‹ Epigraphie de l'eglise Notre-Dame de DijonChapitre 47 sur 89 · JAQUEMART · texte numérisé non relu

JAQUEMART

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[ARGUERITE

LA CLOCHE MARGUERITE ou de JAQUEMART

Après la prise de Courtrai, en 1382, par Philippe le Hardi, l'horloge de cette ville fut transportée à Dijon, et placée. Tannée suivante, sur Tune des tours de Notre-Dame. Nous voyons par les comptes des dépenses de cet ouvi'age et par l'inscription, que l'on refondit la cloche de Courtrai pour lui donner de plus amples dimensions, et que l'on fit deux fois ce travail, parce que la première opération n'avait pas réussi. L'une de ces fontes eut lieu pendant l'été de 1383, et l'autre au mois de décembre suivant.

La cloche flamande s'augmenta de 2,802 livres et demie de métal de cuivre et d'étain fin, et des débris d'une autre cloche, venue de la Comté, et qui pesait 2,540 livres, sans parler d'une autre fourniture de 1,413 livres de cuivre, qui fut transportée d'Auxonne à Dijon et sur la provenance de laquelle nous manquons de renseignements <*>. Or, nous savons, d'une part, que l'horloge de Courtrai, mécanisme, cloche et personnage, pesait environ 2,400 livres, et, d'autre part, que la Marguerite donne un poids approximatif de 7,600 livres (*>. D'où il faut conclure que la cloche flamande n'est entrée qu'en très faible proportion dans la combinaison nouvelle.

(1) A. C. D., série M, n» 347, fos 22 et suiv.

(2) C'est révaluation que nous a fournie, après un examen minutieux, M. A. Farnier, fondeur de cloches, à Dijon.

Il n'est question, dans les comptes, que d'un seul personnage pour frapper les heures ; les rappels étaient donnés sur des clochettes et par un mécanisme plus simple. De plus, « l'ome qui fiert du martel » n'avait pas de nom propre. C'est longtemps après, vers 1517 seulement, qu'on l'appela Jaquemart ^^>; sa compagne. Jaquette, ne semble entrer dans l'histoire qu'en 1651 (2>; leur premier enfant, Jaquet, est postérieur à 1714. Quant à leur fille, Jaquelinette, elle est née en 1884 <3).

La Marguerite est encore aujourd'hui sur sa tour, et sans fêlure. Elle a 1" 84 de diamètre et 1"28 de haut, à l'intérieur. La ceinture, qui court au-dessus de l'inscription, est revêtue de plusieurs figures : le Christ en croix, avec la sainte Vierge et saint Jean ; des écussons, les uns : aux fleurs de lis de France^ les autres : écartélés de Bourgogne moderne et de Bourgogne ancien, d'autres : partis de Bourgogne moderne el ancien^ et de Flandre; des chasseurs, la lance sur l'épaule, et son-

(1) A Courtrai, où Thorloge enlevée par Philippe le Hardi fut remplacée par une autre, trois ans après. Jaquemart est appelé Manten et sa femme porte le nom de Kalle. S'il en fallait croire des documents fournis par MM. Aug. Dathis et Charles Mussely, Tun consul, l'autre archiviste à Courtrai, les deux personnages remonteraient à 1385 et auraient succédé à deux figures du même genre qui seraient entrées triomphalement à Dijon en 1383. La vérité est bien différente. Quand le premier Jaquemart vint à Dijon sur la voiture de Jehan Le Grant, il était seul et tout en morceaux, « tous despeciez », dit le document que nous analysons. — Cf. Progrès de la Côte-d'Or^ 25 avril 1872.

(2) On voit en effet par une délibération de la Chambre de ville de Dijon de 1650 qu'à cette époque Jaquemart était seul sur sa tour : « Au cas que l'on voulût ajouter à Jaquemart une autre figure, faisant un même effet, l'entrepreneur sera tenu d'en faire les mouvements pour soulager le timbre, qui étant toujours frappé au même endroit, s'use beaucoup. » On voit de plus qu'en 1651, on lui avait adjoint une compagne, puisqu'on alloue à Nicolas Rollin, peintre, 15 livres pour avoir peint « en huille » deux figures qui servent pour la sonnerie de l'horloge de Notre-Dame. — Ibid,, série M, n« 226, f> 366.

