‹ Épigrammes de Jean-Baptiste RousseauChapitre 5 sur 8 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

UN Quiétiste ardent comme un tison Mettant un soir son rossignol en cage, Le corps en rut, l'esprit en oraison, Très-saintement dépêchoit son ouvrage, Et redoublant maint dévot culetage, L'esprit au Ciel sans relâche attaché : Dieu soit... Dieu soit... dit le saint Personnage, Dieu soit loué, je l'ai fait sans péché.

UN vieux paillard, qu'à Rome on accusoit De pratiquer l'amour antiphysique, "Vit à Paris un Prêtre qu'on cuisoit Pour même cas dans la place publique. Hélas, dit-il, le paurre Catholique, Que n'est-il né Romain ou Ferrarois ?

Pour un écu la Taxe Apostolique

L'auroit absous du moins quatre ou cinq fois.

FRÈRE Conrard, Hermite plein de suc, Trouvant au lit une Dame discrette.

Lui fit tourner l'anagramme de lue, Et de droit fil s'ouvrit la voie étroite. Que faites-vous, s'écria la levrette ?

Ce n'est pas là, c'est plus bas, vous dit-on. Laissez, laissez, dit l'humble Anachorette, Ceci pour moi n'est encor que trop bon.

UN gros Prieur de luxure écumant, Sur un châlit piquoit son haridelle.

Et séchauffoit jurant, et blasphémant Comme un Payen ; tant qu'enfin la dônzelle Pour Dieu, mon fils, ne jurez plus, dit-elle 'Vous vous damnez. Cornes de Belzébut, Dit le Frater, vous me la baillez belle, Suis-je en ce lieu pour faire mon salut ?

UN Moine ayant (c'étoit un Souprieur) D'une Nonain vérifié le sexe, Las d'encenser le Temple antérieur

\'ouIut aussi visiter son Annexe.

O vanité ! dit la None perplexe.

Qu'en son état Thomme se connoit mal ! Que vers le bien sa route est circonflexe ! Un souprieur trancher du Cardinal !

QUI fait l'enfant dans l'amoureux ébat .'' Disoit Agnès à sa Dame prudente.

Est-ce celui qui sous l'autre s'abat ?

Ou bien l'agent qui dessus instrumente ? La Dame alors lui dit : Pauvre innocente, L'enfant se fait par ceux qui sont dessous. Dieu soit béni, répliqua la suivante.

J'en ai fait un à Monsieur votre Epoux.

UN Cordelier prêchoit sur l'adultère, Et s'échauffoit le Moine en son harnois A démontrer par maint bon Commentaire, Que ce péché blesse toutes les loix; Oui, mes enfans, dit-il haussant la voix, J'aimerois mieux pour le bien de mon âme, Avoir à faire à dix Filles par mois, Que de toucher en dix ans une Femme.

EN fait d'amour, je le dis et répète, Ce n'est le tout qu'un minois doux et coint. Beau naturel n'est que joye imparfaite.

Si veux-je encor que l'art s'y trouve joint. Jeune tendron jà ne me déplaît point.

Mais j'aime mieux gentille Douairière.

Or, sçavez-vous en quoi git tout le point ? L'une le fait, l'autre le laisse faire.

LA joye est encor dans Paris, Malgré le temps et la misère ; Et subsiste sous deux abris Qui sont Cocus et Cents d'affaire.

Dans l'un est gentille Commère ; En l'autre sont bons Cuisiniers.

Partant Cocus et Maltotiers Sont gens qu'il est bon de connoître.

Aussi les vois-je volontiers.

Mais pour rien ne le voudrois être.

A Monsieur le Duc de Bourgogne

MARS et l'Amour au jour de votre fête De même ardeur pour vous se sont épris ; L'un de lauriers ornera votre Tête,

L'autre y joindra ses mirtes favoris, Jeune Héros, l'un et l'autre ont leur prix; Mars fut toujours ami de Citerée, Vous trouvères les mirtes plus fleuris Et les lauriers de plus longue durée.

A M"* Dusse Les deux Dons

LES Dieux Jadis vous firent pour tributs Deux de leurs dons d'excellente nature L"un avoit nom, Ceinture de Vénus, Et l'autre étoit la Bourse de Mercure.

