chez les mélancoliques, lorsque l’indication de la saignée se présente^ c’est le soir de préférence qu’il faut la pratiquer , moment de la journée où l’humeur mélancolique est en mouvement. Les saignées pratiquées le soir et la nuit occasionnent plus fréquemment des défaillances , non-seulement par suite de l’absence du soleil et de la prédominance de la pituite , mais aussi parce que les esprits ont moins de vigueur. Une petite quantité de sang débilite plus à ce moment qu’une grande tirée dans un autre moment.

Un pêcheur atteint d’bydropisie devint épileptique à la suite du transport de la matière sur le cerveau. Un abcès qui se forma dans les testicules et aux cuisses, le délivra et de l’hydropisie et de l’épilepsie , contrairement à cette sentence d’IIippocrate : Rien de plus dangereux que V épilepsie, quand quand elle est la suite de l’hydropisie (dans les Coaques).

D’où vient , demande-t-on souvent , qu’une demi-drachme de follicules de séné donnée en boisson par des bonnes femmes , produit plus d’effet que le double de cette dose préparé par un pharmacien ? Cela tient, peut-on répondre, à ce (jue les bonnes femmes la font bouillir et l’administrent dans une beaucoup plus grande quantité de liquide , dans huit onces, les pharmaciens , dans une beaucoup moins grande, dans trois onces. Mais, dira-t-on, l’énergie d’un médicament n’est-el le pas plus grande , concentrée que délayée ?

ET ÉPIIÉMÉ1UDES. H B

Dans les maladies fébriles de longue durée , il se produit souvent de l’hydropisie et un adème de tout le corps, ou de certaines parties seulement, la fièvre persistant. L’usage du vin est-il avantageux dans ce cas ? non certes , en raison de la fièvre ; et l’usage du bouillon ? non plus , car il accroît la sérosité. En présence de ces contre-indications , que faut-il faire ? La conduite à tenir est difficile , et les opinions des médecins sont divisées à ce sujet. Il faut se régler d’après l’indication la plus pressante, selon Galien.

D’où vient que la saignée fournit un sang louable , chez des malades dont les organes sont presque en putrilage , et que le sang se présente corrompu , chez d’autres malades dont les viscères sont très-sains ; que beaucoup de personnes ont le visage décoloré , pâle, jaunâtre , l’habitude du corps comme cachectique, dont la veine fournit un sang naturel , et que beaucoup ont le teint fleuri , l’habitude du corps parfaite , dont le sang s’offre bourbeux et corrompu? La réponse à ces questions n’est pas facile. Ainsi serait-ce parce que la pituite s’élabore dans le sang , que celui-ci se montre louable chez les personnes pituiteuses et décolorées (E) ?

ANNOTATIONS

(A) Hippocrate a décrit cette maladie au livre 2 des Maladies , et il l’appelle un ulcéré fistuleux des poumons.

(B) A ce phénomène se rapporte ce passage de Pline : Le feu ne peut attaquer les dents ; une pituite corrompue les creuse.

(C) Il est douteux qu’il faille purger dans la fièvre quarte. Si l’ennui et la fatigue d’une longue maladie deviennent insupportables , on purgera , afin que que la fièvre se transforme ou soit supprimée. Hippocrate veut que l’on donne un minoratif à l’approche de l’accès, et Gelse (Cliap.

16 , livre 3), que l’on fasse sortir la fièvre quarte de l’état où elle se maintient. Et, chose étonnante! bien que nous ayons le plus souvent observé le contraire dans la constitution que nous décrivons , la violence d’un événement quelconque fait cesser la fièvre quarte. Ainsi Fabius, dans un combat contre les Allobroges , fut délivré d’une fièvre quarte, et l’ardeur belliqueuse chassa l’ardeur fébrile ^ au rapport de Pline (Chap. 50 , livre 7). De même , Celse raconte que certains médecins, et surtout Pétrone, au moyen de cette méthode hardie (là où la raison échoue , souvent réussit la témérité) , débarrassaient les malades de leur fièvre quarte.