(3) Voir pp. 79-82.

nant du cor, des chiens de chasse, des cerfs, des sangliers, des lièvres et des arbres fantaisistes de différentes formes <^>

L'inscription, placée tout entière sur deux lignes circulaires, moins deux mots sur une troisième, présente un certain nombre de figures du même genre (^>. Elle est en caractères gothiques :

Première ligne :

►t^^^^ xt ôutj ': Ix clo\c}f\t ] qut pomt ;• ne ior \ pov ce :' ^*^ [ttiûrteau] • qui me \ Uvt ] fort ; xx et nu ï)oveB ^^^ (\ne \ tour ; qne [ nout ; par ; le [ po^ple *: qoctc ^^^ ] ie

(1) Les empreintes de toutes ces figures ont été très intelligemment prises en cire par M. Pierre Petiot, qui a également relevé deux estampages de l'inscription et en a tiré des photographies. M. Hector Gaitet a coulé les moulages en plâtre avec une rare dextérité. M. Louis Chapuis, en véritable artiste qu'il est, a reproduit, d'après ces estampages et ces moulages, le texte de Tinscription et le détail des ornements des cloches. La planche ci-jointe, qui est son œuvre, donne un spécimen des figures qui se trouvent sur deux de ces cloches, et qui se répètent, pour la plupart, à plusieurs reprises, sous une forme identique.

(2) Cf. Mémoires de la Commission des Antiquités, 1834 et 1835, p. 211. — La lecture qui suit a été faite en 1835 par les élèves de l'Ecole des chartes de Dijon ; elle a été vérifiée et complétée, en 1903, par M. J. Berthelé, archiviste à Montpellier, sur un estampage qui lui avait été envoyé de Dijon, M. J. d'Arbaumont, président de la Commission des Antiquités, et M. Et. Picard, membre de la même Société.

(3) La croix est précédée des signes suivants : trois points, un arbre, un chasseur sonnant du cor, un chien, un cerf, puis encore trois points. Voir la planche ci-jointe.

(4) Ici s'intercalent un chasseur et un marteau, dont le manche descend jusqu'au milieu de la ligne, tandis que le fer la domine ; puis trois points. Le marteau est représenté par un signe, au lieu de l'être par un mot et doit être compté dans l'inscription. 11 désigne la statue sonnante, comme on le voit dans une délibération du vendredi avant la Toussaint 1383. — Cf. Mémoires de la Commission, ihid,, p. 184.

(5) Un arbre.

(6) Qocte pour cocte, du latin coctum, participe passé du verbe coquere, faire cuire, forger, fondre. On trouve dans Juvénal coquere rostra, faire des râteaux, et dans Pline coquere aurum, fondre de l'or ; dans le vieux français cocture, action de faire cuire. V. les dictionnaires spéciaux.

ttou ^*^ ;• et \ Cl îni} ': {aicU \ l)an îrwmbre ^*^ [ et n me firent ] n ; i^omvex \ peveanl [ bevttav [ Us fontentrs ^^^ i

Deuxième ligne :

l ^*^ i m i cet \ ni ': i)optamte ^^^ ] et [ marjuenU ag veï\ain ^^^ \ nom ] por • la ; &Dcl)e6e i îre j jrant rr^nom j îrr i tonï ] prn$ j ^uar i îrra ; îrgtam j r$ trespaceô • face • partom • amen^^^ • rt *• t» • tJô^®^ ôaaoïr i qbien^^^ : le pmse i rg me îrespanô ; et [ pmj^*^^

Troisième ligne :

me pose <**> i <**>.

Voici les lignes rythmiques auxquelles cette inscription se prête, sous une forme modernisée. Les vers sont de huit syllabes, quelques-uns avec césure au milieu, tous à rimes ou assonances plates, une fois croisées; Ve muet à la césure est tantôt compté, tantôt

(1) De nouveau.

(2) Un chasseur.

(3) Fonteniers (fontainiers) et fondeurs de cloches. — V. Inventaires mobiliers et extraits des comptes des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, 1363-1347, publiés par Bernard Prost, Paris, Leroux, 1902, t. I, p. 156. — Fin de la première ligne. Voir p. 75, note 3, pour les signes qui s'intercalent entre cette fin et le commencement de l'inscription.

(4) Après L, suppléer AN. Avant L, Técusson de France et le Christ en croix avec la sainte Vierge et saint Jean.

(5) Pour octante. Après les trois points, un arbre et l'écusson de Bourgogne mi-parti de Flandre.

(6) Rehain, reçu de nouveau. (Lettre de M. Jos. Berthelé, 8 août 1903.)

(7) Un arbre.

(8) Abréviation : veux.

(9) Abréviation : combien,

(10) Fin de la seconde ligne avec l'écusson de France et le Christ en croix accompagné de la Vierge et de saint Jean. Au commencement de la troisième ligne, un arbre, puis trois points.

(11) La rime demande poise : la lettre i n'est plus apparente.

(12) Un lièvre.

non; il y a douze vers, pouvant être groupés par séries de quatre; puis, après Amen, deux supplémentaires.