Lors Apollon dit par forme d'Augure, De celle-ci largesse elle fera, De l'autre non; car jamais créature De son vivant ne la possédera.

Contre les Femmes.

POUR triompher de l'humaine nature Le vieux serpent cauteleux et madré Tenta la femme, et la femme parjure Fit parjurer Ihomme inconsidéré.

Mais que nous a Moise figuré

Par ce récit ? le sens en est palpable,

De tout tems l'homme à la femme est livré,

Et de tout tems la femme Test au Diable.

Les Souhaits

ETRE l'Amour quelquefois je désire, Non, pour régner sur la terre et les cieux, Car je ne veux régner que sur Témire.

Seule elle vaut les mortels et les Dieux. . Non pour avoir le bandeau sur les yeux. Car de tout point Témire m'est fîdelle : Non pour jouir d'une gloire immortelle, Car à ses jours survivre je ne veux, Mais seulement pour épuiser sur elle Du Dieu d'Amour et les traits et les feux.

A Monsieur Rouillier

MiRTES d'Amour, Pampres du Dieu de l'Inde; Ne sont moissons dont je sois fort chargé ; En qualité de Citoyen du Pinde Le laurier seul est le seul bien que j'ai. Bien qu'en soies noblement partagé Ne dédaignés pourtant notre guirlande, Car ce laurier dont je vous fais offrande,

DE JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU 6l

Ressemble assez aux faveurs d"une Iris.

Ce don commun devient de contrebande, Mais est-il rare ? il vaut encor son prix.

Doute résolu

COMTE, par qui Vénus mit en pratique Tout ce qui peut Damoiselle tenter, Pour décider ton doute académique Point ne nous faut Calepin consulter.

Ce cas je puis, sans trop argumenter.

Te débrouiller en stile d'Epigramme.

Qu'ainsi ne soit, on sçait qu'à mainte Dame Tu fais souvent tour de maître Gonin(i), Mais par ta foi, dis-nous, si jamais femme Ne t'a joué tour de maître Conin.

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Désir- du Martyre

UN Compagnon que les Turcs avoient pris, A son retour merveilleux racontoit, En récitant comme il fut surpris, Et ses tourmens à deux Dames contoit.

L'une des deuxqui si piteux cas oit,

(i) L» dififérence de maître Gonin i maître Conin.

Lui demanda que font les Turcs aux femmes ? Hélas ! dit-il, ces malheureux infâmes, Leur font cela tant qu'ils les font mourir, O plût à Dieu, dit l'une de ces femmes, Que pour la foi puissions ainsi souffrir.

Le Diable, Roi de la Fève

UN Prêtre qui la veille des Rois, En quatre parts son gâteau découpa, Trop d'une en fit, car ils n'étoient que trois Jésus, sa mère, et lui qui se trompa.

Deux ou trois fois les quatre parts compta, Trois suffisoient, le grand Diable y eut part, Voilà pour Dieu, pour la mère et pour moi. Qui fut penaut ? ce fut frère Frapart ; Car il avint que le Diable fut Roy.

Contre le Marquis D* * *

FILLE de certaine pratique Trouve à la Cour facile accès Chez un Seigneur climactérique.

Et l'on glose sur ses excès.

Il aime la fille de joye.

Mais sçavez-vous comme il l'employé.

Croyez-vous qu'il y touche? ho, non, Tous ses titres il lui déployé,

Il lui parle de

D'un louis neuf il la soudoyé.

Lui lit ces vers, et la renvoyé.

Ne devinés-vous pas son nom?

Contre Debrie.

Tu dis par tout, maître Usurier, Que contre toute règle on rit au Légataire (i) ; Et que tu sçaurois bien mieux faire Un spectacle à la fois risiblc et régulier. Sans doute, et pour punir tes petits tours espiègles; Lorsqu'au bout d'un chevron danser on te verra, Il est certain que l'on rira, Et que l'on rira dans les régies.

Contre le même

L'Usure et la Poésie.

Ont fait jusqu'aujourd'hui, Du fesse-Matthieu Debrie Les délices et l'ennui.

(i) Comédie de Regnard.

64 ÊPIG1\AMMËS

Ce Rimailleur à la glace N'a fait qu'un saut de Balet.

Du Châtelet au Parnasse, Du Parnasse au Châtelet.