(D) Hippocrate , Sect. I. lib. 4. des Épidémies , dit : Les dépôts se font , ou par les veines, ou par les cordons [nerfs) > ou paries parties fibreuses , ou par la peau, ou par d’autres voies. Les dépôts se faisant plus basque la maladie sont avantageux j par exemple , les varices , les pesanteurs des lombes , à la suite d’affections siégeant en haut. Les meilleurs sont les dépôts se faisant en bas , au plus bas du ventre , et le plus loin de la maladie, ainsi que les dépôts par écoulement (Trad. de Littré).

(E) Comment ne s’étonnerait-on pas d’observer sur beaucoup de cadavres une grande quantité de graisse dans le ventre et dans toute l’habitude du corps , laquelle ne peut avoir été fournie que par un sang très-pur ; et en outre , une fermeté et une coloration des chairs parfaites , tandis que les viscères principaux , c’est-à-dire, le foie et la raie, se trouvent en putrilage ? Alors que la troisième coction n’achève pas le travail de la seconde, comment se fait-il que l’habitude extérieure du corps conserve sa couleur, ses qualités, son développement, bien plus, que les chairs soient garnies de plus de graisse, en présence de cette altération des viscères intérieurs , viscères qui sont la source et le laboratoire du sang et des autres humeurs ? Nous

ET ÉPHÉMÉR1DES. 421

avons rencontré souvent cet état chez l’homme. La brebis offre souvent une viande très-grasse, tandis que son foie est desséché et rempli d’hydatides et de calculs. Ce problème a causé bien des veilles et n’a pas encore reçu de solution. Cependant , je me hasarderai à donner à ce sujet mon opinion , en attendant qu’un autre en fournisse une meilleure.

Les parties extérieures du corps ont une force et une nature propres qui les régissent et les modifient ; elles ont un principe d’action à elles , qu’elles n’empruntent pas du foie , comme tous les organes empruntent du cerveau le mouvement et le sentiment. L’élaboration des sucs nourriciers se faisant en plusieurs points différents, une sorte de rosée en est détachée comme par un art chimique, et va former les chairs et la graisse. En outre , les parties extérieures sont exposées à l’air , lequel fait subir une dépuration aux éléments destinés à les réparer et à les accroître. En troisième lieu , le travail que ces parties accomplissent, l’exercice , le frottement qui engendre et entretient la chaleur, y opèrent encore une certaine purification , de telle façon que le sang, bien qu’entaché à son origine d’un principe vicié et morbide , est dépouillé de sa lie et de ses impuretés, par suite du changement de lieu, du travail , d’une élaboration multiple, et rendu par là plus pur, sans mélange. Ainsi , de même que les parties externes ont une nature particulière et des forces propres , spéciales , de même elles paraissent aussi avoir leurs maladies, en dehors de l’influence des partie» internes. Galien dit bien que les parties externes du corps sont naturellement plus faibles , puisque c’est sur elles que les parties internes, en raison de leur supériorité, de leur suprématie, portent et déposent leurs humeurs viciées; mais le même Galien ale premier avancé qu’elles ont une action intrinsèque, qu’elles ne tirent ni du foie ni d’aucun autre organe, et par suite

une nature, des fonctions, des forces, un génie et des maladies indépendants. Ce qui donne à Paracelse , cet esprit monstrueux , ce prodige , occasion de railler les médecins qui faisant tout remonter aux parties internes, les fatiguent et les épuisent par d’étranges évacuations , par de continuelles purgations , tandis qu’ils ne devraient au contraire s’occuper que des parties externes , sans tenir compte des viscères. Peut-être les faits ne manquent-ils pas, qui ne justifient que trop ce monstrueux esprit. Car il est trèsvrai que les parties externes ont leurs maladies propres. Cependant , de même qu’il ne faut pas jurer d’après la parole de Galien , quelque grand que soit son génie , gardonsnous de trop écouter et de trop applaudir Paracelse , cet ennemi juré de l’art médical. Tenons moins compte de celui qui parle que de ce qui est dit , et nous réduirons tout au pied de la raison.

Page 1