Je suis la cloche qui point ne dorU Par ce (marteau) <*> qui me fiert fort.

Vingt et quatre heures, que jour que nout^^\ Pour le peuple cuite de nou ^^^ ; Et si (*> FUS faite en décembre <5>, Et si me firent deux ouvriers, Perreau, Bernard, les fonteniers.

L'an mil trois cent [et] trois octamtè; Et Marguerite ai re-eu nom.

Par la duchesse de grand renom; De tous périls gard'Dieu Dijon, Es trépassés fasse pardon.

Amen.

Tu veux savoir combien je poise^^\ Si me dépends, et puis me poise.

Le premier « fontenier », Girard Perreaul ou Perrel, est dit « d'Auxonne » dans les comptes « de l'horreloige » de 1383. Il est probable qu'il y avait seulement son domicile, à cette époque, car il était originaire de Lantenay, ainsi que Bernard, son frère, le second fondeur. Ils paraissent l'un et l'autre dans des comptes de 1351 à 1384, le second jusqu'en 1401, comme fonteniers, plombeurs et plombiers. Aymard, leur père, et Lam-

(1) Un marteau est gravé à cette place (v. plus haut). — Fiert = frappe.

(2) Nout pour nuit,

(3) De nou pour de neuf, fondue à neuf.

(4) Si, particule de liaison, du latin sic, très usitée dans le vieux français. Cf. Tallem., so..,

(5) Décembre est en assonance avec octamte,

(6) Poise pour pèse.

bert, leur aïeul, étaient originaires de Lantenay, et fonteniers comme eux<*>. Perreaul alla chercher au château de Ray, en Comté ^^\ la cloche dont il a été question, pour la fondre avec celle de Courtrai, et il la paya 260 fr. <3\ Il ne reçut pour son travail de la première fonte et celui de ses compagnons que 51 fr. Par délibération du vendredi après la Fête-Dieu de 1383, on lui avait rabattu 5 fr. pour déchéance de la cloche ^*>. Il n'est pas dit ce qui lui fut alloué pour son travail de décembre.

Le second « fontenier », Bernard, couvrit de plomb le clocher, à 14 fr. le mille, la pose comprise et les fournitures rendues sur place. On donna 27 fr. pour abattre « l'horreloige » de Courtrai, pour le mettre « jus du cloichier où il estoit » et pour l'amener « sur II chars de Courtray à Tournay ». Jehan Le Grant, le voiturier de Dijon, qui fit le transport de Tournay à la capitale de la Bourgogne, eut 32 fr. et demi ^^\

Pour payer tous ces frais et pour mettre la nouvelle cloche en place avec son horloge, les paroissiens de Notre-Dame et ceux des autres églises de Dijon se cotisèrent à l'envi. La souscription produisit 1,583 fr., 11 gros et 14 deniers. La marraine, Marguerite de Flandre, duchesse de Bourgogne, offrit 50 fr. ; le duc, 100 fr. ; leur fils, le futur Jean sans Peur, alors âgé de douze ans, donna 20 fr. <^>.

Fille unique de Louis II de Maie, comte de Flandre, et de Marguerite de Brabant, la duchesse de Bour-

(1) Inventaires mobiliers, etc., par Bernard Prost, t. I, p. 156.

(2) Ray-sur-Saône (Haute-Saône).

(3) A. G. D., L, Dépense pour le fait de Vorreloige, n» 347, f» 23.

(4) A. G. D., L, no 347, fo 28.

(5) Ibid, et Mémoires déjà cités, p. 180, note.

(6) Gf. Mémoires de la Commission des Antiquités, p. 173-183, et A. G. D., série L, numéro déjà cité, f® 1-31.

gogne, née en 1350, avait épousé en premières noces Philippe de Rouvres, le dernier duc de Bourgogne de la première race capétienne. Elle s'était ensuite alliée, toute jeune encore, à dix-neuf ans, le 19 juin 1369, au premier duc de Bourgogne de la maison de Valois, et lui avait apporté une riche succession. Nos annalistes la présentent comme « un esprit aultain, généreuse, malendurante et d'un naturel vraiment gaulois <*> ». Lorsque Philippe le Hardi se fut emparé, pendant ^la démence de Charles VI, du gouvernement du royaume, la duchesse de Bourgogne, ajoute un chroniqueur, « se tenoit à Paris, de lez la reine de France, et en avoit la souveraine administration ; ni nul ni nulle ne parloit à la reine, fors par le moyen d'elle ^^> ». Elle mourut en 1405, peu après son mari, à la succession duquel elle renonça, en déposant sur le cercueil du défunt sa ceinture, sa bourse et son trousseau de clefs. Elle fut inhumée à Saint-Pierre de Lille.

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