Contre le même

EN fait de plaisanterie Sur Marot vous l'emportez Mais vos Vers, maître Debrie, Seront bientôt acquittés.

C'est en vain que vous partez, Je vous payerai, je vous jure, C'est-à-dire avec usure.

GIX Contre le même

POUR disculper ses oeuvres insipides Debrie accuse le froid et le chaud.

Le froid, dit-il, fait choir mes Héraclides. Et la chaleur fit tomber mon lourdaut : Mais le public qui n'est point en défaut, Et dont le sens s'accorde avec le nôtre. Dit à cela : Taisez -vous, grand Nigaut, C'est le froid et le chaud Qui fit choir l'un et l'autre.

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Contre Monfort

DANS une troupe avec choix ramassée, On produisit certains Vers languissans : Chacun les lut : on en dit sa pensée ; Mais sur l'Auteur on étoit en suspens, Lorsque Monfort présenta son visage, Et l'embarras fut terminé d'abord, Car par Montfort on reconnut l'ouvrage, Et par l'ouvrage on reconnut Monfort.

Contre Paul

PAUL de qui la vraye épithète Est celle d'ennuyeur parfait, Veut encor devenir Poëte Pour être plus sûr de son fait.

Sire Paul, je crois en effet, Que cette voye est la plus sûre ; Mais vous eussiez encor mieux fait De laisser agir la nature.

66 ÉPIGRAMMEâ

A l'Abbé de Chaulieu

MAITRE Vincent, le grand faiseur de lettres, Si bien que vous n'eut sçû prosaïser, Maître Clément (i), ce grand faiseur de mètres, Si doucement n'eût scû poétiser ; Phœbus adonc va se désabuser De son amour pour la docte Fontaine, Il reconnoîtra que pour Vers puiser Vin champenois vaut mieux qu'eau d'Hipocrene.

Contre Pradon

Au nom de Dieu, pourquoi ce grand couroux. Qui contre Despreaux exhale tant d'injures ? Il m'a berné, me direz-vous, Je le veux diffamer chez les races futures. Et croyez-moi, laissez d'inutiles projets ; Quand vous réussiriez à ternir sa mémoire. Vous n'avanceriez rien pour votre propre gloire ; Et le Grand (2) Scipion sera toujours mauvais.

(i) Clément Mârot.

(2) Tragédie de Pradon.

Contre M.... Marguillier de St-Roch

JAVOis fondé le culte et les mistères.

Dont à la Chine on s'est embarrassé, Et Brisacier dans ses lettres austères Me paroissoit justement couroucé.

Mais quand je vois Sire Alain encensé, Je suis forcé d'abjurer mes paroles, Et de souscrire à l'hommage insensé Que les Chinois rendent à leurs Idoles.

Contre la « Judith » de Bayer

A SA Jud ith, (i) Boyer, par avanture, Etoit assis près dun riche Caissier.

Bien aise étoit, car le bon Financier S'attendrissoit, et pleuroit sans mesure, Bon gré vous sçai, lui dit le vieux Rimeur; Le beau vous touche, et ne seriez d'humeur A vous saisir pour une baliverne.

Lors le Richard, en larmoiant lui dit : Je pleure, hélas ! de ce pauvre Holoferne, Si méchamment mis à mort;^ par Judith.

(i) Tragédie.

Contre Saurin et la Motte {i)

DEUX jours y a, courte sera l'histoire, Qu'avec Saurin, la Motte disputoit.

Lequel des deux sur l'autre l'emportoit, A bien prôner leur mérite et leur gloire. Moi, dit Saurin, pouvois-je faire plus ? Dans mon Journal je vous mets au-dessus Des écrivains de la Grèce et de Rome : Par les Sçavants j'en serai bien grondé. Moi, dit la Motte, ai-je moins hasardé ? Mes vers vous font passer pour honnête homme.

Cotitre Crébillon

CACMEz-vous, Licofrons antiques et modernes ; Vous qu'enfanta le Pinde au fond de ses cavernes, Pour servir de modèle aux Auteurs boursouflés : Retirez-vous, Ronsard, Baïf, Garnier, Jodelle, Et respectés des Vers plus durs et plus enflés Que tous ceux de Coras, Boyer et la Chapelle.

(i) On attribua cette épigramme à M. d'Aubigny de 1« Fosie.

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